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POSER UN REGARD AUTRE SUR L'INQUIÉTANTE ÉTRANGETÉ
Yves Lecomte

La rencontre des personnes itinérantes dans une clinique externe de psychiatrie est sous-tendue par un autre regard que celui du citoyen ou du travailleur de rue. Développé pour un soutien clinique, ce regard psychiatrique vise à soulager la personne de ses symptômes et à la sortir de l'itinérance, les symptômes psychotiques étant conceptualisés comme cause de celle-ci. « Il faut être malade pour vivre dans un tel état » est une représentation sociale qui fait écho à cette causalité.
Ce regard est utile car des personnes itinérantes s'en sortent suite à l'hospitalisation psychiatrique. Mais il est aussi réducteur rappellera le travailleur de rue au clinicien car un grand nombre de personnes itinérantes retournent à la rue après une hospitalisation psychiatrique, sans parler de celles qui y vivent sans souffrir de tels symptômes.
Cette interpellation amène le clinicien à faire le constat d'une autre causalité de la sortie de l'itinérance comme de son entrée. Elle l'oblige à remettre en question ses certitudes, à écouter ces travailleurs de rue et surtout les personnes itinérantes pour trouver d'autres facteurs causaux.
Dans cette optique, l'écoute de mesdames Hélène Denoncourt, Marie-Carmen Plante, Caroline Morin et de messieurs Claude Jodoin, John Johnson, André Henry et Michel Dufresne, et des patients itinérants que j'ai rencontrés à la clinique externe de psychiatrie de Saint-Luc m'a interpellé et incité à répondre à la question suivante : au cours de son adaptation au monde de l'itinérance, comment la personne schizophrène itinérante protège-t-elle son identité sociale et comment noue-t-elle des liens sociaux?


1. L'enjeu de l'identité sociale dans l'itinérance

Lorsqu'il est question de l'itinérance, la question naturelle du citoyen est «Comment une personne peut-elle vivre dans de telles conditions? », si elle pense aux nécessités de la vie en société : se loger, se nourrir, se vêtir, se soigner, avoir de l'argent, etc.
Posséder des stratégies de survie est vital pour un itinérant, mais d'autres besoins de nature différente, le sont tout autant. La préservation de son identité sociale en est un. La personne itinérante s'est constituée, avant l'entrée dans ce monde particulier, une image de soi dont certains aspects sont associés aux groupes ou aux catégories sociales auxquelles elle pense appartenir. Ces aspects constituent les bases positives de son identité sociale, et la personne la protège si celle-ci est menacée. Il est très pénible de vivre en porte à faux par rapport à une représentation de soi tronquée.
Les liens sociaux sont un autre besoin vital. L'être humain improvise au fil des jours, un bricolage existentiel qui l'aide à vivre - ce maille à maille de toute une vie, ce réseau d'investissements multiples de personnes, de lieux, d'activités - et qui fonctionne comme un filet invisible mais protecteur tendu au-dessus du vide effrayant de l'espace et du temps (Sassolas, 1981). L'être humain est un être essentiellement social.
Ces trois nécessités, en relation dynamique les unes avec les autres, posent un dilemme à l'itinérant pour la protection de son identité sociale. En effet, improviser un bricolage existentiel exige de nouer des relations avec divers environnements sociaux. Mais ce faisant, l'itinérant s'expose au regard stigmatisant des membres de la société, lequel menace son identité sociale. La personne itinérante n'est-elle pas considérée comme paresseuse, alcoolique, passive, désaffiliée, sans pouvoir, dangereuse (Cohen et Wagner, 1992). « C'est le bas-fond de la société ». D'autre part, et c'est là le paradoxe, pour modifier la perception stigmatisante à son égard, l'itinérant doit entrer en relation avec autrui. Cette obligation le coince dans un dilemme.
Les stratégies de survie exigent souvent de rencontrer des citoyens et de confronter leur regard. Si elles peuvent se réaliser à l'abri de celui-ci, le seul fait de les utiliser rappelle à la personne itinérante son statut social. Là encore, la personne est dans un dilemme.
La personne itinérante ne peut échapper à cette menace à son identité sociale, car elle a besoin des liens sociaux et doit utiliser des stratégies de survie. Comme elle ne peut très souvent résoudre cette situation en la changeant, elle doit recourir à des stratégies cognitives. Farrington et Robinson (1999) ont étudié ces stratégies pour maintenir l'identité sociale, auprès de 21 personnes itinérantes observées durant leur séjour dans un refuge de nuit. Ce sont en majorité des hommes âgés en moyenne de 36 ans, et dont la longévité moyenne dans l'itinérance est de 6 ans.


