Une vision
post-scientifique de la modernité dans la clinique psychanalytique
Hélène Richard
Filigrane célèbre cette année le centenaire de la publication des
"Études sur l'hystérie" en se demandant comment la fin du XXe siècle marque
la pratique quotidienne des psychothérapeutes, des psychanalystes. En quoi sommes-nous le
produit de notre époque tout en étant les descendants de Freud ?
Pour trouver réponse à cette question j'ai tenté de scruter le
quotidien sous un nouvel éclairage et je vous livre en guise de Préambule une vision
post-scientifique de la modernité dans la clinique psychanalytique. Elle m'est venue,
cette vision, d'une bien étrange façon.
Je m'étais assoupie dans mon fauteuil en corrigeant des travaux de fin
de session. Voilà que je me réveille brusquement et constate que je suis en retard pour
ma séance d'analyse ! Je me précipite sur mon manteau, empoigne mon sac à main et
claque la porte. Rendue dehors, je cours vers le métro, dévale l'escalier mais arrive
sur le quai trop tard pour attraper le train qui s'est déjà mis en marche. Impuissante
et hors d'haleine, je regarde les wagons filer. A travers une des fenêtres, j'aperçois
tout à coup Sigmund Freud. Il est assis sur une banquette, du côté de l'allée, et
écoute quelqu'un lui parler de l'autre côté de cette allée. La personne est étendue
sur la banquette qui lui sert de divan, tête et pieds en direction de la fenêtre
opposée à celle à travers je regarde la scène. Elle porte des jeans effilochés aux
genoux, selon la mode actuelle, et ses cheveux sont coupés très courts. Je ne sais si
c'est une fille ou un garçon.
Par une des fenêtres du wagon suivant, apparaît aussi Martha Freud.
Elle tient une assiette de harengs fumés dans les mains et l'offre à un homme portant
une casquette de Batman sur la tête ; celui-ci examine le plat le sourcil froncé. Le
wagon est décoré de peluche grenat et de satin rayé vert sombre. Je me dis que mon psy,
lui, ne me servirait pas à manger dans sa salle d'attente. Je ne sais si je suis fière
de lui ou contrariée. La scène file avec le wagon et je reste seule sur le quai à
attendre le prochain train.
Je me retrouve dans la rue, en chemin vers le cabinet de mon analyste.
L'idée me vient de l'appeler pour lui dire de ne pas s'inquiéter. Une cabine
téléphonique se présente, j'y entre et je compose son numéro. C'est son répondeur qui
décroche au bout du fil et sa voix, un peu déformée par l'enregistrement, me dit de ne
pas oublier d'apporter les papiers d'assurances qui sont dans la poche de mon manteau. Je
vérifie ; ils y sont. Je reprends ma route.
À l'intersection suivante, un groupe de personnes me bloque la voie.
Elles défilent en rangs serrés au milieu de la rue. Il s'agit d'une manifestation. Des
gais, des lesbiennes, des sidéens, dont certains en chaises roulantes, et des femmes
monoparentales poussant des landaus font front commun. Dignes, ils avancent dans un
silence total, tenant des pancartes à l'effigie des centrales syndicales qui les
appuient. Des motards, vestes de cuir cloutées, casquettes et verres fumés les escortent
; certains sont accompagnés de jeunes "skin-heads" assis à l'arrière de la
selle ; les motos roulent sans aucun bruit. Des citoyens marchent derrière les
manifestants en signe de solidarité. Certains portent des macarons. Je m'approche pour
mieux les voir ; on m'en épingle un sur mon manteau. Le portrait de Sandor Ferenczi y est
imprimé en noir et rouge.
La procession se gonfle rapidement en véritable parade. Des chars
allégoriques apparaissent à l'horizon. Chacun d'eux est précédé d'un groupe d'hommes
et de femmes vêtus en gris clair. Visages impassibles, regard vacant, marchant d'un pas
uniforme, ils tiennent chacun un ruban au bout duquel flotte, haut au-dessus de leurs
têtes, un ballon gonflé à l'hélium et sur lequel est écrit le nom des commanditaires
du char allégorique. Sandoz, Ciba ou Proctor et Gamble, par exemple. Le premier char
exhibe de grands oiseaux au plumage nacré écartant de leurs becs les barreaux de la cage
qui les retient prisonniers ; le tout, en plastic gonflé et moelleux. De temps en temps,
des ballons de couleur pastel portant les noms de neuroleptiques et d'anxiolytiques
s'échappent d'un appareil dissimulé sous la cage, comme des bulles de mousse, et
s'envolent. Des avions sillonnent le ciel en silence, y inscrivant de larges traces
blanches, volutes de blanc d'oeufs battus en neige.
