Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

PRENDRE LE TEMPS...

Pensées en vrac

Andrée LaRivière

 

AVANT-PROPOS

   À vrai dire, j’hésite à publier ces quelques pages de réflexions personnelles sur le temps et la psychanalyse; les psychanalystes qui s’interrogent sur le passage du temps font leur propre cheminement et ce questionnement n’intéressera probablement pas ceux qui n’y pensent pas encore. Mais puisque je les ai écrites, je vous les communique.

   Alors que s’insinuait en moi le thème de la retraite de la pratique de la cure, apparaissait ce corollaire -le passage du temps- un peu comme un aimant qui attire vers lui des bribes de souvenirs, de lus, d’entendus.

   C’est ainsi que, sans le savoir et le vouloir, tout en le sachant et le voulant, au cours de mes élaborations (comme tout au long de ma vie!), j’ai emprunté, volé, assimilé, incorporé des atmosphères, des façons de dire et des pensées, au point où je ne sais trop ce qui est de moi et ce qui revient aux autres dans ce texte criblé de dettes.

   Ainsi nous engagent les mots dans un discours dont nous ne sommes ni les géniteurs, ni les seuls maîtres. Reste l’espoir d’avoir porté à certains moments une parole authentique; parole qui me fut un rude plaisir et qui justifierait ce texte.

 

Time present and time past
Are both perhaps present in time future,
And time future contained in time past
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What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.

T.S.Eliot - Four Quartets

 

Le temps présent et le temps passé
Sont sans doute présents dans le temps futur
Et le temps futur contenu dans le temps passé
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Ce qui aurait pu être et ce qui a été
Renvoient à une fin toujours présente.

 

 

Prendre le temps, pensées en vrac

"Holding one’s olding is not easy..."

(Un analysant)

   Qui ne rêve pas de prendre le temps de vivre? Ce même temps de vivre, comment l’entrevoir à la pensée qu’il ne sera plus un jour tout à fait le même. Car, si la psychanalyse est sans âge puisque l’inconscient ignore la mesure de notre temps, le psychanalyste, lui, a conscience de vieillir. Un jour viendra où il sera confronté à une mesure particulière du temps.

 

De quelle façon aimeriez-vous mourir?

   Karl Abraham disait qu’avant cinquante ans les hommes ont peur de la mort et qu’après, ils ont peur de mourir. Je dirais que ce cheminement de la pensée, d’abord insidieux, devient persistant. Comment voudrais-je mourir?

   Je ne me souviens pas de ma naissance, je m’en suis bâti un scénario à même les histoires qu’on m’a racontées. Je sais que je n’aurai pas de souvenir de ma mort; je ne puis que l’imaginer à partir des morts auxquelles j’ai été présente, de celles aussi qu’on m’a rapportées.

   Je voudrais mourir sachant d’avance que je meurs. Il fut un temps lointain où je souhaitais mourir inaperçue, sans causer d’ennui à personne. Je disparaîtrais, m’évaporerais, pensais-je alors, sans laisser de trace, comme la neige qui fond au printemps. Une telle humilité au sujet de mon trépas me parut bientôt suspecte, ce qui m’amena à modifier mon scénario: mes proches seront tristes, peut-être pleureront-ils comme je le fais quand une personne qui m’est chère disparaît... J’espère aussi qu’ils auront quelques bonnes pensées, quelques bonnes paroles pour ce que je fus. Mais au fond de moi-même j’aimerais bien que ces bonnes paroles, on me les dise de mon vivant !

   Je me souviens de la mort d’êtres aimés; je me rappelle leurs souffrances et leur révolte, leur combat, leur réconciliation qui mène à une ouverture sur l’essentiel. Pourtant toute cette force et cette détresse, toute cette nouvelle perspective s’écroule dans l’abîme de la finalité. Reste le souvenir ineffable de la personne qui vous a quittée et a cessée d’être.

 

De quelle façon aimeriez-vous vivre votre temps?