2. L'évolution de la protection de l'identité sociale (Le Modèle de Farrington et Robinson)

Tout au long de son itinérance, la personne utilise des stratégies pour défendre son identité sociale contre la stigmatisation associée à celle-ci, car elle refuse de s'identifier aux représentations sociales négatives de sa condition. Elle veut conserver une identité sociale positive et son estime de soi.
Pour ce faire, elle recoure habituellement à une stratégie cognitive nommée comparaison. Il y a deux formes de comparaison : se comparer aux membres d'un autre groupe social, ou se comparer aux membres d'un sous-groupe de son propre groupe social sur certaines dimensions spécifiques.
Mais pour la personne itinérante, il est difficile de trouver un autre groupe social à qui se comparer avantageusement. Pour en trouver un ainsi que d'autres critères de comparaison, trois choix stratégiques s'offrent à elle: 1) La mobilité sociale, soit quitter son groupe et intégrer un autre groupe social ayant des qualités plus positives; 2) le changement, changer la structure sociale de la société afin de permettre une comparaison plus positive de son groupe; 3) la créativité sociale c'est-à-dire la recherche de nouvelles bases de comparaison en changeant les dimensions des comparaisons ou en changeant le groupe de comparaison.
En se basant sur l'usage de ces stratégies, les chercheurs dégagent quatre étapes dont chacune correspond à un usage différentiel des stratégies.

2.1 L'aspirant à la sortie
Cette étape est marquée par deux tendances. La personne s'identifie à l'itinérance comme groupe social, mais se différencie des itinérants eux-mêmes, en faisant valoir ses accomplissements et ses habiletés de coping antérieures à l'entrée dans sa nouvelle vie, et sa sortie éventuelle. « Nous sommes classés itinérants mais nous nous débrouillons très bien »« Je suis un des rares itinérants choyés qui reçoit son courrier au refuge ».
Mais à mesure que le temps passe, la personne pense moins à ses accomplissements passés et à ses habiletés de coping, et sa sortie de l'itinérance semble de moins en moins probable. Ces deux critères ne servent plus de points de comparaison. De fait, les valeurs des nouveaux itinérants deviennent progressivement semblables à celles des autres personnes avec qui elles se comparaient.

2.2 Les négateurs
Cette étape se caractérise par la négation de l'appartenance au groupe des itinérants. Leurs stratégies de coping habituelles (stratégies qui permettent d'affronter les stresseurs rencontrés) fonctionnant de moins en moins, les personnes sont coincées. Elles font face à la possibilité de plus en plus grande de ne pas sortir de leur état. Elles recourent à la stratégie cognitive de négation, et déclarent une autre réalité que celle vécue. Paul a un appartement sans cuisine et n'a pas travaillé depuis 6 mois. Il dit : « j'ai mon propre appartement, mes propres vêtements, ma propre entreprise ». Un autre se déclare supérieur aux autres itinérants : « Je ne suis pas comme ces gens. Je suis un évangéliste de rue, j'ai un diplôme scolaire ». Mais, paradoxalement, tout en niant cette appartenance, les personnes parlent de sortir de la rue, d'entreprendre une mobilité sociale.
Selon les chercheurs, cette stratégie n'est pas nécessairement négative. À force de nier leur réalité, et de mettre de l'avant leur nouvelle identité, les individus peuvent éventuellement en venir à internaliser celle-ci, de sorte que leur sortie de l'itinérance en est facilitée.
Mais cette négation peut aussi enliser les personnes dans l'itinérance. Cette tromperie sur soi-même peut s'aggraver au point que la personne développe des comportements bizarres, semblables à certaines pathologies mentales, estompant les chances d'une sortie de l'itinérance.

