Lauteur, superviseur dun dispositif de soutien
psychologique aux réfugiés en ex-Yougoslavie de décembre 1992 à mars 1996, fait la
description de ce dernier. Ce dispositif, porté par une ONG (Handicap International)
sest déployé, dune part, en sappuyant sur une certaine spontanéité
de quelques réfugiés à "prendre soin" des autres, dautre part, en
mettant en place un cadre permettant délaborer et de penser de tels traumatismes.
Il sest déployé, aussi, par la continuité de lintervention des
professionnels volontaires/expatriés dans les camps de réfugiés (deux ans), par
lalliance progressive avec des professionnels locaux de toute nationalité
(ex-yougoslaves), de même que par la supervision clinique et régulière de
lensemble du dispositif par deux psychothérapeutes, toutes les six semaines sur les
lieux de l'intervention. Par ailleurs, laccent ayant été mis sur une approche
relationnelle du trauma psychique, cest en termes psychodynamiques que
lensemble sera analysé.
Dans Le pont aux trois arches dIsmaïl Kadaré
(1992), le moine Gjon Busuk, témoin de lédification dun pont (sur
lOuyane) qui fut longue, laborieuse et conflictuelle, nous dit combien il est
étonné de voir quaprès tant de déboires et de crimes (un protagoniste y sera
même emmuré), la voie du pont sera enfin empruntée alors même que son passage
deviendra payant. Ce sont des hommes qui construisent les ponts, et des hommes aussi qui
les détruisent. Les ponts... liens entre deux rives, qui réunissent des mondes clos qui
signorent, ou des mondes métissés qui senvient ; ils ouvrent à des
rencontres mais peuvent aussi être attaqués pour s'approprier des territoires ou
séparer des communautés. Métaphore de lappropriation de soi par lautre ou
de lautre par soi, de lenvie et de la haine, de lambiguïté du
progrès, de la culture, de la nécessité de penser ce qui séchange comme
provoquant aussi de la douleur, et bien dautres choses encore... Je me suis souvenu
alors avoir écrit avec dautres, dans les années 70, un article au titre
provocateur : "Les constructeurs de ponts sont-ils des traîtres ?" (Elkaïm
et al., 1977, 298-330). Nous nous rendions à lépoque à Londres, à Bruxelles ou
à Trieste visiter les lieux de lanti-psychiatrie, de la psychiatrie alternative,
celui des Fous à délier, de Family Life et des Boutiques
denfants de Berlin. Dune certaine manière nous étions des
traîtres...
1Ce texte est la version très remaniée dune communication
faite au colloque Humanitaire et Traumatisme psychique organisé par la Société
Rhône-Alpes de Psychiatrie le 11 décembre 1995 à Lyon (France).
à linstitution, mais nous établissions des ponts, des liens.
Cette histoire était référée à lépoque aux "Pontifes", ces
faiseurs de ponts (aussi) entre les bourgs du Moyen-Age, dont Roger Caillois
disaient quils étaient des traîtres. Cependant le nom Pontife
fait difficulté. Signifiant littéralement "faiseur de ponts", nest-il
pas préférable dadmettre que le mot "pont" a gardé quelque chose de la
valeur plus large attestée par la même racine, dans les autres langues
indo-européennes, celle de chemin, voie de passage. Le pontife serait dès lors aussi "le
faiseur de chemin et de passage".
Dun autre côté, un soignant "psy" est sans doute
aussi un passeur, mais quest-ce qui nous fait soignant ? Etre professionnel sans
doute, mais aussi une personne, perméable à ses émotions, sidentifiant pour
reconnaître quelque chose en soi de lautre, et reconnaître lautre, ouvert à
sa propre altérité, ayant le désir chaud de réparer jusquà vouloir parfois
sauver à tout prix, solidaire jusquà nouer des liens qui peuvent conduire à
lamitié, la fraternité et effrayé par tant dengagement, parce que la
distance peut seffacer, ou quelle serait culpabilisée comme quelque chose qui
ne marquerait pas assez dempathie.
Plus généralement cela montre quon ne peut rien décréter,
sinon que les hommes en général, et les "psy" en particulier, doivent être
sensibles au contexte dans lequel ils évoluent et que les affects quils éprouvent
ne sont pas à rejeter défensivement, mais au contraire sont partie intégrante du
travail, à condition quils soient vécus comme des positions élaborantes.
Doù cette importance du cadre, des tiers, pour penser le soin psychique, en
particulier ici à des réfugiés traumatisés par la guerre en ex-Yougoslavie où, tout
autant les ponts que les chaînes générationnelles et les liens inter et
intra-psychiques, ont été attaqués. Même la langue commune (le Slavon) subit des
fractures pour éclater par endroits en une langue serbe et une langue croate. Plus tard,
l'oubli de cette fracture constitua un délit.
Pour notre part, (Alain Devaux et moi-même), artisans-pontifes ou
passeurs de sens, nous nous sentions attaqués par le non-sens de cette situation et
irrités par des avis pontifiants qui la présentaient comme une ancienne guerre tribale
qui recommençait. Nous reconnaissions plutôt dans ce qui se passait (et se passe) en
ex-Yougoslavie, quelque chose qui nous atteignait de lintérieur et nous rendait
vulnérables. La violence ethnique, la manipulation et la mise en pièces du corps de
lautre, les effets sur le psychisme de lutilisation de la terreur, la crainte
dune mort imminente, lanéantissement du sentiment de sa propre dignité, les
atteintes à lestime de soi touchaient (et touchent) évidemment notre propre vie.
Mais plus fondamentalement, nous estimions que la thèse et la mise en acte de la
purification ethnique excluaient le pouvoir de la parole. Cette thèse excluait
lhumain qui ne se fonde pas seulement sur le sol et le sang, mais aussi sur la
culture, les actes, les paroles dans un rapport essentiellement symbolique où
lindividu se constitue comme un sujet. En d'autres termes, cette détermination là
de l'homme est inhumaine, comme ne l'est pas moins la vie titubante des hommes, des femmes
et des enfants à qui sont retirées les bases terrestres de leur existence.
