| LA VIOLENCE
COMME RÉPONSE À UNE MENACE SUR LIDENTITÉ
philippe jeammet
Violence : " qualité de ce qui agit avec
force " nous dit le dictionnaire Littré. Pourtant si la force est inhérente à
la violence, toute force nest pas violente. Il nest pas aisé de définir la
violence. Où commence-t-elle ? En quoi est-elle différente de lagressivité et de
la destructivité ? Finalement, malgré son imprécision, cette définition du Littré est
intéressante à nos yeux de psychiatre-psychanalyste, si on replace cette force dans le
contexte du sujet. Est alors susceptible dêtre ressentie comme violente toute force
qui agit le sujet. Celui-ci se retrouve de ce fait en situation dêtre
passivisé,
emporté et dépossédé de lui-même par cette force. Ce peut être une force venue de
lextérieur ou de lintérieur de soi, mais en quelque sorte étrangère au Moi
et dépassant ses capacités de maîtrise. On parlera de la violence dun désir,
dun appétit. Elle nest pas nécessairement agressive. La violence dun
amour est là pour en témoigner. Mais elle comporte toujours une potentialité
destructrice, de soi-même, dans le débordement des capacités de contrôle, mais aussi
de lobjet du désir.
Cest là quintervient à notre avis la
place du sujet. Cette force qui emporte est désubjectivisante, que cette
désubjectivation sapplique au sujet lui-même et/ou à lobjet auquel elle
sadresse. Il y a du viol dans la violence et au-delà de létymologie commune,
elle comporte une dimension deffraction qui fait vivre au Moi un sentiment de
dépossession de lui-même. Il nest plus maître chez lui mais se vit comme le jouet
dune force qui le dépasse que celle-ci soit loeuvre du destin, dautrui
ou de désirs que le Moi a du mal à reconnaître comme siens. Dans tous les cas de figure
cest le Moi la principale victime. Il nest pas étonnant que les affects du
registre narcissique, la honte et la rage, soient fréquemment générés par la violence
subie.
Hypotheses
La violence nous apparaît caractérisée par un
effet de rupture, de " désubjectivation " par celui qui la subit.
Cela nous conduit à formuler les hypothèses suivantes :
ce vécu reflète en miroir ce quéprouve
celui qui agit la violence, sans quil en soit nécessairement conscient ;
la violence représente une défense contre une
menace sur lidentité. Elle va agir ce que le sujet craint de subir en menaçant à
son tour la subjectivité et lidentité dautrui ;
il faut différencier la violence et
lagressivité. Celle-ci est une des modalités daménagement de la première.
Ce sont les conditions démergence de la violence qui permettent le mieux den
saisir la signification. Ses formes dexpression reflètent très rapidement ses
modalités daménagement par le Moi.
Ces hypothèses ont été confirmées à nos yeux
par les relations transféro-contre-transférentielles avec les patients, que ce soit dans
la pratique de la vie institutionnelle, notamment au travers de la violence des passages
à lacte, ou dans les relations psychothérapiques. Elles sont également étayées
par ce quon sait de la formation de la personnalité notamment au cours des
premières étapes de la vie et à ladolescence.
Investissement transférentiel et violence
Le traitement en institution est particulièrement
propice à la compréhension des facteurs psychologiques intervenant dans la genèse des
actes de violence. La reconstitution de leur déroulement révèle qu'un passage à l'acte
s'accompagne régulièrement de commentaires de membres de l'équipe qui justement ne
s'expliquaient pas sa survenue parce qu'il succède à une ouverture du patient sur
lenvironnement : soit qu'il participait à une activité qu'il refusait
habituellement, soit qu'il se montrait particulièrement ouvert et communicatif... Bref,
le passage à l'acte fait régulièrement suite à ce que l'on peut caractériser comme un
mouvement de "rapprocher" avec l'équipe soignante.
De même, on retrouve fréquemment de tels passages
à l'acte dans le cours de traitements psychothérapiques d'adolescents. Il est alors
frappant de constater l'écart entre le discours du psychothérapeute qui fait état de
l'importance du transfert de son patient, de l'intérêt et parfois de l'abondance du
matériel exprimé, et celui de l'entourage, du médecin généraliste ou du psychiatre
qui insistent sur la survenue ou la recrudescence de passages à l'acte et de conduites
symptomatiques agies. Cet écart entre les points de vue, qui conduit souvent à
l'interruption prématurée du traitement par le patient, reflète l'incapacité de
celui-ci à contenir au niveau intrapsychiques les conflits et les contradictions nées de
l'investissement transférentiel lui-même.
