PRENDRE LE TEMPS...
Pensées en vrac
Andrée LaRivière
AVANT-PROPOS
À vrai dire, jhésite à publier
ces quelques pages de réflexions personnelles sur le temps et la psychanalyse; les
psychanalystes qui sinterrogent sur le passage du temps font leur propre cheminement
et ce questionnement nintéressera probablement pas ceux qui ny pensent pas
encore. Mais puisque je les ai écrites, je vous les communique.
Alors que sinsinuait en moi le
thème de la retraite de la pratique de la cure, apparaissait ce corollaire -le passage du
temps- un peu comme un aimant qui attire vers lui des bribes de souvenirs, de lus,
dentendus.
Cest ainsi que, sans le savoir et
le vouloir, tout en le sachant et le voulant, au cours de mes élaborations (comme tout au
long de ma vie!), jai emprunté, volé, assimilé, incorporé des atmosphères, des
façons de dire et des pensées, au point où je ne sais trop ce qui est de moi et ce qui
revient aux autres dans ce texte criblé de dettes.
Ainsi nous engagent les mots dans un
discours dont nous ne sommes ni les géniteurs, ni les seuls maîtres. Reste lespoir
davoir porté à certains moments une parole authentique; parole qui me fut un rude
plaisir et qui justifierait ce texte.
Time present and time past
Are both perhaps present in time future,
And time future contained in time past
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What might have been and what has been
Point to one end, which is always present.
T.S.Eliot - Four Quartets
Le temps présent et le temps passé
Sont sans doute présents dans le temps futur
Et le temps futur contenu dans le temps passé
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Ce qui aurait pu être et ce qui a été
Renvoient à une fin toujours présente.
Prendre le temps, pensées en vrac
"Holding ones olding is not
easy..."
(Un analysant)
Qui ne rêve pas de prendre le temps de
vivre? Ce même temps de vivre, comment lentrevoir à la pensée quil ne sera
plus un jour tout à fait le même. Car, si la psychanalyse est sans âge puisque
linconscient ignore la mesure de notre temps, le psychanalyste, lui, a conscience de
vieillir. Un jour viendra où il sera confronté à une mesure particulière du temps.
De quelle façon aimeriez-vous mourir?
Karl Abraham disait quavant
cinquante ans les hommes ont peur de la mort et quaprès, ils ont peur de mourir. Je
dirais que ce cheminement de la pensée, dabord insidieux, devient persistant.
Comment voudrais-je mourir?
Je ne me souviens pas de ma naissance,
je men suis bâti un scénario à même les histoires quon ma
racontées. Je sais que je naurai pas de souvenir de ma mort; je ne puis que
limaginer à partir des morts auxquelles jai été présente, de celles aussi
quon ma rapportées.
Je voudrais mourir sachant
davance que je meurs. Il fut un temps lointain où je souhaitais mourir inaperçue,
sans causer dennui à personne. Je disparaîtrais, mévaporerais, pensais-je
alors, sans laisser de trace, comme la neige qui fond au printemps. Une telle humilité au
sujet de mon trépas me parut bientôt suspecte, ce qui mamena à modifier mon
scénario: mes proches seront tristes, peut-être pleureront-ils comme je le fais quand
une personne qui mest chère disparaît... Jespère aussi quils auront
quelques bonnes pensées, quelques bonnes paroles pour ce que je fus. Mais au fond de
moi-même jaimerais bien que ces bonnes paroles, on me les dise de mon vivant !
Je me souviens de la mort dêtres
aimés; je me rappelle leurs souffrances et leur révolte, leur combat, leur
réconciliation qui mène à une ouverture sur lessentiel. Pourtant toute cette
force et cette détresse, toute cette nouvelle perspective sécroule dans
labîme de la finalité. Reste le souvenir ineffable de la personne qui vous a
quittée et a cessée dêtre.
De quelle façon aimeriez-vous vivre votre temps?
