UNE PSYCHANALYSE
POSTMODERNE ?
Hélène Richard
La psychanalyse est mise en procès ces
derniers temps. On laccuse dêtre obsolète, basée sur des données
frauduleuses et incompétente à répondre aux besoins de lhomme
daujourdhui; bref dêtre un musée poussiéreux quon
sobstinerait à garder au coeur de la ville. Mon intention dans le présent article
est de participer au débat en replaçant, en première et deuxième parties, ces
accusations dans le contexte sociétal de la postmodernité dont elles émanent. Je crois
que le seul méfait dont puisse être reconnue coupable la psychanalyse contemporaine,
cest celui dêtre restée à lécart de la place publique et de
sêtre laissée massivement méconnaître. Aussi, je me propose de contribuer à
faire réparation en présentant en quatrième partie quelques travaux de la clinique
psychanalytique contemporaine non sans, auparavant en troisième partie, avoir illustré
par un cas de figure particulier combien les visions postmoderniste et psychanalytique de
lhomme daujourdhui se rejoignent.
LA PSYCHANALYSE EN PROCES
La psychanalyse dérange. Dès sa
création à Vienne, au début du siècle, ses principales découvertes apparaissaient
subversives en regard des valeurs de lépoque. La notion du déterminisme de
linconscient savérait, par exemple, une blessure narcissique inacceptable
pour les philosophes et les scientifiques, axés quils étaient sur les valeurs
positivistes de la maîtrise de la réalité par la conscience. De même, la découverte
du rôle de la sexualité dans le développement psychique était reçue comme une
hérésie parce quelle attaquait de front les valeurs morales du temps. Ce vent de
résistance et de subversion traversa les continents, si bien quen 1909, sur le
bateau qui lamenait aux États-Unis prononcer ses célèbres conférences à la
Clark University, Freud disait à ses compagnons de voyage à propos des américains :
"Je leur apporte la peste". Vers la fin de sa vie, en 1932, il confiait à
Eitongon : "Ma méfiance envers lAmérique est insurmontable". Il
sagissait là de fulgurantes prémonitions autant que de réactions subjectives.
Lhistoire montre, en effet, que dès le début, une ambivalence réciproque exista
entre Freud et les américains; ceux-ci accueillirent la psychanalyse avec enthousiasme
mais ne lintégrèrent jamais en profondeur ni dans sa totalité.
(Vignault, 1993)
Fait intéressant sur les plans
historique et épistémologique, on assiste actuellement dans lAmérique du Nord de
cette fin de siècle, tant au Canada quaux États-Unis, à une recrudescence des
critiques négatives à légard de la psychanalyse. Celle-ci dérange encore,
semble-t-il. Bien que souvent superficielles et mal étayées (Letendre et
Panaccio, 1996;
Brunet, 1996), ces attaques font lobjet dune diffusion médiatique qui, elle,
est à prendre au sérieux car elle revêt celles-ci dune apparence de crédibilité
par lattention même quelle leur porte.
Les critiques peuvent être regroupés
en quatre thèmes (Brunet, 1996) que chapeaute toujours lidéal de scientificité. La
première critique veut que la psychanalyse soit une théorie non scientifique, selon
les critères de la méthode expérimentale, parce quelle ne peut être réfutée,
ses expériences cliniques savérant non reproductibles compte tenu de la dimension
intersubjective de la relation transféro-contretransférentielle. Or, Kuhn (1983),
Lakatos et Feyerabend (1979) ont pourtant déjà clairement réfuté ces arguments
poppériens. De plus, "...la non-objectivité et la non-reproductivité de toute
observation scientifique, y compris celles des "sciences dures", ont été
démontrées comme étant inéluctables depuis les travaux dHeisenberg"
(Brunet, 1996). La deuxième critique concerne ce que Freud nommait "le vil
plomb de la suggestion" par opposition à "lor pur de
linterprétation". La psychothérapie psychanalytique rendrait le patient
suggestible et démuni de sens critique devant les interprétations de lanalyste.
