Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

La psychanalyse : entre malaise et résistance

Dominique scarfone

 

Résumé

   Le malaise dans la culture est irréductible, mais la psychanalyse qui, avec Freud, l’a identifié ne saurait se servir de cette irréductibilité comme alibi face à ses propres malaises contemporains. Ceux-ci tiennent certes de la résistance, mais il ne faut pas oublier que la résistance, c’est d’abord celle des analystes eux-mêmes. L’auteur propose ici qu’il faut travailler cette résistance en s’exposant aux " corps étrangers " des autres disciplines qui, en questionnant la psychanalyse, l’obligent à se renouveler constamment.

 

 

   Aussi bien s’y faire : la psychanalyse et tout ce qui en découle, s’en inspire ou s’en rapproche, ne peut jamais quitter le lieu d’un certain malaise. Ce terme, rendu coutumier par le texte bien connu de Freud (1929), exerce une attraction puissante, à la manière des bassins attracteurs de la non moins attractive théorie du chaos (Biche, 1998). Ce lieu attire tellement qu’il se peuple bientôt de visiteurs, d’émules, de sosies, devenant presque un lieu commun. Le malaise dans la culture n’indiquait pourtant pas, sous la plume de Freud, une quelconque crise passagère, une étape à franchir avant d’arriver en vue de quelque terre promise. Le malaise dans la culture est inhérent à celle-ci, ou en tout cas à la façon freudienne de la concevoir. Un Nazi contemporain pourrait bien s’émouvoir de ce constat et s’écrier, paraphrasant un de ses prédécesseurs : " Quand j’entends le mot malaise… " Or les Nazis, on s’en souviendra, n’aimaient pas particulièrement la psychanalyse. Ils en avaient aussi contre la culture ; ils n’aimaient donc pas le malaise qui la hante et entendaient s’en libérer en tirant leur revolver. Juifs, communistes, homosexuels, tziganes, malades et déficients mentaux, toutes figures du " malaise " auquel les Nazis ont prétendu trouver une " solution finale ".

   Bien sûr, il peut sembler trop commode de faire ressurgir la figure abhorrée du barbare nazi quand vient le temps d’examiner le malaise propre de la psychanalyse, celui qui loge au cœur d’une pensée qui se voudrait elle-même tolérante de ce malaise, attentive à ses mécanismes, soucieuse de maintenir une position éthique en n’essayant surtout pas de réduire le malaise à quelque cause platement expliquée. La psychanalyse, du moins dans certaines versions de celle-ci, vise à respecter la complexité, l’irréductibilité de la condition humaine et doit donc non seulement s’accommoder du malaise, mais à toutes fins pratiques y tenir, s’y tenir. Alors, au moment de parler du " malaise dans la clinique ", comme l’argument de ce numéro de Filigrane nous y invite, quoi de plus naturel que de déplacer aussitôt la question — ou le regard — vers un malaise encore plus grand et de déclarer que c’est dans ce cadre plus vaste qu’il convient de penser. C’est, en tout cas, ce que j’ai été aussitôt tenté de faire dans les lignes qui précèdent et, si l’objection que je me fais maintenant me venait d’un autre, je serais sans doute disposé à défendre longuement ma position. J’appliquerais alors la dialectique toujours pertinente de la paille et de la poutre : à qui m’indiquerait un malaise dans la clinique psychanalytique, j’aurais tôt fait de signaler l’incommensurable malaise dans la culture et je vanterais le mérite de ma discipline d’avoir, presque seule, encore le courage d’en prendre acte sans tenter de l’aplatir à coups de théories et de pratiques… tranquillisantes. Je capitaliserais donc sur cette fidèle alliée, la culture, et son malaise indissociable, celui-là même qui, en des temps moins pressés et moins pharmaceutiques, engendrait des listes d’attente dans l’agenda des analystes.

