Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

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LA VIOLENCE COMME RÉPONSE À UNE MENACE SUR L’IDENTITÉ

philippe jeammet

 

Violence : " qualité de ce qui agit avec force " nous dit le dictionnaire Littré. Pourtant si la force est inhérente à la violence, toute force n’est pas violente. Il n’est pas aisé de définir la violence. Où commence-t-elle ? En quoi est-elle différente de l’agressivité et de la destructivité ? Finalement, malgré son imprécision, cette définition du Littré est intéressante à nos yeux de psychiatre-psychanalyste, si on replace cette force dans le contexte du sujet. Est alors susceptible d’être ressentie comme violente toute force qui agit le sujet. Celui-ci se retrouve de ce fait en situation d’être passivisé, emporté et dépossédé de lui-même par cette force. Ce peut être une force venue de l’extérieur ou de l’intérieur de soi, mais en quelque sorte étrangère au Moi et dépassant ses capacités de maîtrise. On parlera de la violence d’un désir, d’un appétit. Elle n’est pas nécessairement agressive. La violence d’un amour est là pour en témoigner. Mais elle comporte toujours une potentialité destructrice, de soi-même, dans le débordement des capacités de contrôle, mais aussi de l’objet du désir.

 

C’est là qu’intervient à notre avis la place du sujet. Cette force qui emporte est désubjectivisante, que cette désubjectivation s’applique au sujet lui-même et/ou à l’objet auquel elle s’adresse. Il y a du viol dans la violence et au-delà de l’étymologie commune, elle comporte une dimension d’effraction qui fait vivre au Moi un sentiment de dépossession de lui-même. Il n’est plus maître chez lui mais se vit comme le jouet d’une force qui le dépasse que celle-ci soit l’oeuvre du destin, d’autrui ou de désirs que le Moi a du mal à reconnaître comme siens. Dans tous les cas de figure c’est le Moi la principale victime. Il n’est pas étonnant que les affects du registre narcissique, la honte et la rage, soient fréquemment générés par la violence subie.

 

Hypotheses

La violence nous apparaît caractérisée par un effet de rupture, de " désubjectivation " par celui qui la subit. Cela nous conduit à formuler les hypothèses suivantes :

  • ce vécu reflète en miroir ce qu’éprouve celui qui agit la violence, sans qu’il en soit nécessairement conscient ;

  • la violence représente une défense contre une menace sur l’identité. Elle va agir ce que le sujet craint de subir en menaçant à son tour la subjectivité et l’identité d’autrui ;

  • il faut différencier la violence et l’agressivité. Celle-ci est une des modalités d’aménagement de la première. Ce sont les conditions d’émergence de la violence qui permettent le mieux d’en saisir la signification. Ses formes d’expression reflètent très rapidement ses modalités d’aménagement par le Moi.

Ces hypothèses ont été confirmées à nos yeux par les relations transféro-contre-transférentielles avec les patients, que ce soit dans la pratique de la vie institutionnelle, notamment au travers de la violence des passages à l’acte, ou dans les relations psychothérapiques. Elles sont également étayées par ce qu’on sait de la formation de la personnalité notamment au cours des premières étapes de la vie et à l’adolescence.

 

Investissement transférentiel et violence

Le traitement en institution est particulièrement propice à la compréhension des facteurs psychologiques intervenant dans la genèse des actes de violence. La reconstitution de leur déroulement révèle qu'un passage à l'acte s'accompagne régulièrement de commentaires de membres de l'équipe qui justement ne s'expliquaient pas sa survenue parce qu'il succède à une ouverture du patient sur l’environnement : soit qu'il participait à une activité qu'il refusait habituellement, soit qu'il se montrait particulièrement ouvert et communicatif... Bref, le passage à l'acte fait régulièrement suite à ce que l'on peut caractériser comme un mouvement de "rapprocher" avec l'équipe soignante.

 

De même, on retrouve fréquemment de tels passages à l'acte dans le cours de traitements psychothérapiques d'adolescents. Il est alors frappant de constater l'écart entre le discours du psychothérapeute qui fait état de l'importance du transfert de son patient, de l'intérêt et parfois de l'abondance du matériel exprimé, et celui de l'entourage, du médecin généraliste ou du psychiatre qui insistent sur la survenue ou la recrudescence de passages à l'acte et de conduites symptomatiques agies. Cet écart entre les points de vue, qui conduit souvent à l'interruption prématurée du traitement par le patient, reflète l'incapacité de celui-ci à contenir au niveau intrapsychiques les conflits et les contradictions nées de l'investissement transférentiel lui-même.