* * *
A la fin de lannée 1992 - en accord avec le docteur Claude
Simonnot, directeur des programmes dHandicap International - nous décidons
dune mission exploratoire sur la côte dalmate, lieu de refuge de milliers de
personnes, pour imaginer un projet de soutien psychologique aux réfugiés. Dans notre
premier rapport à la Communauté Européenne en décembre 92 (il y en aura une vingtaine
qui ponctueront la mission) pour sensibiliser cette organisation à nous octroyer un
financement, nous parlions durgence : urgence, certes, à améliorer les conditions
matérielles daccueil des personnes réfugiées et déplacées, mais urgence aussi
à replacer les personnes dans leur activité de parler, de penser, dexpliquer, de
trouver du sens, décrire, de théoriser, urgence à les aider à re-découvrir
quelles portaient en elles et pouvaient transmettre des contenus aussi sensibles qui
élaborent et combattent les risques de mort psychique. Nous demandions de comprendre
quun être humain, même profondément meurtri, peut être restauré aussi par une
parole.
Notre idée, dans un premier temps, était plutôt de retrouver dans
les camps de réfugiés et déplacés, des professionnels pouvant se mettre au travail, et
de solliciter nos collègues croates et bosniaques en les soutenant pour quils
puissent inventer un dispositif pouvant répondre aux souffrances psychiques des
réfugiés. Mais très vite nous avons mesuré que la condition de réfugiés annule, dans
un premier temps, toute identification professionnelle, et que nos collègues locaux
étaient eux-mêmes pris dans le conflit, submergés psychiquement et matériellement par
leur propre souffrance et celle de leurs compatriotes. Par ailleurs, quelques vagues
projets de déconditionnement comportementaliste ne nous séduisaient guère - étant
lun et lautre de formation psychodynamique, nous les vivions comme trop
opératoires.
Toutefois, plusieurs visites dans les centres de réfugiés nous ont
peu à peu indiqué quil nous fallait plutôt être attentifs à tous les modes
dorganisation spontanée des réfugiés eux-mêmes. Nous étions alors sur une île,
celle de Brac, en face de Split, à une heure de ferry (6 à 8 passages par jour). Île
éminemment touristique, vantée par les guides de la côte dalmate. Nous y avons
rencontré d'abord quelques femmes réfugiées, dorigines différentes, non
professionnelles "psy", et qui avaient commencé à se mettre au travail,
tentant de retisser des liens, de remettre en route la parole entre les personnes et les
communautés (il y avait sur cette île 3000 réfugiés de différentes
"nationalités"). Elles nous sollicitaient, pressentant que des
professionnels-psy les "autoriseraient" à formaliser ce quelles
faisaient.
Nous avons eu alors le souci dimaginer avec elles un dispositif
qui devait intervenir dans lurgence mais indiquerait aussi une continuité,
au risque de nous effrayer nous-mêmes dans lidée que nous étions là pour
longtemps, et de choquer la plupart des réfugiés ancrés dans lidée véhémente
quils étaient là pour peu de temps. Ce dispositif nécessitait que nous
installions, sur place, une petite équipe de "psy" français avec des
interprètes, qui travaillerait à faire des groupes de médiations pour commencer, afin
de ne pas trop heurter le traumatisme de front. Le travail sur les liens nous paraissait
fondamental alors que nous pouvions constater une rupture de ces liens inter et
intra-familiaux (les hommes étant mobilisés en Bosnie, il y avait là principalement des
femmes, accompagnées de leurs enfants et adolescents, parfois des adolescents seuls qui
avaient fui et quelques personnes âgées avec, pour le coup, des hommes) ; mais nous
étions frappés surtout par la situation des femmes, isolées, déprimées, sidérées,
qui craignaient de se retrouver par peur d'entr'apercevoir chez l'autre le visage de leur
propre souffrance.
Aussi avons-nous posé demblée, dans le cadre du dispositif,
notre venue régulière (toutes les six semaines), aussi bien dans lidée de sa
gestion institutionnelle que dans celle de sa supervision clinique au sens large, du fait
dune position non orthodoxe que je préciserai plus loin. Ces visites, nous les
avons imaginées nécessaires en raison des effets de cette guerre "fratricide",
effets que lon voyait bien chez les réfugiés de lîle avec lattaque
des liens identitaires trans-générationnels, effets que lon a pressenti retrouver
rapidement dans léquipe. Dune équipe de trois personnes au début, nous nous
sommes retrouvés au bout de deux ans avec près de quarante personnes, ayant intégré
petit à petit dautres professionnels français mais aussi des Croates, des
Bosniaques, voire des Serbes, tous très peu formés à ce type de travail au demeurant ;
mais létions-nous vraiment nous-mêmes ? (cette équipe sera composée à 80 % de
femmes).
Il est bien évident que la mission sest déployée alors sur
plusieurs sites, au rythme aussi de quelques crises touchant à lidentité
professionnelle de chacun, sinon à lidentité tout court. Cependant, ce qui était
dans un premier temps très présent chez les réfugiés, tournait autour de mécanismes
de sidération, disolement, avec des sentiments de culpabilité davoir trahi
ou abandonné des proches et des sentiments de persécutions comportant des éléments de
clivage. Nous percevions la nécessité de remobiliser des alliances, avec en toile de
fond l'idée de permettre aux personnes de pouvoir se projeter à nouveau dans
lavenir. Or ceci ne peut simposer. Ces personnes souffraient de dépression et
du traumatisme de lexpulsion violente. Le traumatisme de lexpatriement et la
condition de réfugiés, cest-à-dire dêtre complètement assistés dans un
pays qui était auparavant le leur, redoublait la dépression (certaines personnes
étaient réfugiées dans les lieux où elles venaient auparavant en vacances).
