| La
psychanalyse : entre malaise et résistance
Dominique scarfone
Résumé
Le malaise dans la culture est irréductible, mais la
psychanalyse qui, avec Freud, la identifié ne saurait se servir de cette
irréductibilité comme alibi face à ses propres malaises contemporains. Ceux-ci tiennent
certes de la résistance, mais il ne faut pas oublier que la résistance, cest
dabord celle des analystes eux-mêmes. Lauteur propose ici quil faut
travailler cette résistance en sexposant aux " corps
étrangers " des autres disciplines qui, en questionnant la psychanalyse,
lobligent à se renouveler constamment.
Aussi bien sy faire : la psychanalyse et tout
ce qui en découle, sen inspire ou sen rapproche, ne peut jamais quitter le
lieu dun certain malaise. Ce terme, rendu coutumier par le texte bien connu de Freud
(1929), exerce une attraction puissante, à la manière des bassins attracteurs de la non
moins attractive théorie du chaos (Biche, 1998). Ce lieu attire tellement quil se
peuple bientôt de visiteurs, démules, de sosies, devenant presque un lieu commun. Le
malaise dans la culture nindiquait pourtant pas, sous la plume de Freud, une
quelconque crise passagère, une étape à franchir avant darriver en vue de quelque
terre promise. Le malaise dans la culture est inhérent à celle-ci, ou en tout cas à la
façon freudienne de la concevoir. Un Nazi contemporain pourrait bien sémouvoir de
ce constat et sécrier, paraphrasant un de ses prédécesseurs :
" Quand jentends le mot malaise
" Or les Nazis, on
sen souviendra, naimaient pas particulièrement la psychanalyse. Ils en
avaient aussi contre la culture ; ils naimaient donc pas le malaise qui la
hante et entendaient sen libérer en tirant leur revolver. Juifs, communistes,
homosexuels, tziganes, malades et déficients mentaux, toutes figures du
" malaise " auquel les Nazis ont prétendu trouver une
" solution finale ".
Bien sûr, il peut sembler trop commode de faire ressurgir
la figure abhorrée du barbare nazi quand vient le temps dexaminer le malaise propre
de la psychanalyse, celui qui loge au cur dune pensée qui se voudrait
elle-même tolérante de ce malaise, attentive à ses mécanismes, soucieuse de maintenir
une position éthique en nessayant surtout pas de réduire le malaise à quelque
cause platement expliquée. La psychanalyse, du moins dans certaines versions de celle-ci,
vise à respecter la complexité, lirréductibilité de la condition humaine et doit
donc non seulement saccommoder du malaise, mais à toutes fins pratiques y tenir,
sy tenir. Alors, au moment de parler du " malaise dans la
clinique ", comme largument de ce numéro de Filigrane nous y
invite, quoi de plus naturel que de déplacer aussitôt la question ou le
regard vers un malaise encore plus grand et de déclarer que cest dans
ce cadre plus vaste quil convient de penser. Cest, en tout cas, ce que
jai été aussitôt tenté de faire dans les lignes qui précèdent et, si
lobjection que je me fais maintenant me venait dun autre, je serais sans doute
disposé à défendre longuement ma position. Jappliquerais alors la dialectique
toujours pertinente de la paille et de la poutre : à qui mindiquerait un
malaise dans la clinique psychanalytique, jaurais tôt fait de signaler
lincommensurable malaise dans la culture et je vanterais le mérite de ma discipline
davoir, presque seule, encore le courage den prendre acte sans tenter de
laplatir à coups de théories et de pratiques
tranquillisantes. Je
capitaliserais donc sur cette fidèle alliée, la culture, et son malaise indissociable,
celui-là même qui, en des temps moins pressés et moins pharmaceutiques, engendrait des
listes dattente dans lagenda des analystes.
