POSER UN REGARD AUTRE SUR L'INQUIÉTANTE
ÉTRANGETÉ
Yves Lecomte
La rencontre des personnes itinérantes dans une clinique externe
de psychiatrie est sous-tendue par un autre regard que celui du citoyen
ou du travailleur de rue. Développé pour un soutien clinique,
ce regard psychiatrique vise à soulager la personne de ses symptômes
et à la sortir de l'itinérance, les symptômes psychotiques
étant conceptualisés comme cause de celle-ci. « Il
faut être malade pour vivre dans un tel état » est
une représentation sociale qui fait écho à cette
causalité.
Ce regard est utile car des personnes itinérantes s'en sortent
suite à l'hospitalisation psychiatrique. Mais il est aussi réducteur
rappellera le travailleur de rue au clinicien car un grand nombre de personnes
itinérantes retournent à la rue après une hospitalisation
psychiatrique, sans parler de celles qui y vivent sans souffrir de tels
symptômes.
Cette interpellation amène le clinicien à faire le constat
d'une autre causalité de la sortie de l'itinérance comme
de son entrée. Elle l'oblige à remettre en question ses
certitudes, à écouter ces travailleurs de rue et surtout
les personnes itinérantes pour trouver d'autres facteurs causaux.
Dans cette optique, l'écoute de mesdames Hélène Denoncourt,
Marie-Carmen Plante, Caroline Morin et de messieurs Claude Jodoin, John
Johnson, André Henry et Michel Dufresne, et des patients itinérants
que j'ai rencontrés à la clinique externe de psychiatrie
de Saint-Luc m'a interpellé et incité à répondre
à la question suivante : au cours de son adaptation au monde de
l'itinérance, comment la personne schizophrène itinérante
protège-t-elle son identité sociale et comment noue-t-elle
des liens sociaux?
1. L'enjeu de l'identité sociale dans l'itinérance
Lorsqu'il est question de l'itinérance, la question naturelle
du citoyen est «Comment une personne peut-elle vivre dans de telles
conditions? », si elle pense aux nécessités de la
vie en société : se loger, se nourrir, se vêtir, se
soigner, avoir de l'argent, etc.
Posséder des stratégies de survie est vital pour un itinérant,
mais d'autres besoins de nature différente, le sont tout autant.
La préservation de son identité sociale en est un. La personne
itinérante s'est constituée, avant l'entrée dans
ce monde particulier, une image de soi dont certains aspects sont associés
aux groupes ou aux catégories sociales auxquelles elle pense appartenir.
Ces aspects constituent les bases positives de son identité sociale,
et la personne la protège si celle-ci est menacée. Il est
très pénible de vivre en porte à faux par rapport
à une représentation de soi tronquée.
Les liens sociaux sont un autre besoin vital. L'être humain improvise
au fil des jours, un bricolage existentiel qui l'aide à vivre -
ce maille à maille de toute une vie, ce réseau d'investissements
multiples de personnes, de lieux, d'activités - et qui fonctionne
comme un filet invisible mais protecteur tendu au-dessus du vide effrayant
de l'espace et du temps (Sassolas, 1981). L'être humain est un être
essentiellement social.
Ces trois nécessités, en relation dynamique les unes avec
les autres, posent un dilemme à l'itinérant pour la protection
de son identité sociale. En effet, improviser un bricolage existentiel
exige de nouer des relations avec divers environnements sociaux. Mais
ce faisant, l'itinérant s'expose au regard stigmatisant des membres
de la société, lequel menace son identité sociale.
La personne itinérante n'est-elle pas considérée
comme paresseuse, alcoolique, passive, désaffiliée, sans
pouvoir, dangereuse (Cohen et Wagner, 1992). « C'est le bas-fond
de la société ». D'autre part, et c'est là
le paradoxe, pour modifier la perception stigmatisante à son égard,
l'itinérant doit entrer en relation avec autrui. Cette obligation
le coince dans un dilemme.
Les stratégies de survie exigent souvent de rencontrer des citoyens
et de confronter leur regard. Si elles peuvent se réaliser à
l'abri de celui-ci, le seul fait de les utiliser rappelle à la
personne itinérante son statut social. Là encore, la personne
est dans un dilemme.