   Prendre un enfant dans ses bras, le bercer, rêver avec lui, le voir se développer, songer à ce qu’il deviendrait plus tard, est gratifiant. Mais prendre de l’âge l’est certainement moins... Il y a peu de satisfactions à tirer du vieillissement même s’il faut bien s’en occuper ! L’ennui, c’est que cet état ne s’améliore pas avec le temps; c’est un processus irréversible, inexorable dont l’alternative est fatale. Il n’y a pas de marche arrière.

   Psychanalyste, je demeure confrontée à un objet atemporel: l’inconscient. A quel moment du parcours devrais-je m’interroger sur ma capacité d’être encore une assez bonne psychanalyste ? Comment entreprendre ces parcours de longue haleine, insaisissables dans leur pronostic ? Car on ne sait rien à priori de la durée d’une psychanalyse. Qu’est-ce qui nous dit que notre souffle analytique sera le même dans une décennie ? Et pour celui qui entrevoit l’ombre de la fin, comment mesurer la distance qui l’en sépare ?

   Sensible à la désaffection possible d’une écoute soumise à l’usure physique et psychologique, je me surprends à m’appuyer sur les modèles qui balisent ma filiation. Je pense d’abord à Freud qui a eu une vie riche et créatrive jusqu’à un âge avancé malgré la maladie et les souffrances. Rubinstein, à qui on demandait quand il prendrait sa retraite - il avait quatre vingt ans - répondit: "On ne prend pas sa retraite de la musique, on joue tant que les doigts répondent". Il ajouta qu’à sa demande, ses enfants lui avaient promis de le tuer si son interprétation venait à trahir la musique. Aurais-je le courage d’exprimer une telle demande; on peut demander sans vouloir entendre ni se faire entendre! Qui voudrait dire: vous êtes un analyste vieillissant qui n’est plus apte à interpréter.

   Je pourrais multiplier ces références mais je ne peux pas me leurrer sur le sens défensif de ces identifications et sur l’évitement du recours à "cet instrument que chacun possède, qui permet l’accès à l’inconscient de l’autre" (Freud) : l’instrument transfert et contre-transfert, qui sonde la résonance intime au-delà des marques du temps et de la blessure narcissique qui en découle. Le sentiment de déperdition d’énergie, l’angoisse face à un avenir aux réalisations restreintes suscite un travail d’élaboration. Au fond, la recherche de ses limites vitales est le début d’une saisie psychique. Je reste une psychanalyste désirante d’exercer mais suis-je désirable ?

   De temps en temps, je m’applique à penser à mon temps, à penser des pensées "où ça fait mal" (Michel Schneider). Ce sont là des pensées qui risquent d’avorter leur élaboration sous la résistance du principe du déplaisir, devant cette impensable réalité. Pourtant, il me faut pousser ces élaborations à leur point ultime malgré les angoisses qui ne cessent de m’envahir, avancer dans ce clair-obscur, à la fois durable et changeant; ne pas tricher.

   On s’étonne devant certains émois, surprenants autant que familiers et qui semblent venir d’un autre monde, d’un autre temps, d’un proto-temps mystérieux où tout est présent, passé, futur. Un temps avant le temps, avant celui où l’enfant demande : "Est-ce aujourd’hui demain" ? Un temps préhistorique dont on ne peut se rappeler et qu’on ne peut oublier, comme la pensée de cet avenir qu’on ne peut oublier et qu’on ne connaît pas. Puis,une résistance à penser nous envahit, on veut tout colmater, laisser tomber. On sait et on ne veut pas savoir, on y pense comme si on n’y croyait pas; est-ce parce que le désir nous sollicite ? mais les deux mouvements sont là et s’entrecroisent dans l’ombre.