   Mais est-ce la bonne façon de s’y prendre ? La psychanalyse et ceux qui s’en réclament peuvent-ils s’en tenir à ce rôle de " retourneurs de questions ", si l’on me pardonne l’expression ? N’y aurait-il de malaise, dans la clinique psychanalytique, que les effets, traces, restes du grand malaise dans la culture, ou de la civilisation, par elle mis en relief ? Si nous sommes tentés de répondre par l’affirmative, ne risquons-nous pas de sombrer dans la facilité d’une explication commode ? En quoi aurions-nous d’ailleurs avancé d’un pas dans l’analyse du malaise en question ? Si je peux employer une métaphore, ne serions-nous pas alors à l’égal d’un gardien de phare, condamné à n’éclairer, dans une solitude grandissante, qu’un brouillard qui se dissiperait d’autant plus lentement qu’il lui est nécessaire, ce brouillard, afin de rendre visible pour lui-même son propre faisceau de lumière ?

   Je sais bien que le brouillard existe, qu’on y tienne ou pas, et qu’il n’est pas près de se lever complètement. Bien sûr, nous trouverons toujours une passerelle entre notre pratique et le " grand malaise " dans la culture, et il ne faut certes pas renoncer à traverser ce passage, faute de quoi nous perdrions de vue une dimension essentielle de la psychanalyse. Mais après ? La psychanalyse, qui ne tentera pas de proposer une quelconque solution à ce malaise, se contentera-t-elle d’en réitérer sans cesse le constat ? Il me semble que si c’était le cas, il faudrait alors en toute logique fermer les cabinets d’analystes et cesser une pratique qui ne pourrait que diagnostiquer le mal et en prescrire l’acceptation résignée. Elle ressemblerait alors plutôt à une pastorale, fût-elle athée.

   Or, les groupes analytiques, officiellement institués ou non, ont la fâcheuse tendance à se replier sur des positions de ce genre. Ce que j’appelle la tendance " pastorale " n’implique pas nécessairement un prêche actif à l’endroit de troupeaux égarés. Cela prend plutôt la forme d’une commisération discrète, presque non dite, pour toutes ces masses qui n’ont pas accès à la lumière psychanalytique et qui — au mieux inertes, au pire hostiles — font que " nous ", les tenants de la psychanalyse, finissons par nous considérer comme des incompris. Le pas suivant est alors vite franchi : se replier sur son groupe, faire " école " ou " institut " et, vu le nombre encore soutenu d’élèves ou de candidats qui viennent s’y former, en oublier temporairement le malaise. D’autant plus que ces élèves ou candidats ont l’heur de masquer pour un temps le problème, puisque leur formation suppose du même coup leur analyse personnelle et qu’ils peuvent donc donner l’impression que la demande se maintient. L’ironie, c’est que c’est vrai : la demande d’analyse des candidats n’est pas une demande moins " vraie " que l’autre. Mais ce constat ne fait que reporter d’un cran le malaise : pourquoi tant de demandes sont-elles liées au projet de devenir analyste ? Ce phénomène n’est pas nouveau et il n’y a rien d’original à l’évoquer ici, sauf pour dire qu’il est toujours d’actualité et qu’il serait malséant de le passer sous silence au moment de parler de malaise dans la clinique.

   Que se passe-t-il quand ce malaise spécifique de la psychanalyse est apaisé essentiellement en raison de cette demande d’analyse et de formation ? Il se produit une distorsion essentielle du " mouvement psychanalytique " en ce que celui-ci dépense son énergie essentiellement dans l’acte de se reproduire, ne libérant ses " productions " que vers l’intérieur. Heureusement, ce n’est pas totalement vrai : il y a encore des gens qui, au terme de leur analyse, retournent vers la société civile, ni vu ni connu. Mais le phénomène a déjà fait passablement de " petits " — c’est le cas de le dire — pour qu’on puisse considérer la psychanalyse en grave danger d’implosion sous la propre masse de ses praticiens : de plus en plus d’analystes pour une demande qui au mieux stagne, ou qui régresse sous l’effet de nombreux autres facteurs.

