Prémisses d’un débat
en cours : ethnopsychiatrie ou ethnopsychanalyse ?
Yolande Govindama*
Dans le cadre d’un article à être
publié ultérieurement, l’auteure aborde les prémisses
d’un débat en émergence dans le milieu ethnopsychiatrique.
Nous la remercions d’avoir accepté de publier séparément
cette partie en guise d’éditorial au présent dossier.
Notre expérience de jeune psychologue clinicienne
de formation psychanalytique débute dans la protection judiciaire
de l’enfance à Paris. Sans formation juridique, nous nous
donnons les moyens de l’acquérir pour mieux saisir
le cadre de notre intervention. Nous découvrons l’anthropologie
juridique que connaissent bien les magistrats qui nous plonge dans l’histoire
du droit français qui a pour héritage le droit canon de
l’Église.
En effet, le droit civil (aussi bien pénal)
est le reflet de la culture du pays d’accueil impliquant son histoire,
le mythe chrétien fondateur de la civilisation occidentale et
gère les relations matrimoniales ainsi que les intérêts
de la filiation consanguine et symbolique propres à sa société.
Or, nous savons que les relations matrimoniales définissent le
tabou de l’inceste consanguin et symbolique de chaque société.
Quant à la filiation, elle se préoccupe implicitement d’organiser
la transmission de la généalogie intégrant l’ancêtre
fondateur. Aussi le cadre judiciaire ne peut que garantir les deux tabous
fondamentaux de l’humanité, le tabou de l’inceste
et de meurtre, et lorsque ces deux tabous sont menacés de
transgression, ils font l’objet de signalement pour enfance en
danger.
Cette connaissance nous a conduit à adapter
notre pratique clinique pour dépasser le caractère
répressif de l’intervention judiciaire aussi bien pour la
population française autochtone que pour les familles immigrées
en introduisant la variable culturelle qui est au centre du cadre. Il
s’agit à travers l’expression de la souffrance d’élaborer
l’histoire intergénérationnelle avec les ruptures
de filiation réelle ou symbolique pour se référer à l’ordre
généalogique introduit par un fondateur potentiel. Ainsi,
le point commun à toutes les familles devient la généalogie
comme objet universel de transmission dans un cadre qui l’introduit
implicitement dans le respect de la diversité des cultures. Notre
pratique clinique devient alors d’emblée interculturelle
avec pour but de permettre au sujet de se réapproprier sa propre
culture de manière à ré-ordonner les places dans
les générations et dans la famille, ce qui est le but de
toutes les cultures selon M. Mauss (1899, 1923-1924) dans leur dimension
symbolique.
La théorie de Mauss nous paraît alors
la plus adaptée à la clinique et une démarche d’anthropologue
de terrain pour étudier la fonction de la culture dans le monde
hindou dès 1985 nous le confirmera. Cette étude anthropologique
nous permettra de mettre en
évidence que mythes et inconscients ne s’opposent pas. Et
que toutes les cultures ont mis en place les modalités de refoulement
des tabous fondamentaux impliquant à travers les croyances la
gestion de l’angoisse de mort inhérente à
l’humanité. Ainsi, la culture du sujet intégrée
dans ses productions subjectives nous permet d’accéder aux
phénomènes inconscients et à leur interprétation.
Mais la résistance de certains psychanalystes
universalistes à prendre en compte la diversité des cultures
pour accéder à ce refoulé qui, pour une part, n’est
pas propre à
chaque culture comme le précisait Devereux (1956) dans la compréhension
des phénomènes psychiques, et la confusion entre ethnopsychanalyse
et ethnopsychiatrie dans les pratiques nous amènent aujourd’hui à revisiter
ces concepts pour ouvrir un débat sur ce sujet.
Pour ce faire, nous débutons en clarifiant
la pensée de Devereux qui n’a jamais confondu « ethnopsychiatrie
et ethnopsychanalyse », en raison même de la différence
de formation professionnelle qu’il engageait chez les praticiens.
Ensuite, nous posons la question d’une anthropologie
psychanalytique et psychiatrique adaptée à tout
être humain, objet d’un débat en cours en France.
