Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

Une vision post-scientifique de la modernité dans la clinique psychanalytique

 

Hélène Richard

 

Filigrane célèbre cette année le centenaire de la publication des "Études sur l'hystérie" en se demandant comment la fin du XXe siècle marque la pratique quotidienne des psychothérapeutes, des psychanalystes. En quoi sommes-nous le produit de notre époque tout en étant les descendants de Freud ?

 

Pour trouver réponse à cette question j'ai tenté de scruter le quotidien sous un nouvel éclairage et je vous livre en guise de Préambule une vision post-scientifique de la modernité dans la clinique psychanalytique. Elle m'est venue, cette vision, d'une bien étrange façon.

 

Je m'étais assoupie dans mon fauteuil en corrigeant des travaux de fin de session. Voilà que je me réveille brusquement et constate que je suis en retard pour ma séance d'analyse ! Je me précipite sur mon manteau, empoigne mon sac à main et claque la porte. Rendue dehors, je cours vers le métro, dévale l'escalier mais arrive sur le quai trop tard pour attraper le train qui s'est déjà mis en marche. Impuissante et hors d'haleine, je regarde les wagons filer. A travers une des fenêtres, j'aperçois tout à coup Sigmund Freud. Il est assis sur une banquette, du côté de l'allée, et écoute quelqu'un lui parler de l'autre côté de cette allée. La personne est étendue sur la banquette qui lui sert de divan, tête et pieds en direction de la fenêtre opposée à celle à travers je regarde la scène. Elle porte des jeans effilochés aux genoux, selon la mode actuelle, et ses cheveux sont coupés très courts. Je ne sais si c'est une fille ou un garçon.

 

Par une des fenêtres du wagon suivant, apparaît aussi Martha Freud. Elle tient une assiette de harengs fumés dans les mains et l'offre à un homme portant une casquette de Batman sur la tête ; celui-ci examine le plat le sourcil froncé. Le wagon est décoré de peluche grenat et de satin rayé vert sombre. Je me dis que mon psy, lui, ne me servirait pas à manger dans sa salle d'attente. Je ne sais si je suis fière de lui ou contrariée. La scène file avec le wagon et je reste seule sur le quai à attendre le prochain train.

 

Je me retrouve dans la rue, en chemin vers le cabinet de mon analyste. L'idée me vient de l'appeler pour lui dire de ne pas s'inquiéter. Une cabine téléphonique se présente, j'y entre et je compose son numéro. C'est son répondeur qui décroche au bout du fil et sa voix, un peu déformée par l'enregistrement, me dit de ne pas oublier d'apporter les papiers d'assurances qui sont dans la poche de mon manteau. Je vérifie ; ils y sont. Je reprends ma route.

 

À l'intersection suivante, un groupe de personnes me bloque la voie. Elles défilent en rangs serrés au milieu de la rue. Il s'agit d'une manifestation. Des gais, des lesbiennes, des sidéens, dont certains en chaises roulantes, et des femmes monoparentales poussant des landaus font front commun. Dignes, ils avancent dans un silence total, tenant des pancartes à l'effigie des centrales syndicales qui les appuient. Des motards, vestes de cuir cloutées, casquettes et verres fumés les escortent ; certains sont accompagnés de jeunes "skin-heads" assis à l'arrière de la selle ; les motos roulent sans aucun bruit. Des citoyens marchent derrière les manifestants en signe de solidarité. Certains portent des macarons. Je m'approche pour mieux les voir ; on m'en épingle un sur mon manteau. Le portrait de Sandor Ferenczi y est imprimé en noir et rouge.

 

La procession se gonfle rapidement en véritable parade. Des chars allégoriques apparaissent à l'horizon. Chacun d'eux est précédé d'un groupe d'hommes et de femmes vêtus en gris clair. Visages impassibles, regard vacant, marchant d'un pas uniforme, ils tiennent chacun un ruban au bout duquel flotte, haut au-dessus de leurs têtes, un ballon gonflé à l'hélium et sur lequel est écrit le nom des commanditaires du char allégorique. Sandoz, Ciba ou Proctor et Gamble, par exemple. Le premier char exhibe de grands oiseaux au plumage nacré écartant de leurs becs les barreaux de la cage qui les retient prisonniers ; le tout, en plastic gonflé et moelleux. De temps en temps, des ballons de couleur pastel portant les noms de neuroleptiques et d'anxiolytiques s'échappent d'un appareil dissimulé sous la cage, comme des bulles de mousse, et s'envolent. Des avions sillonnent le ciel en silence, y inscrivant de larges traces blanches, volutes de blanc d'oeufs battus en neige.