La personne itinérante ne peut échapper à cette menace
à son identité sociale, car elle a besoin des liens sociaux
et doit utiliser des stratégies de survie. Comme elle ne peut très
souvent résoudre cette situation en la changeant, elle doit recourir
à des stratégies cognitives. Farrington et Robinson (1999)
ont étudié ces stratégies pour maintenir l'identité
sociale, auprès de 21 personnes itinérantes observées
durant leur séjour dans un refuge de nuit. Ce sont en majorité
des hommes âgés en moyenne de 36 ans, et dont la longévité
moyenne dans l'itinérance est de 6 ans.
2. L'évolution de la protection de l'identité sociale
(Le Modèle de Farrington et Robinson)
Tout au long de son itinérance, la personne utilise des stratégies
pour défendre son identité sociale contre la stigmatisation
associée à celle-ci, car elle refuse de s'identifier aux
représentations sociales négatives de sa condition. Elle
veut conserver une identité sociale positive et son estime de soi.
Pour ce faire, elle recoure habituellement à une stratégie
cognitive nommée comparaison. Il y a deux formes de comparaison
: se comparer aux membres d'un autre groupe social, ou se comparer aux
membres d'un sous-groupe de son propre groupe social sur certaines dimensions
spécifiques.
Mais pour la personne itinérante, il est difficile de trouver un
autre groupe social à qui se comparer avantageusement. Pour en
trouver un ainsi que d'autres critères de comparaison, trois choix
stratégiques s'offrent à elle: 1) La mobilité sociale,
soit quitter son groupe et intégrer un autre groupe social ayant
des qualités plus positives; 2) le changement, changer la structure
sociale de la société afin de permettre une comparaison
plus positive de son groupe; 3) la créativité sociale c'est-à-dire
la recherche de nouvelles bases de comparaison en changeant les dimensions
des comparaisons ou en changeant le groupe de comparaison.
En se basant sur l'usage de ces stratégies, les chercheurs dégagent
quatre étapes dont chacune correspond à un usage différentiel
des stratégies.
2.1 L'aspirant à la sortie
Cette étape est marquée par deux tendances. La personne
s'identifie à l'itinérance comme groupe social, mais se
différencie des itinérants eux-mêmes, en faisant valoir
ses accomplissements et ses habiletés de coping antérieures
à l'entrée dans sa nouvelle vie, et sa sortie éventuelle.
« Nous sommes classés itinérants mais nous nous débrouillons
très bien »« Je suis un des rares itinérants
choyés qui reçoit son courrier au refuge ».
Mais à mesure que le temps passe, la personne pense moins à
ses accomplissements passés et à ses habiletés de
coping, et sa sortie de l'itinérance semble de moins en moins probable.
Ces deux critères ne servent plus de points de comparaison. De
fait, les valeurs des nouveaux itinérants deviennent progressivement
semblables à celles des autres personnes avec qui elles se comparaient.
2.2 Les négateurs
Cette étape se caractérise par la négation de l'appartenance
au groupe des itinérants. Leurs stratégies de coping habituelles
(stratégies qui permettent d'affronter les stresseurs rencontrés)
fonctionnant de moins en moins, les personnes sont coincées. Elles
font face à la possibilité de plus en plus grande de ne
pas sortir de leur état. Elles recourent à la stratégie
cognitive de négation, et déclarent une autre réalité
que celle vécue. Paul a un appartement sans cuisine et n'a pas
travaillé depuis 6 mois. Il dit : « j'ai mon propre appartement,
mes propres vêtements, ma propre entreprise ». Un autre se
déclare supérieur aux autres itinérants : «
Je ne suis pas comme ces gens. Je suis un évangéliste de
rue, j'ai un diplôme scolaire ». Mais, paradoxalement, tout
en niant cette appartenance, les personnes parlent de sortir de la rue,
d'entreprendre une mobilité sociale.
Selon les chercheurs, cette stratégie n'est pas nécessairement
négative. À force de nier leur réalité, et
de mettre de l'avant leur nouvelle identité, les individus peuvent
éventuellement en venir à internaliser celle-ci, de sorte
que leur sortie de l'itinérance en est facilitée.
Mais cette négation peut aussi enliser les personnes dans l'itinérance.
Cette tromperie sur soi-même peut s'aggraver au point que la personne
développe des comportements bizarres, semblables à certaines
pathologies mentales, estompant les chances d'une sortie de l'itinérance.