   Le problème n’est d’ailleurs pas seulement démographique. Il en va de la conception même de l’analyse, de ses finalités, de son éthique, dont nous aimons bien nous parer, notamment face au malaise dans la culture. C’est que, contrairement à ce que Lacan, me semble-t-il, affirmait, l’analyse la plus avancée n’est pas l’analyse qui finit par produire un analyste. Je pense que les analystes, ou toute personne qui au sortir de son analyse reste de quelque manière " dans le mouvement ", témoignent de ce que leur analyse est in-finie. Je tiens à écrire ce mot avec une césure, désignant ainsi une analyse qui est bel et bien " terminée ", mais qui reste néanmoins interminable. On devient et on reste analyste parce que cette pratique fournit de quoi poursuivre une quête théorico-clinique où se noue la psychanalyse comme discipline et la psychanalyse comme symptôme personnel, si je puis dire, de l’être-analyste. On dit souvent de l’analyste qu’il doit avoir la passion de l’inconscient. Pèse-t-on alors vraiment le sens de ce mot ? La " passion " est en effet ce qui par essence place le sujet en position passive. Et je crois que c’est effectivement le cas : on est analyste, ou on le reste, sans doute parce qu’on n’a pas le choix, parce qu’on est passionné d’analyse.

   À cette passion, que l’analyse personnelle du futur analyste n’aura donc pas dissoute, j’oppose une sortie de l’analyse qui mène ailleurs qu’à la mouvance psychanalytique elle-même. Celle où l’analysant retourne vaquer à ses affaires, les mêmes qu’avant ou de nouvelles. Il y retourne, certes marqué par son analyse, mais non " capté " par elle au point de vouloir faire partie du mouvement. Celui-là ne sera sans doute pas guéri du malaise général (on connaît la boutade de Freud : l’analyse peut guérir de la souffrance névrotique, mais c’est en la transformant en malheur ordinaire), mais il se sera cependant assez dégagé de son transfert sur l’analyse elle-même, guéri du désir, qui surgit fréquemment en cours d’analyse, de devenir lui-même analyste. Il nous faut nous demander pourquoi cela n’arrive pas plus souvent…

   On en revient donc toujours là : le malaise dans la psychanalyse finit tôt ou tard par croiser le problème de la formation des analystes, problème autour duquel se sont produites, comme on sait, plusieurs scissions, surtout, mais non exclusivement, dans l’aire psychanalytique de langue française. Ce problème n’est pas seulement un problème de formation. Il faut entendre aussi que la formation elle-même est un problème, un symptôme, un malaise de la psychanalyse que celle-ci n’est jamais parvenue — et ne parviendra probablement jamais — à résoudre. À ce malaise-là, il serait tout bonnement prétentieux de proposer ici quelque remède. Mais il ne s’agit justement pas de se précipiter vers la recherche d’une solution au malaise, bien plutôt de le faire travailler quelque peu pour voir s’il comporte des aspects susceptibles d’être décrits plus en détail et peut-être ainsi mieux " opérationnalisés ".

   Dans ce but, je propose de procéder comme en analyse, c’est-à-dire en partant de la surface. Que pensons-nous aussi, quand nous disons malaise ? Nous pensons aussi " Prozac ", " DSM-IV ", " cognitivisme triomphant ", " utilitarisme galopant ". Ces mots, ces associations pas très libres, peuvent à leur tour renvoyer à deux aspects du problème et à deux attitudes face à eux.

   Il y a d’abord l’aspect offensif des phénomènes identifiés. J’entends par là tout ce qui se dit ou se fait quand on remet en question jusqu’à la légitimité intellectuelle de la psychanalyse, bien au-delà de la pratique clinique. Comme on sait, dans certains cercles, on ne se prive pas de sommer la psychanalyse de s’expliquer, voire on l’attaque violemment en vue de la démolir, de l’effacer de la carte. Mais il y a pire — et c’est le deuxième aspect — : c’est de ne tenir nullement compte de la psychanalyse, d’en ignorer complètement la signifiance, tant historique qu’actuelle, pour toute approche de l’esprit humain. Il y a, par exemple, des disciplines dans lesquelles on travaille aujourd’hui en toute tranquillité avec la notion d’inconscient sans jamais faire entrer en ligne de compte le point de vue de la psychanalyse, comme si Freud n’avait jamais existé. À ces deux aspects peuvent répondre des attitudes fort différentes de la part des analystes : soit le repli frileux des " incompris ", soit, au contraire, l’intervention dans un débat que les psychanalystes eux-mêmes peuvent susciter et même élargir au-delà des cercles immédiatement concernés.