2.3 Membres de sous-groupes
À la troisième étape, les itinérants utilisent de nouvelles bases de comparaison, soit des sous-groupes ou des dimensions, pour rehausser leur self. Ils s'identifient par exemple à un sous-groupe d'itinérants et utilisent cette appartenance pour faire des comparaisons qui leur sont avantageuses avec d'autres sous-groupes. « Jean s'identifie comme mendiant et compare son groupe favorablement à un autre groupe nommé les voyageurs du nouvel âge ». « Nicolas dit qu'il est un squatter, signifiant par là qu'il se distancie de ceux qui fréquentent les refuges »Cette comparaison lui donne une identité positive.
Lorsqu'une personne est associée à un sous-groupe, elle peut utiliser une de ses habiletés (comme être capable de se passer des refuges de nuit) pour identifier un autre sous-groupe dont les membres ne possèdent pas cette habileté et se comparer avantageusement avec ceux-ci. Mais à la longue, la perte éventuelle des habiletés pour exercer ce contrôle rendra obsolète cette comparaison.

2.4 Étape finale : une grosse famille ou l'éclatement en sous-groupes
À cette étape, les itinérants auront de la difficulté à sortir de ce mode de vie parce que leur estime de soi devient dépendante des identifications à l'itinérance. Ils partagent leurs ressources, se supportent les uns les autres et s'associent fréquemment ensemble. Ils ont des noms de rue qui caricaturent leur lieu d'origine ou leurs caractéristiques physiques.
Ce groupe se divise en trois sous-catégories différenciées selon l'usage des différentes stratégies de maintien de l'identité.

2.4.1 Prendre soin et partager
Certaines personnes utilisent des habiletés exercées antérieurement, avoir été soignant par exemple, comme une dimension à partir de laquelle elles peuvent faire des comparaisons avec d'autres sous-groupes d'itinérants. « Je sais que ce n'est pas tout le monde qui le ferait, mais si j'ai quelque chose et que quelqu'un d'autre le veut, je vais lui en donner la moitié »

2.4.2 La famille
Certaines personnes ne tentent plus d'affirmer leur identité, et ne font plus de comparaison. Elles se catégorisent par exemple comme alcoolique, parlent de leur groupe et des avantages d'avoir de tels amis dans leur vie.
L'adoption des stratégies de ce groupe s'explique de deux manières. Il se peut que les personnes aient un handicap qui les aient empêchées d'adopter les stratégies du groupe précédent. Mais il se peut aussi qu'elles aient joué un rôle de pourvoyeur spécifique dans le groupe précédent. Toutefois, en vieillissant, elles s'affaiblissent, leur survie et leur identité dépendant de plus en plus des autres membres du groupe. Elles cesseront de faire des comparaisons avec d'autres sous-groupes d'itinérants.

2.4.2 Les prototypes
Les personnes de ce groupe ne font plus de comparaisons avec d'autres groupes sociaux ou avec des sous-groupes d'itinérants. Elles accentuent plutôt leurs ressemblances avec ces derniers: « Nous sommes tous exactement dans la même situation ». Les individus à cette étape sont vivement conscients de leur position stigmatisée. « Je suis aussi une personne. J'haïs la façon dont les gens me regardent ».
Les auteurs expliquent l'adoption de la catégorisation de soi comme itinérant typique par l'échec possible du développement d'une identité de rôle spécifique ou du développement d'affiliations intimes dans un sous-groupe.
En résumé, le modèle de Farrington et Robinson comporte quatre étapes, lesquelles se différencient en fonction des stratégies de comparaison que les personnes utilisent. Il y a deux étapes durant lesquelles les personnes n'utilisent pas ces stratégies. À l'étape 2, les personnes dénient leur identité de soi comme itinérant. Cette étape est un point charnière, de rupture brutale pour certains: ça passe ou ça casse. On sort de l'itinérance ou on s'y enlise progressivement ou brutalement comme pour les personnes qui présentent des symptômes de maladie mentale. Enfin, à la quatrième étape, les personnes adoptent une identité d'itinérant et se centrent en bonne partie sur une rationalisation des avantages d'une telle identité. Contrairement au début, la sortie de l'itinérance devient de plus en plus improbable.
Comment ce processus se concrétise-t-il chez les personnes schizophrènes? Comme je n'ai pu recenser d'études sur le processus d'entrée, de maintien et de sortie de l'itinérance pour ces personnes, je vais aborder la question différemment. J'explorerai, sue un plan transversal, les stratégies utilisées par les personnes schizophrènes pour protéger leur identité sociale, et établir des liens sociaux avec leur environnement.