Prendre un enfant dans ses bras, le
bercer, rêver avec lui, le voir se développer, songer à ce quil deviendrait plus
tard, est gratifiant. Mais prendre de lâge lest certainement moins... Il y a
peu de satisfactions à tirer du vieillissement même sil faut bien sen
occuper ! Lennui, cest que cet état ne saméliore pas avec le temps;
cest un processus irréversible, inexorable dont lalternative est fatale. Il
ny a pas de marche arrière.
Psychanalyste, je demeure confrontée
à un objet atemporel: linconscient. A quel moment du parcours devrais-je
minterroger sur ma capacité dêtre encore une assez bonne psychanalyste ?
Comment entreprendre ces parcours de longue haleine, insaisissables dans leur pronostic ?
Car on ne sait rien à priori de la durée dune psychanalyse. Quest-ce qui
nous dit que notre souffle analytique sera le même dans une décennie ? Et pour celui qui
entrevoit lombre de la fin, comment mesurer la distance qui len sépare ?
Sensible à la désaffection possible
dune écoute soumise à lusure physique et psychologique, je me surprends à
mappuyer sur les modèles qui balisent ma filiation. Je pense dabord à Freud
qui a eu une vie riche et créatrive jusquà un âge avancé malgré la maladie et
les souffrances. Rubinstein, à qui on demandait quand il prendrait sa retraite - il avait
quatre vingt ans - répondit: "On ne prend pas sa retraite de la musique, on joue
tant que les doigts répondent". Il ajouta quà sa demande, ses enfants lui
avaient promis de le tuer si son interprétation venait à trahir la musique. Aurais-je le
courage dexprimer une telle demande; on peut demander sans vouloir entendre ni se
faire entendre! Qui voudrait dire: vous êtes un analyste vieillissant qui nest plus
apte à interpréter.
Je pourrais multiplier ces références
mais je ne peux pas me leurrer sur le sens défensif de ces identifications et sur
lévitement du recours à "cet instrument que chacun possède, qui permet
laccès à linconscient de lautre" (Freud) : linstrument
transfert et contre-transfert, qui sonde la résonance intime au-delà des marques du
temps et de la blessure narcissique qui en découle. Le sentiment de déperdition
dénergie, langoisse face à un avenir aux réalisations restreintes suscite
un travail délaboration. Au fond, la recherche de ses limites vitales est le début
dune saisie psychique. Je reste une psychanalyste désirante dexercer mais
suis-je désirable ?
De temps en temps, je mapplique
à penser à mon temps, à penser des pensées "où ça fait mal" (Michel
Schneider). Ce sont là des pensées qui risquent davorter leur élaboration sous la
résistance du principe du déplaisir, devant cette impensable réalité. Pourtant, il me
faut pousser ces élaborations à leur point ultime malgré les angoisses qui ne cessent
de menvahir, avancer dans ce clair-obscur, à la fois durable et changeant; ne pas
tricher.
On sétonne devant certains
émois, surprenants autant que familiers et qui semblent venir dun autre monde,
dun autre temps, dun proto-temps mystérieux où tout est présent, passé,
futur. Un temps avant le temps, avant celui où lenfant demande : "Est-ce
aujourdhui demain" ? Un temps préhistorique dont on ne peut se rappeler et
quon ne peut oublier, comme la pensée de cet avenir quon ne peut oublier et
quon ne connaît pas. Puis,une résistance à penser nous envahit, on veut tout
colmater, laisser tomber. On sait et on ne veut pas savoir, on y pense comme si on
ny croyait pas; est-ce parce que le désir nous sollicite ? mais les deux mouvements
sont là et sentrecroisent dans lombre.