   "La pensée est ce qui répond. Ce qui répond à l’être et ce qui répond de l’être...Penser c’est faire face au verbe le plus terrible, le verbe être" (Michel Schneider). Penser pour panser. Certaines élaborations sont douloureuses; face à cette fraction du futur, traînant derrière lui tous ces ratés et tout ce temps perdu, le moi s’embourbe dans une inquiétude chaotique. Il sent qu’il perd l’objet : la vie. Perte déniée mais retrouvailles, pourtant, quelque part sans quoi il n’y aurait déjà plus de vie.

   On aspire à une acceptation sereine, on repousse les angoisses archaïques pour maintenir la voie de l’écoute. Mais le temps qui se rétrécit agit sur nos désirs et, paradoxalement, éveille une urgence avide devant l’insatisfait, devant ce qui a été et ce qui n’a pas été, ce qui est et ce qui n’est pas, ce qui sera et ce qui ne sera pas. Confrontés à cette problématique particulière, nous devons nous situer quant à l’analyse de l’autre, pour l’autre, compte tenu et de son désir et du nôtre.

   Puis-je songer à me séparer de ma pratique analytique sans trahir ce qui a fondé mon être même de psychanalyste ? Il est reconnu qu’on devient psychanalyste comme séquelle de l’enfant infirmier qu’on a été (Ferenczi), pour réparer ses parents et se réparer à travers ceux qui viennent nous voir. De ses voyages avec l’autre dans les profondeurs de l’inconscient, le psychanalyste ne peut donc oublier qu’il retire sa part de gratifications; découverte toujours renouvelée de la complexité de l’être humain qui, portant en lui tant de richesse et tant de tragédie, tant d’espoir et de déceptions, s’adresse à l’analyste espérant trouver enfin un sens à son désir. Ces trajets maintiennent chez le psychanalyste l’ouverture sur sa propre écoute intérieure; ce qui lui donne souvent accès à quelque fragment nouveau de son propre mystère. Ainsi se gagne pour le psychanalyste son temps-vie, me semble-t-il.

   Mais l’idée de la perte ou de la diminution de ses privilèges sape l’illusion de son pouvoir narcissique. Aux atteintes corporelles s’ajoute cette inquiétude qui durcit le poids d’un réel inexorable. De cela, on ne parle guère tant est pénible l’effet de l’insidieuse atteinte. On y pense comme on pense à la castration; une castration résultant du réel implacable.

 

Le vieillissement bien tempéré

   On dit qu’en musique, pour des raisons pratiques de clavier, la gamme dite tempérée divise l’octave en douze demi-tons égaux : c’est le clavier bien tempéré. Ainsi la réalité acoustique y perd certaines harmoniques au profit d’une simplification de sonorité. Bach, à qui on a souvent attribué à tort un rôle dans l’établissement de cette gamme, disait: "Le clavier bien tempéré sera celui qui pourra jouer ce que je vais écrire", ajoutant que le véritable clavier bien tempéré n’existe pas. Les meilleurs claviers doivent sans cesse être accordés.

   Le vieillissement bien tempéré n’existe probablement pas non plus. Il est simplement celui qui peut se mieux vivre : il est l’expérience se vivant dans la dernière phase de la vie. En soi, ce n’est pas analysable, mais c’est peut-être accordable au diapason du temps. Confronté au dépérissement qui limite de plus en plus, il n’est pas facile de donner sens au vieillissement, encore moins de transcender le non-sens intolérable du mystère de la mort.

   Ce sont là les rides les plus profondes. Pour continuer à penser et à imaginer on doit sans cesse se rescaper car même les bons objets internes sont menacés par le refoulement. Nous sommes habités par des forces destructrices qui menacent les éléments vivants et les repoussent vers une zone d’obscurité.

