Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

Rêver l'enfance : les discours actuels sur l'enfance.

andré jacques

 

   Dans son argument intitulé Rêver l'enfance : les discours actuels sur l'enfance, Filigrane invitait psychothérapeutes et psychanalystes à élaborer sur les diverses façons de parler et de traiter de l'enfance qui ont cours dans le champ contemporain de la psychothérapie et de la psychanalyse. Mus par un projet ambitieux, nous souhaitions que les auteurs éventuels d'articles sur ce sujet fassent état de l'éventail des discours sur l'enfance circulant dans la société d'aujourd'hui (neuroscientifique, pharmacologique, mécaniste, sociologique, victimologique, juridique et législatif) pour situer face à chacun l'originalité du discours psychanalytique. Selon nous, seul ce dernier situe les problèmes de l'enfant non pas d'abord à l'extérieur de lui, mais bien dans sa réalité intérieure, ses conflits, ses fantasmes. Nous souhaitions aussi que les auteurs tiennent compte de la réalité essentiellement évanescente de l'enfance, qui échappe à ceux et celles qui la vivent et n'est accessible aux anciens enfants que dans des constructions après-coup. C'est pourquoi nous intéressaient aussi des contributions abordant l'enfance reconstruite de patients adultes et les particularités de leur discours à ce sujet.

   Nous étions en somme intéressés à des éléments de réponse à cette question fondamentale : au début de ce nouveau siècle et de ce nouveau millénaire de l'ère dite chrétienne, que pouvons-nous offrir, en tant que psychothérapeutes et psychanalystes, à nos enfants qui se cherchent et qui souffrent "dans leurs têtes" ?

   L'enfant et l'enfance sont-ils en ce moment des réalités trop déroutantes ? Le texte de notre argument était-il peu inspirant dans son ambition de se situer souvent à un niveau "métaclinique" ? Quoi qu'il en soit, notre appel n'a pas donné lieu à une foison de textes, contrairement à ce qui s'est souvent produit dans l'histoire de Filigrane suite à la publication d'un argument. Les cinq articles que compte le Dossier sont néanmoins d'un grand intérêt.

   Dans un texte substantiel, Gabrielle Clerk nous fait profiter de ses cinq décennies de pratique analytique avec des enfants en nous livrant questions et réflexions qui ouvrent sur la spécificité de la clinique enfantine contemporaine. Entre autres points de vue, elle questionne le rejet par la communauté analytique "orthodoxe" des thèses de John Bolwby sur l'attachement, ainsi que celui d'un regard sociologique et psychosocial sur les problèmes de l'enfance, idées et point de vue qu'elle juge pourtant d'un grand intérêt pour le travail psychique avec des enfants. Elle invite les cliniciens à maintenir fermement la distinction entre le besoin et le désir, tout en n'hésitant pas à reconnaître et à prendre en compte le langage propre du besoin (et en particulier du besoin d'attachement). Elle souligne une réalité de plus en plus incontournable et ayant un impact direct sur la clinique : la sophistication croissante des enfants concernant les technologies nouvelles et leur familiarité avec l'ordinateur. Comment le matériel de jeu inspiré du modèle kleinien peut-il résister à l'impact des technologies modernes ? 

   À un tout autre niveau, beaucoup plus théorique, tout en étant solidement arrimé à la clinique, Florence Guignard, dans le cadre d'un exercice original utilisant le virtuel, aborde la question des conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes. À partir d'une vignette clinique d'un travail qu'elle a effectué avec un garçon de trois ans, elle examine les conséquences sur le champ transféro-contretransférentiel d'une variation du sexe de l'enfant ou de celui de l'analyste. Elle tente d'identifier les enjeux-types de chacun des quatre cas de figure obtenus en faisant varier tant le sexe de l'enfant que celui de l'analyste. 

   A partir du cas de "Fanny", une enfant de 11 ans battue et elle-même violente, Lorraine Boucher explore le pendant psychique de l'acte violent. Cela l'amène à explorer le mouvement allant de la réalité traumatique à la constitution d'un fantasme permettant de penser et de symboliser la haine. La notion centrale de tout ce processus serait celle du masochisme érogène primaire, fondement constitutif de l'inconscient dynamique. L'auteur s'intéresse à l'interférence que crée dans cette constitution le fantasme dont l'expression sert de titre à l'article :"un parent est battu".

   Pour sa part, Gilles Fauvel examine une autre facette du traumatisme retrouvée dans une situation clinique particulière : celle où un patient, une patiente, même, de son propre aveu, en l'absence d'éléments probants, semble vivement attiré-e par l'idée qu'il-elle aurait été dans son enfance victime de traumatisme et semble tenir à en convaincre l'analyste. A l'aide de textes de Freud et de Jean Laplanche, l'auteur analyse en quoi consiste au juste l'attrait que peut exercer cette "théorie" à l'effet qu'on aurait été dans un passé incertain le jouet d'un autre. Fauvel insiste sur le fait que son interrogation n'exclut aucunement une grande prudence quant à la détermination de ce qui s'est "vraiment" passé...

   Enfin, Micheline Gérin-Lajoie, au plus près du concret, nous offre quatre récits de cure d'enfants. Tout au long de ces récits, elle nous montre comment le devoir de disponibilité psychique de la thérapeute est inséparable d'une présence aux jeux, aux émotions et aux "imaginaires" amenés par l'enfant, et même d'une acceptation de la simple dépense physique à laquelle donne lieu la rencontre psychique entre l'enfant et sa thérapeute. 

   Fermement ancrés à la clinique, ces cinq textes abordent plusieurs des interrogations lancées par notre argument. Une deuxième moisson de textes encore à venir permettrait sans doute d'approfondir d'autres questions, telles que, par exemple, l'importance du discours biologisant lié au développement des neurosciences et ouvrant, par exemple, sur le recours au Ritalin en lieu et place d'une recherche de sens. Ou encore celle, à vrai dire plus sociologique que psychanalytique, cherchant à savoir si la violence faite aux enfants est plus prévalente de nos jours que jadis, comme le font penser les journaux. Par ailleurs, même si Gabrielle Clerk a touché les incidences pour la clinique infantile de la familiarité de bien des enfants avec l'ordinateur, on pourrait interroger l'importance grandissante de ce "compagnon" dans le développement des fonctions intellectuelles et psychiques des enfants. On pourrait également questionner les conséquences psychiques de l'implantation en Amérique et en Europe d'abondantes mesures législatives visant la protection des droits de l'enfance. Enfin, dans un autre registre, on pourrait chercher à émettre des conjectures sur une hypothétique transmission intergénérationnelle de la difficulté de symbolisation actuellement retrouvée si souvent dans la clinique d'adultes aussi bien que d'enfants. 

   Ces questions, aujourd'hui en émergence, trouveront peut-être réponse dans le matériel clinique utilisé par des auteurs encore à venir. Partie remise!

andré jacques
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