Principes ethno-psychanalytiques et ethno-psychiatriques
: de Devereux à Nathan
Principes ethno-psychanalytiques et méthode
Devereux s’inspire de Freud (1912-1913),
des postulats de Roheim (1917, 1943) pour prolonger la discussion sur
l’influence de la culture dans la construction psychique. S’il
prend le parti de confirmer que l’inconscient est universel (Devereux,
1951), il démontre que tout être humain est imprégné de
sa culture avec un petit « c »
qui intègre les valeurs universelles qui contribuent au développement
de la Culture Humaine avec un grand « C » (Devereux, 1955,
1956). Dans ses deux articles « Culture et inconscient » (1955), « Normal
et anomal » (1956). Devereux montre que si l’inconscient
est universel, il est structuré culturellement différemment
en fonction des tabous et des valeurs de chaque société.
Il existe un inconscient ethnique, une personnalité et une identité ethniques.
L’inconscient idiosyncrasique intègre l’ensemble du
refoulé commun propre à
chaque société et à l’histoire du sujet. Ainsi
les représentations culturelles de chaque société imprègnent
le développement humain, et «.. certains désirs,
fantasmes ou autres produits du psychisme humain qui sont refoulés
dans telle société, peuvent dans telle autre accéder à la
conscience et même être actualisés socialement… » (1955, éd.1972,
71). Devereux intègre, dans son mode d’approche, toutes
les sociétés y compris l’Occident. C’est alors
qu’il met même en garde l’Occident contre un processus
d’acculturation négative qui contribuerait dans un excès
d’individualisme à une déshumanisation de la relation
humaine au profit d’un monde d’objet, qui fabriquerait au
xixe siècle des structures schizoïdes (Devereux,
1951). Peut-on établir un lien entre ce processus d’acculturation
et la prédominance des états-limites dans le monde moderne
?
Les principes théoriques de Devereux reposent
sur trois postulats : 1) l’unité psychique de l’humanité (unité qui
intègre une capacité de variabilité extrême)
; 2) le principe des possibilités limitées (nombre limité de
façons d’accomplir certaines choses dans une société)
; 3) le fait qu’un item qui, dans une société donnée,
existe à découvert et se trouve même actualisé culturellement,
est souvent refoulé dans une autre (1955, éd. 1972). Ces
principes introduisent selon Devereux la méthode du « double
discours » (ethnologique et psychanalytique) tenu séparément.
Cependant, il nous a semblé, à partir de notre pratique,
que l’application de cette méthode introduit d’emblée
une « double
écoute » et une « double association » sur le
plan ethnologique et psychanalytique qui influent sur les relations transféro-contre-transférentielles
(Govindama, 2003), alors que Devereux n’a pas insisté sur
ces aspects.
Ces théories implicites au cadre justifient
la méthode « du double discours » dans un processus
complémentariste (Devereux, 1970, 1972), méthode particulièrement
mise à l’épreuve dans la thérapie de l’Indien
des plaines (Devereux, 1951) pour prouver, à travers la technique
du rêve, qu’il existe un inconscient bien structuré chez
le patient, ceci afin de révoquer la notion de « sur-moi
lacunaire » chez les peuples extra-occidentaux de Roheim (1943).
Mais Devereux montre également l’implication du corps du
clinicien dans la rencontre interculturelle, corps qui mobilise des résistances,
des identifications, des projections et qu’il faut prendre en compte
dans la dynamique relationnelle et inconsciente. En effet, le corps
en tant que porteur de la différence (différence de générations,
des sexes, de la culture/ethnie) met le clinicien et le patient migrant à l’épreuve
de l’altérité dans une dimension inconsciente et
intra-psychique (Govindama, 2003). De plus, Devereux (1951) inscrit l’approche
du sujet dans son historicité prenant en compte les traumatismes
intergénérationnels comme une réalité avec
ses effets sur le patient sans se limiter à la culture de ce dernier.
C’est ainsi que voulant appliquer la technique
psychanalytique d’une manière rigoureuse avec un
éclairage culturel pour inscrire le patient dans sa dimension
singulière, Devereux (1951) pratique la relation duelle dans la
thérapie de l’Indien des plaines pour mettre en évidence
l’évolution du transfert (du transfert colonial, au transfert
culturel et au transfert psychanalytique).
Bien que l’influence de la culture dans
la construction psychique demeure toujours très controversée,
il n’en demeure pas moins, que Devereux a posé les bases
d’une réflexion impliquant une approche de la diversité des
cultures sans retomber dans une clinique évolutionniste, prenant
le modèle de la culture occidentale comme « culture universelle » pouvant éclairer à elle
seule l’inconscient de toutes les civilisations. Les limites
de cette approche nous sont imposées aujourd’hui par le
migrant entre deux cultures qui se sert tantôt de l’une,
tantôt de l’autre pour préserver les bénéfices
de sa jouissance inconsciente avec ses fantasmes et ses désirs.