Très rapidement, pour pouvoir contenir alors ce qui était projeté
sur léquipe, nous avons dû travailler sur les clivages que cela
entraînait, tout en sachant et/ou découvrant que ce travail impliquait des mécanismes
didentification, puis des tentatives de réparation, avant même que des échanges
symboliques ne soient possibles (ceux-ci donnant toute sa valeur à la relation).
Difficultés du travail liées au relationnel où chacun des intervenants sera confronté
lui aussi à labandon, à larrachement et au travail de séparation dès lors
quil sétait expatrié lui aussi, même sil gardait en tête des
références professionnelles ; et confronté de surcroît aux effets induits par les
réfugiés eux-mêmes, envahis (quils étaient) par létrangeté de la
situation dans laquelle ils se trouvaient, étrangeté qui entraînait la perte des
repères.
Face à ces contenus déclatement, de morcellement et ce que nous
repérions comme "agirs" possibles pour sen défendre (ou les
"vidanger"), nous avons proposé un dispositif qui supposait un cadre contenant.
Ce cadre devait passer par les humains et par notre capacité de superviseur à recevoir
"les dépôts psychiques" accumulés chez les intervenants pour les travailler
ensemble sous une forme symbolisable. Afin que ces relations sinstallent, il nous a
fallu petit à petit les poser dans des temps et des lieux permettant de les
penser comme des activités thérapeutiques. Cependant, ce dispositif sest
révélé pour nous à la fois extrêmement riche, mais aussi difficile à mobiliser ;
tout du moins dans un premier temps. Cette difficulté tenait pour une part à notre
position compliquée (Alain Devaux et moi-même) : pas véritablement superviseurs au sens
strict puisque gérants pour partie du dispositif (et garants), donc pris dans la
réalité, même sil sagissait dune gestion partagée, mais cliniciens
tout de même et privilégiant la mise en sens dans ce qui sagissait et se pensait
autour dune entreprise thérapeutique à cette échelle. (Au bout de six mois, la
nomination d'un responsable de programme nous a déchargés pour une grande partie de
l'activité de gestion). Il a fallu aussi nous préparer à accepter ce qui nous
échapperait pour ne pas fétichiser le cadre comme une chose rigide, incapable
alors de contenir les transgressions, les passages à lacte, mais aussi les inventions,
ou "des questions qui resteraient des paroles inachevées" pour paraphraser
Maurice Blanchot.
Plus globalement, nous avons perçu le risque, dans le déroulement de
cette supervision avec une équipe jeune au demeurant, d'apparaître par moment comme
déventuels formateurs professionnels, des "spécialistes". Cette
incidence, quand elle se présentait, pouvait dévitaliser l'équipe en mettant à
lextérieur ce qui pourrait revitaliser, chacun étant pris dans des situations
difficiles trop liées au réel. A cet égard, certains comportementalistes ou des
concepteurs de programmes de déconditionnement, ou des spécialistes du PTSD
(post-traumatic-stress-disorder) que nous côtoyions sur place, nous paraissaient prendre
ce risque d'apporter de l'extérieur des recettes qui venaient colmater l'angoisse à
travailler ces situations difficiles. C'était comme une forme d'omnipotence qui rendait
d'abord tout puissants et opératoires ceux qui étaient chargés d'appliquer ces
programmes, mais les laissait ensuite pantois et égarés devant la résistance déployée
par une pathologie plus large, celle que nous rencontrions dans les centres d'accueils
collectifs.
En ce qui nous concerne, nous nous en sommes tenus à suggérer des
sens pour que l'élaboration clinique puisse se faire, en nous reconnaissant tout de même
dans les mots de Francis Scott Fitzgerald (1981, 476) quand il écrivait, dans La
Fêlure : "on devrait pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et
cependant être décidés à les changer". Aussi revendiquerai-je plutôt, dans cette
aventure, "une pensée fragile" qui, bien que construite sur les piliers solides
d'une formation d'inspiration psychanalytique, se déconstruira et s'ajustera dans la
confrontation au "réel" extrêmement pesant dans ce type d'intervention. C'est
bien alors le concept de vulnérabilité (psychique) qui deviendra peu à peu
central, celui que nous avons retrouvé chez Bettelheim dans Le coeur conscient
quand il écrivait, en évoquant les situations extrêmes : "dans des conditions de
violence sociale, chaque personne peut être amenée à accepter de plus en plus ce
quelle napprouve pas", et cela rencontrait aussi notre propre vulnérabilité.
Vulnérabilité inquiétante mais aussi stimulante :
- inquiétante parce quelle peut engloutir, submerger et
entraîner des positions défensives... qui peuvent parfois mésestimer les capacités de
lautre à faire face et le submerger de sollicitations trop assistantes.
Ainsi, quand Marco, un des rares hommes réfugiés, disait à une de
nos volontaires, psychologue :
"je vous demande à manger, encore et encore, et vous me dites
non, mais vous restez là, à mécouter ! Merci, parce que dans un sens, à travers
ce refus, je vois la capacité que vous maccordez de trouver par mes propres moyens,
une porte de sortie. Vous mévitez lhumiliation et lassistanat."
Il indiquait bien, au regard de ce qui pourrait passer pour de la
non-assistance, la nécessité dêtre très précautionneux et déviter une
confusion entre proposer un soutien psychologique et apporter une aide matérielle.
(Dautres intervenants ou dautres organisations seront par ailleurs occupés à
cette tâche).
- stimulante parce quelle indique chez le soignant un
contenu interne dont il peut retrouver la familiarité et qui peut limiter sa
toute-puissance, s'il s'interroge aussi sur ce qu'il aurait pu accepter qu'il n'approuvait
pas.