   Le lecteur aura deviné, j’imagine, où vont mes préférences. La première attitude ne ferait qu’isoler encore plus la pensée psychanalytique et renforcer la tendance à se constituer en mouvement autarcique. Historiquement, la psychanalyse s’est développée sous ce mode. On pense que cela était rendu nécessaire par l’hostilité des milieux officiels envers la théorie de Freud. Mais il est un autre facteur dont on peut difficilement mesurer le poids spécifique, soit l’inquiétude de Freud lui-même de voir la psychanalyse échapper à son contrôle personnel. Son souci pour la " doctrine " lui a fait, comme on sait, créer un comité secret destiné à la protéger contre les " déviations " ou les assujettissements possibles à d’autres disciplines, comme la médecine ou la psychiatrie. Peut-être était-ce la voie obligée, je ne saurais le dire; mais il est quand même ironique de constater que cela n’a pas empêché la psychanalyse de " dévier " grandement de l’intérieur, de sorte qu’aujourd’hui, sous une même dénomination, se côtoient des approches qui n’ont parfois que peu ou rien en commun. Ce qui s’est maintenu, toutefois, à quelques exceptions près, c’est le purisme doctrinal et la tendance de chaque nouvelle " pousse " sur l’arbre analytique à se protéger à son tour contre les " déviations ". Inutile de dire que ce n’est pas ainsi qu’on peut espérer garantir la survie de la psychanalyse, qui est alors en en proie à son malaise bien spécifique.

   Malgré son " protectionnisme ", il est arrivé à Freud (1913) de se prononcer sur l’intérêt que la psychanalyse pouvait représenter pour les autres disciplines, mais aussi sur l’opportunité d’enseigner la psychanalyse à l’université (Freud, 1919a). Dans ces deux textes, Freud n’a considéré que l’avantage qu’il y aurait pour les autres de s’intéresser à la psychanalyse, et non la réciproque, c’est-à-dire l’avantage pour la psychanalyse d’être confrontée à ces autres disciplines. Cependant, à la décharge de Freud, il nous faut rappeler que sa conception de l’institut de formation psychanalytique idéal en faisait à toutes fins pratiques une université parallèle : les futurs praticiens de l’analyse devaient y être instruits en matière de sciences, de lettres, de philosophie, d’histoire, de beaux arts etc. Par ailleurs, les considérations que l’on pourrait dire " unilatérales " de Freud quant au commerce avec l’université ou les autres disciplines, s’inspiraient de pratiques déjà existantes. On pouvait enseigner la psychanalyse à l’université, mais, d’une part, on n’y formerait pas des psychanalystes et, d’autre part, la source du savoir psychanalytique serait ailleurs, dans le cabinet de l’analyste ou dans le dispensaire. Le modèle invoqué par Freud au terme de son article de 1919 n’est autre que celui de la spécialisation des médecins. Freud rappelle qu’on ne forme pas les chirurgiens à l’université, mais que les médecins qui veulent se spécialiser en ce domaine doivent poursuivre leurs études ailleurs, dans un service spécialisé de chirurgie.

   Pas plus aujourd’hui qu’au temps de Freud, l’enseignement de la psychanalyse à l’université ne concerne la formation des psychanalystes — qui demeure l’affaire des cadres de formation autonomes —, bien que, dans beaucoup de cas, l’enseignement universitaire ne se limite pas à ce que proposait Freud, soit un enseignement d’appoint en médecine ou dans d’autres facultés. Mais le rapport de la psychanalyse aux autres disciplines universitaires ne peut pas être de simple voisinage. La pensée et la méthode psychanalytiques à la fois interviennent dans à peu près tous les domaines et se nourrissent des acquis des autres champs du savoir, tout en s’efforçant de préserver leur spécificité. Dans le cadre de ce rapport, la psychanalyse a de tout temps fait face à une difficulté qu’il convient d’appeler une résistance, à condition de bien spécifier le sens de ce terme qui a l’heur de tant irriter les adversaires de la psychanalyse.