Or, bien quaucune psychothérapie, quelque soit son orientation théorique, soit
totalement dénuée de suggestion, ne serait-ce que par le désir de guérir que le
patient lui adresse, la psychanalyse a pourtant été reconnue comme la première
thérapeutique à se donner pour objectif la liberté de lindividu -ce qui lui a
dailleurs valu sa réputation de subversive au début du siècle- séloignant
ainsi dun but qui ne viserait quune meilleure adaptation à la société
(Lear, 1995, in Brunet, 1996). La troisième critique, quant à elle, attaque
lefficacité thérapeutique de la psychanalyse sur un sujet précis. Elle vise le
réveil de souvenirs dagression sexuelle infantile chez le patient durant le
traitement, et présente deux points de vues contradictoires. En effet, dune part,
les tenants du "false memory syndrome" (Letendre et Panaccio, 1996; Brunet,
1996) accusent la psychanalyse de créer chez le patient de faux souvenirs qui ne
seraient, en fait, que le fruit de suggestions implantées chez le patient par son
analyste. Dautre part, les tenants des bienfaits liés au fait que la
psychothérapie peut réveiller des souvenirs effacés dagression sexuelle, accusent
Freud de lâcheté pour avoir abandonné sa Neurotica -théorie voulant que les abus
sexuels survenus durant lenfance soient à la base des troubles névrotiques chez
ladulte. On accuse Freud de lâcheté parce que cet abandon jetterait du discrédit
sur la thèse de leffet pathogène des traumatismes sexuels infantiles. Or, Freud,
faut-il le préciser, na pourtant jamais abandonné complètement sa
Neurotica; il
na fait quen révoquer luniversalisme en tant que cause à
lorigine de toute psychopathologie. À côté de la démonstration de leffet
déterminant de la réalité extérieure sur le psychisme, il a mis en évidence
leffet tout aussi déterminant de la réalité psychique, des fantasmes
inconscients. Je reviendrai dailleurs plus loin sur la prise en compte par la
psychanalyse contemporaine des effets psychiques des traumatismes. Enfin, la quatrième
critique invalide la théorie psychanalytique en tant que science parce quelle
serait construite sur des données falsifiées. On accuse Freud, pour avoir parfois
changé didée ou pour être revenu sur des erreurs quil avait commises
antérieurement, davoir falsifié ses données; ce qui est maintenant convenu
dappeler laffaire Masson est un exemple de ces accusations. Or, ces
dernières, y compris celles de Masson, ont pour caractéristique de se discréditer
elles-mêmes en citant Freud hors contexte et en faisant preuve dignorance à
légard de lévolution chronologique de ses travaux.
Lexistence même de ces
critiques, quelque soit leur valeur, montre bien cependant que la psychanalyse dérange
encore aujourdhui. Pourquoi ? Jai tenté de chercher réponse dans le contexte
sociétal doù émergent ces critiques.
CONTEXTE SOCIÉTAL : LA POSTMODERNITÉ
La culture ambiante est intériorisée par
lindividu à travers le filtre de sa subjectivité, de son histoire personnelle. De
la même façon, la psychanalyse, en tant quinstitution, est traversée par la
culture dont font partie ses membres et ne peut prétendre à un regard extérieur sur les
phénomènes sociétaux. Elle essaie cependant den comprendre le sens. Jai
cherché des éléments de réponse chez les auteurs postmodernistes. Je présenterai donc
ici certains écrits sociologiques et philosophiques sur la théorie postmoderniste
-théorie cherchant à expliquer les changements récents survenus dans les sociétés
occidentales- que jannoterai de quelques commentaires.
Origine de la postmodernité
Le mouvement postmoderniste est apparu
progressivement, à partir des années soixante, en réaction à léchec du
modernisme à tenir ses promesses duniversalisme humanitaire. Le passage des
sociétés occidentales à lâge des technosciences et des mass média, de même que
lavènement dune économie postindustrielle, serait à la base de la mutation
culturelle qui a permis daccéder à la postmodernité, soit à "une mutation
importante de notre manière dêtre" (Maffesoli, 1990), à "une période
de transition comme la été la Renaissance entre le Moyen-Age et la
Modernité" (Boisvert, 1995).
Deux effets imprévus du modernisme
seraient au coeur de la culture postmoderne.
La consommation de masse
Dune part, lapparition de
la consommation de masse a provoqué une montée de lhédonisme et le culte du
plaisir est devenu une valeur centrale. Cette consommation de masse a eu pour effet
dassouplir les règles sociales car, dans une logique de lassouvissement, pour
provoquer une vague de consommation appuyée sur le réflexe de choisir, il faut bien
encourager lindividualisation et la prise de responsabilité (Boisvert, 1995). La
mode est maintenant à la vénération des différences et du particularisme; on exige une
protection toujours plus grande de la vie privée (le phénomène du cocooning) et
le droit dexprimer librement ses propres opinions. La psychanalyse, par son souci de
la liberté individuelle et son refus des points de vues normatifs, fait partie de cette
tendance actuelle.