Il faut ajouter que cette "toute-puissance soignante" qui
sappuie néanmoins sur une certaine "illusion salvatrice", créatrice au
demeurant, ne peut tenir longtemps dans ce type dapproche. Cela finit par rendre
maniaque, puis épuiser et amener la dépression. Le partage de la situation
traumatogène, avec sa face positive - lempathie pour lautre souffrant -
comportera par ailleurs une face doublement négative :
- elle s'organisera parfois de manière trop manichéenne, à la
hauteur de lexcès de don et de générosité qui préside généralement à
certains engagements humanitaires ;
- au contraire, à d'autres moments, cette empathie pourra être
repoussée jusqu'à ignorer les effets du contexte et certains intervenants se raidiront
au début sur des positions trop orthodoxes d'attente de la demande pure.
Dans cette situation, chacun a pu être parfois submergé
excessivement, jusquà ne plus pouvoir penser, par le fait que les réfugiés
apparaissaient comme des mêmes queux, alors même quil demeurait nécessaire,
pour étayer cette empathie, de se référer à la "loi normale" (celle qui nous
contient et nous organise en temps de paix) et qui permet de dire, par rapport à elle, le
caractère transgressif des actes qui avait provoqué des traumatismes. Cependant
il faut ajouter que le soignant (humanitaire) occupe une position très particulière : il
a un statut de témoin de la situation traumatique. Il devient de surcroît, ainsi,
un obligé des victimes, ce qui peut cependant contribuer à restaurer leur
capacité de penser. Cette position nest pas sans risque, notamment celui
dêtre infiltré idéologiquement, ce qui peut conditionner leffet du
témoignage. Une certaine exacerbation du témoignage peut, dans ce type de situation,
entraîner un certain voyeurisme qui peut maintenir la victime dans son rôle de victime.
Quoi quil en soit, il est toujours difficile au thérapeute de
trouver une place à tenir quand il travaille avec les séquelles de désordres
traumatiques dans des situations extrêmes. Il doit accepter en effet, à
lintérieur de lui, des choses que non seulement la morale ordinaire réprouve, mais
qui sont même difficiles tout simplement à imaginer, avec le risque de se trouver
lui-même clivé par la réalité traumatisante. A cet égard, les effets de cette
violence ethnique et totalitaire sidéreront par moments les intervenants en attaquant :
- une part de leur humanité car il était difficile de reconnaître
dans certains actes un caractère humain,
- et leur cadre de références par rapport à certaines valeurs
communes : ce qui était ressenti et vécu pouvant alors devenir de lordre de
lincommunicable, de lindicible. Des processus de désillusion rendant compte
de vécus trop traumatiques ou trop persécutoires viendront parfois traverser les
soignants.
C'est toutefois quand des mécanismes transférentiels pourront
commencer à se mobiliser, quand les intervenants "psy" seront mis en position
ou représentés dans la chaîne générationnelle ; position de fils, voire petit-fils,
parents ou grands-parents, que ce travail révélera chez eux des contenus affectifs et
des émotions à différents degrés, selon les personnes. Dans ce registre
psychodynamique, c'est à partir de lapproche et de la compréhension de ces
contenus qu'ont pu sélaborer alors létayage et le soin des personnes et des
groupes rencontrés.
Finalement, ce travail s'est avéré comme un travail de
psychisation,
celui qui reprend des éléments qui peuvent apparaître de réalité et quil faut
bien tenter de se réapproprier comme étant de sa réalité psychique interne, alors
même que cette situation traumatique était, pour le coup, collective. Pour prendre en
considération cet aspect collectif, il nous sembla important de travailler aussi sur des
relais communautaires de prise en charge de ces situations. Les dispositifs soignants que
nous avons mis en place à travers les groupes de médiations, les mises en liens des
personnes et des groupes réfugiés parfois sur des sites différents, ont tenu compte de
cette sensibilité. Cela a pu donner lieu parfois à des moments dillusion groupale
où chacun put être vécu comme identique à lautre. Or nous savons bien, au fond
de nous, que ce qui autorise lélaboration dune place nécessite une
différenciation, ce qui permet dabandonner des positions clivées ou projectives ou
même encore archaïques. A cet égard, lîle sur laquelle notre équipe travaillait
au début était systématiquement décrite comme un ventre qui se gonflait et se
dégonflait au gré des mouvements darrivée ou de départ des réfugiés. Parfois
même ces mouvements donnaient lieu à des perceptions purement fantasmatiques et les
va-et-vient des ferrys étaient parfois représentés comme des cordons ombilicaux
qui se nouaient ou se dénouaient. La crainte que les bateaux ne circulent plus pouvait
envahir parfois les réfugiés, le lieu d'exil se retrouvant figé comme un refuge sans
communication. Cette crainte, tout du moins au début, put être partagée par quelques
intervenants, peu préparés au demeurant à travailler dans ces conditions. Nous avons
dû quelquefois, car il est inutile et dangereux de s'installer dans la performance et la
prestance, anticiper des fins de contrat de certains intervenants. Ce type de décision
visait à sauvegarder le plus possible leur intégrité psychique afin de ne pas trop
entamer leur estime d'eux-mêmes.
Il a fallu un peu plus dun an pour que léquipe de
"psy" sinstalle avec des repères dans le temps pour parler de sa pratique
et se constituer comme un groupe. Une mémoire sest faite avec moins de ruptures
dans la transmission. Chacun a pu se placer dans une succession, "une filiation"
garantes dune véritable continuité. Mouvement difficile, tant léquipe
était confrontée à lattaque des liens (ceux qui font la fraternité,
lappartenance à un groupe, à un voisinage, à une famille) ainsi quà une
attaque de la généalogie.