C'est en effet l'intensité même du transfert qui
rend celui-ci impossible à maîtriser autrement que par des agirs qui prouvent le pouvoir
du patient, les limites du thérapeute et introduisent des tiers : l'entourage inquiet,
entre le patient et le thérapeute. C'est alors aux soignants de faire le travail de
liaison psychique que le patient ne peut pas faire. Il leur faut penser le lien pour
éviter de fonctionner dans le clivage. Si celui-ci s'installe il peut laisser s'établir
un écart entre une thérapie qui sinterrompt prématurément ou qui s'éternise et
des conduites symptomatiques qui s'aggravent. On ne peut pas dire alors que le symptôme
tombera de lui-même quand il ne sera plus nécessaire. Sa permanence contribue à
organiser la personnalité elle-même dans un clivage du Moi qui altère de plus en plus
ses capacités de liaison.
Psychogenese de la violence :
Narcissisme-vs-investissement dobjet
Pour rendre compte de ce mouvement apparemment
paradoxal du passage à l'acte faisant suite à un "rapprocher" relationnel, il
nous faut remonter au développement initial de l'enfant. Il nous semble en effet qu'un
des points déterminants du développement de la personnalité c'est le possible
antagonisme entre narcissisme et investissement objectal. Certes, il s'agit d'une notion
classique et de nombreux auteurs (Pasche, 1975) ont mis en avant le caractère
anti-narcissique de l'investissement objectal, mais sans qu'on ait insisté
spécifiquement sur les effets possibles de ce paradoxe dans la genèse des conduites
d'agir et, d'une manière plus générale, de la violence.
Pour en comprendre la genèse, il faut se référer
à la constitution de ce que nous avons appelé les assises narcissiques qui se
nourrissent de la qualité de la relation aux objets (Jeammet, 1989). Les données
récentes sur les premières interactions du bébé conduisent à penser que le
narcissisme absolu initial est une vue de l'esprit et que, dès la naissance et peut-être
même avant, les interactions relationnelles participent au développement de l'enfant. Il
devient dès lors difficile de concevoir un narcissisme indépendant de la qualité des
échanges et des investissements objectaux.
Les assises narcissiques représentent ce qui assure
la continuité du sujet et la permanence de son investissement de lui-même. Elles
reposent sur des supports variés, mais qui ont en commun de s'opposer dialectiquement à
ce qui subsiste de disponibilité à l'investissement objectal. Opposition dialectique qui
repose cependant sur ce double paradoxe : les assises narcissiques n'ont pu se constituer
qu'à partir de la relation d'objet (mais d'une façon telle que la question de
l'opposition sujet/objet n'a pas eu à se poser comme telle) ; et l'"appétence"
objectale sera d'autant moins ressentie comme "anti-narcissique", pour reprendre
l'expression de Pasche (1975), que les assises narcissiques seront plus solidement
établies.
Ces supports narcissiques apparaissent très
différenciés et s'étagent des éléments les plus primitifs aux mécanismes déjà
très secondarisés. On peut les décrire en termes d'identifications primaires,
d'identifications narcissiques, de mécanismes d'étayage (J. Laplanche, 1987),
d'homosexualité primaire et d'établissement des premiers auto-érotismes et du Soi (E.
Kestemberg, 1990). Ils ont en commun que le sujet se constitue sur la qualité de la
relation nouée avec l'objet, mais d'une façon telle que la question de
l'hétérogénéité entre sujet et objet n'ait pas à se poser. C'est une telle
ambiguïté que préserve le fonctionnement de l'aire transitionnelle de Winnicott (1975).
C'est sur cette base a-conflictuelle et ces acquis intériorisés que se développeront
par la suite les identifications secondaires d'une façon d'autant plus harmonieuse et
narcissisante pour le sujet que cette première assise sera plus assurée.