   Le terme, le concept de résistance n’a a priori rien à voir avec un refus malveillant de faire une place légitime à la psychanalyse. Sous cette hostilité peut, bien entendu, se loger une résistance, mais il est essentiel de distinguer nettement les deux, pour des raisons que je tenterai de préciser à l’instant. Si l’on confond, en effet, l’hostilité avec la résistance, on se replie alors sur la position de l’incompris plein d’amertume et de mépris et désespérant de pouvoir jamais être entendu. Pourtant, dans la pratique psychanalytique, une résistance ne cause pas ordinairement une telle réaction de la part de l’analyste. Bien au contraire, c’est une incitation à pousser plus avant le travail analytique. La formule de Lacan, suivant qui la résistance, c’est d’abord celle de l’analyste, m’apparaît donc devoir être étendue au rapport de la psychanalyse avec les autres disciplines. Il n’y a pas d’autre choix que de se confronter à cette résistance en la considérant d’abord comme inévitable, ensuite comme le problème propre du discours psychanalytique à se faire entendre, non seulement en dehors des cercles psychanalytiques, mais avant tout aux oreilles mêmes de ceux qui le professent. Il nous faut prendre garde à ce qu’il y a de rassurant dans l’adversité manifeste que rencontre la psychanalyse et ne pas manquer de voir combien il est tentant de se retirer du débat parce que ce serait tellement plus commode de rester " entre nous ". La chose est certes inconfortable, et il n’y a que les psychanalystes pour se faire d’abord à eux-mêmes la remarque qu’ils " résistent ". Mais on n’oublierait pas sans dommage que c’est à cette condition qu’on peut rester analyste, et que cette prise en compte de sa propre résistance est ce qui assure à la psychanalyse sa capacité de… résister et de persister. La question pourtant demeure : Comment la psychanalyse peut-elle maintenir le rapport exigeant aux autres disciplines sans du même coup perdre son âme ? Et par " son âme ", je n’entends pas seulement son âme d’analyste, mais le concept d’âme qui est spécifique à la psychanalyse, étant entendu que les deux sont liés. Mais justement, n’y a-t-il pas lieu de considérer que, dans ce commerce avec les autres disciplines, la psychanalyse peut très bien remettre au travail le concept sans rien perdre de la chose, dans la mesure où la chose ne manquera pas de faire retour dans la pratique analytique quand bien même la raison extra-analytique risque de la méconnaître ?

   Je m’explique. Il y a des analystes qui choisissent de faire de la recherche suivant les canons scientifiques établis et qui, par le fait même, sont obligés de modifier certains énoncés psychanalytiques pour les rendre opérationnels, les faisant ainsi entrer dans un cadre méthodologique " autre ". Certains de leurs collègues ont alors tôt fait de déclarer ces recherches non analytiques, voire anti-analytiques. Mais que faut-il entendre dans ces anathèmes ? Il va de soi que ces recherches ne sont pas de l’analyse, au sens de ce qui se passe de spécifique dans le cadre de la pratique ; sinon on s’en serait tenu à l’investigation propre à la séance d’analyse. La question n’est donc pas " Est-ce de l’analyse ? ", mais de savoir si ces recherches peuvent nous apprendre quelque chose d’utile pour la psychanalyse ou si la psychanalyse peut, sans dommage, s’en passer. Si l’on est tenté de répondre affirmativement à cette dernière question, il faut alors se demander pourquoi la psychanalyse pourrait se nourrir, comme elle l’a fait depuis Freud, des acquis dans le domaine de l’histoire ou de l’anthropologie, par exemple, et ne pourrait rien tirer des recherches qui, par des méthodes de type scientifique, mettent à l’épreuve certains rejetons des énoncés psychanalytiques eux-mêmes.