Le deuil, labandon, la séparation, labrasement des
transmissions générationnelles, lexpatriement, au sens dêtre arraché au
sol des pères (patrie - pater) ont été autant déquivalents psychiques
avec lesquels nous avons eu à travailler. Dautant que labsence des pères
(des hommes), mais surtout leur fragilité ressentie du fait de leur mobilisation aux
combats, obérait lourdement ce qui fait habituellement "la suffisamment bonne"
régulation familiale. La guerre, lexil, la souffrance ont attaqué des
fonctionnements familiaux. Les pères absents, blessés, combattants ou disparus
nétaient plus là pour faire tiers, éventuellement, entre des mères peu
disponibles, préoccupées, et des enfants souvent livrés à eux-mêmes, rendus agressifs
par le conflit, en perte de repères et tentant malgré tout de "prendre soin"
de leurs mères. Les adolescents, dans cette période fragile - celle de la recherche
didentité - tardaient à se constituer en groupe (ce qui en principe favorise le
travail des identifications) et, quand ils le faisaient, étaient immanquablement
soupçonnés de conduites addictives ou délictueuses. Les uns et les autres étaient
globalement traversés par des sentiments de culpabilité ou de honte davoir laissé
des proches dans des zones de guerre. Pour certains, enfin, il valait mieux ne plus se
souvenir, ni doù ils venaient, ni ce quils étaient auparavant, et surtout de
ne pas envisager lavenir. Cest pourquoi nous avons dentrée placé
léquipe de "psy" dans un travail de restauration des liens en mettant
laccent sur lutilisation de groupes médiatisés. Nous pressentions dans le
même temps que le cadre et le travail de liaison que nous proposerions pouvaient être
attaqués parce que les réfugiés étaient dans une souffrance impliquant la perte des
repères et dans le souhait inconscient que cette perte perdure, dans un premier mouvement
de sauvegarde. Nous pensions aussi que des entretiens individuels pourraient faire suite
aux groupes ; ces derniers, outre leur propre intérêt, pourraient permettre à ces
personnes très déprimées de faire ensuite des demandes individuelles qui seraient
reçues. Néanmoins, le premier groupe qui sinstallera sur lîle sera un
groupe de tricot, regroupant des femmes âgées, animé par une psychomotricienne et son
interprète, et ce groupe passera une grande partie de son temps à échanger des recettes
de cuisine.
Ce groupe de grand-mères fut pour nous très éclairant. Lors d'une de
nos premières visites, une de ces femmes, rencontrée au coin d'une place, nous avait
déclaré : "Ici je désapprends à penser, si au moins je pouvais
tricoter...". L'avons-nous prise à la lettre dans cette phrase étonnante qui
faisait cependant référence chez nous à la rêverie de la femme qui tricote et qui
sollicite, ce faisant, sa relation imaginaire à celui qui portera le tricot ? comme ce
qui caractérise la mère qui attend un bébé, ainsi que le souligne Michel Soulé (1996)
dans un article pertinent, La mère qui tricote suffisamment Cette activité de
tricotage portait en outre un autre intérêt, celui de se réapproprier le choix de la
vesture, alors que les vêtements étaient essentiellement fournis par des surplus
occidentaux apportés par l'aide internationale. Or, il savérera qu'une fois cette
activité de tricot mise en place comme un groupe de veillée, les femmes se mirent à
échanger des recettes de cuisine locale pour pouvoir se réapproprier aussi la confection
de la nourriture jusque là organisée de manière collective par la même aide
internationale. Il nous semblait par là que des processus de renarcissisation se
faisaient jour, de même que des processus de restauration des liens. Ces derniers
processus, au-delà de tout choix éthique, sont bien les premiers temps de tout acte de
soin en général, comme des temps fondateurs.
* * *
Maintenir le cap dune clinique relationnelle dans un pays qui y
était peu préparé, et qui par ailleurs était plus sensible aux sirènes
comportementalistes et systémiques non contextualisées, a tenu parfois de la gageure.
Nous fûmes souvent taxés "dexception française" parce que nous
nous tenions à l'écart de la classification américaine du DSM III R. Cette
classification syndromique nous paraissait pour le coup mésestimer l'identification des
mécanismes pathogéniques et des facteurs étiologiques. Il nous semblait préférable de
tenir dans cette clinique particulière un point de vue pluraliste centré sur les sujets
en tenant compte de leur continuité. Mais cette exception tint peu à peu sa place et fut
reconnue progressivement, en relation avec cet ancrage dans la continuité. Le travail de
la clinique relationnelle ne peut guère se concevoir autrement. Dentrée nous nous
sommes situés, en fonction du contexte (que nous percevions vaguement comme pouvant
durer), hors dune certaine idéologie humanitaire qui est celle de répondre par des
"coups" à des sollicitations médiatiques et institutionnelles ; idéologie
dont leffervescence privilégie une vision du "tout moral" hors du
"politique" et qui vise en fait à colmater grossièrement la culpabilité
dune opinion publique, soulevée par le spectacle de catastrophes ou de violences
qui relèvent du déni dhumanité.
Assez souvent cette effervescence se déploie sans contrôle et sans
référence, sinon ceux que l'on s'octroie par "la bonne volonté généreuse à
aider". Le risque de cette dernière attitude étant dans le passage à l'acte qui
dévitalise la parole dans ce qu'elle a d'élaboratif ; cela attaque de surcroît
l'activité de penser.
Cette mission de soutien psychologique à des réfugiés pris dans les
effets désymbolisants, désidentifiants et morcelants de la purification ethnique,
pourrait être envisagée comme une nouvelle pratique clinique. Il est vrai que face à
cette situation extrême, nous avons dû aménager le cadre pour tenir compte de distances
contre-transférentielles fluctuantes. Nous avons été confrontés à des implications
personnelles plus grandes qu'habituellement chez des soignants, ce qui pouvait s'observer
dans des mises en actes ponctuelles. Toutefois, la plupart de ces agirs pouvaient aussi
être analysés comme "des actes parlants" et, à ce moment-là, prendre sens
dans un contexte élaborable. Pour tenir cependant un cap satisfaisant, nous avons conçu
cette mission, l'avons installée et supervisée comme des professionnels de la santé
mentale, en nous appuyant sur notre expérience de soignants de pathologies lourdes, comme
les décompensations dépressives graves ou les désordres psychotiques. En d'autres
termes, si nos références théoriques sont psychanalytiques et
psychodynamiques, nos
références institutionnelles sont celles du développement du secteur psychiatrique
(depuis 25 ans) en relation avec le secteur associatif. Ceci explique sans doute dans ce
travail particulier, ce souci que nous avons eu de solliciter et de soutenir (en plus) des
plans d'aide aux réfugiés sur des registres autant psychosociaux qu'éducatifs, en
gardant un point de vue clinique sur l'ensemble. Dans ces conditions seulement, la
théorie a pu faire tiers, celle qui accepte d'être complémentarisée par des apports
contextuels, qui se confronte au travail clinique, qui donne du plaisir à fonctionner
mais qui n'explique pas tout comme la théorie des "spécialistes".