2.3 Membres de sous-groupes
À la troisième étape, les itinérants utilisent
de nouvelles bases de comparaison, soit des sous-groupes ou des dimensions,
pour rehausser leur self. Ils s'identifient par exemple à un sous-groupe
d'itinérants et utilisent cette appartenance pour faire des comparaisons
qui leur sont avantageuses avec d'autres sous-groupes. « Jean s'identifie
comme mendiant et compare son groupe favorablement à un autre groupe
nommé les voyageurs du nouvel âge ». « Nicolas
dit qu'il est un squatter, signifiant par là qu'il se distancie
de ceux qui fréquentent les refuges »Cette comparaison lui
donne une identité positive.
Lorsqu'une personne est associée à un sous-groupe, elle
peut utiliser une de ses habiletés (comme être capable de
se passer des refuges de nuit) pour identifier un autre sous-groupe dont
les membres ne possèdent pas cette habileté et se comparer
avantageusement avec ceux-ci. Mais à la longue, la perte éventuelle
des habiletés pour exercer ce contrôle rendra obsolète
cette comparaison.
2.4 Étape finale : une grosse famille ou l'éclatement
en sous-groupes
À cette étape, les itinérants auront de la difficulté
à sortir de ce mode de vie parce que leur estime de soi devient
dépendante des identifications à l'itinérance. Ils
partagent leurs ressources, se supportent les uns les autres et s'associent
fréquemment ensemble. Ils ont des noms de rue qui caricaturent
leur lieu d'origine ou leurs caractéristiques physiques.
Ce groupe se divise en trois sous-catégories différenciées
selon l'usage des différentes stratégies de maintien de
l'identité.
2.4.1 Prendre soin et partager
Certaines personnes utilisent des habiletés exercées antérieurement,
avoir été soignant par exemple, comme une dimension à
partir de laquelle elles peuvent faire des comparaisons avec d'autres
sous-groupes d'itinérants. « Je sais que ce n'est pas tout
le monde qui le ferait, mais si j'ai quelque chose et que quelqu'un d'autre
le veut, je vais lui en donner la moitié »
2.4.2 La famille
Certaines personnes ne tentent plus d'affirmer leur identité, et
ne font plus de comparaison. Elles se catégorisent par exemple
comme alcoolique, parlent de leur groupe et des avantages d'avoir de tels
amis dans leur vie.
L'adoption des stratégies de ce groupe s'explique de deux manières.
Il se peut que les personnes aient un handicap qui les aient empêchées
d'adopter les stratégies du groupe précédent. Mais
il se peut aussi qu'elles aient joué un rôle de pourvoyeur
spécifique dans le groupe précédent. Toutefois, en
vieillissant, elles s'affaiblissent, leur survie et leur identité
dépendant de plus en plus des autres membres du groupe. Elles cesseront
de faire des comparaisons avec d'autres sous-groupes d'itinérants.
2.4.2 Les prototypes
Les personnes de ce groupe ne font plus de comparaisons avec d'autres
groupes sociaux ou avec des sous-groupes d'itinérants. Elles accentuent
plutôt leurs ressemblances avec ces derniers: « Nous sommes
tous exactement dans la même situation ». Les individus à
cette étape sont vivement conscients de leur position stigmatisée.
« Je suis aussi une personne. J'haïs la façon dont les
gens me regardent ».
Les auteurs expliquent l'adoption de la catégorisation de soi comme
itinérant typique par l'échec possible du développement
d'une identité de rôle spécifique ou du développement
d'affiliations intimes dans un sous-groupe.
En résumé, le modèle de Farrington et Robinson comporte
quatre étapes, lesquelles se différencient en fonction des
stratégies de comparaison que les personnes utilisent. Il y a deux
étapes durant lesquelles les personnes n'utilisent pas ces stratégies.
À l'étape 2, les personnes dénient leur identité
de soi comme itinérant. Cette étape est un point charnière,
de rupture brutale pour certains: ça passe ou ça casse.
On sort de l'itinérance ou on s'y enlise progressivement ou brutalement
comme pour les personnes qui présentent des symptômes de
maladie mentale. Enfin, à la quatrième étape, les
personnes adoptent une identité d'itinérant et se centrent
en bonne partie sur une rationalisation des avantages d'une telle identité.
Contrairement au début, la sortie de l'itinérance devient
de plus en plus improbable.