Lessor des technosciences
Dautre part, lessor des
technosciences -dont font partie les neurosciences servant de support scientifique à
certaines critiques à lendroit de la psychanalyse- qui devait, selon les
prévisions modernistes, contribuer à créer un paradis humaniste a eu pour effet, au
contraire, de détruire ce fantasme humaniste. Il la fait au profit dun
"rationalisme technicien" qui permet maintenant à lhomme de détruire la
planète -lexemple classique est la pollution généralisée qui sen prend
même à la couche dozone de la stratosphère- mais aussi de prolonger la vie,
grâce au perfectionnement incessant de la médication, et de changer sa propre nature par
la manipulation génétique dembryons humains (Vatimo, 1987). Lhomme des
technosciences (un "homme-dieu" ?) a acquis le droit de vie et de mort sur son
environnement et en est devenu le centre absolu. Face à de tels bouleversements, le
pragmatisme, plutôt que les valeurs métaphysiques de type humaniste, est devenu une
valeur culturelle essentielle et la seule norme qui semble lui être compatible est le
credo de la réussite. Cest dailleurs, de façon plus précise, au nom de ce
pragmatisme lié à lessor des technosciences que sont formulées, selon moi, les
attaques actuelles contre la psychanalyse. Est-ce le caractère profondément humaniste de
cette théorie qui paraît suspect parce que "passé de mode" ? Il est vrai que
Freud était un homme de son époque et que certaines parties de son oeuvre sont marquées
par le contexte sociétal du début du siècle. Mais là où le bât blesse, cest
que ces attaques ont pour caractéristiques, dune part, de réduire la psychanalyse
au modèle freudien, ignorant ses développements contemporains et, dautre part, de
ne pas tenir compte de lutilisation de plus en plus répandue qui est faite par les
autres approches psychothérapiques de ces développements théoriques, de même que du
succès que la clinique psychanalytique rencontre dans le traitement de certains patients
actuellement dits difficiles par les principales approches cliniques.
La culture postmoderne : caractéristiques
Cest ainsi dans le contexte des
effets imprévus du modernisme que la culture postmoderne sest mise en place. Ere de
transition que certains qualifient de période de confusion, elle se caractérise au
quotidien par la non-uniformité, le pluralisme, léclectisme : "Il ny a
plus à être "progressiste" ou "réactionnaire" car nous vivons
plusieurs temps en même temps" (Scarpetta, 1985).
La fin des grandes vérités : émergence dun
nouveau type dindividualité
La dissolution de la modernité, à
travers tant les événements historiques (la disparition de lURSS, par exemple) que
la dérive des produits de la culture moderne (technologie, médias...) a profondément
changé notre façon de voir et de comprendre le monde qui nous entoure. Elle a aussi mis
de lavant une philosophie de vie qui se fonde davantage sur la proximité et le
quotidien. Ainsi, la désillusion à légard de lavant-garde moderne et les
valeurs hédonistes se conjuguant, on assiste aujourdhui à un scepticisme
grandissant à légard du statut dexpert, de lautorité politique, des
grands discours idéologiques et leurs promesses utopiques. Un exemple en est la
désillusion blasée qua provoqué, à travers le Canada, le dévoilement des
scandales commis au Rwanda par les Casques Bleus canadiens, ce corps délite formé
spécialement pour remplir une mission de paix dans le cadre de larmée de
lONU, fleuron de la démocratie occidentale. Devenu ainsi sceptique à
lendroit des discours dautorité, lhomme postmoderne affiche maintenant
un nouveau type dindividualisme et décide lui-même de ce qui est bon pour lui, se
souciant moins de ce que les experts ont à dire sur le sujet. Vient renforcer cet
individualisme issu du scepticisme le fait que lomniprésence des mass médias, au
lieu de produire luniversalisme que le monde moderne en escomptait, a plutôt mis en
relief le pluralisme des visions du monde, des points de vue, des interprétations
dun événement. On voit donc aussi apparaître dans la culture postmoderne un
processus de démocratisation des critères de vérité. La vérité absolue cède sa
place aux vérités, toutes plus diverses et "vraies" les unes que les autres
(Campeau, 1989). On peut se demander ici si ce nouveau type dindividualisme
renforcé par la relativisation de la vérité ne facilite pas parfois la publication des
critiques mal étayées à propos la psychanalyse.