"La pensée est ce qui répond. Ce
qui répond à lêtre et ce qui répond de lêtre...Penser cest faire
face au verbe le plus terrible, le verbe être" (Michel Schneider). Penser pour
panser. Certaines élaborations sont douloureuses; face à cette fraction du futur,
traînant derrière lui tous ces ratés et tout ce temps perdu, le moi sembourbe
dans une inquiétude chaotique. Il sent quil perd lobjet : la vie. Perte
déniée mais retrouvailles, pourtant, quelque part sans quoi il ny aurait déjà
plus de vie.
On aspire à une acceptation sereine,
on repousse les angoisses archaïques pour maintenir la voie de lécoute. Mais le
temps qui se rétrécit agit sur nos désirs et, paradoxalement, éveille une urgence
avide devant linsatisfait, devant ce qui a été et ce qui na pas été, ce
qui est et ce qui nest pas, ce qui sera et ce qui ne sera pas. Confrontés à cette
problématique particulière, nous devons nous situer quant à lanalyse de
lautre, pour lautre, compte tenu et de son désir et du nôtre.
Puis-je songer à me séparer de ma
pratique analytique sans trahir ce qui a fondé mon être même de psychanalyste ? Il est
reconnu quon devient psychanalyste comme séquelle de lenfant infirmier
quon a été (Ferenczi), pour réparer ses parents et se réparer à travers ceux
qui viennent nous voir. De ses voyages avec lautre dans les profondeurs de
linconscient, le psychanalyste ne peut donc oublier quil retire sa part de
gratifications; découverte toujours renouvelée de la complexité de lêtre humain
qui, portant en lui tant de richesse et tant de tragédie, tant despoir et de
déceptions, sadresse à lanalyste espérant trouver enfin un sens à son
désir. Ces trajets maintiennent chez le psychanalyste louverture sur sa propre
écoute intérieure; ce qui lui donne souvent accès à quelque fragment nouveau de son
propre mystère. Ainsi se gagne pour le psychanalyste son temps-vie, me semble-t-il.
Mais lidée de la perte ou de la
diminution de ses privilèges sape lillusion de son pouvoir narcissique. Aux
atteintes corporelles sajoute cette inquiétude qui durcit le poids dun réel
inexorable. De cela, on ne parle guère tant est pénible leffet de
linsidieuse atteinte. On y pense comme on pense à la castration; une castration
résultant du réel implacable.
Le vieillissement bien tempéré
On dit quen musique, pour des
raisons pratiques de clavier, la gamme dite tempérée divise loctave en douze
demi-tons égaux : cest le clavier bien tempéré. Ainsi la réalité acoustique y
perd certaines harmoniques au profit dune simplification de sonorité. Bach, à qui
on a souvent attribué à tort un rôle dans létablissement de cette gamme, disait:
"Le clavier bien tempéré sera celui qui pourra jouer ce que je vais écrire",
ajoutant que le véritable clavier bien tempéré nexiste pas. Les meilleurs
claviers doivent sans cesse être accordés.
Le vieillissement bien tempéré
nexiste probablement pas non plus. Il est simplement celui qui peut se mieux vivre :
il est lexpérience se vivant dans la dernière phase de la vie. En soi, ce
nest pas analysable, mais cest peut-être accordable au diapason du temps.
Confronté au dépérissement qui limite de plus en plus, il nest pas facile de
donner sens au vieillissement, encore moins de transcender le non-sens intolérable du
mystère de la mort.
Ce sont là les rides les plus
profondes. Pour continuer à penser et à imaginer on doit sans cesse se rescaper car
même les bons objets internes sont menacés par le refoulement. Nous sommes habités par
des forces destructrices qui menacent les éléments vivants et les repoussent vers une
zone dobscurité.