   La difficulté surgit quand vient le temps de ramener les résultats de ces recherches dans l’aire proprement psychanalytique. Il est difficile, et je dirais pour ma part impossible, de rester psychanalyste en dehors du cadre et de la méthode psychanalytique. Mais sans ces sorties hors du cadre familier, comment confronter nos pratiques et nos théories au malaise du monde environnant, à sa résistance, qui est aussi la nôtre ? Le malaise ne risque-t-il pas de devenir pernicieux, paralysant ? Dans Au-delà du principe de plaisir Freud (1919b) posait l’hypothèse que tout organisme bénéficie des excitations venant de l’extérieur pour se " renouveler ", faute de quoi la tendance interne de l’organisme le conduit vers " l’égalisation ", c’est-à-dire vers la mort.

" […] Comment, écrit-il, la fusion de deux cellules peu différentes peut-elle produire un […] renouvellement de la vie ? L’expérience sur les protozoaires où l’on remplace la copulation par l’action d’excitations chimiques ou même mécaniques […] permet de donner avec certitude la réponse : cet effet se produit par l’apport de nouvelles sommes d’excitation. […] Le processus vital de l’individu conduit pour des raisons internes à l’égalisation des tensions chimiques, c’est-à-dire à la mort, tandis que l’union avec la substance vivante d’un individu hétérogène augmente ces tensions, introduisant pour ainsi dire de nouvelles différences vitales qui doivent alors être réduites par la vie. " (Freud, 1919b, p. 104, italiques dans l’original.)

   Le Prozac, le DSM-IV ou le cognitivisme sont des faits qui posent des questions par leur seule existence. Ne revient-il pas à la psychanalyse de travailler ces question sans se replier frileusement, mais en ouvrant au contraire à leur sujet de nouveaux fronts de recherches ? N’est-il pas préférable pour elle de se laisser " exciter " par ces " corps hétérogènes " et d’introduire ainsi en son sein des " différences vitales " qu’elle aura ensuite à " réduire " à sa façon, en un cycle sans fin qui n’est autre que celui d’une pensée vivante ?

   Pour ne prendre qu’un exemple, examinons le cas des sciences cognitives, qu’il ne faut pas confondre, comme le font plusieurs, avec les " thérapies cognitives ". Ces dernières sont le plus récent avatar du béhaviorisme alors que les sciences cognitives proprement dites sont en rupture avec le paradigme béhavioriste et ont depuis déjà un certain temps accepté l’idée que la plus grande partie des opérations psychiques est inconsciente (Kihlstrom, 1987). Le béhaviorisme, on s’en souviendra, refusait a priori de prendre en considération la vie mentale même consciente, sans rien dire de ce que pouvait lui inspirer l’idée d’une vie mentale inconsciente. Certes, l’inconscient cognitif n’est pas l’inconscient freudien, c’est-à-dire l’inconscient en tant que système ordonné autour du processus du refoulement. Freud distinguait cet inconscient systémique, identifié par le sigle Ubw (en français, Ics), de l’inconscience au sens plus général, descriptif, qui correspond en bonne partie à l’inconscient cognitif. Si donc l’inconscient des cognitivistes n’est pas l’Ics freudien, il ne faut pas oublier pour autant que la lutte pour la reconnaissance de l’inconscient descriptif fut l’un des grands combats menés par Freud, au temps où la majorité des philosophes et des psychologues ne reconnaissait comme psychique que ce qui était conscient (Freud, 1915). Pendant plusieurs décennies, seule la psychanalyse a maintenu, contre le béhaviorisme longtemps dominant en psychologie, la primauté de la vie psychique inconsciente, sans même parler de la distinction entre inconscient au sens descriptif et l’inconscient systémique (refoulé). Que les sciences cognitives travaillent désormais sur la base de la prémisse — freudienne ! — que l’essentiel de l’activité psychique est inconscient, je crois que les tenants de la psychanalyse doivent s’en réjouir en dépit du fait que l’on ne reconnaît que du bout des lèvres à Freud la priorité en ce domaine …