 

C'est en effet l'intensité même du transfert qui rend celui-ci impossible à maîtriser autrement que par des agirs qui prouvent le pouvoir du patient, les limites du thérapeute et introduisent des tiers : l'entourage inquiet, entre le patient et le thérapeute. C'est alors aux soignants de faire le travail de liaison psychique que le patient ne peut pas faire. Il leur faut penser le lien pour éviter de fonctionner dans le clivage. Si celui-ci s'installe il peut laisser s'établir un écart entre une thérapie qui s’interrompt prématurément ou qui s'éternise et des conduites symptomatiques qui s'aggravent. On ne peut pas dire alors que le symptôme tombera de lui-même quand il ne sera plus nécessaire. Sa permanence contribue à organiser la personnalité elle-même dans un clivage du Moi qui altère de plus en plus ses capacités de liaison.

 

Psychogenese de la violence :

Narcissisme-vs-investissement d’objet

Pour rendre compte de ce mouvement apparemment paradoxal du passage à l'acte faisant suite à un "rapprocher" relationnel, il nous faut remonter au développement initial de l'enfant. Il nous semble en effet qu'un des points déterminants du développement de la personnalité c'est le possible antagonisme entre narcissisme et investissement objectal. Certes, il s'agit d'une notion classique et de nombreux auteurs (Pasche, 1975) ont mis en avant le caractère anti-narcissique de l'investissement objectal, mais sans qu'on ait insisté spécifiquement sur les effets possibles de ce paradoxe dans la genèse des conduites d'agir et, d'une manière plus générale, de la violence.

 

Pour en comprendre la genèse, il faut se référer à la constitution de ce que nous avons appelé les assises narcissiques qui se nourrissent de la qualité de la relation aux objets (Jeammet, 1989). Les données récentes sur les premières interactions du bébé conduisent à penser que le narcissisme absolu initial est une vue de l'esprit et que, dès la naissance et peut-être même avant, les interactions relationnelles participent au développement de l'enfant. Il devient dès lors difficile de concevoir un narcissisme indépendant de la qualité des échanges et des investissements objectaux.

 

Les assises narcissiques représentent ce qui assure la continuité du sujet et la permanence de son investissement de lui-même. Elles reposent sur des supports variés, mais qui ont en commun de s'opposer dialectiquement à ce qui subsiste de disponibilité à l'investissement objectal. Opposition dialectique qui repose cependant sur ce double paradoxe : les assises narcissiques n'ont pu se constituer qu'à partir de la relation d'objet (mais d'une façon telle que la question de l'opposition sujet/objet n'a pas eu à se poser comme telle) ; et l'"appétence" objectale sera d'autant moins ressentie comme "anti-narcissique", pour reprendre l'expression de Pasche (1975), que les assises narcissiques seront plus solidement établies.

 

Ces supports narcissiques apparaissent très différenciés et s'étagent des éléments les plus primitifs aux mécanismes déjà très secondarisés. On peut les décrire en termes d'identifications primaires, d'identifications narcissiques, de mécanismes d'étayage (J. Laplanche, 1987), d'homosexualité primaire et d'établissement des premiers auto-érotismes et du Soi (E. Kestemberg, 1990). Ils ont en commun que le sujet se constitue sur la qualité de la relation nouée avec l'objet, mais d'une façon telle que la question de l'hétérogénéité entre sujet et objet n'ait pas à se poser. C'est une telle ambiguïté que préserve le fonctionnement de l'aire transitionnelle de Winnicott (1975). C'est sur cette base a-conflictuelle et ces acquis intériorisés que se développeront par la suite les identifications secondaires d'une façon d'autant plus harmonieuse et narcissisante pour le sujet que cette première assise sera plus assurée.