Mais est-ce la bonne façon de sy prendre ? La
psychanalyse et ceux qui sen réclament peuvent-ils sen tenir à ce rôle de
" retourneurs de questions ", si lon me pardonne
lexpression ? Ny aurait-il de malaise, dans la clinique psychanalytique,
que les effets, traces, restes du grand malaise dans la culture, ou de la civilisation,
par elle mis en relief ? Si nous sommes tentés de répondre par laffirmative,
ne risquons-nous pas de sombrer dans la facilité dune explication commode ? En
quoi aurions-nous dailleurs avancé dun pas dans lanalyse du malaise en
question ? Si je peux employer une métaphore, ne serions-nous pas alors à légal
dun gardien de phare, condamné à néclairer, dans une solitude grandissante,
quun brouillard qui se dissiperait dautant plus lentement quil lui est
nécessaire, ce brouillard, afin de rendre visible pour lui-même son propre faisceau de
lumière ?
Je sais bien que le brouillard existe, quon y tienne
ou pas, et quil nest pas près de se lever complètement. Bien sûr, nous
trouverons toujours une passerelle entre notre pratique et le " grand
malaise " dans la culture, et il ne faut certes pas renoncer à traverser ce
passage, faute de quoi nous perdrions de vue une dimension essentielle de la psychanalyse.
Mais après ? La psychanalyse, qui ne tentera pas de proposer une quelconque solution
à ce malaise, se contentera-t-elle den réitérer sans cesse le constat ? Il
me semble que si cétait le cas, il faudrait alors en toute logique fermer les
cabinets danalystes et cesser une pratique qui ne pourrait que diagnostiquer le mal
et en prescrire lacceptation résignée. Elle ressemblerait alors plutôt à une
pastorale, fût-elle athée.
Or, les groupes analytiques, officiellement institués ou
non, ont la fâcheuse tendance à se replier sur des positions de ce genre. Ce que
jappelle la tendance " pastorale " nimplique pas
nécessairement un prêche actif à lendroit de troupeaux égarés. Cela prend
plutôt la forme dune commisération discrète, presque non dite, pour toutes ces
masses qui nont pas accès à la lumière psychanalytique et qui au
mieux inertes, au pire hostiles font que " nous ", les
tenants de la psychanalyse, finissons par nous considérer comme des incompris. Le pas
suivant est alors vite franchi : se replier sur son groupe, faire
" école " ou " institut " et, vu le nombre encore
soutenu délèves ou de candidats qui viennent sy former, en oublier
temporairement le malaise. Dautant plus que ces élèves ou candidats ont
lheur de masquer pour un temps le problème, puisque leur formation suppose du même
coup leur analyse personnelle et quils peuvent donc donner limpression que la
demande se maintient. Lironie, cest que cest vrai : la demande
danalyse des candidats nest pas une demande moins
" vraie " que lautre. Mais ce constat ne fait que reporter
dun cran le malaise : pourquoi tant de demandes sont-elles liées au projet de
devenir analyste ? Ce phénomène nest pas nouveau et il ny a rien
doriginal à lévoquer ici, sauf pour dire quil est toujours
dactualité et quil serait malséant de le passer sous silence au moment de
parler de malaise dans la clinique.
Que se passe-t-il quand ce malaise spécifique de la
psychanalyse est apaisé essentiellement en raison de cette demande danalyse et de
formation ? Il se produit une distorsion essentielle du " mouvement
psychanalytique " en ce que celui-ci dépense son énergie essentiellement dans
lacte de se reproduire, ne libérant ses " productions " que
vers lintérieur. Heureusement, ce nest pas totalement vrai : il y a
encore des gens qui, au terme de leur analyse, retournent vers la société civile, ni vu
ni connu. Mais le phénomène a déjà fait passablement de " petits "
cest le cas de le dire pour quon puisse considérer la
psychanalyse en grave danger dimplosion sous la propre masse de ses
praticiens : de plus en plus danalystes pour une demande qui au mieux stagne,
ou qui régresse sous leffet de nombreux autres facteurs.