3. L'évolution adaptative des personnes schizophrènes

Comme les itinérants, les personnes schizophrènes sont aux prises avec le même dilemme: préserver leur identité sociale contre la stigmatisation associée à l'itinérance, alors que leurs stratégies pour satisfaire leurs besoins de base, et la nécessité de créer des liens sociaux les confrontent à cette stigmatisation. Elles ne peuvent donc éviter la confrontation. Elles doivent elles aussi recourir à des stratégies cognitives car elles ne peuvent également changer la situation.

3.1 Protéger son identité sociale
Au lieu de dissocier leur identité sociale de la réalité de l'itinérance par les stratégies cognitives de comparaisons, elles vont fusionner leur réalité personnelle et leur réalité itinérante dans une nouvelle identité grâce au délire. Cette fusion redonne une signification à l'itinérance, congruente avec leur identité. À une réalité insupportable se substitue une autre réalité symbolique qui soutiendra l'existence de la personne, et donnera sens à sa vie. C'est un délire réparateur.
Lovell (1997; 2000) a étudié cette question auprès d'un sous-échantillon de neuf personnes schizophrènes itinérantes dont une caractéristique commune était la rupture totale des liens avec leur famille d'origine. Elle constate que ces personnes se construisent une nouvelle identité selon une double logique : l'une prend sens dans le cadre d'une biographie et d'une trajectoire individuelle alors que l'autre est reliée à l'indigence de la rue.
Rod raconte que sa mère est partie et qu'il doit la retrouver. Il découvre des indices et des traces de celle-ci à travers la ville. Il doit aussi se déplacer d'une ville à l'autre pour la retrouver. La mère a des propriétés immobilières dans divers états américains. Il dit d'elle : « ma mère, elle est la ville. La ville est ma mère ». Elle lui laisse de la nourriture. Dans les poubelles, il trouve des sandwichs que celle-ci lui a préparés. S'il a parfois de l'argent, c'est sa mère qui le lui a envoyé.
Le travail symbolique de Rod lui restitue une identité autre que l'identité stigmatisante, ou compense pour celle-ci. En attribuant ses moyens de survie aux soins de sa mère, il repousse l'animalité que les autres projettent sur lui. La présence symbolique de la mère dans la nourriture transforme l'acte de fouiller dans les poubelles, attribué par les itinérants aux formes les plus viles de la vie itinérante. Également, la recherche de la relation maternelle donne une signification à un élément actif de l'itinérance : le mouvement constant.
Alors la mère de Rod, son compagnon d'ombre, et la foule qui remplit sa solitude, devient un élément pour retravailler symboliquement la signification de son itinérance.

