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Madness explained

R. P. Bentall Psychosis and Human Nature Avant propos d’Aaron T. Beck, LONDON : The Penguin Press, 2003, 640 pages, hbk. 2004, 656 pages, pbk


Mention : Ouvrage à recommander absolument. Il s’adresse potentiellement à un large public, médecins, thérapeutes, paramédicaux, étudiants, et toute personne intéressée par la santé mentale et la compréhension de ses troubles. Fruit d’un esprit engagé et original, il bouscule bien des conceptions sur la psychose et son traitement.


Le titre choisi pour cet ouvrage n’est pas sans rappeler celui de Daniel C. Dennett (1993) où il proposait son modèle de la conscience fondé sur les données modernes de la psychologie, de la neurologie, de l’informatique, et de l’intelligence artificielle. Le point commun entre ces deux livres est de proposer un modèle à la fois en prise directe avec les expériences quotidiennes, et une tentative de réforme des conceptions, des pratiques et des apriori vis-à-vis du phénomène étudié. S’agissant de folie, l’approche ici n’est pas celle du philosophe Michel Foucault (1976) dans son « Histoire de la folie à l’âge classique », écrit en Suède, et publié en 1961. Mais ces deux oeuvres partagent la voie de l’exploration historique des idées qui se réfèrent au thème, en mettant en perspective la maladie mentale dans le contexte des croyances sociales et de leurs impératifs. S’agissant de psychiatrie, Richard Bentall démontre une large connaissance des idées et des théories, de leurs apports et de leurs apories, des limites de chaque modélisation et des contingences multiples s’exerçant sur leur créateur. Même s’il est aisé de noter les accointances de ce psychologue britannique avec le courant de l’anti-psychiatrie (au sens d’une dénonciation d’une psychiatrie déshumanisante, il démontre combien sa participation toujours actuelle à la recherche, son expérience de la méthode expérimentale, en fait un des porte-parole les plus nobles d’une démarche scientifique consciente, rigoureuse et éthique, et simultanément un représentant de la psychiatrise humaine d’outre manche au même titre que Kingdon et Turkington (1994). Aaron Beck, psychanalyste père de la thérapie cognitive, a, dans son avant-propos, parfaitement raison de souligner que « Les travaux les plus récents pensés à la pointe par Richard Bentall a ramené le patient dans le courant principal de l’humanité » (Traduction personnelle). L’ouvrage est d’une grande érudition tout en alliant un langage claire et accessible. Il s’inscrit parfaitement dans la continuité de celui de 1990 (Reconstructing schizophrenia) dont il avait assuré la direction ; publication qui faisait suite aux premières analyses expérimentales du phénomène hallucinatoire, menées sous la gouverne de son mentor d’exception Peter D. Slade (1988). La position de Bentall, qui avait écrit ce magnifique plaidoyer pour réviser la définition même des schizophrénies, est de considérer qu’il existe un continuum depuis l’état de "normalité" des expériences à celui de vécu psychotique. Il n’y aurait pas tant une différence de nature mais de degré des phénomènes éprouvés. Son argumentaire est bien étayé, solide et bouscule bien des présupposés qui ont longtemps été préjudiciables, en faite, le sont encore trop souvent, aux patients. Son histoire de l’emprisonnement de nos catégorisations sémiologiques est remarquable, et nul doute qu’il plaide pour et aiguise notre sens de l’observation et de la compréhension clinique... C’est également un ouvrage très autobiographique, il signe la grandeur d’un homme, un savoir faire et le savoir être d’un clinicien chercheur à même de lier les dernières connaissances neuroscientifiques à la sensibilité d’une clinique psychopathologique fine... C’est aussi le produit d’un homme engagé qui, comme il le dit lui-même, ne « pense pas qu’il soit exagéré de dire que l’étude de la psychose en revient à l’étude de la nature humaine ». (Traduction personnelle). Et, pour reprendre une expression trop souvent galvaudée par ceux qui en revendiquent la primauté, Richard Bentall fait preuve d’une parole vraie et sincère.

Le sommaire de l’essai de Bentall se structure ainsi :

Remerciements Avant-propos du professeur Aaron Beck Préface de l’auteur

Partie Une : Les origines de nos malentendus sur la folie

1. La grande idée d’Emil Kraepelin
Les origines de la théorie psychiatrique moderne
2. Après Kraepelin
Comment l’approche standard des classifications psychiatriques a évolué
3. La grande crise des classifications
Comment on a découvert que le système standard n’avait scientifiquement aucun sens
4. L’or de l’imbécile
Pourquoi les personnes diagnostiquées psychiatriques ne travaillent pas
5. Eux et nous
La psychiatrie moderne en tant que système culturel

Partie Deux : Une meilleure image de l’âme

7. La signification de la biologie
Psychose, le cerveau et le concept de « maladie »
8. Vie Mentale et Nature Humaine
La folie et le cerveau social
9. Folie et émotion
Les émotions humaines et les symptômes négatifs dans la psychose

Partie Trois : Quelques folies expliquées

10. Dépression et la pathologie du Self
Processus psychologiques noyaux qui sont importants dans la maladie mentale grave
11. Une maladie haute en couleurs
La psychologie de l’état maniaque
12. Attitudes anormales
La psychologie des croyances délirantes
13. Sur la vision paranoïde du monde
Vers une théorie unifiée de la dépression, manie et paranoïa
14. L’illusion de réalité
La psychologie des hallucinations
15. Le langage de la folie
Les difficultés de communications des patients psychotiques

Partie Quatre : Les causes et leurs effets

16. Les choses sont plus compliquées qu’elles ne semblent
L’instabilité des psychoses, et la solution à l’énigme de la classification Psychiatrique
17. Du Berceau à la Clinique
La psychose considérée selon une perspective développementale
18. Les épreuves de la vie
Comment les expériences de la vie façonnent la folie
19. Folie et société
Quelques implications d’une psychopathologie post-Kraepelinienne

Appendice : Un glossaire des termes techniques et scientifiques

Notes

Index

La quatrième partie est une illustration vivante, claire et précise, de la façon dont son approche symptomatique, et par conséquent en apparence fragmentaire, peut s’intégrer en un tout cohérent, qui restitue au patient son rôle d’agent de ses propres changements, plutôt que le récipiendaire des traitement qu’on lui administre.

A RECOMMANDER ABSOLUMENT !!

J.A.L.

Bentall, R.P. (Ed), Reconstructing schizophrenia, New York (NY) : Routledge, 1990, 308 pages.

Dennett, D.C., La conscience expliquée, PARIS : Odile Jacob, 1991, 628 pages.

Foucault, M., Histoire de la folie à l’âge classique, PARIS : Gallimard (collection TEL), 1976, 688 pages.

Slade, P.D., Bentall, R.P., Sensory deception, A scientific analysis of hallucination, BALTIMORE (Maryland) : The Johns Hopkins University Press, 1988, 276 pages.

Kingdon, D. G. & Turkington D., Cognitive-Behavioral Therapy of Schizophrenia, Hove (UK) : L.E.A. Publishers, 1994, 240 pages.