   Toute expérience conserve une dimension ouverte, toujours à redécouvrir. L’une de ces dimensions tient à la montée de la génération qui suit; celle-ci se présente à la fois comme témoin de son temps propre, témoin et acteur de la suite, et comme témoin du temps qui fût et qui demeure; témoin et critique. Miroir de la nostalgie de cet autre "qui me ressemble" (Aragon), symbole d’un cycle changeant. Martial Singher, cet artiste qui a dû abandonner sa carrière de baryton pour des raisons de santé et qui s’est par la suite consacré à l’enseignement, disait: "Je ne me prolonge pas dans mes élèves, je les aide à trouver leur voie. La mienne est déjà tracée"

   Le temps est porteur de nouveau qu’il nous incombe de découvrir, nous rappelle Hubert Reeves.Toute expérience contient une dimension unique nourrie par la spécificité de notre expérience infantile. Toute bonne expérience infantile contient une dimension de satisfaction dont les retombées peuvent rendre notre cheminement plus lumineux mais la route rejoindra inexorablement le point de fuite; reste le présent avec cette possibilité de retrouver les objets internes suffisants, c’est-à-dire : ni trop idéalisés , ni dévalorisés.

   La psychanalyse s’apparente à l’art et à la recherche scientifique; pas plus que l’artiste ou le chercheur, le psychanalyste prévoit-il cesser d’oeuvrer, de plier devant la violence du temps. L’oeuvre de Freud en est le plus beau témoignage. La poursuite d’une vieillesse désirante et le refus de la maladie comme fatalité close constituent le dernier ressort en faveur de la vie et la possibilité d’un vieillissement bien tempéré. Comme le dit Bernard Shaw: "Ne cherchez pas à vivre éternellement, vous n’y arriverez pas". Telle s’affirme la résistance à la déliaison.

   "Je suis las comme il est normal de l’être après une existence laborieuse et je crois avoir mérité le repos. Les éléments organiques, qui si longtemps ont tenu bon ensembles, tendent à se séparer. Qui voudrait les contraindre à rester ensemble plus longtemps ?" écrit Freud à Pfister. Ainsi, malgré la maladie, les souffrances et les angoisses au sujet du déclin possible de ses facultés créatrices, il a continué à travailler jusqu’à la limite du tolérable, réussissant à transcender ses limitations pour continuer à créer son oeuvre : la psychanalyse.

   A la fin de sa vie, il disait : "Il est compréhensible que les malades ne se précipitent pas chez un analyste d’un âge offrant si peu de garanties". Je voudrais devenir aussi sage un jour. La pensée de ces temps d’inoccupation de mon divan-berceau, lesquels seraient de plus en plus nombreux, me trouble. Et je me surprends à rêver mes analysants d’une façon autre, peut-être comme s’ils étaient les benjamins de la famille. Leur parcours me touche différemment, mon contre-transfert s’inquiète au sujet du délaissement probable; je risque de désinvestir prématurément ou de surinvestir ces analyses.

   Le temps retissera autrement les espaces du divan. Mes fantaisies me font errer dans des lieux d’ersatz, de désirs qui me mèneraient à prendre le temps de penser ces pensées que je n’ai jamais pu mener à bien ou que j’ai laissé dormir. Les circonstances peuvent me forcer à devenir une analyste en retrait de la pratique de la cure analytique mais non de la psychanalyse. On ne se défait pas de son être de psychanalyste comme d’un monocle, nous rappelle Freud.

   Le processus psychanalytique est lié à la création du mythe originaire, mais il n’en révèle pas la finalité. Le psychanalyste vieillit dans cet indéfini. Ainsi ignore-t-il la retraite de sa pratique, sauf par choix ou accidents de la nécessité. "Le temps n’est pas ce qu’on dit de lui", nous rappelle Pontalis. Faut-il être coupable devant Éros ou devant Narcisse ? On ne peut pas rivaliser avec le temps, il gagne toujours. Comment accepter l’inévitable frustration des limites de l’être à la merci de ce temps ? Eros et Thanatos dominent notre psyché, mais encore faut-il qu’Eros soit le plus fort.

Andrée LaRivière
l425 boul. Mont-Royal,
Outremont, Qc H2V 2J5.

 

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