Je suis entrainée par la foule. C'est foulu pour ma séance. Tout en
marchant, je sors calepin, stylo de mon sac à main et griffonne un message : "
Impossible de me rendre à ma séance, je viendrai à vingt heures trente, ce soir, comme
d'habitude". J'insère le message à l'endos de ma calculatrice, faisant aussi office
de fax de poche, et appuie sur les touches de commande : je sais que le numéro de fax de
mon psy est le même que celui de son téléphone. L'appareil s'exécute et se met à
crépiter en silence. La réponse sort du fax au bout de quelques minutes, imprimée à
l'arrière de mon propre message : "Entendu, je viendrai à votre domicile pour votre
séance ce soir, à vingt heures trente. Un stagiaire, Monsieur José Breuer,
m'accompagnera". Même fonctionnement silencieux. Soudain, une explosion se produit
derrière moi et je retrouve l'ouïe. La parade est bruyante, les gens protestent, la
pagaille risque de prendre. J'ai peur ; j'aperçois une ruelle et l'enfile en courant,
fuyant la foule.
Une Roll-Royce d'un gris argenté passe dans la ruelle et je dois me
plaquer contre un mur pour lui céder la place. Je remarque le monogramme sur la portière
: un B entrelacé de lierre. Le chauffeur arrête la voiture à ma hauteur, baisse la
vitre de sa fenêtre et me dit : " Je suis le chauffeur de la princesse Marie
Bonaparte, puis je vous conduire à votre séance ? ". Un fou ! Je me remets à
courir.
Je ne sais plus trop dans quel quartier de la ville je me retrouve
ensuite, ni pourquoi cette jeune femme m'accompagne. Cheveux teints noirs comme jais mais
teint de lait, chandail et jupette noirs au-dessus de bottines d'armée de même couleur ;
elle a l'air déterminée et son accoutrement vient accentuer cette impression d'une
touche sinistre. Elle tient une liasse de pamphlets dans ses mains et marmonne :
"Cette fois-ci, je ne me ferai pas avoir. Je vais poser des questions !". Je
n'ai aucune idée de ce qu'elle veut dire.
Nous débouchons peu après sur une grande place remplie de kiosques,
d'échoppes et de badauds ; le soleil commence à baisser. Sur une banderole, flottant
entre deux lampadaires, je lis : " La foire du livre" inscrit en lettres saphir.
Au loin, une autre banderole, celle-ci au lettrage rouge ; j'ai du mal à la déchiffrer
car je suis à contre-jour et bousculée par la foule ; je crois voir : "Balon de
Psych", puis la brise déploie le tissus et les mots "Salon de la psyché"
apparaissent. Je marche dans cette direction et bientôt j'aperçois une allée composée
d'une série de stalles de couleur carmin où des représentants de compagnie traitent
avec le public. Une pancarte avec un titre et un numéro est placée au-dessus de chacune
d'elles. Je reconnais ma compagne de tantôt, elle discute avec un des vendeurs, je
m'approche ; au-dessus de la stalle, on lit "F3-Behaviorisme cognitif". Deux
portes plus loin, à F5, Adler et Jung partagent le même kiosque ; ils ont une famille à
faire vivre, eux aussi, me disent-ils dans un français sans accent.