Je voudrais, avant de terminer, donner deux exemples différents de ce
travail.
Histoire de Dragan et la maquette de sa ferme
Pendant les six premiers mois de la mission, c'est principalement
dans les chambres d'hôtel des réfugiés que nos intervenants les ont rencontrés. Ainsi
Dragan, ancien tourneur-fraiseur dont la retraite s'annonçait paisible dans la ferme
familiale qu'il avait petit à petit restaurée de ses mains. Il y élevait quelques
vaches, des porcs, de la volaille et prenait soin des arbres fruitiers. En quelques
heures, ce qui était l'uvre de sa vie s'est consumé sous les bombardements. Lui et
sa femme, cachés dans les bois alentour, ont dû alors entreprendre, pour survivre, un
exil douloureux qui les a conduits jusqu'à cette chambre en face de la mer. Cette mer,
Dragan ne la voit même pas. Les jours se succèdent avec des pensées morbides qu'il
tente de contenir par l'alcool. Il s'endort épuisé, assommé par la mauvaise eau de vie
de prune, ne se lève plus que vers midi et saute régulièrement les repas, tant il
abhorre le réfectoire où il faut se rendre. Jour après jour il se montre de plus en
plus irascible. Il devient violent, s'emporte contre les enfants qui courent dans les
couloirs. Puis, ayant claqué une fois de plus la porte de la chambre dont la poignée ne
tient plus, il se réfugie à nouveau dans l'alcool, le silence et les larmes. Sa femme,
ne reconnaissant plus l'homme qui accompagnait sa vie, craignant sans doute d'être
contaminée par cette folie dont elle pressent qu'elle peut la gagner aussi, finit par
solliciter une jeune volontaire psychomotricienne, Véronique Gaudeul.
Cette dernière et son interprète vont entamer une série de visites
prudentes à Dragan qui les tolérera petit à petit, à condition qu'elles écoutent,
pendant plusieurs semaines, le récit minutieux des travaux dans sa ferme. Progressivement
ils vont se retrouver autour d'une maquette, reconstitution obsessionnelle de la ferme que
Dragan fabrique depuis quelque temps avec des morceaux de matériaux hétéroclites qu'il
trouve à l'extérieur parce qu'il s'est, maintenant, autorisé à sortir. Un jour,
l'étagère qui soutenait la maquette s'est effondrée sous le poids. Dragan pourra dire
alors, avec un humour retrouvé, que c'est la deuxième fois que sa maison s'écroule,
mais il ajoutera, malicieux : "sans brûler, cette fois-ci...". Il la
réparera et pourra refaire le tour du propriétaire en compagnie des deux jeunes femmes
qui lui rendent visite. Avec le doigt, il décrit inlassablement la grange, le poulailler,
la porcherie, le saloir où la charcuterie mature lentement, le potager qu'il a entouré
de petites barrières de bois ; il fait crisser le gravier de la cour couverte du sable
grossier qu'il a ramassé sur la plage, donne à manger aux poules et caresse le chien
qu'il a représentés, montre les fruits qu'il a accrochés aux arbres et referme le
portail qu'il a tenu à faire grincer, comme celui de sa propre ferme disparue. Dans le
même temps, Dragan se lève tôt le matin, parcourt le village à la recherche de
matériaux nouveaux, se rend au réfectoire, "reprendra langue" avec d'autres
réfugiés. Dragan sait aussi, parce que son village est définitivement passé à
l'agresseur, qu'il ne pourra rentrer chez lui. Il finira par s'installer dans une petite
maison inoccupée, probablement celle d'un ex-concitoyen serbe, privé quant à lui de son
lieu de villégiature, devenue maintenant impossible.
Cette appropriation-expropriation est bien le signe que cette situation
est folle, comme le sont les événements qui l'ont précédée. Les hommes, les femmes,
les enfants qui la subissent tentent de se déprendre d'une folie qui les gagnerait si, le
travail de verbalisation du passé, de la vie antérieure et des effets du conflit
proprement dit ne venait progressivement mettre des mots sur la souffrance. Cette parole,
empêchée par des actes violents, troublée dans son sens, ou inlassablement répétée
comme seule expression d'une torture psychique, retrouve peu à peu son statut de
communication. Parce qu'elle s'adresse à un autre, s'échange avec un étranger qui la
reçoit, elle aménage progressivement le sentiment d'abandon qui prévalait massivement.
A sa manière, Dragan a pu progressivement reprendre une activité, celle de ses mains,
mais aussi celle de sa pensée. Grâce à la présence de cette volontaire et de son
interprète, il va peu à peu reprendre pied dans sa vie. Il restera réfugié mais, en
même temps, il pourra animer un atelier de travail du bois auprès d'enfants, ceux
peut-être contre lesquels il s'emportait quand ils déboulaient en cavalcades oisives,
dans le couloir de sa chambre. Par cette activité nouvelle, il signifie probablement,
malgré la douleur de la perte restée vive, qu'il reprend confiance en lui-même en
livrant une partie de son savoir-faire à d'autres.
Plus globalement, cette histoire a soulevé pour nous l'intérêt et
les difficultés du travail psychologique au domicile comme un souci que nous avons
essayé de faire partager aux volontaires-psy qui se proposaient pour cette mission.
Pratiquement aucun, au départ, navait lexpérience dun travail
ambulatoire, encore moins celle dintervenir aux domiciles de personnes souffrantes.