Si lhomme postmoderne ne croit
plus aux grandes religions politiques, idéologiques, à quoi croit-il, sil croit
encore ? À des "petites" vérités quil choisit plutôt quaux
grandes quon lui avait imposées. Cest ainsi quil devient végétarien,
culturiste ou ...adepte dune théorie psychologique et donne temporairement sens à
sa vie. On assiste à lavènement dun "hypermarché des styles de
vie" (Lipovetsky, 1987), image qui représente bien la banalisation égalitaire des
différentes valeurs dont est porteuse la "fin des grands récits". Il
nexiste, en effet, plus de normativité stricte qui exigerait une ligne de conduite
unique. (Il est intéressant de noter ici quen ce sens, la psychanalyse est
résolument postmoderne par son refus dun point de vue normatif.) Les normes sont
désormais déportées dans la sphère individuelle : tout va vers
"lexpressivité individuelle déréglée", ce qui fait place à une plus
grande importance accordée aux divers types déconomie psychique auxquels
sintéresse la psychanalyse contemporaine; jy reviendrai plus loin. Cette
tendance annoncerait la fin des sacrifices pour une grande cause et le début dune
ère dincertitude et de démocratie (Lipovetsky, 1987).
Pensée de lerrance et attitude pragmatique
face au savoir
La proéminence du doute dans la
réflexion postmoderne vient par ailleurs invalider la notion moderne de progrès, de
dépassement. Avec le doute, en effet, croissent la réévaluation et la volonté
dappréhender autrement un phénomène. La pensée postmoderne ne cherche plus à
explorer le nouveau à tout prix; elle est, au contraire, "la volonté
dexplorer les zones de coexistence [...] de les faire sinterpénétrer,
réagir, de jouer de leur métissage, dopérer des connexions, des anachronismes
délibérés." (Scarpetta, G., 1985). La leçon du nazisme hitlérien sur
laspiration à la pureté aurait donc porté fruit, à quelques exceptions (très
actuelles) près... Le postmodernisme vient ainsi briser notre notion du temps linéaire,
de lhistoire unifiée par la notion du progrès. Cest la fin du "syndrome
du dépassement" (Vatimo, 1990). Le mouvement postmoderne ne croit plus, en effet, à
un point de vue suprême, global, capable de supplanter tous les autres. Il intègre, au
contraire, le passé pour mieux affronter le présent et saccompagne dune
pensée "de la proximité", axée sur le quotidien des individus : cest
"la philosophie du matin" inspirée, selon plusieurs, de la pensée
nietzschéenne de "léternel retour du même" (Boisvert, 1995). Il est
important de mentionner ici que ce type de pensée, en ce quil se rapproche
davantage du style de fonctionnement des processus primaires et des effets produits par la
technique de lassociation libre, ne peut laisser la psychanalyse indifférente.
Par ailleurs, dans la même ligne
didée, lattitude face au savoir serait devenue beaucoup plus pragmatique. La
multiplication des grandes banques de données créées grâce aux progrès de
linformatique a rendu facile laccès à linformation, de sorte que la
puissance du savoir appartient maintenant à celui qui sait comment aller chercher cette
information et lui donner une nouvelle signification. Autrement dit, le pouvoir réside
dans les connaissances et celles-ci sachètent; lavenir réside donc dans la
capacité de pouvoir donner une valeur ajoutée aux connaissances existantes. Cest
ce qui fait dire à Lyotard (1979) que "la question du savoir [et de la scolarisation
des jeunes] à lâge de linformatique est plus que jamais la question du
gouvernement" .
Bref, retenons que, selon les auteurs
postmodernistes consultés, la culture postmoderne se serait étayée sur des dérivés
imprévus du modernisme, soit, entre autres, sur lhédonisme et
lindividualisme promus par la consommation de masse, de même que sur le pragmatisme
contre-humaniste engendré par lessor des technosciences et qui sert, selon moi, de
support scientifique à certaines critiques actuelles contre la psychanalyse. Cette
culture postmoderne serait caractérisée au quotidien par léclectisme et le
pluralisme, cest-à-dire, par une dissolution de la notion de vérité absolue et
des grands discours idéologiques qui auraient été remplacés par une pensée de
lerrance axée sur la proximité et le quotidien des individus, de même que par une
attitude pragmatique face au savoir.