3.2 Le rapport au social
Selon Ellen Corin, le rapport au social de la personne schizophrène se réalise à trois niveaux. Au plan social, la fréquentation de lieux publics, mais à distance, permet de nouer un lien avec les autres. Elle a nommé ce type de rapport au social « le retrait positif », qui désigne une position générale de mise à distance. Le retrait positif se concrétise par la fréquentation de lieux et de personnes sans que ne se développent des relations personnelles, sinon avec certaines personnes non dangereuses (serveuses).
L'analyse de Lovell du réseau social des itinérants schizophrènes apporte un soutien à cette notion de retrait positif. Elle démontre que ces personnes ont un réseau social plus important que prévu même s'il est moins étendu que celui des personnes domiciliées, et qu'il est constitué de personnes vivant à distance d'elles. Comment cela est-il possible?
Deux mécanismes semblent en jeu. Dans le premier, les personnes itinérantes créent des liens grâce à une sociabilité qui est le fruit de leurs privations matérielles. Cette sociabilité se manifeste par des échanges, plaisanteries qui ont la propriété d'alimenter et de relancer les relations de réciprocité avec les domiciliés.
Par les spectacles sur la rue, c'est-à-dire théâtraliser la folie, des relations sont aussi créées avec ceux-ci. Ces relations comportent des avantages car ils peuvent apporter soutien et protection de la part des marchands à long terme contre les agents de contrôle social.
L'autre mécanisme est la création de relations avec les passants de la rue. Celles-ci sont courtes mais suffisamment longues pour que les passants reconnaissent les itinérants, et réduire les incertitudes afférentes à leur promiscuité.
Une fois ces relations établies, les itinérants sont repérés. S'ils ne sont pas rejetés, ils peuvent devenir cooptés dans les routines de l'endroit. Les rôles des uns et des autres dans des postures attendues sont sédimentés, et ne sont pas renégociés constamment à chaque rencontre.
Pour les itinérants dérangeants, un des avantages de cette sédimentation est la latitude gagnée pour aborder les passants, se parler à voix haute sans trop éveiller l'appréhension des témoins. Les itinérants bizarres peuvent même faire l'objet de discours attendris, et il peut s'en suivre une moindre stigmatisation.
Au plan imaginaire, les liens s'établissent par d'autres moyens. Ellen Corin mentionne par exemple l'utilisation du CB, qui est une manière de communiquer avec des gens sans les rencontrer et de les imaginer. On peut retrouver le même mécanisme lorsque les personnes délirent et hallucinent. Elles sont alors continuellement en relation avec des personnes de leur famille ou autre.
Enfin, au plan symbolique, les liens se créent par l'entrée dans un monde de croyances partagées avec d'autres. Les personnes peuvent ainsi s'affilier par la voie de ces croyances. Dans leur recherche de 1987, Snow et Anderson ont découvert chez les itinérants qu'une stratégie pour se créer une identité et se différencier était l'adoption de croyances religieuses et occultes. Corin mentionne que c'est aussi une manière de nouer des liens. Les personnes y trouvent des signifiants qui peuvent justifier leur marginalité et leur permettre d'appartenir à une communauté.