Par ailleurs, Devereux (1951, 1970, 1972) s’interrogeait
sur les limites d’une analyse pour le patient issu de sociétés
groupales pour ne pas l’individualiser et contribuer à son
exclusion du groupe. Cette question pertinente posait les limites de
l’application de la technique psychanalytique aux sociétés
extra-occidentales, mais est-elle encore d’actualité ?
Le renforcement de l’éthos culturel
pratiqué dans l’approche ethno-psychiatrique à travers
les
étiologies traditionnelles, l’usage des opérateurs
culturels, la prescription des thérapies traditionnelles s’inspirant
des méthodes des tradi-praticiens impliquant la thérapie
de groupe, tels que Nathan le préconise (Nathan 1993, 1994), viendrait-il
confirmer cette limite ? Ce qui expliquerait peut-être la modification
des principes théoriques de Devereux par Nathan (1993) lorsqu’il
établit une homologie entre l’enveloppe culturelle et l’enveloppe
psychique implicite au cadre ethno-psychiatrique qu’il développe.
Et à partir de ce moment là une confusion se développe 1 entre
l’ethnopsychanalyse et l’ethnopsychiatrie tout au moins en
France.
Bien que Devereux (1955) établisse un lien
entre culture et inconscient lorsqu’il examine la notion de
personnalité ethnique à travers ses trois postulats, il
n’établit pas d’équivalence entre les deux
fonctions (enveloppe culturelle et psychique). Cependant, il met
plutôt en évidence un lien entre mythe, croyances et inconscient
collectif et individuel : « Si tous les psychanalystes dressaient
une liste complète de toutes les pulsions et de tous les désirs
et fantasmes mis à jour en milieu clinique, cette liste correspondrait
point par point à une liste de toutes les croyances et de tous
les procédés culturels connus, établie par les ethnologues » (Devereux,
1955, éd. 1972, 75-76). Toutefois, toutes ces tentatives pour étudier
l’influence de la culture sur la construction de l’inconscient
s’inscrivaient dans le vaste débat lancé par le culturalisme
américain notamment autour de la notion de « personnalité de
base » (Kardiner et al., 1939 ; Devereux, 1940, 1951, 1955, 1956
; Kluckholn et al., 1944,etc). Et ces questions méritent encore
d’être débattues, car jusqu’ici, la fonction
refoulante de la culture (culture occidentale) amenée par Freud
(1912) pour structurer l’inconscient n’a pas été remise
en question par les ethno-psychanalystes post-freudiens. Selon Devereux
(1970 éd.1977, IX) « la culture est un système standardisé de
défenses et qui, par conséquent est solidaire des fonctions
du Moi, puisque le Moi se définit, en grande partie, dans la psychanalyse,
par les mécanismes de défense ».
La culture en impliquant souvent le référent
fondateur qui donne un sens à la vie et surtout
à la mort qui demeure irreprésentable pour tout être
humain, œuvre du côté de la pulsion de vie, éros,
(Roheim, 1943). Elle apprend à tout sujet à se soumettre à sa
condition humaine celle d’un être mortel par rapport au fondateur
qui est le seul immortel (Govindama, 2000, 2006).
Cette fonction de la culture n’a cessé de
se poser. Mauss (1899, 1923-1923) attribue à la culture une fonction
symbolique qui se transmet à travers les mythes, les rites et
les croyances. Cette définition rejoint celle de Freud (1912-1913) à travers
la fonction du Totem qui est l’ancêtre fondateur du peuple
primitif. La fonction de la culture intégrant souvent le
fondateur, introduit la généalogie comme objet universel
de transmission qui garantit les tabous fondamentaux et que nous retrouvons
dans le cadre judiciaire. Le cadre judiciaire peut alors
évoquer un aspect sacré et rituel avec une efficacité symbolique
au sens où
l’entend Lévi-Strauss (1958), mais à condition qu’il
soit dépouillé de son aspect purement répressif
imprégné de jugement social. Il faut toutefois préciser
que lorsque Lévi-Strauss (1958) compare le cadre de la cure psychanalytique
et le cadre d’une cure chamanique en raison de leur situation inductive
productrice de sens, il montre l’efficacité symbolique à travers
l’introduction d’un objet commun, le mythe, celui d’Œdipe
qui se construit tout au long de la cure psychanalytique et celui du
chaman qui se déploie d’emblée dans la construction
du cadre rituel. Cependant, dans cette comparaison, il fait disparaître
le référent fondateur occidental qu’il
attribue à Œdipe.