Par contre, tout ce qui fait prématurément sentir
à l'enfant le poids de l'objet et son impuissance à légard de celui-ci, que ce
soit schématiquement par défaut ou excès de présence, est susceptible de jeter les
bases d'un antagonisme entre le sujet et ses objets d'investissement. Les assises
narcissiques se constituent non plus avec et par l'objet, imprégnées de la qualité de
la relation ainsi nouée, mais contre l'objet, Ce travail d'exclusion de l'objet, non pas
tant du fait de sa qualité pulsionnelle agressive, mais avant tout parce qu'il menace
l'intégrité du sujet, se perçoit également dans la qualité de l'auto-érotisme qui se
déploie alors. Il ne s'agit plus de l'auto-érotisme positif, libidinal, liant, porteur
des expériences de plaisir associées aux objets, qui incite à la rêverie, à la
recherche de la satisfaction hallucinatoire de plaisir et au travail de représentation ;
il sagit plutôt de son opposé, l'auto-stimulation négative, destructrice, à la
fonction anti-introjection et anti-pensée, en tant qu'introjection et pensée sont liées
aux objets, et auxquelles est substituée une quête de sensations et de stimulations
essentiellement somatiques qui tiennent lieu d'objet et permettent au sujet de se sentir
exister, mais au prix d'une tendance à l'auto-renforcement au fur et à mesure que la
relation se désobjectalise.
A la place du lien plus ou moins interrompu l'enfant
investit un élément neutre du cadre environnant ou une partie de son propre corps. Mais
la nature de cet investissement dépend également de la qualité du lien interrompu comme
de la façon dont le lien se rétablit ou de ce qui subsiste de ce lien. Plus la dimension
relationnelle se perd, plus l'investissement supplétif du cadre sur le corps se fait sur
un mode mécanique et désaffectivisé. La violence de cet investissement et son
caractère destructeur sont proportionnels à la perte de la qualité relationnelle du
lien et à la carence en ressources auto-érotiques..
Ainsi, la clinique illustre le lien étroit entre
l'absence de relation objectale et l'attaque contre le corps propre. La violence
destructrice est un des seuls moyens pour les enfants carencés d'arriver à se sentir
exister, c'est-à-dire à avoir un contact avec eux-mêmes à la place du contact avec
l'objet. Mais ce contact à partir du moment où il n'est pas lié à une qualité
libidinale de tendresse donnée par la présence de l'objet est toujours destructeur.
Au fond, c'est la qualité des liens précoces aux
objets qui autorise leur intériorisation et le développement des capacités
auto-érotiques. Par là l'objet devient constitutif du soi et atténue d'autant la
dépendance aux objets extérieurs, ceux de la réalité
perceptivo-motrice. A contrario,
le défaut de l'objet crée les conditions d'une violence potentielle, qu'elle vienne de
la rencontre placée alors sous le signe de la menace identitaire, ou de la recherche de
substituts sous la forme d'une auto-stimulation dont l'expérience montre qu'elle revêt
inévitablement une forme auto-destructrice. C'est la qualité du lien avec l'objet qui
confère à la pulsion, ou du moins à cette poussée vers l'investissement, sa
tempérance et ce qu'on appelle sa qualité libidinale. Celle-ci suppose que l'objet soit
devenu pour partie interne, consubstantiel au sujet par le biais des auto-érotismes puis
par celui des identifications. Les premiers constituent les assises narcissiques de la
personnalité. Les secondes servent de support à la constitution des structures
différenciées intra-psychiques. Plus le sujet dispose dimagos différenciées à
l'intérieur de lui, plus sindividualisent un Sur-moi, un Idéal du Moi, moins
l'investissement des objets sera massif, totalitaire, donc moins il sera menaçant pour le
narcissisme. A linverse plus il est dans une attente importante, plus les réponses
de l'environnement sont ressenties comme menaçantes potentiellement, violentes et
susceptible de générer à leur tour des violences.
Il existe ainsi une relation dialectique entre
équilibre narcissique et investissement objectal et les défaillances de l'un contribuent
à conflictualiser l'autre en en rendant l'aménagement plus difficile (Jeammet, 1994).
La solidité des assises narcissiques est un facteur
de pare-excitation par rapport à l'attraction objectale. Elle constitue une limite et un
filtre dont on perçoit le défaut quand la relation objectale devient trop éclatante.
Cet éclat ne peut être purement quantitatif. Il tire sa force de la faiblesse du filtre
narcissique, comme l'illustrent certaines pathologies (Jeammet, 1991). A ce titre, la
solidité des assises narcissiques a une fonction d'auxiliaire du refoulement qui à la
fois en facilite le maintien et en rend moins nécessaire le renforcement par des
contre-investissements notamment.