Comment ce processus se concrétise-t-il chez les personnes schizophrènes?
Comme je n'ai pu recenser d'études sur le processus d'entrée,
de maintien et de sortie de l'itinérance pour ces personnes, je
vais aborder la question différemment. J'explorerai, sue un plan
transversal, les stratégies utilisées par les personnes
schizophrènes pour protéger leur identité sociale,
et établir des liens sociaux avec leur environnement.
3. L'évolution adaptative des personnes schizophrènes
Comme les itinérants, les personnes schizophrènes sont
aux prises avec le même dilemme: préserver leur identité
sociale contre la stigmatisation associée à l'itinérance,
alors que leurs stratégies pour satisfaire leurs besoins de base,
et la nécessité de créer des liens sociaux les confrontent
à cette stigmatisation. Elles ne peuvent donc éviter la
confrontation. Elles doivent elles aussi recourir à des stratégies
cognitives car elles ne peuvent également changer la situation.
3.1 Protéger son identité sociale
Au lieu de dissocier leur identité sociale de la réalité
de l'itinérance par les stratégies cognitives de comparaisons,
elles vont fusionner leur réalité personnelle et leur réalité
itinérante dans une nouvelle identité grâce au délire.
Cette fusion redonne une signification à l'itinérance, congruente
avec leur identité. À une réalité insupportable
se substitue une autre réalité symbolique qui soutiendra
l'existence de la personne, et donnera sens à sa vie. C'est un
délire réparateur.
Lovell (1997; 2000) a étudié cette question auprès
d'un sous-échantillon de neuf personnes schizophrènes itinérantes
dont une caractéristique commune était la rupture totale
des liens avec leur famille d'origine. Elle constate que ces personnes
se construisent une nouvelle identité selon une double logique
: l'une prend sens dans le cadre d'une biographie et d'une trajectoire
individuelle alors que l'autre est reliée à l'indigence
de la rue.
Rod raconte que sa mère est partie et qu'il doit la retrouver.
Il découvre des indices et des traces de celle-ci à travers
la ville. Il doit aussi se déplacer d'une ville à l'autre
pour la retrouver. La mère a des propriétés immobilières
dans divers états américains. Il dit d'elle : « ma
mère, elle est la ville. La ville est ma mère ». Elle
lui laisse de la nourriture. Dans les poubelles, il trouve des sandwichs
que celle-ci lui a préparés. S'il a parfois de l'argent,
c'est sa mère qui le lui a envoyé.
Le travail symbolique de Rod lui restitue une identité autre que
l'identité stigmatisante, ou compense pour celle-ci. En attribuant
ses moyens de survie aux soins de sa mère, il repousse l'animalité
que les autres projettent sur lui. La présence symbolique de la
mère dans la nourriture transforme l'acte de fouiller dans les
poubelles, attribué par les itinérants aux formes les plus
viles de la vie itinérante. Également, la recherche de la
relation maternelle donne une signification à un élément
actif de l'itinérance : le mouvement constant.
Alors la mère de Rod, son compagnon d'ombre, et la foule qui remplit
sa solitude, devient un élément pour retravailler symboliquement
la signification de son itinérance.
3.2 Le rapport au social
Selon Ellen Corin, le rapport au social de la personne schizophrène
se réalise à trois niveaux. Au plan social, la fréquentation
de lieux publics, mais à distance, permet de nouer un lien avec
les autres. Elle a nommé ce type de rapport au social « le
retrait positif », qui désigne une position générale
de mise à distance. Le retrait positif se concrétise par
la fréquentation de lieux et de personnes sans que ne se développent
des relations personnelles, sinon avec certaines personnes non dangereuses
(serveuses).
L'analyse de Lovell du réseau social des itinérants schizophrènes
apporte un soutien à cette notion de retrait positif. Elle démontre
que ces personnes ont un réseau social plus important que prévu
même s'il est moins étendu que celui des personnes domiciliées,
et qu'il est constitué de personnes vivant à distance d'elles.
Comment cela est-il possible?
Deux mécanismes semblent en jeu. Dans le premier, les personnes
itinérantes créent des liens grâce à une sociabilité
qui est le fruit de leurs privations matérielles. Cette sociabilité
se manifeste par des échanges, plaisanteries qui ont la propriété
d'alimenter et de relancer les relations de réciprocité
avec les domiciliés.