Le problème nest dailleurs pas seulement
démographique. Il en va de la conception même de lanalyse, de ses finalités, de
son éthique, dont nous aimons bien nous parer, notamment face au malaise dans la culture.
Cest que, contrairement à ce que Lacan, me semble-t-il, affirmait, lanalyse
la plus avancée nest pas lanalyse qui finit par produire un analyste. Je
pense que les analystes, ou toute personne qui au sortir de son analyse reste de quelque
manière " dans le mouvement ", témoignent de ce que leur analyse est
in-finie. Je tiens à écrire ce mot avec une césure, désignant ainsi une analyse
qui est bel et bien " terminée ", mais qui reste néanmoins
interminable. On devient et on reste analyste parce que cette pratique fournit de quoi
poursuivre une quête théorico-clinique où se noue la psychanalyse comme discipline et
la psychanalyse comme symptôme personnel, si je puis dire, de lêtre-analyste. On
dit souvent de lanalyste quil doit avoir la passion de
linconscient. Pèse-t-on alors vraiment le sens de ce mot ? La
" passion " est en effet ce qui par essence place le sujet en position
passive. Et je crois que cest effectivement le cas : on est analyste, ou on le
reste, sans doute parce quon na pas le choix, parce quon est passionné
danalyse.
À cette passion, que lanalyse personnelle du futur
analyste naura donc pas dissoute, joppose une sortie de lanalyse qui
mène ailleurs quà la mouvance psychanalytique elle-même. Celle où
lanalysant retourne vaquer à ses affaires, les mêmes quavant ou de
nouvelles. Il y retourne, certes marqué par son analyse, mais non
" capté " par elle au point de vouloir faire partie du mouvement.
Celui-là ne sera sans doute pas guéri du malaise général (on connaît la boutade de
Freud : lanalyse peut guérir de la souffrance névrotique, mais cest en
la transformant en malheur ordinaire), mais il se sera cependant assez dégagé de son
transfert sur lanalyse elle-même, guéri du désir, qui surgit fréquemment en
cours danalyse, de devenir lui-même analyste. Il nous faut nous demander pourquoi
cela narrive pas plus souvent
On en revient donc toujours là : le malaise dans
la psychanalyse finit tôt ou tard par croiser le problème de la formation des analystes,
problème autour duquel se sont produites, comme on sait, plusieurs scissions, surtout,
mais non exclusivement, dans laire psychanalytique de langue française. Ce
problème nest pas seulement un problème de formation. Il faut entendre
aussi que la formation elle-même est un problème, un symptôme, un malaise de la
psychanalyse que celle-ci nest jamais parvenue et ne parviendra
probablement jamais à résoudre. À ce malaise-là, il serait tout bonnement
prétentieux de proposer ici quelque remède. Mais il ne sagit justement pas de se
précipiter vers la recherche dune solution au malaise, bien plutôt de le faire
travailler quelque peu pour voir sil comporte des aspects susceptibles dêtre
décrits plus en détail et peut-être ainsi mieux
" opérationnalisés ".
Dans ce but, je propose de procéder comme en analyse,
cest-à-dire en partant de la surface. Que pensons-nous aussi, quand nous
disons malaise ? Nous pensons aussi " Prozac ",
" DSM-IV ", " cognitivisme triomphant ",
" utilitarisme galopant ". Ces mots, ces associations pas très
libres, peuvent à leur tour renvoyer à deux aspects du problème et à deux attitudes
face à eux.