 

Par contre, tout ce qui fait prématurément sentir à l'enfant le poids de l'objet et son impuissance à l’égard de celui-ci, que ce soit schématiquement par défaut ou excès de présence, est susceptible de jeter les bases d'un antagonisme entre le sujet et ses objets d'investissement. Les assises narcissiques se constituent non plus avec et par l'objet, imprégnées de la qualité de la relation ainsi nouée, mais contre l'objet, Ce travail d'exclusion de l'objet, non pas tant du fait de sa qualité pulsionnelle agressive, mais avant tout parce qu'il menace l'intégrité du sujet, se perçoit également dans la qualité de l'auto-érotisme qui se déploie alors. Il ne s'agit plus de l'auto-érotisme positif, libidinal, liant, porteur des expériences de plaisir associées aux objets, qui incite à la rêverie, à la recherche de la satisfaction hallucinatoire de plaisir et au travail de représentation ; il s’agit plutôt de son opposé, l'auto-stimulation négative, destructrice, à la fonction anti-introjection et anti-pensée, en tant qu'introjection et pensée sont liées aux objets, et auxquelles est substituée une quête de sensations et de stimulations essentiellement somatiques qui tiennent lieu d'objet et permettent au sujet de se sentir exister, mais au prix d'une tendance à l'auto-renforcement au fur et à mesure que la relation se désobjectalise.

 

A la place du lien plus ou moins interrompu l'enfant investit un élément neutre du cadre environnant ou une partie de son propre corps. Mais la nature de cet investissement dépend également de la qualité du lien interrompu comme de la façon dont le lien se rétablit ou de ce qui subsiste de ce lien. Plus la dimension relationnelle se perd, plus l'investissement supplétif du cadre sur le corps se fait sur un mode mécanique et désaffectivisé. La violence de cet investissement et son caractère destructeur sont proportionnels à la perte de la qualité relationnelle du lien et à la carence en ressources auto-érotiques..

 

Ainsi, la clinique illustre le lien étroit entre l'absence de relation objectale et l'attaque contre le corps propre. La violence destructrice est un des seuls moyens pour les enfants carencés d'arriver à se sentir exister, c'est-à-dire à avoir un contact avec eux-mêmes à la place du contact avec l'objet. Mais ce contact à partir du moment où il n'est pas lié à une qualité libidinale de tendresse donnée par la présence de l'objet est toujours destructeur.

 

Au fond, c'est la qualité des liens précoces aux objets qui autorise leur intériorisation et le développement des capacités auto-érotiques. Par là l'objet devient constitutif du soi et atténue d'autant la dépendance aux objets extérieurs, ceux de la réalité perceptivo-motrice. A contrario, le défaut de l'objet crée les conditions d'une violence potentielle, qu'elle vienne de la rencontre placée alors sous le signe de la menace identitaire, ou de la recherche de substituts sous la forme d'une auto-stimulation dont l'expérience montre qu'elle revêt inévitablement une forme auto-destructrice. C'est la qualité du lien avec l'objet qui confère à la pulsion, ou du moins à cette poussée vers l'investissement, sa tempérance et ce qu'on appelle sa qualité libidinale. Celle-ci suppose que l'objet soit devenu pour partie interne, consubstantiel au sujet par le biais des auto-érotismes puis par celui des identifications. Les premiers constituent les assises narcissiques de la personnalité. Les secondes servent de support à la constitution des structures différenciées intra-psychiques. Plus le sujet dispose d’imagos différenciées à l'intérieur de lui, plus s’individualisent un Sur-moi, un Idéal du Moi, moins l'investissement des objets sera massif, totalitaire, donc moins il sera menaçant pour le narcissisme. A l’inverse plus il est dans une attente importante, plus les réponses de l'environnement sont ressenties comme menaçantes potentiellement, violentes et susceptible de générer à leur tour des violences.

 

Il existe ainsi une relation dialectique entre équilibre narcissique et investissement objectal et les défaillances de l'un contribuent à conflictualiser l'autre en en rendant l'aménagement plus difficile (Jeammet, 1994).

 

La solidité des assises narcissiques est un facteur de pare-excitation par rapport à l'attraction objectale. Elle constitue une limite et un filtre dont on perçoit le défaut quand la relation objectale devient trop éclatante. Cet éclat ne peut être purement quantitatif. Il tire sa force de la faiblesse du filtre narcissique, comme l'illustrent certaines pathologies (Jeammet, 1991). A ce titre, la solidité des assises narcissiques a une fonction d'auxiliaire du refoulement qui à la fois en facilite le maintien et en rend moins nécessaire le renforcement par des contre-investissements notamment.

