Les mots du
silence
De la narrativité en analyse
chantal talagrand
La littérature trace dans la langue une sorte de
langue étrangère, qui n'est pas une autre langue, ni un patois retrouvé, mais un
devenir-ante de la langue, une minoration de la langue majeure, un délire qui l'emporte,
une ligne de sorcière qui s'échappe du système dominant.
Gilles Deleuze
Critique et clinique, Minuit 93
Il écrivait comme d'autres se taisent. Seuls
s'échangeaient des mots, des billets, de ceux que l'on glisse subrepticement sous une
porte ou dans la fente d'une boite aux lettres. Mots pleins d'une écriture fine, tracée
en vitesse dans le tourbillon d'une pensée qui, n'arrivant pas à se dire, arrivait tout
au plus à s'écrire, sans bruit.
Ses mots ponctuaient le silence des séances. Ils
étaient comme le mot de la fin de ce qui n'avait pas trouvé à se dire, de ce qui ne
pouvait se parler autrement. Elle s'était habituée à les attendre non comme un signe
tangible de l'aventure analytique en cours face au vide muet des rencontres mais comme la
trace qui celait l'écart séparant la parole du silence. C'était cet espace même qui la
troublait. Comment comprendre en effet l'étrange poésie de ces pensées aphones jetées
sans chair sur le papier. Elle avait déjà oublié le timbre de sa voix tant son mutisme
était complet. Seule lui restait à l'oreille l'impression d'une douceur sereine mêlée
d'accents à la gravité sourde. Elle ne savait de lui que peu de choses. L'absence
semblait avoir présidé à sa vie. Absence de filiation : il n'avait pas connu ceux qui
lui avaient donné le jour. Absence de patrie : il avait suivi dans leurs déplacements
les parents adoptifs qui l'avaient élevé. Absence d'une langue maternelle : il en
parlait plus d'une dès son plus jeune âge mais n'écrivait qu'en français.
L'un des mots disait : "Des papillons noirs se
meurent dans l'agonie de la nuit. Les cieux béants laissent percer un cri semblable à
une déchirure du corps. Seul, j'erre, mon passé à vif sur l'épaule, pauvre mendiant
que nul n'approche, pauvre hère sans histoire. Le rouge du vide envahit peu à peu la
ville entière. Mes mains se tendent vers des lèvres muettes et retombent, vides, sans
force. Je m'épuise à rêver des nuits sans rêve, des lieux clos emplis des cris de ceux
qui se refusent encore à croire que leur seul crime est de s'être battus avec des mots
et non par les armes." La signature était toujours la même. Un simple prénom
français : Jacques, que ne portait pourtant pas l'auteur de ces lignes.
Intriguée, elle l'avait été dès le début de cet
échange sans échanges où s'esquissait un don sans partage. Au fil des séances, elle
avait tout tenté pour susciter une parole qui se refusait. Elle avait même été
jusqu'à lui proposer ses propres mots à lui pour rompre un silence qui n'était
qu'apparence. Elle avait prêté sa voix aux cris tracés sur les pages qu'il lui
remettait en partant comme pour s'excuser de ne pouvoir en dire plus. Rien n'y faisait.
Elle avait alors essayé d'accepter de ne pas comprendre et de laisser vivre le silence.
Dans le cours des séances, il lui arrivait de ne
pouvoir détacher son esprit du vacarme des mots tus, tués à la source même du vide. Ce
tumulte était parfois tel qu'elle percevait distinctement des bruits de bottes mêlés
d'ordres hurlés et de cris. Des scènes de guerre se détachaient du silence comme les
ombres d'un mur. Elle se trouvait au pied de ce mur recouvert de mariposas. Un
homme menotté était jeté sans ménagement dans un camion militaire sous les yeux vides
d'une femme qui pleurait sans bruit, une arme pointée sur la tempe. L'aube avait fini par
sécher le sang des lettres qui dessinaient à la hâte les mots interdits. Ni elle ni lui
n'avaient connu les années brunes de l'Europe. Une histoire autre hantait donc ces
visions nées des mots du silence.