Lindividu postmoderne : caractéristiques
Quelle conception les penseurs
postmodernistes se font-ils de lindividu postmoderne, celui qui, entre autres,
intéresse les cliniciens parce quil vient consulter ou choisit pour métier de
devenir psy ? Selon ces penseurs, une nouvelle normalité sociale, plus souffrante sur le
plan identitaire, serait en voie de sinstaller et lhomme
daujourdhui présenterait des ressemblances plus nombreuses avec un Hamlet
quavec lOedipe de Freud. Leurs observations rejoignent de près celles de la
clinique psychanalytique contemporaine.
Déstabilisation du moi
La fin des grandes vérités aurait eu
un impact direct sur lindividu postmoderne dont le "moi" se serait
transformé en "un miroir vide" et fragile. Pour avoir favorisé une attitude
anti-dogmatique, cet état de chose nen aurait pas moins généralisé une certaine
forme de "névrose collective", voire de "décadence morale"
(Lipovetsky, 1983). Notons que la sociologie aborde ainsi de plain-pied, sur un plan
sociétal, les problématiques narcissiques identitaires qui font actuellement
lobjet de nombreux travaux en psychanalyse.
Cette "déstabilisation du
moi" aurait engendré un tel repli sur soi que tout ce qui entoure lindividu
"se désenchante, se vide de sa substance". (Est à remarquer ici la
ressemblance de cette description sociologique avec celle que la psychanalyse donne de la
dépression-limite.) Lindividu postmoderne est si déstabilisé et ressent un tel
sentiment dinsécurité quil serait constamment "obsédé par des
problèmes personnels, exaspéré par un système répressif jugé cependant trop
clément, habitué quil est à être protégé, traumatisé par une violence dont il
ignore tout : linsécurité quotidienne résume sous une forme angoissée la
désubstantialisation postmoderne" (Lipovetsky, 1983). Afin de sortir de ce
désespoir -qui apparaît à certains comme le prix à payer pour sêtre libéré du
dogmatisme- lindividu postmoderne mettrait en place, entre autres, deux stratégies
: une forme de "dictature du sujet" (Lipovetsky, 1983) et "le
néotribalisme" (Maffesoli, 1988).
La dictature du sujet
Dans la "dictature du sujet",
lindividu accapare toutes les choses désubstantialisées qui lentourent et
leur donne le sens qui lui convient. "Dans la postmodernité, le sujet se fait donc
linventeur de ses propres objets, objets qui ne durent que le temps de la pulsion et
qui sévanouissent par la suite. Cest ainsi que le postmodernisme réussit à
conjurer le nihilisme" (Boisvert, 1995). Mentionnons quon trouve dans cette
description une affinité avec la définition que donne Freud de la stratégie psychotique
de guérison et avec celle que propose Winniccott à propos de lobjet
"créé".
Cette dynamique de vie consommatrice
dobjets en vrac, centrée sur la réalisation individuelle, suppose quon ait
des projets personnels. Or, le temps de lhumanisme et des grandes questions
existentielles étant révolu, sinstalle alors un nouveau mode de vie : "la vie
en séquence-flash" centrée sur le présent, au jour le jour, et que
caractériseraient lhéphémérité et léclectisme des projets, des
engagements. Il nest plus nécessaire de donner un sens profond à sa vie, il suffit
de la vivre comme une succession de "présents" : "dorénavant, la vie
sépuise dans le présent" (Maffesoli, 1988). Cest la "no future
generation", "lère du vide" selon lexpression de Lipovetsky
(1983). (Comment ne pas penser, à ce propos, à la "maladie didéalité",
cest-à-dire au manque didéaux qui accompagne la souffrance de certaines
problématiques narcissiques ?) Lintérêt de ce style de vie, centré sur le
matériel et le familier, est quil recherche un sens léger à la vie et
nexige pas dinvestissement profond : cette légèreté permet de donner une
signification à sa vie sans se soumettre aux exigences dun diktat venu de
lextérieur. On pense ici au succès immédiat qua connu le roman de Milan
Kundera Linsoutenable légèreté de lêtre paru en 1984. Mais
"linsoutenable" dans le titre de cette oeuvre ne renvoie-t-il pas aussi à
certains itinéraires individuels vers la mélancolie, ou vers lalexthymie liée aux
somatisations et aux passages à lacte, que contient potentiellement cette
légèreté de lêtre et quon retrouve plus fréquemment, ces temps-ci, dans
la clinique psychanalytique?