 

En son absence l'objet acquiert un pouvoir de déséquilibre. Le plaisir de désirer se transforme alors en la crainte de donner un pouvoir à l'objet sur le Moi. Le désir devient le cheval de Troie de l'objet au sein du Moi.

 

Au lieu d'être le complément naturel l'un de l'autre, comme c'est le cas dans les introjections réussies, investissements objectaux et narcissiques apparaissent alors comme contradictoires en une opposition qui creuse ce que nous avons appelé "l'écart narcissico-pulsionnel", la pulsion étant perçue comme le représentant objectal au sein du Moi (Jeammet, 1980).

 

LE SUJET POTENTIELLEMENT VIOLENT

Ces données permettent de comprendre comment le désir pour l’objet peut être perçu comme une menace narcissique, mettant en danger la subjectivité et même l’identité ; et pourquoi les sujets en échec relatif d’intériorisation, avec une insécurité interne, des assises narcissiques fragiles et des structures intra-psychiques mal différenciées, se raccrochent défensivement aux données perceptives et à des objets externes surinvestis et vont être particulièrement sensibles aux variations de la distance relationnelle. La violence est pour eux un moyen de renversement de ce qu’ils craignent de subir et de reprendre une maîtrise qu’ils étaient en train de perdre. L’acte violent est alors le moyen de figurer sur la scène externe, et par là de contrôler, ce qu’ils ne pouvaient représenter au niveau d’un Moi sidéré par la massivité des affects et d’un espace psychique effacé où le jeu subtil des déplacements de représentation est remplacé par les mécanismes plus archaïques de projection, de renversement dans le contraire et de retournement contre soi.

 

Le sujet potentiellement violent ressent son besoin des autres comme une dépendance intolérable. Il se sent diminué et menacé face à ce besoin qui le confronte à une passivité affolante. Le besoin de l’objet devient un envahissement par l’objet transformé en une force aspirante. Son besoin n’est plus ressenti comme tel par le patient mais comme un pouvoir d’autrui sur lui. On n’est pas loin du syndrome d’influence et c’est ce que le passage à l’acte tente de conjurer. Le patient se sent menacé dans son identité personnelle. Il est débordé par ses émois et l’intensité de l’excitation l’envahit avec son inévitable connotation sexuelle. Ce débordement entraîne une situation de dédifférenciation : perte des différences entre dedans et dehors, entre le sujet et ses objets d’investissement, et à l’intérieur du sujet lui-même entre les différentes instances de son appareil psychique. Il est possédé, habité par ses émois et par l’objet qui en est la source : la seule issue en est l’expulsion de l’excitation désorganisante sur un élément du cadre extérieur (qui n’est pas nécessairement l’objet d’investissement initial) sur lequel le patient va chercher à exercer un contrôle tout-puissant et une maîtrise qu’il ne peut appliquer à ses émois internes.

 

Tout ce qui touche ces patients (à des degrés certes divers en fonction de leur organisation psychique), tout ce qui les émeut, les affecte, est perçu comme un effet d’autrui sur eux. L’objet n’est plus objet d’un désir ressenti comme leur appartenant et provenant d’eux, mais comme l’origine de leurs émois, dont la source et partant la propriété est ainsi déplacée de l’intérieur vers l’extérieur. Par l’affect, c’est l’objet qui fait intrusion en eux, les manipule, les possède, les influence, bref les dépouille de leur libre-arbitre.

 

La phobie du désir -dont une des expressions est cette phobie de penser décrite par E. Kestemberg (1986)- et la répression de ce dernier, si fréquentes à l'adolescence (la "bof génération"), deviennent un moyen de maîtriser le pouvoir d'attraction de l'objet. La relation de plaisir peut être difficile à supporter par ces sujets, dans la mesure où elle est reconnue et plus encore partagée. Le plaisir déborde la vigilance du Moi et dissout les frontières. Il demande donc l'existence d'un monde interne bien assuré. Nous entendons par là le plaisir dans une relation objectale présente dans le fantasme. Il s'oppose en cela à la recherche compulsive d'une jouissance qui est le fruit d'une tentative de substituer la sensation à la recherche d'un plaisir complet d'ordre relationnel.