Ce mode dintervention nécessite en effet dêtre attentifs aux mécanismes
denglobement ou à ceux dintrusion quil peut mobiliser. Cest
dailleurs pour cela que nous avons invité rapidement les intervenants à ouvrir, à
proximité des centres collectifs, des petits locaux qui indiqueraient aux réfugiés des
lieux dorigine. On ne peut aller chez lautre que si lautre peut venir
chez soi, mais un "chez soi" qui désigne une activité professionnelle aussi.
De surcroît, cela a sans doute permis, dune part que lactivité de soutien au
sens large se déploie dans des temps et des lieux qui délimitent un cadre, dautre
part que les mécanismes de séparation, de différenciation, essentiels dans ce type
dactivité, puissent être parlés. Cela ne sest pas fait sans mal, et un
mouvement global de désengagement des intervenants au bout dun an de contrat nous a
indiqué combien ce mouvement, hors dun effet dépuisement bien
compréhensible, indiquait aussi des tentatives de se protéger contre des fantasmes de
"casse" psychique sous-jacents à des angoisses de séparation et
dabandon. Resituer ce mouvement dans une dynamique a permis alors que la plupart des
intervenants accomplissent la totalité de leur contrat, cest-à-dire deux ans.
Danilo, l'enfant qui parlait avec un cahier fermé !
Danilo a 10 ans en 1992, lorsque le village de Bosnie Centrale dans
lequel il habite avec ses parents, sa sur (6 ans) et son petit frère (2 ans) est
bombardé. De cette époque il conserve le souvenir d'un événement précis qu'il revit
souvent lors de cauchemars répétitifs : un jour, alors qu'il joue dans le jardin de la
maison familiale, un obus tombe à quelques mètres de lui sans cependant le blesser.
Durant ses cauchemars, il entend le bruit assourdissant de la détonation ainsi que les
hurlements de sa mère affolée. Dans ce qu'il raconte, on devine l'état de panique
d'alors, ainsi que son impuissance à réagir.
La famille ne quittera pas les lieux tout de suite et demeurera terrée
plusieurs jours dans la cave de la maison, sous le feu nourri des bombardements. Lorsque
la situation deviendra particulièrement alarmante, Danilo, sa mère, son frère et sa
sur quitteront la maison pour rejoindre des centaines de réfugiés dans un gymnase
vétuste à quelques kilomètres de leur village. Son père et les autres hommes resteront
au village pour le défendre. Danilo et sa mère, terrorisés, ne retourneront dans la
maison qu'une seule fois, une nuit, à pied, en se cachant, afin d'y prendre quelques
objets, vêtements, photos et souvenirs. A cette occasion, Danilo se souvient avoir revu
son père qu'il ne retrouvera que deux ans plus tard.
Ce groupe de réfugiés, des femmes, des enfants et des vieillards,
entreprendront alors une fuite éperdue, essentiellement de nuit, à pied, parfois en bus,
à travers la Bosnie, jusqu'à la côte dalmate, pour se retrouver sur cette île de
Brac.
Danilo partage avec sa mère, sa sur et son frère une chambre dans un des complexes
touristiques de l'île transformés dans l'urgence en lieux d'accueil pour plusieurs
centaines de personnes réfugiées et déplacées de nationalités maintenant
différentes. Ce havre de paix, à l'abri des bombes et des tirs, va permettre à la
famille - privée du père mobilisé dans le conflit - de "poser enfin ses quelques
valises".
Danilo et sa sur reprendront leur scolarité dans une des écoles
de l'île. Cependant, comme d'autres enfants de son âge, Danilo est trop préoccupé par
sa mère, déprimée : "Il en prend soin". Cette dernière,
démissionnaire quant à l'éducation de ses enfants, trop envahie par sa propre
souffrance, demeure incapable d'étayer et de rassurer Danilo, lui-même traumatisé.
Danilo est, en fait, livré à lui-même, souffrant de manque de repères identificatoires
stables. Il inaugure quelques mois plus tard une série de petites activités
délictuelles, en compagnie d'autres adolescents de son âge. Ceci le maintient dans une
position marginale à l'extérieur qu'il concilie difficilement avec une surveillance
préoccupée et tyrannique de sa mère.
Le père les rejoint au bout de deux ans et la désillusion de Danilo
est grande. Ce père amaigri, marqué psychiquement et physiquement par la torture et
lemprisonnement, s'adonne à la boisson et n'est plus à même de remplir son rôle
auprès de sa mère et de ses enfants. Danilo est alors de plus en plus envahi par les
angoisses de ses parents, incapables de se projeter dans le futur. Son histoire
individuelle se confond avec l'histoire parentale mais surtout il est dans une grande
confusion identitaire. Il a "occupé" la place de ce père et ce dernier,
revenu, est en fait incapable de reprendre la sienne. Danilo va de plus en plus mal et son
état alerte tellement sa mère qu'elle décide de contacter l'équipe de Handicap
International. Cette mère fait part de ses craintes à Frédérique
Pasquet, psychologue.
Elle décrit son fils dans un état d'excitation permanent, hyperactif, incapable de se
concentrer sur la moindre tâche, agressif à l'égard de son entourage. Envahi par des
cauchemars répétitifs, il dort très peu et se montre de plus en plus angoissé,
n'arrivant à "se calmer" que dans des passages à l'acte itératifs. Il
désinvestit l'activité scolaire et ses résultats deviennent de plus en plus médiocres,
alors que cet enfant avait toujours été un élève studieux.
Frédérique Pasquet raconte :
Quelques jours après cette entrevue, Danilo, seul, vient me
trouver. Le lien entre nous est vite établi : j'avais en effet déjà rencontré Danilo
lors des soirées pour adolescents, chaque vendredi. Cette première rencontre informelle
débouchera sur la mise en place d'entretiens individuels ayant lieu chaque semaine dans
l'appartement de Handicap International.