En son absence l'objet acquiert un pouvoir de
déséquilibre. Le plaisir de désirer se transforme alors en la crainte de donner un
pouvoir à l'objet sur le Moi. Le désir devient le cheval de Troie de l'objet au sein du
Moi.
Au lieu d'être le complément naturel l'un de
l'autre, comme c'est le cas dans les introjections réussies, investissements objectaux et
narcissiques apparaissent alors comme contradictoires en une opposition qui creuse ce que
nous avons appelé "l'écart narcissico-pulsionnel", la pulsion étant perçue
comme le représentant objectal au sein du Moi (Jeammet, 1980).
LE SUJET POTENTIELLEMENT VIOLENT
Ces données permettent de comprendre comment le
désir pour lobjet peut être perçu comme une menace narcissique, mettant en danger
la subjectivité et même lidentité ; et pourquoi les sujets en échec relatif
dintériorisation, avec une insécurité interne, des assises narcissiques fragiles
et des structures intra-psychiques mal différenciées, se raccrochent défensivement aux
données perceptives et à des objets externes surinvestis et vont être particulièrement
sensibles aux variations de la distance relationnelle. La violence est pour eux un moyen
de renversement de ce quils craignent de subir et de reprendre une maîtrise
quils étaient en train de perdre. Lacte violent est alors le moyen de figurer
sur la scène externe, et par là de contrôler, ce quils ne pouvaient représenter
au niveau dun Moi sidéré par la massivité des affects et dun espace
psychique effacé où le jeu subtil des déplacements de représentation est remplacé par
les mécanismes plus archaïques de projection, de renversement dans le contraire et de
retournement contre soi.
Le sujet potentiellement violent ressent son besoin
des autres comme une dépendance intolérable. Il se sent diminué et menacé face à ce
besoin qui le confronte à une passivité affolante. Le besoin de lobjet devient un
envahissement par lobjet transformé en une force aspirante. Son besoin nest
plus ressenti comme tel par le patient mais comme un pouvoir dautrui sur lui. On
nest pas loin du syndrome dinfluence et cest ce que le passage à
lacte tente de conjurer. Le patient se sent menacé dans son identité personnelle.
Il est débordé par ses émois et lintensité de lexcitation lenvahit
avec son inévitable connotation sexuelle. Ce débordement entraîne une situation de
dédifférenciation : perte des différences entre dedans et dehors, entre le sujet et ses
objets dinvestissement, et à lintérieur du sujet lui-même entre les
différentes instances de son appareil psychique. Il est possédé, habité par ses émois
et par lobjet qui en est la source : la seule issue en est lexpulsion de
lexcitation désorganisante sur un élément du cadre extérieur (qui nest pas
nécessairement lobjet dinvestissement initial) sur lequel le patient va
chercher à exercer un contrôle tout-puissant et une maîtrise quil ne peut
appliquer à ses émois internes.
Tout ce qui touche ces patients (à des degrés
certes divers en fonction de leur organisation psychique), tout ce qui les émeut, les
affecte, est perçu comme un effet dautrui sur eux. Lobjet nest plus
objet dun désir ressenti comme leur appartenant et provenant deux, mais comme
lorigine de leurs émois, dont la source et partant la propriété est ainsi
déplacée de lintérieur vers lextérieur. Par laffect, cest
lobjet qui fait intrusion en eux, les manipule, les possède, les influence, bref
les dépouille de leur libre-arbitre.
La phobie du désir -dont une des expressions est
cette phobie de penser décrite par E. Kestemberg (1986)- et la répression de ce dernier,
si fréquentes à l'adolescence (la "bof génération"), deviennent un moyen de
maîtriser le pouvoir d'attraction de l'objet. La relation de plaisir peut être difficile
à supporter par ces sujets, dans la mesure où elle est reconnue et plus encore
partagée. Le plaisir déborde la vigilance du Moi et dissout les frontières. Il demande
donc l'existence d'un monde interne bien assuré. Nous entendons par là le plaisir dans
une relation objectale présente dans le fantasme. Il s'oppose en cela à la recherche
compulsive d'une jouissance qui est le fruit d'une tentative de substituer la sensation à
la recherche d'un plaisir complet d'ordre relationnel.
On voit comment la pulsion peut être à
lorigine de violences. Ce nest pas du fait dhypothétiques variations
quantitatives, mais parce quelle fait effraction dans le Moi quelle
" traumatise " en raison de labsence dépaisseur
narcissique et de la défaillance de la fonction pare-excitation de cette dernière.