 

On voit comment la pulsion peut être à l’origine de violences. Ce n’est pas du fait d’hypothétiques variations quantitatives, mais parce qu’elle fait effraction dans le Moi qu’elle " traumatise " en raison de l’absence d’épaisseur narcissique et de la défaillance de la fonction pare-excitation de cette dernière. L’objet, le désir et le Moi se confondent dans un mouvement de régression vers l’" archaïque " comme le définit A. Green (1982), c’est à dire vers la perte des différenciations intra-psychiques. On se retrouve devant ces situations d’" inceste entre appareils psychiques " dont parle J.B. Pontalis (1981), ou de collusion entre réalité interne et réalité externe, celle-ci étant d’autant plus traumatique qu’elle fait écho aux fantasmes.

 

A l'opposé, la relation masochique et la souffrance maintiennent les frontières et contrôlent l'objet. Il n'est que de voir l'effet apaisant que procurent par exemple aux adolescents les brûlures de cigarettes qu'ils s'infligent en cas de crises d'angoisse dépersonnalisantes, pour s'en convaincre ; "Partout où ça fait mal, c'est moi" dit Fritz Zorn (cité par Pontalis, 1981). Il en est de même, d'une façon générale, de toute relation au mauvais objet, que ce soit sous une forme persécutoire, masochique ou dépressive. En effet, souligne Pontalis (1981) le paradoxe du mauvais objet "c'est qu'il reste toujours disponible, ne saurait être définitivement perdu et, par là, risque moins que le "bon" d'entraîner le sujet dans le mouvement de sa perte. Indestructible, le mauvais objet garantit au sujet sa propre permanence".

 

Pour donner à la violence toute sa portée et sa signification, il faut différencier ce qui est de l'ordre de l'aménagement de la violence (l'agressivité fait partie de ces modalités d'aménagement), et qui est ce à quoi sont confrontés les psychanalystes, et les circonstances de déclenchement de la violence. Celles-ci renvoient à ce qui pourrait constituer l'essence même du phénomène de violence, c'est-à-dire la menace narcissique, les aménagements secondaires reflétant beaucoup plus, quant à eux, le niveau d'organisation du Moi et ses capacités de liaison avec la libido et d'aménagement de la distance objectale. En effet, si on regarde ce qui est susceptible de déclencher la violence on se rend compte que ce qui en est le déclencheur privilégié, c'est la menace sur l'identité, qu'elle soit objective ou purement fantasmatique. A partir du moment où le territoire personnel, l'image de soi, l'identité sont vécus comme menacés et où le narcissisme subit une effraction la réponse violente apparaît en miroir de la menace ressentie par le sujet.

 

La violence comporte une dimension d’emprise sur autrui et d’effraction de limites perçues comme contraignantes. Elle instaure brutalement un processus de séparation, de coupure, de différenciation abrupte avec l’autre.

 

L'agressivité, qu'elle soit agie ou limitée aux fantasmes d'agression, concerne l'objet, que l'attaque l’atteigne directement ou soit masochiquement réfléchie sur le sujet lui-même. La violence par contre serait beaucoup plus radicale et aurait pour visée non plus l'attaque mais le déni ou la destruction du lien avec l'objet et la négation de la dimension subjective de l'autre. L'agressivité témoigne d'un lien et dans une grande mesure le préserve. Elle s'inscrit, du fait même de sa liaison avec la libido, dans un travail de liaison alors que la violence traduit un mouvement de désobjectalisation, c'est-à-dire de perte du lien avec l'objet, dans une perspective de restauration et de protection de l'identité du sujet.

 

MÉTAPSYCHOLOGIE FREUDIENNE ET VIOLENCE

Venons-en maintenant à la théorie et en particulier à la métapsychologie freudienne. Freud confère un rôle essentiel à la libido comme pulsion, mais il écrit aussi dans "Pulsions et destin des pulsions " (1915) : "On peut soutenir que les prototypes véritables de la relation de haine ne proviennent pas de la vie sexuelle mais de la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation". La haine y est traitée comme une réponse du Moi dans sa lutte pour sa conservation et son affirmation.