4. Conclusion

Comme nous venons de le voir, l'utilisation des stratégies de protection contre une identité sociale négative chez les personnes itinérantes, non schizophrènes, suit des étapes qui varient selon la longévité dans l'itinérance. À chaque étape il y a une utilisation différentielle de ces stratégies. Au début, on se compare selon certaines dimensions spécifiques afin de se présenter sous un jour favorable, ensuite on recoure à une autre stratégie cognitive qu'est la négation, tout en laissant miroiter que la mobilité sociale se fera incessamment À la troisième étape, il y a l'utilisation de la stratégie de comparaison entre des sous-groupes ou des dimensions spécifiques. Enfin, à la quatrième étape, l'usage des stratégies varie jusqu'à ne plus être utilisées. Pour ce faire, les personnes ont fait preuve de créativité sociale.
L'utilisation différentielle des stratégies peut s'expliquer par l'immuabilité perçue des relations sociales, l'identification avec un groupe social et aux autres membres d'un sous-groupe, les expériences individuelles et la personnalité.
J'ajouterais une autre explication : l'internalisation par la personne itinérante des représentations sociales négatives qui ont cours dans la société. Soumise au processus de socialisation durant son enfance et adolescence, la personne a possiblement intégré dans ses valeurs et croyances ces représentations sociales qui sont devenues partie intégrante de son identité. Devenir itinérant est alors renforcer une de ses peurs internes, et risque de la faire éclater.
Enfin, les chercheurs ont remarqué que l'identification positive au rôle d'itinérant s'acquiert à mesure que la personne persiste dans ces conditions de vie. Toutefois, cette identification positive inhibe la sortie de l'itinérance.
Pour les personnes schizophrènes, le tableau se présente différemment. D'abord, très tôt, la trajectoire semble se figer dans le temps. L'utilisation du déni qui résulte en un délire identificatoire donne une signification à la nouvelle existence de la personne dont elle ne peut plus se sortir. La solution trouvée pour donner une signification à celle-ci devenant le cœur organisateur du self. S'en défaire est s'annihiler. Mieux vaut l'itinérance que l'effondrement.
Comme nous avons aussi pu voir, ces personnes développent des liens sociaux à trois niveaux, liens qui leur permettent de vivre à la marge de la société mais d'une manière acceptable pour elles. Des points d'ancrage avec le social sont ainsi été créés. La question qui se pose est dans quelle mesure la réussite de cette insertion dans un espace, et dans un circuit d'échanges, n'inhibe pas la possibilité de sortie de l'itinérance.
Lors de mes rencontres avec les intervenants, il a été mentionné qu'un certain nombre d'itinérants, le chiffre exact ne pouvant être précisé, vivaient continuellement dans la rue sans recourir aux refuges ou centres d'aide. Qu'en est-il de ces itinérants schizophrènes qui refusent aux intervenants l'accès à leur vie intérieure et qui refusent de recourir aux ressources d'aide? Les études étant encore moins nombreuses, je conclurai au sujet de ceux-ci par trois observations.
Dans les termes de Corin, je dirais qu'ils sont dans le retrait négatif. Ils n'ont pas réussi comme les autres à négocier une distance entre le rapprochement et l'éloignement suffisamment sécuritaire pour créer les liens sociaux aux plans social, imaginaire et symbolique. Mais des liens existent toutefois, à un autre niveau. Comment?
Par l'identification projective, un mécanisme de défense spécifique aux personnes psychotiques. Ce concept psychanalytique désigne l'introduction par le sujet de sa propre personne en totalité ou en partie à l'intérieur de l'objet pour lui nuire, le posséder et le contrôler. En se basant sur ce concept, je postule que l'environnement est aux prises avec une perception partielle ou totale de l'itinérant qui les habite. En ressentant le dégoût ou la compassion, les gens veulent se débarrasser de cet objet intérieur par un signalement à un tiers qui viendrait les libérer de l'emprise inconsciente de cet itinérant sur eux.
En contrepartie, l'itinérant, si régressé soit-il, y trouve une protection car il a ainsi créé chez autrui une inquiétude, un lien par la négative. Un concierge prévient le CLSC que l'itinérant de son stationnement ne bouge plus depuis deux jours. Un marchand prévient qu'un tel itinérant stationne sur le parc, en face de son commerce, depuis de nombreuses journées et oblige les clients à faire un détour.
Cette observation suscite la question de l'adaptation de la société à l'itinérance. Moins les personnes itinérantes ont les moyens de survivre, plus l'environnement doit suppléer et se modifier pour soutenir ces personnes. La société environnante peut être amenée aux limites de la tolérance à la modification, et être entraînée au seuil de son angoisse d'être détruite. Lorsque ce seuil est atteint, on assiste à la montée de la pulsion agressive qui se manifeste par le rejet des itinérants devenus les mauvais objets, alors que les bons objets sont ces citoyens victimes, recréant le mécanisme dit de clivage. C'est une autre manière pour les itinérants d'être en lien avec l'environnement, en étant l'objet de sa persécution.
Enfin, une dernière observation porte sur la sortie de la rue. Pour ces itinérants durs, la voie médicale semble une voie privilégiée. En effet, c'est lorsqu'ils semblent rendus à l'extrême de la tolérance à la douleur physique et psychique qu'ils se présentent pour aide médicale, ou qu'une demande d'ordonnance de Cour pour danger à soi-même les sorte de cet état. Nicolas n'a pas enlevé ses bottines depuis un an et demi et des vers en sortent. Jean-Louis se présente au CLSC n'en pouvant plus d'entendre ses voix se chicaner entre elles après des années d'écoute. Il est au bout du rouleau. On dirait que ces itinérants sont captés dans un combat extrême entre la vie et la mort qui ne s'arrête qu'au bord de l'anéantissement physique ou psychique. Serait-ce la pulsion de mort qui est à l'œuvre, c'est-à-dire la pulsion qui ramène l'être vivant à l'état anorganique.

Voilà autant d'observations qui cherchent à soulever de nouvelles questions et à ouvrir de nouvelles pistes afin de poser un regard différent sur l'inquiétante étrangeté qu'est l'itinérance.

Cette conférence a été donnée le 8 juin 2001 lors du colloque du Collectif de recherche sur l'itinérance. Le colloque avait pour titre Sortir de la rue.

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