Par les spectacles sur la rue, c'est-à-dire théâtraliser
la folie, des relations sont aussi créées avec ceux-ci.
Ces relations comportent des avantages car ils peuvent apporter soutien
et protection de la part des marchands à long terme contre les
agents de contrôle social.
L'autre mécanisme est la création de relations avec les
passants de la rue. Celles-ci sont courtes mais suffisamment longues pour
que les passants reconnaissent les itinérants, et réduire
les incertitudes afférentes à leur promiscuité.
Une fois ces relations établies, les itinérants sont repérés.
S'ils ne sont pas rejetés, ils peuvent devenir cooptés dans
les routines de l'endroit. Les rôles des uns et des autres dans
des postures attendues sont sédimentés, et ne sont pas renégociés
constamment à chaque rencontre.
Pour les itinérants dérangeants, un des avantages de cette
sédimentation est la latitude gagnée pour aborder les passants,
se parler à voix haute sans trop éveiller l'appréhension
des témoins. Les itinérants bizarres peuvent même
faire l'objet de discours attendris, et il peut s'en suivre une moindre
stigmatisation.
Au plan imaginaire, les liens s'établissent par d'autres moyens.
Ellen Corin mentionne par exemple l'utilisation du CB, qui est une manière
de communiquer avec des gens sans les rencontrer et de les imaginer. On
peut retrouver le même mécanisme lorsque les personnes délirent
et hallucinent. Elles sont alors continuellement en relation avec des
personnes de leur famille ou autre.
Enfin, au plan symbolique, les liens se créent par l'entrée
dans un monde de croyances partagées avec d'autres. Les personnes
peuvent ainsi s'affilier par la voie de ces croyances. Dans leur recherche
de 1987, Snow et Anderson ont découvert chez les itinérants
qu'une stratégie pour se créer une identité et se
différencier était l'adoption de croyances religieuses et
occultes. Corin mentionne que c'est aussi une manière de nouer
des liens. Les personnes y trouvent des signifiants qui peuvent justifier
leur marginalité et leur permettre d'appartenir à une communauté.
4. Conclusion
Comme nous venons de le voir, l'utilisation des stratégies de
protection contre une identité sociale négative chez les
personnes itinérantes, non schizophrènes, suit des étapes
qui varient selon la longévité dans l'itinérance.
À chaque étape il y a une utilisation différentielle
de ces stratégies. Au début, on se compare selon certaines
dimensions spécifiques afin de se présenter sous un jour
favorable, ensuite on recoure à une autre stratégie cognitive
qu'est la négation, tout en laissant miroiter que la mobilité
sociale se fera incessamment À la troisième étape,
il y a l'utilisation de la stratégie de comparaison entre des sous-groupes
ou des dimensions spécifiques. Enfin, à la quatrième
étape, l'usage des stratégies varie jusqu'à ne plus
être utilisées. Pour ce faire, les personnes ont fait preuve
de créativité sociale.
L'utilisation différentielle des stratégies peut s'expliquer
par l'immuabilité perçue des relations sociales, l'identification
avec un groupe social et aux autres membres d'un sous-groupe, les expériences
individuelles et la personnalité.
J'ajouterais une autre explication : l'internalisation par la personne
itinérante des représentations sociales négatives
qui ont cours dans la société. Soumise au processus de socialisation
durant son enfance et adolescence, la personne a possiblement intégré
dans ses valeurs et croyances ces représentations sociales qui
sont devenues partie intégrante de son identité. Devenir
itinérant est alors renforcer une de ses peurs internes, et risque
de la faire éclater.
Enfin, les chercheurs ont remarqué que l'identification positive
au rôle d'itinérant s'acquiert à mesure que la personne
persiste dans ces conditions de vie. Toutefois, cette identification positive
inhibe la sortie de l'itinérance.
Pour les personnes schizophrènes, le tableau se présente
différemment. D'abord, très tôt, la trajectoire semble
se figer dans le temps. L'utilisation du déni qui résulte
en un délire identificatoire donne une signification à la
nouvelle existence de la personne dont elle ne peut plus se sortir. La
solution trouvée pour donner une signification à celle-ci
devenant le cur organisateur du self. S'en défaire est s'annihiler.
Mieux vaut l'itinérance que l'effondrement.