Par contre, l’implication de la dimension
culturelle dans le fonctionnement psychique dans son aspect référentiel à un
fondateur, nommé absent, introduisant un ordre symbolique, est
considérée par Lacan (1936, 1938, 1953). L’auteur
reprend la relecture de Totem et Tabou à la lumière de
l’anthropologie et introduit la notion « de Symbolique,
du réel et de l’imaginaire » et « de fonction
symbolique » (ou ordre symbolique). Il définit la fonction
symbolique comme un processus à partir duquel le sujet se détermine
dans les situations qui s’imposent à lui. Il attribue à l’imaginaire
les éléments qui participent à la construction du
Moi, et au Réel ce qui demeure inaccessible à la symbolisation.
Le concept symbolique devient alors inséparable de celui de signifiant
(signe) et de celui de forclusion qui, dans la psychose, fait échec
au symbolique et à
la référence au nom du père. La transmission du
principe totémique, du fondateur, que Lacan nomme « tiers
souverain » est celui qui organise la fonction paternelle.
C’est à partir de là
qu’il redéfinit l’altérité et la notion
du « grand Autre » comme étant le lieu des signifiants,
du langage, de l’inconscient ou encore de l’absent (ancêtre,
totem, dieu etc..).
Mais étant donné que tous les mythes
fondateurs, y compris le totem, introduisent la généalogie
comme objet de transmission dans une perspective métaculturelle à travers
les rites de passage (Van Gennep, 1909), peut-on encore parler « d’ethno-psychanalyse
» comme méthode plus ou moins réservée à des
populations extra-occidentales ? N’est-on pas aujourd’hui à un
stade où il faut plutôt introduire la question d’une
anthropologie psychanalytique telle que nous la révèle
le cadre judiciaire dans la mesure où le corps du patient
et du clinicien sont porteurs de leurs cultures, différence de
troisième type (Kaës, 1998) qui détermine la
rencontre interculturelle ?
Principes ethno-psychiatriques
Les deux principes ethnopsychanalytiques et ethnopsychiatriques
sont souvent confondus autant dans la théorie que dans la méthode.
Il nous paraît important de les préciser en les dissociant.
En effet, c’est dans son ouvrage intitulé « Ethno-psychiatrie
des indiens Mohaves » que Devereux (1961) définit clairement
ce qu’il entend par ethno-psychiatrie. En effet, l’auteur,
déclare qu’il s’agit d’une sorte de « manuel
mohave de psychiatrie » comme une monographie « d’ethnogéographie » qui
traite des troubles mentaux tels qu’ils sont compris par les Mohaves,
lui permettant d’analyser leur manifestation sociale et culturelle
dans la perspective d’une
étude « de la culture et de la personnalité anormale ».
Ce manuel basé sur une anthropologie des troubles mentaux chez
les Mohaves est mis à la disposition des psychiatres, des
praticiens en santé mentale sans qu’ils soient psychanalystes.
Cette approche monographique lui aurait permis d’user du concept « d’ethnopsychiatrie
» pour mettre en évidence la science de la relation entre
culture et trouble mental. Cette étude lui a permis d’en
tirer profit dans le « double discours »
de la méthode ethno-psychanalytique qu’il a appliquée
dans la clinique interculturelle.
Et il ne s’est pas servi de ces représentations
des troubles mentaux impliquant les thérapies traditionnelles
pour construire un cadre proche de celui du tradi-praticien et s’identifier à ce
dernier dans une confusion de rôles. Et il mit en garde quiconque
tenterait de le faire, car il ne serait plus dans cette perspective de
pensée ethno-psychiatrique et ethno-psychanalytique.
Ne peut-on pas entendre la démarche anthropologique
de Devereux concernant l’étude des troubles mentaux chez
les Mohaves comme une perspective d’inscrire une anthropologie
psychiatrique pouvant être appliquée par tous les praticiens
en santé mentale sans qu’ils soient de formation psychanalytique
?