Il y a dabord laspect offensif des
phénomènes identifiés. Jentends par là tout ce qui se dit ou se fait quand on
remet en question jusquà la légitimité intellectuelle de la psychanalyse, bien
au-delà de la pratique clinique. Comme on sait, dans certains cercles, on ne se prive pas
de sommer la psychanalyse de sexpliquer, voire on lattaque violemment en vue
de la démolir, de leffacer de la carte. Mais il y a pire et cest le
deuxième aspect : cest de ne tenir nullement compte de la
psychanalyse, den ignorer complètement la signifiance, tant historique
quactuelle, pour toute approche de lesprit humain. Il y a, par exemple, des
disciplines dans lesquelles on travaille aujourdhui en toute tranquillité avec la
notion dinconscient sans jamais faire entrer en ligne de compte le point de vue de
la psychanalyse, comme si Freud navait jamais existé. À ces deux aspects peuvent
répondre des attitudes fort différentes de la part des analystes : soit le repli
frileux des " incompris ", soit, au contraire, lintervention
dans un débat que les psychanalystes eux-mêmes peuvent susciter et même élargir
au-delà des cercles immédiatement concernés.
Le lecteur aura deviné, jimagine, où vont mes
préférences. La première attitude ne ferait quisoler encore plus la pensée
psychanalytique et renforcer la tendance à se constituer en mouvement autarcique.
Historiquement, la psychanalyse sest développée sous ce mode. On pense que cela
était rendu nécessaire par lhostilité des milieux officiels envers la théorie de
Freud. Mais il est un autre facteur dont on peut difficilement mesurer le poids
spécifique, soit linquiétude de Freud lui-même de voir la psychanalyse échapper
à son contrôle personnel. Son souci pour la " doctrine " lui a fait,
comme on sait, créer un comité secret destiné à la protéger contre les
" déviations " ou les assujettissements possibles à dautres
disciplines, comme la médecine ou la psychiatrie. Peut-être était-ce la voie obligée,
je ne saurais le dire; mais il est quand même ironique de constater que cela na pas
empêché la psychanalyse de " dévier " grandement de
lintérieur, de sorte quaujourdhui, sous une même dénomination, se
côtoient des approches qui nont parfois que peu ou rien en commun. Ce qui
sest maintenu, toutefois, à quelques exceptions près, cest le purisme
doctrinal et la tendance de chaque nouvelle " pousse " sur
larbre analytique à se protéger à son tour contre les
" déviations ". Inutile de dire que ce nest pas ainsi
quon peut espérer garantir la survie de la psychanalyse, qui est alors en en proie
à son malaise bien spécifique.
Malgré son " protectionnisme ", il
est arrivé à Freud (1913) de se prononcer sur lintérêt que la psychanalyse
pouvait représenter pour les autres disciplines, mais aussi sur lopportunité
denseigner la psychanalyse à luniversité (Freud, 1919a). Dans ces deux
textes, Freud na considéré que lavantage quil y aurait pour les
autres de sintéresser à la psychanalyse, et non la réciproque,
cest-à-dire lavantage pour la psychanalyse dêtre confrontée à ces
autres disciplines. Cependant, à la décharge de Freud, il nous faut rappeler que sa
conception de linstitut de formation psychanalytique idéal en faisait à toutes
fins pratiques une université parallèle : les futurs praticiens de lanalyse
devaient y être instruits en matière de sciences, de lettres, de philosophie,
dhistoire, de beaux arts etc. Par ailleurs, les considérations que lon
pourrait dire " unilatérales " de Freud quant au commerce avec
luniversité ou les autres disciplines, sinspiraient de pratiques déjà
existantes. On pouvait enseigner la psychanalyse à luniversité, mais, dune
part, on ny formerait pas des psychanalystes et, dautre part, la source du
savoir psychanalytique serait ailleurs, dans le cabinet de lanalyste ou dans le
dispensaire. Le modèle invoqué par Freud au terme de son article de 1919 nest
autre que celui de la spécialisation des médecins. Freud rappelle quon ne forme
pas les chirurgiens à luniversité, mais que les médecins qui veulent se
spécialiser en ce domaine doivent poursuivre leurs études ailleurs, dans un service
spécialisé de chirurgie.