Comme nous avons aussi pu voir, ces personnes développent des liens
sociaux à trois niveaux, liens qui leur permettent de vivre à
la marge de la société mais d'une manière acceptable
pour elles. Des points d'ancrage avec le social sont ainsi été
créés. La question qui se pose est dans quelle mesure la
réussite de cette insertion dans un espace, et dans un circuit
d'échanges, n'inhibe pas la possibilité de sortie de l'itinérance.
Lors de mes rencontres avec les intervenants, il a été mentionné
qu'un certain nombre d'itinérants, le chiffre exact ne pouvant
être précisé, vivaient continuellement dans la rue
sans recourir aux refuges ou centres d'aide. Qu'en est-il de ces itinérants
schizophrènes qui refusent aux intervenants l'accès à
leur vie intérieure et qui refusent de recourir aux ressources
d'aide? Les études étant encore moins nombreuses, je conclurai
au sujet de ceux-ci par trois observations.
Dans les termes de Corin, je dirais qu'ils sont dans le retrait négatif.
Ils n'ont pas réussi comme les autres à négocier
une distance entre le rapprochement et l'éloignement suffisamment
sécuritaire pour créer les liens sociaux aux plans social,
imaginaire et symbolique. Mais des liens existent toutefois, à
un autre niveau. Comment?
Par l'identification projective, un mécanisme de défense
spécifique aux personnes psychotiques. Ce concept psychanalytique
désigne l'introduction par le sujet de sa propre personne en totalité
ou en partie à l'intérieur de l'objet pour lui nuire, le
posséder et le contrôler. En se basant sur ce concept, je
postule que l'environnement est aux prises avec une perception partielle
ou totale de l'itinérant qui les habite. En ressentant le dégoût
ou la compassion, les gens veulent se débarrasser de cet objet
intérieur par un signalement à un tiers qui viendrait les
libérer de l'emprise inconsciente de cet itinérant sur eux.
En contrepartie, l'itinérant, si régressé soit-il,
y trouve une protection car il a ainsi créé chez autrui
une inquiétude, un lien par la négative. Un concierge prévient
le CLSC que l'itinérant de son stationnement ne bouge plus depuis
deux jours. Un marchand prévient qu'un tel itinérant stationne
sur le parc, en face de son commerce, depuis de nombreuses journées
et oblige les clients à faire un détour.
Cette observation suscite la question de l'adaptation de la société
à l'itinérance. Moins les personnes itinérantes ont
les moyens de survivre, plus l'environnement doit suppléer et se
modifier pour soutenir ces personnes. La société environnante
peut être amenée aux limites de la tolérance à
la modification, et être entraînée au seuil de son
angoisse d'être détruite. Lorsque ce seuil est atteint, on
assiste à la montée de la pulsion agressive qui se manifeste
par le rejet des itinérants devenus les mauvais objets, alors que
les bons objets sont ces citoyens victimes, recréant le mécanisme
dit de clivage. C'est une autre manière pour les itinérants
d'être en lien avec l'environnement, en étant l'objet de
sa persécution.
Enfin, une dernière observation porte sur la sortie de la rue.
Pour ces itinérants durs, la voie médicale semble une voie
privilégiée. En effet, c'est lorsqu'ils semblent rendus
à l'extrême de la tolérance à la douleur physique
et psychique qu'ils se présentent pour aide médicale, ou
qu'une demande d'ordonnance de Cour pour danger à soi-même
les sorte de cet état. Nicolas n'a pas enlevé ses bottines
depuis un an et demi et des vers en sortent. Jean-Louis se présente
au CLSC n'en pouvant plus d'entendre ses voix se chicaner entre elles
après des années d'écoute. Il est au bout du rouleau.
On dirait que ces itinérants sont captés dans un combat
extrême entre la vie et la mort qui ne s'arrête qu'au bord
de l'anéantissement physique ou psychique. Serait-ce la pulsion
de mort qui est à l'uvre, c'est-à-dire la pulsion
qui ramène l'être vivant à l'état anorganique.
Voilà autant d'observations qui cherchent à
soulever de nouvelles questions et à ouvrir de nouvelles pistes
afin de poser un regard différent sur l'inquiétante étrangeté
qu'est l'itinérance.
Cette conférence a été donnée
le 8 juin 2001 lors du colloque du Collectif de recherche sur l'itinérance.
Le colloque avait pour titre Sortir de la rue.
|