La scène me fait penser aux Vendeurs du Temple ; le vent se lève
brusquement et je me retrouve devant un édifice à colonnes grecques. Les lettres Psy et
Alpha sont gravées sur le fronton du portique. Je viens pour entrer par la porte
principale mais on me fait signe d'utiliser la porte d'à côté, étroite et basse. Le
temps que mes yeux s'habituent à la pénombre et je me rends compte que je suis à
l'intérieur d'une immense bibliothèque. Des hommes et des femmes de tous âges sont
assis à des tables, profondément absorbés dans leurs travaux ; une petite lampe au pied
de laiton et à l'abat-jour de porcelaine verte éclaire la lecture de chacun ; ils ont
tous un air de famille que je n'arrive pas à situer. Je me promène dans les allées
tentant de lire, sans être vue, le titre des ouvrages que consultent ces gens, mais sans
succès. Au bout d'une rangée, je me heurte à un chariot pleins de livres à classer ;
je les examine avec curiosité : Revue de Psy. . ., Journal de Psychoa. . . J'entends
alors, dans mon dos, une voix chuchoter d'un ton sévère : "Vous parlerez quand vous
aurez quelque chose à dire, car pour écrire, encore faut-il avoir un message à
communiquer ! Autant que vous le sachiez tout de suite, le poids de l'idéal c'est la
tradition. Vous faites partie d'une lignée, ne l'oubliez pas !". Je sursaute,
s'adresse-t-on à moi ? Je me retourne et aperçois un vieillard admonestant un homme plus
jeune et au visage rouge de honte. C'est alors que je remarque cette particularité
étrange : le vieil homme est affligé d'une bosse de bison au bas de la nuque et une
petite protubérance enfle le front du jeune là où sa chevelure commence déjà à
reculer. Je regarde autour de moi ; à force de se pencher sur les oeuvres de nombreux
maîtres, les usagers de la bibliothèque sont tous devenus plus ou moins bossus ou
biblocéphales et certains ont même les lèvres suturées ! Je me dirige prudemment vers
la sortie.
Il est temps que je revienne à la maison car il se fait tard et j'ai
rendez-vous. Un autobus passe et me prend à son bord. Je donne mon adresse au chauffeur ;
il me répond qu'il est passé par là tantôt et que la lumière était allumée dans mon
salon. Je suis surprise mais je ne lui montre pas car il porte un casque de cycliste sur
la tête à la place de sa casquette et je l'en trouve prétentieux ou je l'envie, je ne
sais trop ; en tout cas, je me méfie de lui. Il me dépose devant chez moi. La lumière
du salon est bien allumée comme il me l'avait dit. Appréhensive, je sors mes clefs,
ouvre la porte et, chose étrange, j'entre dans la salle d'attente de mon psy. Elle est
déserte. J'entends un bruit de voix venant de derrière la porte fermée de son bureau ;
je m'approche et je vois à travers celle-ci comme si elle était devenue de verre. Ce que
je vois ? Moi, étendue sur le divan et à la tête de celui-ci, mon analyste dans son
fauteuil ; face à lui, assise dans l'autre siège, une femme que je connais pas.
Ecoute-t-il donc deux personnes à la fois ? J'entre et m'assieds sur une petite chaise
capucine près de la porte. Personne ne remarque ma présence.
J'examine les lieux; tout me semble étrange et familier à la fois.
Mon regard est attiré sur le mur, près du fauteuil de mon psy, par une gravure de bonnes
dimensions protégée dans son cadre par une vitre. Celle-ci reflète, de profil, l'image
de celui assis tout près et je suis alors frappée par un détail troublant : la
réflexion de l'analyste est habillée de vêtements différents de ceux qu'il porte en
réalité, sa posture semble aussi changée. Dans la vitre de la gravure, il porte un
complet-veston avec cravate d'une époque révolue. Son expression faciale est fermée ou
méditative, je ne sais trop, mais distante certainement, et sa posture dégage une
autorité qui me sécurise et m'intimide à la fois. Note incongrue, il porte un masque
chirurgical en carton pré-formé qu'il soulève pour parler, mais qu'il remet en place
dès qu'une de ses deux patientes ouvre la bouche. Pourtant, en réalité, l'homme dans la
pièce porte sous sa veste une chemise au col ouvert et si sa posture est plus détendue,
elle dégage moins d'assurance. Son expression songeuse me semble aussi plus acceuillante
mais plus vulnérable. Moins protégée, en tout cas. La femme assise dans le fauteuil ne
semble pas consciente de l'étrangeté de la situation. Le soir tombe, d'ailleurs, et il
commence à faire sombre dans la pièce ; l'analyste se penche et allume un lampe sur la
table d'à côté de son fauteuil, brouillant son reflet dans la vitre de la gravure.
Peut-être ai-je imaginé cette étrange vision ? Je me lève doucement et vais ramasser
la pile de travaux de fin de session qui est par terre près de l'inconnue. On ne me
remarque pas plus que si j'étais invisible.