   Pourquoi se réjouir, m’objectera-t-on, alors que la psychanalyse se fait en quelque sorte " voler " ses concepts sans obtenir en retour quelque reconnaissance que ce soit ? Sur le plan narcissique, comme sur le plan politique qui lui est complémentaire, c’est en effet " vexant ". L’intérêt d’une reconnaissance de la validité des énoncés freudiens est indéniable, surtout au moment où le " malaise " est devenu préoccupant. Si je maintiens néanmoins qu’on peut se féliciter de cette entrée de l’inconscient descriptif dans le domaine de la psychologie scientifique, c’est que l’expérience psychanalytique nous apprend que dès qu’on s’approche de cette vie psychique inconsciente, dès qu’on veut l’étudier à fond et in vivo, c’est-à-dire chez l’être humain réel et à propos de problèmes humains significatifs, on rencontre inévitablement une autre forme particulière de résistance, que Freud avait baptisée résistance de transfert. Or, dès qu’il y a transfert, toute approche, cognitive ou pas, fait nécessairement face au… malaise de voir ses tendances objectivantes mises en échec, le transfert étant par essence lié à cette autre anomalie découverte par Freud, le sexuel inconscient et ses effets transgressifs, voire traumatiques pour un moi qui tente de tout maîtriser, de se repositionner au centre de la vie psychique. Le discours qui voudra tenir compte de ce malaise aura beau porter d’autres noms, il sera essentiellement psychanalytique.

   On peut donc s’attendre… ou plutôt non, soyons moins passifs : Il nous faut donc travailler, si possible en collaboration avec les cognitivistes, à partir de cette conjoncture quelque peu nouvelle, pour, d’une part, réaffirmer la pertinence de l’approche psychanalytique et pour, d’autre part et en même temps, " rafraîchir " notre propre questionnement, y faire jouer les " différences vitales ". À partir de l’expérience vive de la psychanalyse, il y a de quoi proposer aux chercheurs, en sciences cognitives ou ailleurs, des questions de recherche différentes, logées au plus près des problèmes de l’existence humaine. Ces recherches ne pourraient-elles à leur tour alimenter des façons renouvelées de penser le rapport à l’inconscient freudien ? C’est, je crois, le pari qu’il faut faire, si du moins nous n’entendons pas cultiver notre malaise en serre chaude. Ne nous faisons toutefois pas d’illusions : le malaise fondamental dans la culture persistera et il y aura toujours moyen de se méprendre sur le sens donné aux mots par les uns et les autres. Peut-être aurons-nous au moins réussi, en ce qui concerne les problèmes spécifiques de la psychanalyse abordés ici, à changer quelque peu le mal(aise) de place ?

 

dominique scarfone
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Scarfond@ere.umontreal.ca

 

 

Références

Biche, J.-M., 1998, " Du chaos, de la temporalité et de la métapsychologie entre autres ", Trans, n°9 " L’artefact ", p. 125-158.

Freud, S., 1913, " L’intérêt de la psychanalyse ", Résultats, idées, problèmes, vol. I, Paris, PUF, 1944, p. 187-214.

Freud, S., 1915, " L’inconscient ", Œuvres complètes-Psychanalyse, vol. XIII, 2e édition corrigée, Paris, PUF, 1994, p. 205-244.

Freud, S, 1919a, " Faut-il enseigner la psychanalyse à l’université ? ", Œuvres complètes-Psychanalyse, vol. XV, Paris, PUF, p. 109-114.

Freud, S, 1919b, " Au-delà du principe de plaisir ", in Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1981, p. 41-111, aussi dans Œuvres complètes-Psychanalyse, vol. XV, Paris, PUF, 1996, p. 273-338.

Freud, S., 1929, Le malaise dans la culture, in Œuvres complètes-Psychanalyse, vol. XVIII, Paris, PUF, 1994, p. 245-333.

Kihlstrom, J. F., 1987, " The Cognitive Unconscious ", Science, vol 237, p. 1445-1452.

Larivée, S., 1996 " Le marché de l’intervention psychosociale : une fraude collective politiquement correcte ", Revue canadienne de psycho-éducation, vol. 25, n°1, p. 1-24.

LEAR, J., 1998, Open Minded. Working Out the Logic of the Soul., Cambridge and London, Harvard University Press.

Mauger, J., 1993, " Concevoir la peste ", Trans, n° 3, " Politiques ", p. 11 à 28.

Scarfone, D., 1999, livre à paraître chez Boréal.

 

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