Un jour elle l'attendit en vain, surprise de son
absence inhabituelle. Il arrivait toujours avec une exactitude inquiétante tant elle
pouvait paraître rigide. Elle se surprit à espérer la séance suivante pour dissiper
une réelle angoisse qu'elle sentait sourdre en elle. Personne à l'heure dite. Les jours
et les semaines passèrent ainsi sans qu'elle reçut la moindre nouvelle de lui. Elle
devait bien se rendre à l'évidence : il avait en quelque sorte disparu. Elle se mit
alors à relire les derniers mots qu'il lui avait adressés même si elle avait toujours
su qu'elle n'en était pas l'ultime destinataire mais simplement celle qui pouvait les
intercepter pour les lui restituer. Elle déchiffra : "Victoire, je refuse ta mort.
Ta voix éteinte s'élève encore au-dessus des survivants. Je t'offre mes mains pour ta
musique, pour encore quelques notes arrachées aux cordes brisées de l'espoir." Ces
mots avaient sur elle un étrange pouvoir d'évocation. Des plaintes se firent entendre,
lancinantes et rebelles. Un vacarme assourdissant retentissait autour d'elle : il était
fait de chuchotements plaintifs entrecoupés de râles à peine audibles. Quelqu'un
essayait à tout prix de parler pour ne pas sombrer dans la folie de la douleur. Parler
pour ne rien entendre, pour pouvoir se taire, pour ne pas trahir. Le règne de la terreur
baignait ces terres lointaines où l'entraînaient ses rêveries éprouvantes.
Des mois s'écoulèrent en silence. Un jour pluvieux
de septembre, il sonna à l'heure de l'une de ses séances. Sans un mot, il s'allongea
comme il l'avait fait tant de fois auparavant. Elle ne l'attendait déjà presque plus.
Tout se passa pourtant à son corps défendant sans qu'elle put agir sur sa pensée. Elle
prononça presque malgré elle un seul mot, juste un nom, un prénom étranger, Tiago
(Jacques, en espagnol) d'une voix qu'elle ne reconnut qu'avec peine. Des sanglots
accueillirent cette parole. Des larmes trop longtemps retenues l'empêchèrent un long
temps de reprendre son souffle. Puis elle l'entendit dire : "Je suis né le 11
septembre 1973 à Santiago du Chili. J'ignore de qui je suis le fils. Je sais seulement
qu'on m'a trouvé à peine né aux abords d'une ambassade, celle de France, je crois. La
ville sombrait dans le chaos et moi je voyais le jour sous les bombes des putschistes. Je
fus adopté alors que je n'avais que quelques mois et je vécus vingt ans choyé de mes
parents sans presque plus jamais penser à ce pays qui m'avait vu naître. Récemment, au
cours d'un long périple dans ces contrées du sud, je me trouvai en touriste à Santiago,
devant le palais de la Moneda. Un profond malaise m'envahit soudain comme une lame de fond
qui emporte tout sur son passage. Je fus à l'instant pris de panique. Ivre de doutes, je
sombrais dans un état de confusion qui m'était jusqu'à ce jour totalement étranger.
Toutes les questions que je n'avais jamais pensé me poser sur mes origines bruissaient
dans ma tête qui semblait voler en éclats. Ce que je savais de cette période tant
troublée du Chili me prit alors à la gorge. Je crus voir une femme brune à la longue
chevelure défaite, au ventre arrondie, aux yeux agrandis par l'horreur de la scène
qu'elle vivait. Son visage baignée de larmes se penchait sur un corps d'homme, sans vie,
déchiqueté par les balles. Pour fuir ces images obsédantes, je me rendis malgré moi
sur les lieux du stade où tant d'opposants à la dictature périrent ou disparurent à
jamais. Là il me sembla entendre la voix de Victor Jarra, entre cri et supplique, tenir
tête à ses bourreaux. Je crus un instant devenir fou en imaginant que je pouvais avoir
été l'enfant d'un de ces couples de disparus dont le nom hante encore et toujours la
mémoire des mères survivantes, le fils de suppliciés dont les corps n'avaient jamais
été retrouvés, jamais morts officiellement, jamais en paix sous le poids d'une tombe,
sans acte de décès ni nom gravé dans la pierre. C'était la première fois que de
telles pensées me venaient. Comment avais-je pu depuis vingt ans éviter de me poser ces
questions ? Jusqu'à ce jour, je m'étais plutôt vu en enfant de la misère, jamais en
enfant de la guérilla et de la résistance."
Depuis ce voyage, il ne se reconnaissait plus
lui-même. D'enjoué, il était devenu taciturne. Il fuyait ses amis, longeait les murs,
seul, de nuit, ne parlait presque plus. En revanche il écrivait sans cesse, uniquement en
français, cette langue étrangère qu'il affectionnait particulièrement. Des poèmes
s'imposaient à lui, tels ceux qu'il déposait en fin de séance. C'est à ce moment qu'il
commença son analyse dans le but non avoué de retrouver les traces perdues du
"traumatisme" de sa naissance.