 

Je suis entrainée par la foule. C'est foulu pour ma séance. Tout en marchant, je sors calepin, stylo de mon sac à main et griffonne un message : " Impossible de me rendre à ma séance, je viendrai à vingt heures trente, ce soir, comme d'habitude". J'insère le message à l'endos de ma calculatrice, faisant aussi office de fax de poche, et appuie sur les touches de commande : je sais que le numéro de fax de mon psy est le même que celui de son téléphone. L'appareil s'exécute et se met à crépiter en silence. La réponse sort du fax au bout de quelques minutes, imprimée à l'arrière de mon propre message : "Entendu, je viendrai à votre domicile pour votre séance ce soir, à vingt heures trente. Un stagiaire, Monsieur José Breuer, m'accompagnera". Même fonctionnement silencieux. Soudain, une explosion se produit derrière moi et je retrouve l'ouïe. La parade est bruyante, les gens protestent, la pagaille risque de prendre. J'ai peur ; j'aperçois une ruelle et l'enfile en courant, fuyant la foule.

 

Une Roll-Royce d'un gris argenté passe dans la ruelle et je dois me plaquer contre un mur pour lui céder la place. Je remarque le monogramme sur la portière : un B entrelacé de lierre. Le chauffeur arrête la voiture à ma hauteur, baisse la vitre de sa fenêtre et me dit : " Je suis le chauffeur de la princesse Marie Bonaparte, puis je vous conduire à votre séance ? ". Un fou ! Je me remets à courir.

 

Je ne sais plus trop dans quel quartier de la ville je me retrouve ensuite, ni pourquoi cette jeune femme m'accompagne. Cheveux teints noirs comme jais mais teint de lait, chandail et jupette noirs au-dessus de bottines d'armée de même couleur ; elle a l'air déterminée et son accoutrement vient accentuer cette impression d'une touche sinistre. Elle tient une liasse de pamphlets dans ses mains et marmonne : "Cette fois-ci, je ne me ferai pas avoir. Je vais poser des questions !". Je n'ai aucune idée de ce qu'elle veut dire.

 

Nous débouchons peu après sur une grande place remplie de kiosques, d'échoppes et de badauds ; le soleil commence à baisser. Sur une banderole, flottant entre deux lampadaires, je lis : " La foire du livre" inscrit en lettres saphir. Au loin, une autre banderole, celle-ci au lettrage rouge ; j'ai du mal à la déchiffrer car je suis à contre-jour et bousculée par la foule ; je crois voir : "Balon de Psych", puis la brise déploie le tissus et les mots "Salon de la psyché" apparaissent. Je marche dans cette direction et bientôt j'aperçois une allée composée d'une série de stalles de couleur carmin où des représentants de compagnie traitent avec le public. Une pancarte avec un titre et un numéro est placée au-dessus de chacune d'elles. Je reconnais ma compagne de tantôt, elle discute avec un des vendeurs, je m'approche ; au-dessus de la stalle, on lit "F3-Behaviorisme cognitif". Deux portes plus loin, à F5, Adler et Jung partagent le même kiosque ; ils ont une famille à faire vivre, eux aussi, me disent-ils dans un français sans accent.

 