Pas plus aujourdhui quau temps de Freud,
lenseignement de la psychanalyse à luniversité ne concerne la formation des
psychanalystes qui demeure laffaire des cadres de formation
autonomes , bien que, dans beaucoup de cas, lenseignement universitaire
ne se limite pas à ce que proposait Freud, soit un enseignement dappoint en
médecine ou dans dautres facultés. Mais le rapport de la psychanalyse aux autres
disciplines universitaires ne peut pas être de simple voisinage. La pensée et la
méthode psychanalytiques à la fois interviennent dans à peu près tous les
domaines et se nourrissent des acquis des autres champs du savoir, tout en
sefforçant de préserver leur spécificité. Dans le cadre de ce rapport, la
psychanalyse a de tout temps fait face à une difficulté quil convient
dappeler une résistance, à condition de bien spécifier le sens de ce terme
qui a lheur de tant irriter les adversaires de la psychanalyse.
Le terme, le concept de résistance na a priori
rien à voir avec un refus malveillant de faire une place légitime à la psychanalyse.
Sous cette hostilité peut, bien entendu, se loger une résistance, mais il est essentiel
de distinguer nettement les deux, pour des raisons que je tenterai de préciser à
linstant. Si lon confond, en effet, lhostilité avec la résistance, on
se replie alors sur la position de lincompris plein damertume et de mépris et
désespérant de pouvoir jamais être entendu. Pourtant, dans la pratique psychanalytique,
une résistance ne cause pas ordinairement une telle réaction de la part de
lanalyste. Bien au contraire, cest une incitation à pousser plus avant le
travail analytique. La formule de Lacan, suivant qui la résistance, cest
dabord celle de lanalyste, mapparaît donc devoir être étendue au
rapport de la psychanalyse avec les autres disciplines. Il ny a pas dautre
choix que de se confronter à cette résistance en la considérant dabord comme
inévitable, ensuite comme le problème propre du discours psychanalytique à se faire
entendre, non seulement en dehors des cercles psychanalytiques, mais avant tout aux
oreilles mêmes de ceux qui le professent. Il nous faut prendre garde à ce quil y a
de rassurant dans ladversité manifeste que rencontre la psychanalyse et ne pas
manquer de voir combien il est tentant de se retirer du débat parce que ce serait
tellement plus commode de rester " entre nous ". La chose est certes
inconfortable, et il ny a que les psychanalystes pour se faire dabord à
eux-mêmes la remarque quils " résistent ". Mais on
noublierait pas sans dommage que cest à cette condition quon peut
rester analyste, et que cette prise en compte de sa propre résistance est ce qui assure
à la psychanalyse sa capacité de
résister et de persister. La question pourtant
demeure : Comment la psychanalyse peut-elle maintenir le rapport exigeant aux autres
disciplines sans du même coup perdre son âme ? Et par " son
âme ", je nentends pas seulement son âme danalyste, mais le concept
dâme qui est spécifique à la psychanalyse, étant entendu que les deux sont
liés. Mais justement, ny a-t-il pas lieu de considérer que, dans ce commerce avec
les autres disciplines, la psychanalyse peut très bien remettre au travail le concept
sans rien perdre de la chose, dans la mesure où la chose ne manquera pas de faire
retour dans la pratique analytique quand bien même la raison extra-analytique risque de
la méconnaître ?