Anthropologie psychanalytique et anthropologie psychiatrique
: débat en France
Un aller-retour permanent entre la clinique du « normal »
dans l’approche anthropologique et la clinique psychopathologique
dans notre pratique professionnelle nous conduit alors à confirmer
que l’inconscient est universel, et il est souvent le double des
mythes. Cette découverte nous motive
à initier en 1988 un colloque international avec un de nos collègues
praticiens de la santé mentale à l’île de la
Réunion, le Dr Reverzy, sur le thème « L’espoir
transculturel », colloque financé par l’OMS et l’INSERM
des départements d’Outre-Mer. Un état des lieux de
la santé mentale dans le monde est réalisé
dans un souci de partage d’expériences dans une approche
pluridisciplinaire (psychiatres, psychologues, psychanalystes, ethnologues,
ethno-linguistes, etc..). Lors de ce colloque, est émise l’idée
d’introduire « des leviers thérapeutiques
» dans l’approche ethnopsychiatrique. Mais ce concept avait
déjà été mis en
évidence par S. Karkar (1982) en Inde pour expliquer les pratiques
des thérapies traditionnelles et leur but, de manière à mieux
saisir leur sens lorsque que les patients l’introduisent dans les
consultations psychanalytiques.
Les perspectives qui ont suivi ce colloque sont
restées « lettre morte » bien que les actes aient été publiés
en trois volumes dont un avec le soutien de l’INSERM (coéd-INSERM/l’Harmattan,
1990) intitulé L’espoir Transculturel Vol 1, Cultures, Exils
et Folies dans l’océan Indien.
Dès 1993, T. Nathan, qui a développé la
pensée de G. Devereux en France confirme l’usage du cadre
groupal dans les consultations ethnopsychiatriques en s’inspirant
de celui des tradi-praticiens. Et il introduit plusieurs théories
implicites dans ce cadre : une certaine homologie entre l’enveloppe
psychique et l’enveloppe culturelle, une altérité culturelle
représentée par la diversité des intervenants. Cette
homologation semble s’inspirer de celle qu’effectue Lévi-Strauss
(1958) dans « l’efficacité
symbolique », mais elle va susciter une polémique à savoir
que devient l’inconscient dans cette nouvelle approche ? Les psychanalystes
vont l’interroger par des voies médiatiques tandis que les
psychiatres vont aussi l’interpeller sur le concept « d’ethnopsychiatrie » et
ses dérives.
Son ouvrage intitulé
« L’influence qui guérit » (Nathan, 1994), va
alimenter cette polémique en France. Dans cet ouvrage, Nathan
donne la liste des disciples formés par lui et qui s’inspirent
de sa méthode et de sa théorie dans leur pratique tout
en le critiquant.
Les psychiatres se saisissent de la question d’ethnopsychiatrie
pour réviser le CIM 10 en 1996. Cette étude réalisée
sous la direction de l’INSERM et l’OMS dans le cadre du CCOMS
(Centre collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation
en santé
mentale) avec l’équipe de santé mentale de Lille
(Dr J.L. Roelandt) est expérimentée sur 4 sites français
(Lille, Tourcoing, Nantes, Evry), en Afrique Noire et dans l’Océan
Indien. Elle porte sur la révision de 9 cartes de la version provisoire
du CIM 10 SSP notamment sur la représentation de la folie et de
la dépression. Les premiers résultats de cette étude
ont été communiqués en 1998 lors d’un congrès à la
faculté de médecine de Warenberg à Lille sur le
thème « « L’ethnopsychiatrie en question ».
La table ronde de la séance plénière intitulée « le
fardeau de l’ethnopsychiatrie » avait réuni tous
les praticiens dans ce domaine. Ils ont été tous présents à l’exception
du Dr Moro. Celle-ci commençait à prendre ses distances
par rapport aux positions de Tobie Nathan. Les résultats ont montré que
les représentations culturelles de la folie, notamment celles
de la dépression, ne divergeaient pas entre les différents
groupes dans un contexte socio-culturel similaire.
Du côté de la psychanalyse, la polémique
ne fait que renforcer les positions rigides des psychanalystes universalistes.
En 1998, un colloque à l’instigation du courant lacanien
présidé par M. Mannoni, « Espace analytique »,
intitulé « Psychanalyse et décolonisation » se
saisit de cette question. La table ronde intitulée « Identité,
croyance, culture » avait la possibilité de recevoir tous
les praticiens qui réfléchissent sur l’implication
de la culture dans la compréhension des phénomènes
psychiques au-delà de leur appartenance à un courant analytique.