Toute expérience conserve une
dimension ouverte, toujours à redécouvrir. Lune de ces dimensions tient à la
montée de la génération qui suit; celle-ci se présente à la fois comme témoin de son
temps propre, témoin et acteur de la suite, et comme témoin du temps qui fût et qui
demeure; témoin et critique. Miroir de la nostalgie de cet autre "qui me
ressemble" (Aragon), symbole dun cycle changeant. Martial
Singher, cet artiste
qui a dû abandonner sa carrière de baryton pour des raisons de santé et qui sest
par la suite consacré à lenseignement, disait: "Je ne me prolonge pas dans
mes élèves, je les aide à trouver leur voie. La mienne est déjà tracée"
Le temps est porteur de nouveau
quil nous incombe de découvrir, nous rappelle Hubert Reeves.Toute expérience
contient une dimension unique nourrie par la spécificité de notre expérience infantile.
Toute bonne expérience infantile contient une dimension de satisfaction dont les
retombées peuvent rendre notre cheminement plus lumineux mais la route rejoindra
inexorablement le point de fuite; reste le présent avec cette possibilité de retrouver
les objets internes suffisants, cest-à-dire : ni trop idéalisés , ni
dévalorisés.
La psychanalyse sapparente à
lart et à la recherche scientifique; pas plus que lartiste ou le chercheur,
le psychanalyste prévoit-il cesser doeuvrer, de plier devant la violence du temps.
Loeuvre de Freud en est le plus beau témoignage. La poursuite dune vieillesse
désirante et le refus de la maladie comme fatalité close constituent le dernier ressort
en faveur de la vie et la possibilité dun vieillissement bien tempéré. Comme le
dit Bernard Shaw: "Ne cherchez pas à vivre éternellement, vous ny arriverez
pas". Telle saffirme la résistance à la déliaison.
"Je suis las comme il est normal
de lêtre après une existence laborieuse et je crois avoir mérité le repos. Les
éléments organiques, qui si longtemps ont tenu bon ensembles, tendent à se séparer.
Qui voudrait les contraindre à rester ensemble plus longtemps ?" écrit Freud à
Pfister. Ainsi, malgré la maladie, les souffrances et les angoisses au sujet du déclin
possible de ses facultés créatrices, il a continué à travailler jusquà la
limite du tolérable, réussissant à transcender ses limitations pour continuer à créer
son oeuvre : la psychanalyse.
A la fin de sa vie, il disait :
"Il est compréhensible que les malades ne se précipitent pas chez un analyste
dun âge offrant si peu de garanties". Je voudrais devenir aussi sage un jour.
La pensée de ces temps dinoccupation de mon divan-berceau, lesquels seraient de
plus en plus nombreux, me trouble. Et je me surprends à rêver mes analysants dune
façon autre, peut-être comme sils étaient les benjamins de la famille. Leur
parcours me touche différemment, mon contre-transfert sinquiète au sujet du
délaissement probable; je risque de désinvestir prématurément ou de surinvestir ces
analyses.
Le temps retissera autrement les
espaces du divan. Mes fantaisies me font errer dans des lieux dersatz, de désirs
qui me mèneraient à prendre le temps de penser ces pensées que je nai jamais pu
mener à bien ou que jai laissé dormir. Les circonstances peuvent me forcer à
devenir une analyste en retrait de la pratique de la cure analytique mais non de la
psychanalyse. On ne se défait pas de son être de psychanalyste comme dun monocle,
nous rappelle Freud.
Le processus psychanalytique est lié
à la création du mythe originaire, mais il nen révèle pas la finalité. Le
psychanalyste vieillit dans cet indéfini. Ainsi ignore-t-il la retraite de sa pratique,
sauf par choix ou accidents de la nécessité. "Le temps nest pas ce quon
dit de lui", nous rappelle Pontalis. Faut-il être coupable devant Éros ou devant
Narcisse ? On ne peut pas rivaliser avec le temps, il gagne toujours. Comment accepter
linévitable frustration des limites de lêtre à la merci de ce temps ? Eros
et Thanatos dominent notre psyché, mais encore faut-il quEros soit le plus fort.
Andrée LaRivière
l425 boul. Mont-Royal,
Outremont, Qc H2V 2J5. |