La scène me fait penser aux Vendeurs du Temple ; le vent se lève brusquement et je me retrouve devant un édifice à colonnes grecques. Les lettres Psy et Alpha sont gravées sur le fronton du portique. Je viens pour entrer par la porte principale mais on me fait signe d'utiliser la porte d'à côté, étroite et basse. Le temps que mes yeux s'habituent à la pénombre et je me rends compte que je suis à l'intérieur d'une immense bibliothèque. Des hommes et des femmes de tous âges sont assis à des tables, profondément absorbés dans leurs travaux ; une petite lampe au pied de laiton et à l'abat-jour de porcelaine verte éclaire la lecture de chacun ; ils ont tous un air de famille que je n'arrive pas à situer. Je me promène dans les allées tentant de lire, sans être vue, le titre des ouvrages que consultent ces gens, mais sans succès. Au bout d'une rangée, je me heurte à un chariot pleins de livres à classer ; je les examine avec curiosité : Revue de Psy. . ., Journal de Psychoa. . . J'entends alors, dans mon dos, une voix chuchoter d'un ton sévère : "Vous parlerez quand vous aurez quelque chose à dire, car pour écrire, encore faut-il avoir un message à communiquer ! Autant que vous le sachiez tout de suite, le poids de l'idéal c'est la tradition. Vous faites partie d'une lignée, ne l'oubliez pas !". Je sursaute, s'adresse-t-on à moi ? Je me retourne et aperçois un vieillard admonestant un homme plus jeune et au visage rouge de honte. C'est alors que je remarque cette particularité étrange : le vieil homme est affligé d'une bosse de bison au bas de la nuque et une petite protubérance enfle le front du jeune là où sa chevelure commence déjà à reculer. Je regarde autour de moi ; à force de se pencher sur les oeuvres de nombreux maîtres, les usagers de la bibliothèque sont tous devenus plus ou moins bossus ou biblocéphales et certains ont même les lèvres suturées ! Je me dirige prudemment vers la sortie.

 

Il est temps que je revienne à la maison car il se fait tard et j'ai rendez-vous. Un autobus passe et me prend à son bord. Je donne mon adresse au chauffeur ; il me répond qu'il est passé par là tantôt et que la lumière était allumée dans mon salon. Je suis surprise mais je ne lui montre pas car il porte un casque de cycliste sur la tête à la place de sa casquette et je l'en trouve prétentieux ou je l'envie, je ne sais trop ; en tout cas, je me méfie de lui. Il me dépose devant chez moi. La lumière du salon est bien allumée comme il me l'avait dit. Appréhensive, je sors mes clefs, ouvre la porte et, chose étrange, j'entre dans la salle d'attente de mon psy. Elle est déserte. J'entends un bruit de voix venant de derrière la porte fermée de son bureau ; je m'approche et je vois à travers celle-ci comme si elle était devenue de verre. Ce que je vois ? Moi, étendue sur le divan et à la tête de celui-ci, mon analyste dans son fauteuil ; face à lui, assise dans l'autre siège, une femme que je connais pas. Ecoute-t-il donc deux personnes à la fois ? J'entre et m'assieds sur une petite chaise capucine près de la porte. Personne ne remarque ma présence.

 

J'examine les lieux; tout me semble étrange et familier à la fois. Mon regard est attiré sur le mur, près du fauteuil de mon psy, par une gravure de bonnes dimensions protégée dans son cadre par une vitre. Celle-ci reflète, de profil, l'image de celui assis tout près et je suis alors frappée par un détail troublant : la réflexion de l'analyste est habillée de vêtements différents de ceux qu'il porte en réalité, sa posture semble aussi changée. Dans la vitre de la gravure, il porte un complet-veston avec cravate d'une époque révolue. Son expression faciale est fermée ou méditative, je ne sais trop, mais distante certainement, et sa posture dégage une autorité qui me sécurise et m'intimide à la fois. Note incongrue, il porte un masque chirurgical en carton pré-formé qu'il soulève pour parler, mais qu'il remet en place dès qu'une de ses deux patientes ouvre la bouche. Pourtant, en réalité, l'homme dans la pièce porte sous sa veste une chemise au col ouvert et si sa posture est plus détendue, elle dégage moins d'assurance. Son expression songeuse me semble aussi plus acceuillante mais plus vulnérable. Moins protégée, en tout cas. La femme assise dans le fauteuil ne semble pas consciente de l'étrangeté de la situation. Le soir tombe, d'ailleurs, et il commence à faire sombre dans la pièce ; l'analyste se penche et allume un lampe sur la table d'à côté de son fauteuil, brouillant son reflet dans la vitre de la gravure. Peut-être ai-je imaginé cette étrange vision ? Je me lève doucement et vais ramasser la pile de travaux de fin de session qui est par terre près de l'inconnue. On ne me remarque pas plus que si j'étais invisible.