Mais les invités de différents courants analytiques ont
décliné l’invitation d’y participer. Ainsi,
depuis 1998, un certain nombre de psychanalystes universalistes continuent à nier
la différence culturelle, oubliant même que Freud s’est
servi de la culture occidentale pour en faire une lecture de l’inconscient
sans jamais nier sa fonction. Le seul reproche qu’on peut lui faire
c’est d’avoir usé de la culture occidentale pour
en faire une lecture de l’inconscient du monde entier. Mais avait-il
le choix à
cette époque de l’évolutionnisme où la culture
occidentale fut imposée comme le seul modèle civilisateur
et opérant dans sa fonction refoulante pour construire l’inconscient
?
Cette position universaliste sera réaffirmée
lors de la présentation de l’ouvrage intitulé « le
corps dans le rituel — ethnopsychanalyse du monde » (Govindama,
2000) en 2002 devant un public de psychanalystes ouvert à l’anthropologie.
Mais quelle ne fut pas la surprise d’entendre cette question
de la salle : « Mme que voulez-vous dire sur les rites hindous,
l’inconscient est hors-culture » ? Ou encore cette autre
question qui va associer le rite hindou à celui du primitif de
Totem et Tabou sans s’interroger sur la fonction symbolique des
rites de passage qui concerne toutes les civilisations y compris occidentales
au niveau de leur affiliation à un référent fondateur.
La psychanalyse a-t-elle fait disparaître les référents
fondateurs chez les psychanalystes comme le pensait déjà Einstein
(1933) lorsqu’il interrogea Freud « Pourquoi la guerre ».
Ce dernier qui doutait de cette nouvelle science associait les disciples
de Freud aux « incroyants », établissant une sorte
d’équivalence entre la religion et la psychanalyse.
Cette équivalence fait effectivement disparaître le
référent fondateur de la civilisation occidentale pour
l’attribuer à Œdipe, comme on le retrouve chez Lévi-Strauss
(1958). Cette confusion se retrouve dans le titre de certains colloques
psychanalytiques en France « Les enfants de l’Œdipe »,
or les enfants de l’Œdipe ne peuvent être que des enfants
de l’inceste.
Il nous paraît important de poser le débat
de l’implication des cultures dans la compréhension des
phénomènes psychiques aussi bien pour les cultures occidentales
qui n’ont pas toutes les mêmes références en
raison de leur histoire de peuplement, de leur métissage culturel
par des occupations, par des traumatismes collectifs (guerres, génocides,
esclavages, colonisation, etc..), que pour les autres civilisations,
de manière à appliquer la technique psychanalytique dans
une approche anthropologique du sujet intégrant son historicité.
Ce qui ouvre d’emblée le débat sur une remise en
question de l’ethnopsychanalyse réservée aux cultures
exotiques comme si l’occident n’avait pas de cultures propres,
au profit d’une nouvelle conceptualisation de la psychanalyse
dans une perspective d’une anthropologie psychanalytique.
En ce qui concerne « l’ethnopsychiatrie
», les psychiatres se sont saisis de cette question depuis la révision
du CIM 10, en ayant pour certains une double formation (anthropologue
et psychiatre) pour révoquer ce concept au profit de celui « d’une
anthropologie psychiatrique
». Aussi, des séminaires sont animés sur ce thème
en France et au Canada, des conférences sont organisées
en partenariat avec l’université McGill qui évolue
dans le même sens.
Conclusion
Cet article s’inspire d’une pratique
clinique en milieu judiciaire pour montrer l’implication de la
culture à travers la généalogie comme objet universel
de transmission dans toutes les civilisations. Et ceci afin de démontrer
que la culture imprègne les phénomènes psychiques
et la clinique psychanalytique ou psychiatrique doit en tenir compte
pour appréhender le fonctionnement mental.
Cependant, ce fut l’occasion de revisiter
les principes ethno-psychanalytiques et ethnopsychiatriques depuis Devereux
en montrant leurs évolutions pour introduire le débat sur
la question d’une clinique anthropologique psychanalytique et psychiatrique.
Cet article retrace aussi les prémisses
d’un débat en cours sur la question de l’ethnopsychanalyse
et de l’ethnopsychiatrie mettant en
évidence que la confusion entre les deux champs a conduit les
psychiatres à se saisir de la question de l’ethnopsychiatrie
dans la révision du CIM10 tandis que l’ethnopsychanalyse
reste encore en suspend avec des positions divergentes des psychanalystes à l’égard
de cette discipline.
Note
1. Les deux enveloppes sont homologuées dans
leur capacité à tisser des liens « avoir une culture
et être doué de psychisme sont des énoncés
strictement équivalents » ( Nathan, 1993, 38).
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* Université René-Descartes – Paris
5 (Sorbonne) ; expert auprès de la Cour d’appel de Paris. |