Je mexplique. Il y a des analystes qui choisissent
de faire de la recherche suivant les canons scientifiques établis et qui, par le fait
même, sont obligés de modifier certains énoncés psychanalytiques pour les rendre
opérationnels, les faisant ainsi entrer dans un cadre méthodologique
" autre ". Certains de leurs collègues ont alors tôt fait de
déclarer ces recherches non analytiques, voire anti-analytiques. Mais que faut-il
entendre dans ces anathèmes ? Il va de soi que ces recherches ne sont
pas de lanalyse, au sens de ce qui se passe de spécifique dans le cadre de la
pratique ; sinon on sen serait tenu à linvestigation propre à la
séance danalyse. La question nest donc pas " Est-ce de
lanalyse ? ", mais de savoir si ces recherches peuvent nous apprendre
quelque chose dutile pour la psychanalyse ou si la psychanalyse peut, sans
dommage, sen passer. Si lon est tenté de répondre affirmativement à cette
dernière question, il faut alors se demander pourquoi la psychanalyse pourrait se
nourrir, comme elle la fait depuis Freud, des acquis dans le domaine de
lhistoire ou de lanthropologie, par exemple, et ne pourrait rien tirer des
recherches qui, par des méthodes de type scientifique, mettent à lépreuve
certains rejetons des énoncés psychanalytiques eux-mêmes.
La difficulté surgit quand vient le temps de ramener les
résultats de ces recherches dans laire proprement psychanalytique. Il est
difficile, et je dirais pour ma part impossible, de rester psychanalyste en dehors du
cadre et de la méthode psychanalytique. Mais sans ces sorties hors du cadre familier,
comment confronter nos pratiques et nos théories au malaise du monde environnant, à sa
résistance, qui est aussi la nôtre ? Le malaise ne risque-t-il pas de devenir
pernicieux, paralysant ? Dans Au-delà du principe de plaisir Freud (1919b)
posait lhypothèse que tout organisme bénéficie des excitations venant de
lextérieur pour se " renouveler ", faute de quoi la tendance
interne de lorganisme le conduit vers " légalisation ",
cest-à-dire vers la mort.
" [
] Comment, écrit-il, la fusion de deux cellules peu
différentes peut-elle produire un [
] renouvellement de la vie ? Lexpérience
sur les protozoaires où lon remplace la copulation par laction
dexcitations chimiques ou même mécaniques [
] permet de donner avec certitude
la réponse : cet effet se produit par lapport de nouvelles sommes
dexcitation. [
] Le processus vital de lindividu conduit pour des raisons
internes à légalisation des tensions chimiques, cest-à-dire à la mort,
tandis que lunion avec la substance vivante dun individu hétérogène
augmente ces tensions, introduisant pour ainsi dire de nouvelles différences vitales qui
doivent alors être réduites par la vie. " (Freud, 1919b, p. 104,
italiques dans loriginal.)
Le Prozac, le DSM-IV ou le cognitivisme sont des
faits qui posent des questions par leur seule existence. Ne revient-il pas à la
psychanalyse de travailler ces question sans se replier frileusement, mais en ouvrant au
contraire à leur sujet de nouveaux fronts de recherches ? Nest-il pas préférable
pour elle de se laisser " exciter " par ces " corps
hétérogènes " et dintroduire ainsi en son sein des
" différences vitales " quelle aura ensuite à
" réduire " à sa façon, en un cycle sans fin qui nest autre
que celui dune pensée vivante ?
Pour ne prendre quun exemple, examinons le cas des
sciences cognitives, quil ne faut pas confondre, comme le font plusieurs, avec les
" thérapies cognitives ". Ces dernières sont le plus récent avatar
du béhaviorisme alors que les sciences cognitives proprement dites sont en rupture
avec le paradigme béhavioriste et ont depuis déjà un certain temps accepté
lidée que la plus grande partie des opérations psychiques est inconsciente
(Kihlstrom, 1987). Le béhaviorisme, on sen souviendra, refusait a priori de
prendre en considération la vie mentale même consciente, sans rien dire de ce que
pouvait lui inspirer lidée dune vie mentale inconsciente. Certes,
linconscient cognitif nest pas linconscient freudien, cest-à-dire
linconscient en tant que système ordonné autour du processus du
refoulement. Freud distinguait cet inconscient systémique, identifié par le sigle Ubw
(en français, Ics), de linconscience au sens plus général,
descriptif, qui correspond en bonne partie à linconscient cognitif. Si donc
linconscient des cognitivistes nest pas lIcs freudien, il ne faut
pas oublier pour autant que la lutte pour la reconnaissance de linconscient
descriptif fut lun des grands combats menés par Freud, au temps où la
majorité des philosophes et des psychologues ne reconnaissait comme psychique que ce qui
était conscient (Freud, 1915). Pendant plusieurs décennies, seule la psychanalyse a
maintenu, contre le béhaviorisme longtemps dominant en psychologie, la primauté de la
vie psychique inconsciente, sans même parler de la distinction entre inconscient au sens
descriptif et linconscient systémique (refoulé). Que les sciences cognitives
travaillent désormais sur la base de la prémisse freudienne !