Le paquet de travaux dans les bras, je me dirige ensuite vers une autre
porte que je n'avais encore jamais remarquée. Laissée entr'ouverte, elle s'écarte
devant moi et me donne accès à un corridor. Peinte sur le mur de celui-ci en face de la
porte, une flèche d'un rouge métallique m'enjoint de me diriger vers la droite. Docile,
je parcours un très long corridor sans fenêtres et garni d'une épaisse moquette. Après
un certain temps, je commence à me sentir oppressée par l'absence d'ouvertures ;
j'entends alors un bruit de voix discutant ferme dans une langue étrangère et, au
tournant suivant, l'entrée d'une chambre se présente à moi. Je m'approche avec
soulagement. Il s'agit d'un boudoir vieillot où trois femmes et un homme, vêtus à la
mode rétro, prennent le thé dans une posture figée. Je reconnais Mélanie Klein, Joan
Rivière et Paula Heimann en colloque avec Donald Winnicott. Leurs yeux brillent et le feu
de la discussion rosit leurs joues, mais ils se tiennent complètement immobiles. Un
cordon de velours rouge m'interdit l'entrée de la pièce et une petite plaque sur le mur,
à côté de l'embrasure, m'informe que les voix ont été reconstituées sur
synthétiseur par un studio berlinois de musique électronique. Je suis dans un musée
Tussaud ! La ressemblance est hallucinante. Émue, j'écoute les voix du passé discuter
technique de psychanalyse ; à un moment donné, je sursaute : elles parlent d'un nouveau
projet, l'écoute auprès des foetus en détresse ! À la longue, cependant, un sentiment
de vide me gagne. Ces trois femmes et cet homme sont plongés dans leur débat et
m'ignorent complètement ; je n'existe pas pour eux. Leurs voix ont d'ailleurs une
harmonie stérile que ne rompt jamais un raclement de gorge ni le bruit d'une étoffe
froissée. Et cette immobilité ! La déprime s'installe en moi. Il s'agit de répliques
parfaites, mais des répliques. Sans vie. Suis-je moi-même une imitation ?
Le bruit d'un chahut éclate tout-à-coup derrière moi et un groupe
d'écolos surgit en provenance du corridor. "Sauvons la planète!" crient les
pancartes vertes, "Gardons la psychanalyse vivante!" hurlent d'autres en orange,
"À bas le synthétique!" vocifèrent joyeusement les violines, alors que les
membres du groupe scandent à pleine voix : " Du sens ! - Du sens! -
Cherchons-du-nouveau-sens ! !" et m'entraînent avec eux, la pile de travaux toujours
dans mes bras. Je mêle timidement ma contribution à cette heureuse pagaille :
"Et-la-fin-du-XXe-siècle ? ! - Et-la-fin-du-XXe-siècle ? !". Nous déambulons
ainsi vers la sortie du musée où nous joignons les rangs de la manifestation de cet
après-midi, devenue parade et maintenant procession de la multitude.
Vous vous en doutez bien, je me suis finalement retrouvée assise dans
mon fauteuil, les travaux de fin de session éparpillés à terre autour de moi,
abasourdie par ce qui venait de m'arriver. Et je me suis beaucoup questionnée. Comme
l'organisation quotidienne du travail clinique a changé en un demi-siècle ! Il ne vient,
en effet, à l'esprit que de peu d'entre nous de faire, par exemple, d'une visite à
domicile l'ordinaire de sa pratique, comme ce fut le cas pour Freud et Breuer au temps des
"Études sur l'hystérie", ou de servir un lunch au patient que le rendez-vous
de midi a privé de son repas, comme le fit occasionnellement Freud pour l'Homme aux Rats
ou, encore, de mettre sa voiture à la disposition de ses patients, comme le faisait
parfois Marie Bonaparte.
Je me suis aussi demandée pourquoi cette vision m'était ainsi apparue
sous la forme d'un long parcours où chacune des stations est à peine visitée. Ai-je
été prise par le rythme de notre époque où le mouvement, la vitesse du déplacement,
semble parfois plus important que l'endroit à visiter ? N'ai-je pas plutôt voulu planter
le décor de la scène où s'inscrirait une représentation de la clinique au quotidien à
la fin du XXe siècle ? En fait, ce Préambule, n'en ai-je pas fait une table des
matières des textes que j'aurais moi-même rêvé d'inclure dans ce dossier ? Ce rêve,
heureusement, d'autres l'ont pris en charge et fait devenir réalité. Je vous laisse
maintenant en leur compagnie.
hélène richard
40 chemin bates #221
montréal
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