Son silence indéchiffrable, sa brusque disparition,
ses mots énigmatiques offerts comme effacement d'autres hiéroglyphes à décrypter
avaient permis que, sous la forme primaire de l'empathie, soit entendue une autre voix,
une langue autre. Cette autre langue, doublement maternelle (celle sans aucun doute de
ceux qui l'avaient conçu mais celle aussi des parents qui l'avaient élevé) avait dû,
afin de donner vie au récit, être parlée par l'analyste qu'il avait choisie pour
l'oxymore de son nom qui parlait de pierre et de destruction, de chant et de trahison. En
se forgeant, quant à ses origines, une certitude - par essence incertaine - qui lui avait
en retour imposé les symptômes de son itérative compulsion, en donnant au fantasme un
droit de cité dans le réel de son histoire sans histoire, il avait parcouru tout le
chemin qui mène de l'oubli du souvenir au souvenir de l'oubli.
Rien ne lui permettrait jamais de savoir. Il n'y
avait aucun témoin des circonstances de sa naissance. Seuls les pudiques témoignages des
pratiques mortifères en cours dans cette période tragique venaient hanter ses nuits
dénuées de rêves. Nombre d'enfants, dont l'identité avait été voilée, étaient nés
de parents morts ou disparus, nés sans laisser eux-mêmes de traces de leur véritable
filiation. Certains, comme plus tard en Argentine, avaient été recueillis légalement
par les familles des militaires. Pour lui, rien de tel : ses parents adoptifs, toujours en
mission à l'étranger, lui avaient fait vivre des "exils" dorés d'où il avait
précieusement ramené les différents idiomes si aisément appris. Il possédait tant de
mots de tant de langues, pensait dans des rhétoriques syntaxiques diverses et complexes
mais il lui manquait une histoire, ou plutôt l'historique de son histoire.
A l'opposé des survivants de toutes les barbaries
développant, dans les générations suivantes, une culpabilité accrue encore par le
culte des ancêtres martyrs, il ne s'était jamais senti concerné par aucun combat.
Aucune lutte ne lui avait semblé valoir qu'elle le privât d'études : des langues
étrangères, bien évidemment. L'Histoire ne l'intéressait aucunement, pas davantage la
politique. Son unique tâche consistait à tenter de sauver des langues de l'oubli, du
silence éternel auquel l'extinction de certains peuples les vouait.
En vertu de quel critère choisir comme vérité
historique l'une plutôt que l'autre des versions possibles de son énigmatique filiation,
alors qu'aucune trace pouvant être portée au crédit de la véridicité de son nouveau
roman familial ne pourrait jamais être exhumée ? Qu'importait au fond qu'il fut fils de
misère ou fils de révolte. En gardant le silence sur leur identité, ses parents - en
connaissance de cause et à leur corps résistant - lui avaient une seconde fois fait don
de la vie. Sa filiation désormais se déclinerait pour lui au futur antérieur.
L'analyse se poursuivit en espagnol, sous les
auspices du cruel principe d'incertitude. Il prit, pour un temps, congé d'elle deux ans
plus tard. Il venait d'obtenir une bourse de recherche afin d'étudier les rapports
syntaxiques existant entre certaines langues indo-européennes en voie de disparition et
une autre langue, le quechua, celle que parlaient les Incas. Cette langue était sans
écriture. La parole n'en avait que plus de poids : le poids même de l'écriture.
***
Rien ne présente plus d'analogie avec la
"fiction" analytique que la "fiction" littéraire. Toutes deux tracent
dans la langue une sorte de langue étrangère. Ce qui dans cette langue arrive sans
arriver est plus réel que l'événement qui aura donné naissance à l'écriture, plus
certain que la certitude du récit sans mots qui aura pris la place de l'incertitude qui,
elle, permet tous les récits. Ce qui arrive dans cette langue efface l'opposition commune
entre traumatisme et fantasme. Ce qui arrive alors arrive à quelqu'un qui est le seul à
pouvoir en témoigner sans que ce témoignage soit accessible à la preuve. Il n'est
cessible qu'à l'épreuve de la traduction.
Paris, le 11 septembre 1995
chantal talagrand
55, quai de la tournelle
75005 paris
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