Lobjet, le désir et le Moi se confondent dans un mouvement de régression vers
l" archaïque " comme le définit A. Green (1982), cest à
dire vers la perte des différenciations intra-psychiques. On se retrouve devant ces
situations d" inceste entre appareils psychiques " dont parle
J.B. Pontalis (1981), ou de collusion entre réalité interne et réalité externe,
celle-ci étant dautant plus traumatique quelle fait écho aux fantasmes.
A l'opposé, la relation masochique et la souffrance
maintiennent les frontières et contrôlent l'objet. Il n'est que de voir l'effet apaisant
que procurent par exemple aux adolescents les brûlures de cigarettes qu'ils s'infligent
en cas de crises d'angoisse dépersonnalisantes, pour s'en convaincre ; "Partout où
ça fait mal, c'est moi" dit Fritz Zorn (cité par Pontalis, 1981). Il en est de
même, d'une façon générale, de toute relation au mauvais objet, que ce soit sous une
forme persécutoire, masochique ou dépressive. En effet, souligne Pontalis (1981) le
paradoxe du mauvais objet "c'est qu'il reste toujours disponible, ne saurait être
définitivement perdu et, par là, risque moins que le "bon" d'entraîner le
sujet dans le mouvement de sa perte. Indestructible, le mauvais objet garantit au sujet sa
propre permanence".
Pour donner à la violence toute sa portée et sa
signification, il faut différencier ce qui est de l'ordre de l'aménagement de la
violence (l'agressivité fait partie de ces modalités d'aménagement), et qui est ce à
quoi sont confrontés les psychanalystes, et les circonstances de déclenchement de la
violence. Celles-ci renvoient à ce qui pourrait constituer l'essence même du phénomène
de violence, c'est-à-dire la menace narcissique, les aménagements secondaires reflétant
beaucoup plus, quant à eux, le niveau d'organisation du Moi et ses capacités de liaison
avec la libido et d'aménagement de la distance objectale. En effet, si on regarde ce qui
est susceptible de déclencher la violence on se rend compte que ce qui en est le
déclencheur privilégié, c'est la menace sur l'identité, qu'elle soit objective ou
purement fantasmatique. A partir du moment où le territoire personnel, l'image de soi,
l'identité sont vécus comme menacés et où le narcissisme subit une effraction la
réponse violente apparaît en miroir de la menace ressentie par le sujet.
La violence comporte une dimension demprise
sur autrui et deffraction de limites perçues comme contraignantes. Elle instaure
brutalement un processus de séparation, de coupure, de différenciation abrupte avec
lautre.
L'agressivité, qu'elle soit agie ou limitée aux
fantasmes d'agression, concerne l'objet, que l'attaque latteigne directement ou soit
masochiquement réfléchie sur le sujet lui-même. La violence par contre serait beaucoup
plus radicale et aurait pour visée non plus l'attaque mais le déni ou la destruction du
lien avec l'objet et la négation de la dimension subjective de l'autre. L'agressivité
témoigne d'un lien et dans une grande mesure le préserve. Elle s'inscrit, du fait même
de sa liaison avec la libido, dans un travail de liaison alors que la violence traduit un
mouvement de désobjectalisation, c'est-à-dire de perte du lien avec l'objet, dans une
perspective de restauration et de protection de l'identité du sujet.
MÉTAPSYCHOLOGIE FREUDIENNE ET VIOLENCE
Venons-en maintenant à la théorie et en
particulier à la métapsychologie freudienne. Freud confère un rôle essentiel à la
libido comme pulsion, mais il écrit aussi dans "Pulsions et destin des pulsions
" (1915) : "On peut soutenir que les prototypes véritables de la relation de
haine ne proviennent pas de la vie sexuelle mais de la lutte du moi pour sa conservation
et son affirmation". La haine y est traitée comme une réponse du Moi dans sa lutte
pour sa conservation et son affirmation.