Très vite Danilo éprouve le besoin de parler de lui, de son enfance,
d'exprimer ses émotions en toute sécurité, de vivre l'entretien comme un moment
d'intimité qu'il peut s'approprier, me considérant avant tout comme un témoin neutre
pouvant un jour attester de sa souffrance. Danilo me fait part de son désir d'écrire son
histoire pour qu'elle soit connue au-delà des frontières. Cependant, un travail
préalable sur la désillusion doit se faire afin qu'il comprenne qu'écrire n'a pas
seulement valeur de témoignage, mais demeure avant tout un moyen d'aller mieux. Danilo
tient à écrire seul.
En faisant ainsi le récit de son enfance, des événements vécus
pendant la guerre, il trouve peu à peu une manière de se réinvestir, de reconstruire
une image de lui où il est le sujet principal de cette histoire. Il ne subit plus de
manière passive les événements mais agit sur eux. Le fait d'écrire permet à Danilo de
penser et de se penser à nouveau ; à la fois acteur et témoin des événements, il
rejoue sur un plan imaginaire des fragments de réalité douloureux, ce qui en atténue la
portée traumatique.
Peu à peu ce travail psychique a permis l'élaboration de ce qui
était bloqué et figé et a fait redémarrer l'activité de penser, tenue à l'écart par
les passages à l'acte délictueux. Les écrits de Danilo sont toujours restés secrets.
Chaque semaine, le cahier fermé dans les mains, Danilo me relatait oralement ce qu'il
avait écrit. Le cahier, sorte de médiateur, permettait la verbalisation de sa
souffrance.
Nous avons pu comprendre, avec Frédérique Pasquet et son interprète,
que ce cahier, écrit mais fermé, était comme une métaphore d'un espace psychique
interne ainsi qu'un pare-excitation qui se reconstituait.
Ce travail commun durera plusieurs mois. Danilo reprendra goût à une
vie d'adolescent plus conforme. Ses résultats scolaires s'amélioreront nettement. Les
passages à l'acte deviendront de moins en moins nombreux et il arrivera à canaliser sa
propre agressivité. Cette restauration narcissique de Danilo, sa capacité retrouvée de
se projeter à nouveau dans l'avenir ont, en fait, conduit ses parents à entreprendre
cette même voie dans l'élaboration d'une expérience psychique, traumatique et
douloureuse. Toutefois, originaires d'un village "purifié" et détruit, ayant
réellement peu d'espoir de retour sur ces lieux, ils ont obtenu un asile qu'ils espèrent
"reconstructeur" en Amérique du Nord.
* * *
Quelques mois après la fin de cette intervention, et en écrivant ces
lignes, je repense à cette figure de "lemmuré(e)" (dans les
ponts) présente dans la légende balkanique, reprise par Ismaïl Kadaré dans Le
pont aux trois arches, par Ivo Andric (1994) dans Le pont sur la
Drina, par Marguerite Yourcenar (1963) dans "Le lait et la mort" (in
: Nouvelles orientales), et par dautres encore, figure qui a pu agir
parfois comme métaphore de départs impossibles pour certains membres de l'équipe. Des
accords de paix ont en effet été signés sur une base militaire, à Dayton aux
Etats-Unis. Les réfugiés ont été engagés à rentrer dans un drôle de "chez
eux", la plupart du temps "purifié" ; beaucoup ont choisi de s'exiler à
l'étranger. Le financement de l'équipe d'intervenants-psy, octroyé par la Communauté
Européenne, a cessé ; les uns et les autres ont dû se quitter. Laisser une trace de
soi, qui peut nourrir encore, à qui on peut parler toujours, ou simplement la penser
comme une présence absente, indiquera, dans lun ou lautre cas, la valeur des
liens relationnels qui se seront créés à cette occasion. Cest là que
lentreprise humanitaire peut prendre tout son sens, quand elle sollicite, dans un
jeu de va-et-vient, léchange et le partage. Cest une action de solidarité
qui, si elle différencie les partenaires, si elle nest pas trop prise dans un
idéal dexemplarité, peut établir dauthentiques alliances. Cette alliance,
pour reprendre les termes de Winnicott, est chaque fois "à trouver et à
créer". Quand elle sétablit, elle a pour moteur de préserver la
différenciation culturelle des uns et des autres, ainsi que la reconnaissance de chacun
comme sujet. Cette alliance suppose linterrogation et le doute, elle ne se méprend
pas sur sa propre position, cest-à-dire quelle nentraîne pas
lautre à rompre parce quil se sent méprisé par une position quil
perçoit plus ou moins comme charitable et/ou empreinte de prosélytisme. Or, je crois
aussi que "ce qui nous sauve ne nous protège de rien, et pourtant cela nous sauve
quand même" pour rappeler ce que Christian Bobin (1994, 108.) écrit dans LInespérée.
Ce travail reprend celui effectué par les expatriés volontaires de
léquipe de soutien psychologique dHandicap International à Split - Ile de
Brac, Primosten, Kastela, Makarska : Carole Merland, Bertrand Quinet, Marie-Christine
Delpal, Pascal Sinoir, Denise Dalcorso, Véronique Gandeul, Florence Baumier, Angelo
Puggioni, Julien Temple, Catherine Lagache, Séverine Dumas, Nathalie Lauriac, Monique
Gruas, Céline Guirois, Nicole Guillet, Frédérique Pasquet, Eric Duret, Dominique
Hôpital, Bénédicte Hossenlop, Sylvie Gouttebroze, Luc Valengin, Bintou Diallo,
Véronique Rembry, Alain Guinamand, Laurent Biot, Emmanuelle Carric, celui de tous les
travailleurs sociaux, infirmiers, éducateurs, sociologues, psychologues, médecins et
interprètes ex-Yougoslaves qui ont accompagné ce travail, ainsi que celui du siège à
Lyon : Norbert Nicoud et Claude Simonnot.
francis maqueda
santé mentale et communautés
136, rue louis-becker
villeurbanne 6900, france