 

Le paquet de travaux dans les bras, je me dirige ensuite vers une autre porte que je n'avais encore jamais remarquée. Laissée entr'ouverte, elle s'écarte devant moi et me donne accès à un corridor. Peinte sur le mur de celui-ci en face de la porte, une flèche d'un rouge métallique m'enjoint de me diriger vers la droite. Docile, je parcours un très long corridor sans fenêtres et garni d'une épaisse moquette. Après un certain temps, je commence à me sentir oppressée par l'absence d'ouvertures ; j'entends alors un bruit de voix discutant ferme dans une langue étrangère et, au tournant suivant, l'entrée d'une chambre se présente à moi. Je m'approche avec soulagement. Il s'agit d'un boudoir vieillot où trois femmes et un homme, vêtus à la mode rétro, prennent le thé dans une posture figée. Je reconnais Mélanie Klein, Joan Rivière et Paula Heimann en colloque avec Donald Winnicott. Leurs yeux brillent et le feu de la discussion rosit leurs joues, mais ils se tiennent complètement immobiles. Un cordon de velours rouge m'interdit l'entrée de la pièce et une petite plaque sur le mur, à côté de l'embrasure, m'informe que les voix ont été reconstituées sur synthétiseur par un studio berlinois de musique électronique. Je suis dans un musée Tussaud ! La ressemblance est hallucinante. Émue, j'écoute les voix du passé discuter technique de psychanalyse ; à un moment donné, je sursaute : elles parlent d'un nouveau projet, l'écoute auprès des foetus en détresse ! À la longue, cependant, un sentiment de vide me gagne. Ces trois femmes et cet homme sont plongés dans leur débat et m'ignorent complètement ; je n'existe pas pour eux. Leurs voix ont d'ailleurs une harmonie stérile que ne rompt jamais un raclement de gorge ni le bruit d'une étoffe froissée. Et cette immobilité ! La déprime s'installe en moi. Il s'agit de répliques parfaites, mais des répliques. Sans vie. Suis-je moi-même une imitation ?

 

Le bruit d'un chahut éclate tout-à-coup derrière moi et un groupe d'écolos surgit en provenance du corridor. "Sauvons la planète!" crient les pancartes vertes, "Gardons la psychanalyse vivante!" hurlent d'autres en orange, "À bas le synthétique!" vocifèrent joyeusement les violines, alors que les membres du groupe scandent à pleine voix : " Du sens ! - Du sens! - Cherchons-du-nouveau-sens ! !" et m'entraînent avec eux, la pile de travaux toujours dans mes bras. Je mêle timidement ma contribution à cette heureuse pagaille : "Et-la-fin-du-XXe-siècle ? ! - Et-la-fin-du-XXe-siècle ? !". Nous déambulons ainsi vers la sortie du musée où nous joignons les rangs de la manifestation de cet après-midi, devenue parade et maintenant procession de la multitude.

 

Vous vous en doutez bien, je me suis finalement retrouvée assise dans mon fauteuil, les travaux de fin de session éparpillés à terre autour de moi, abasourdie par ce qui venait de m'arriver. Et je me suis beaucoup questionnée. Comme l'organisation quotidienne du travail clinique a changé en un demi-siècle ! Il ne vient, en effet, à l'esprit que de peu d'entre nous de faire, par exemple, d'une visite à domicile l'ordinaire de sa pratique, comme ce fut le cas pour Freud et Breuer au temps des "Études sur l'hystérie", ou de servir un lunch au patient que le rendez-vous de midi a privé de son repas, comme le fit occasionnellement Freud pour l'Homme aux Rats ou, encore, de mettre sa voiture à la disposition de ses patients, comme le faisait parfois Marie Bonaparte.

 

Je me suis aussi demandée pourquoi cette vision m'était ainsi apparue sous la forme d'un long parcours où chacune des stations est à peine visitée. Ai-je été prise par le rythme de notre époque où le mouvement, la vitesse du déplacement, semble parfois plus important que l'endroit à visiter ? N'ai-je pas plutôt voulu planter le décor de la scène où s'inscrirait une représentation de la clinique au quotidien à la fin du XXe siècle ? En fait, ce Préambule, n'en ai-je pas fait une table des matières des textes que j'aurais moi-même rêvé d'inclure dans ce dossier ? Ce rêve, heureusement, d'autres l'ont pris en charge et fait devenir réalité. Je vous laisse maintenant en leur compagnie.

 

hélène richard
40 chemin bates #221
montréal
québec H2V 4T5

 

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