 

Il ne me semble pas que les spéculations, comme celles sur la pulsion de mort soient tellement heuristiques pour rendre compte de la réalité clinique ou pour guider nos réponses. Ne serait-il pas plus sage de considérer qu'il n'y a aucune raison de postuler un système pulsionnel différent chez l'homme de ce qu'il est chez les êtres vivants ? Et en particulier de postuler l'existence de systèmes énergétiques différenciés et susceptibles de le rester dans le cours du développement ? Peut-on penser par exemple que la violence pourrait rester telle que pendant l'enfance comme une énergie statique enclose et resurgir tout aussi "fondamentale" à la puberté (Bergeret, 1984) ? Les conflits de représentation, d'atteinte des représentations de soi, c'est-à-dire les blessures narcissiques ne sont-ils pas suffisants pour menacer le Moi et générer une violence qui tire sa spécificité non de sa base énergétique mais de ses conditions d'émergence et d'aménagement dont les avatars de la relation aux objets représenteraient l'essentiel de ces modalités d'aménagement ?

 

Est-il besoin d'un instinct de mort autonome pour penser cela, ou n’est-ce pas inhérent au mouvement d'investissement lui-même ? En tout cas, ce que le clinicien peut dire c'est que de la qualité de la rencontre avec l'objet et de ses avatars, dépendent la possibilité de s'investir dans la relation ou de réagir avec violence avec tous ses aménagements possibles de celle-ci.

 

On peut très bien rendre compte de la violence en se référant non pas spécialement à une dualité pulsionnelle, mais beaucoup plus à un rapport structurel intra-psychique. Celui-ci s’établit à partir de la rencontre du sujet avec l’environnement et demeure pour partie dépendant de la dialectique dedans-dehors, de la possibilité de faire appel aux ressources internes et à la satisfaction hallucinatoire du désir ou de la nécessité du recours au surinvestissement du monde perceptivo-moteur. Comme tout système vivant, l’être humain est soumis à un phénomène d’entropie, c’est à dire à un processus de dégradation de l’énergie d’autant plus important que le système se referme sur lui-même. C’est la qualité du lien aux objets qui contribue au maintien de la vie.. Chaque fois que l'extérieur fait effraction dans l’espace psychique interne, qu’il humilie le sujet et attaque son narcissisme ; ou que, dans un mouvement contraire, l’appétence pour l'objet est telle qu'elle est ressentie comme une blessure narcissique, comme une sorte d'intrusion de l'objet, on peut comprendre que l'émergence de la violence puisse être une réponse qui rétablisse l’emprise sur un objet menaçant, et restaure l’équilibre narcissique.

 

Ne peut-on pas considérer que la violence chez les êtres humains, cette violence sans limite qui est propre à l'espèce humaine, soit la rançon de sa liberté ? En effet l'homme est beaucoup moins contraint par ses instincts que l'animal pour lequel la combinatoire entre génotype et phénotype est rapidement réduite du fait de la précocité et de la force des phénomènes d'empreinte et de ritualisation des les rapports intra et inter-spécifiques.

 

Au contraire, l'homme par sa prématurité, sa longue dépendance à son environnement, la plus grande mobilité de ses attachements, le développement d'une capacité réflexive et l'accès au langage et au symbolique, a acquis une certaine liberté par rapport aux contraintes biologiques et environnementales qui pèsent sur lui. Liberté relative certes, mais réelle, par rapport à la régulation de ses plaisirs, à la possibilité de se situer dans une temporalité et donc de se distancer de l'immédiat pour se projeter dans l'avenir. Mais le corrélât en est la conscience de soi, de sa finitude et de ses manques, c'est-à-dire l'accès au narcissisme et à une individualité identitaire, mais aussi la perception de sa vulnérabilité et de ce qui menace cette identité fragile.

 

Cette marge de manoeuvre et cette liberté nouvelle réservent à l'homme la possibilité de varier ses plaisirs, mais aussi de se détruire. Il y a un lien très étroit entre cette liberté partielle, la conscience de l'identité et donc des menaces qui pèsent sur elle, et la violence. On assiste avec l'apparition de l'homme à une progressive dérégulation par rapport aux autres animaux, dont le résultat est qu'elle lui ouvre beaucoup de perspectives, mais peut aussi le conduire à la destruction, qu'elle s'applique aux autres ou à lui-même. Les psychiatres sont bien placés pour savoir que la possibilité de se faire du mal est illimitée. Cette potentialité d'entrer dans des processus d'auto destruction sous une forme ou sous une autre est en particulier un des grands enjeux de l'adolescence.

 

philippe jeammet
institut mutualiste montsouris
42, boul. jourdan, 75014 paris

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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