que lessentiel de lactivité psychique est inconscient, je crois que les
tenants de la psychanalyse doivent sen réjouir en dépit du fait que lon ne
reconnaît que du bout des lèvres à Freud la priorité en ce domaine
Pourquoi se réjouir, mobjectera-t-on, alors que la
psychanalyse se fait en quelque sorte " voler " ses concepts sans
obtenir en retour quelque reconnaissance que ce soit ? Sur le plan narcissique, comme
sur le plan politique qui lui est complémentaire, cest en effet
" vexant ". Lintérêt dune reconnaissance de la validité
des énoncés freudiens est indéniable, surtout au moment où le
" malaise " est devenu préoccupant. Si je maintiens néanmoins
quon peut se féliciter de cette entrée de linconscient descriptif dans le
domaine de la psychologie scientifique, cest que lexpérience psychanalytique
nous apprend que dès quon sapproche de cette vie psychique inconsciente, dès
quon veut létudier à fond et in vivo, cest-à-dire chez
lêtre humain réel et à propos de problèmes humains significatifs, on rencontre
inévitablement une autre forme particulière de résistance, que Freud avait baptisée résistance
de transfert. Or, dès quil y a transfert, toute approche, cognitive ou
pas, fait nécessairement face au
malaise de voir ses tendances objectivantes mises
en échec, le transfert étant par essence lié à cette autre anomalie découverte
par Freud, le sexuel inconscient et ses effets transgressifs, voire traumatiques pour un
moi qui tente de tout maîtriser, de se repositionner au centre de la vie psychique. Le
discours qui voudra tenir compte de ce malaise aura beau porter dautres noms, il
sera essentiellement psychanalytique.
On peut donc sattendre
ou plutôt non, soyons
moins passifs : Il nous faut donc travailler, si possible en collaboration
avec les cognitivistes, à partir de cette conjoncture quelque peu nouvelle, pour,
dune part, réaffirmer la pertinence de lapproche psychanalytique et pour,
dautre part et en même temps, " rafraîchir " notre propre
questionnement, y faire jouer les " différences vitales ". À partir
de lexpérience vive de la psychanalyse, il y a de quoi proposer aux chercheurs, en
sciences cognitives ou ailleurs, des questions de recherche différentes, logées au plus
près des problèmes de lexistence humaine. Ces recherches ne pourraient-elles à
leur tour alimenter des façons renouvelées de penser le rapport à linconscient
freudien ? Cest, je crois, le pari quil faut faire, si du moins nous
nentendons pas cultiver notre malaise en serre chaude. Ne nous faisons toutefois pas
dillusions : le malaise fondamental dans la culture persistera et il y aura
toujours moyen de se méprendre sur le sens donné aux mots par les uns et les autres.
Peut-être aurons-nous au moins réussi, en ce qui concerne les problèmes spécifiques de
la psychanalyse abordés ici, à changer quelque peu le mal(aise) de place ?
dominique scarfone
2983, avenue de soissons,
montréal, qc h3s 1s1
Scarfond@ere.umontreal.ca
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Scarfone, D., 1999, livre à paraître chez Boréal. |