Il ne me semble pas que les spéculations, comme
celles sur la pulsion de mort soient tellement heuristiques pour rendre compte de la
réalité clinique ou pour guider nos réponses. Ne serait-il pas plus sage de considérer
qu'il n'y a aucune raison de postuler un système pulsionnel différent chez l'homme de ce
qu'il est chez les êtres vivants ? Et en particulier de postuler l'existence de systèmes
énergétiques différenciés et susceptibles de le rester dans le cours du développement
? Peut-on penser par exemple que la violence pourrait rester telle que pendant l'enfance
comme une énergie statique enclose et resurgir tout aussi "fondamentale" à la
puberté (Bergeret, 1984) ? Les conflits de représentation, d'atteinte des
représentations de soi, c'est-à-dire les blessures narcissiques ne sont-ils pas
suffisants pour menacer le Moi et générer une violence qui tire sa spécificité non de
sa base énergétique mais de ses conditions d'émergence et d'aménagement dont les
avatars de la relation aux objets représenteraient l'essentiel de ces modalités
d'aménagement ?
Est-il besoin d'un instinct de mort autonome pour
penser cela, ou nest-ce pas inhérent au mouvement d'investissement lui-même ? En
tout cas, ce que le clinicien peut dire c'est que de la qualité de la rencontre avec
l'objet et de ses avatars, dépendent la possibilité de s'investir dans la relation ou de
réagir avec violence avec tous ses aménagements possibles de celle-ci.
On peut très bien rendre compte de la violence en
se référant non pas spécialement à une dualité pulsionnelle, mais beaucoup plus à un
rapport structurel intra-psychique. Celui-ci sétablit à partir de la rencontre du
sujet avec lenvironnement et demeure pour partie dépendant de la dialectique
dedans-dehors, de la possibilité de faire appel aux ressources internes et à la
satisfaction hallucinatoire du désir ou de la nécessité du recours au surinvestissement
du monde perceptivo-moteur. Comme tout système vivant, lêtre humain est soumis à
un phénomène dentropie, cest à dire à un processus de dégradation de
lénergie dautant plus important que le système se referme sur lui-même.
Cest la qualité du lien aux objets qui contribue au maintien de la vie.. Chaque
fois que l'extérieur fait effraction dans lespace psychique interne, quil
humilie le sujet et attaque son narcissisme ; ou que, dans un mouvement contraire,
lappétence pour l'objet est telle qu'elle est ressentie comme une blessure
narcissique, comme une sorte d'intrusion de l'objet, on peut comprendre que l'émergence
de la violence puisse être une réponse qui rétablisse lemprise sur un objet
menaçant, et restaure léquilibre narcissique.
Ne peut-on pas considérer que la violence chez les
êtres humains, cette violence sans limite qui est propre à l'espèce humaine, soit la
rançon de sa liberté ? En effet l'homme est beaucoup moins contraint par ses instincts
que l'animal pour lequel la combinatoire entre génotype et phénotype est rapidement
réduite du fait de la précocité et de la force des phénomènes d'empreinte et de
ritualisation des les rapports intra et inter-spécifiques.
Au contraire, l'homme par sa prématurité, sa
longue dépendance à son environnement, la plus grande mobilité de ses attachements, le
développement d'une capacité réflexive et l'accès au langage et au symbolique, a
acquis une certaine liberté par rapport aux contraintes biologiques et environnementales
qui pèsent sur lui. Liberté relative certes, mais réelle, par rapport à la régulation
de ses plaisirs, à la possibilité de se situer dans une temporalité et donc de se
distancer de l'immédiat pour se projeter dans l'avenir. Mais le corrélât en est la
conscience de soi, de sa finitude et de ses manques, c'est-à-dire l'accès au narcissisme
et à une individualité identitaire, mais aussi la perception de sa vulnérabilité et de
ce qui menace cette identité fragile.
Cette marge de manoeuvre et cette liberté nouvelle
réservent à l'homme la possibilité de varier ses plaisirs, mais aussi de se détruire.
Il y a un lien très étroit entre cette liberté partielle, la conscience de l'identité
et donc des menaces qui pèsent sur elle, et la violence. On assiste avec l'apparition de
l'homme à une progressive dérégulation par rapport aux autres animaux, dont le
résultat est qu'elle lui ouvre beaucoup de perspectives, mais peut aussi le conduire à
la destruction, qu'elle s'applique aux autres ou à lui-même. Les psychiatres sont bien
placés pour savoir que la possibilité de se faire du mal est illimitée. Cette
potentialité d'entrer dans des processus d'auto destruction sous une forme ou sous une
autre est en particulier un des grands enjeux de l'adolescence.
philippe jeammet
institut mutualiste montsouris
42, boul. jourdan, 75014 paris
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