On retrouve cette recherche de
légèreté dans les engagements à légard dautrui. Cest, en effet, le
"contractualisme éphémère" qui dominerait maintenant les relations
interpersonnelles, permettant à lindividu de se désengager rapidement dès que la
relation ne convient plus à sa disponibilité émotive et quotidienne. Notons que cet
engagement superficiel peut être vécu de façon très intense. On assiste donc ainsi à
leffritement de la famille nucléaire sur laquelle Freud sétait appuyé pour
développer sa théorie oedipienne. Dans la mesure où le "contractualisme
éphémère" permet aux couples de se dénouer quand leurs rejetons sont encore en
bas âge et sans quune vie communautaire stable vienne pallier cette discontinuité,
on peut présumer que les enfants apprennent tôt, par mimétisme, lattachement
affectif "éphémère", mais on peut se demander à quelles nouvelles
stratégies identitaires ce style de vie leur donne accès.
Le néotribalisme
La deuxième stratégie privilégiée
par lhomme postmoderne pour échapper à la déstabilisation de son "moi"
résiderait dans le "néotribalisme" (Maffesoli, 1988), soit une forme souple de
tribalisme -une autre forme de légèreté de lêtre ? Elle consiste dans
ladhésion de lindividu à un groupe de personnes qui partage ses valeurs.
Cette inscription nest cependant pas totale ni définitive; elle peut, en effet,
être facilement révoquée si elle ne convient plus et peut, de plus, coexister avec
lappartenance à dautres groupes. Par ailleurs, la prolifération de ces
groupes serait telle quelle obligerait, en fait, lindividu à se redéfinir
régulièrement pour choisir dans cet "hypermarché", lamenant ainsi à
demeurer sujet tout en étant grégaire. Le choix se ferait selon les intérêts du
moment, les goûts, les occurrences, les investissements passionnels passagers. La
prolifération même de ces groupes indiquerait quils ont su sadapter au
besoin de "zappage" de lindividu postmoderne et sajuster aux normes
de sélection individuelle.
Ainsi, selon les penseurs
postmodernistes consultés, lhomme daujourdhui serait déstabilisé dans
son identité par la perte des grands discours et de la notion de vérité absolue. Ne
faut-il pas, dailleurs, ajouter à cette perte celle des idéaux collectifs, ces
systèmes sociaux qui permettaient une fusion plus facile entre lidéal-du-moi des
individus et leur moi-idéal ? Pour tromper son désespoir, lhomme contemporain
aurait recours, dune part, à un individualisme marqué affirmant le pouvoir de sa
subjectivité et, dautre part, à un style de vie centré sur le présent et sur un
parti-pris de légèreté de lêtre. Celui-ci se manifesterait dans un nomadisme
social, soit dans un engagement superficiel, discontinu, mais présent avec des individus
et de groupes de semblables.
Les neurosciences
Mentionnons en terminant quil est
étonnant que les postmodernistes passent sous silence une troisième solution que la
société postmoderne offre à lhomme souffrant, soit les produits chimiques créés
par le progrès des neurosciences. Ces médicaments, de plus en plus efficaces, agissent
sur la partie du psychisme se situant à la limite du somatique et modifient le
comportement. Leur action opère cependant en-decà des activités de représentation
psychique, de sorte que lindividu subit les changements qui surviennent en lui mais
a beaucoup de mal à les symboliser, les subjectiver et à se les approprier. Selon
Kristeva (1993), cette caractéristique irait de pair avec la désaffection de la parole
et les difficultés de représentation psychique quelle remarque dans "les
nouvelles maladies de lâme". Bien que la solution offerte par les
neurosciences semble aux antipodes de celle proposée par la psychanalyse -axée sur
lappropriation subjectivante par lindividu de son histoire, de son destin-
elle a toutefois le mérite de ramener lattention des psychanalystes sur la
puissance du pôle bio-pulsionnel du psychisme humain.
De cette incursion dans la vision
sociologique et philosophique du monde contemporain, retenons que si lhomme moderne,
tel que Freud le concevait, affichait les traits dun Oedipe en proie à des
tourments pulsionnels et moraux, tel nest plus le cas de lhomme postmoderne
qui semble davantage aux prises avec un dilemme narcissique identitaire semblable à celui
de Hamlet. Autrement dit, pour paraphraser Shakespeare, "To be or not to be, is it
not the question now ?" Retenons aussi que si les solutions sociales actuellement
apportées au mal de vivre individuel diffèrent beaucoup de celles proposées par la
psychanalyse, par contre, le portrait brossé par les postmodernistes de lhomme
daujourdhui ressemble étrangement à la vision quen a la psychanalyse
contemporaine.
UN CERTAIN PORTRAIT DE LHOMME POSTMODERNE
Avant daborder les travaux de la
clinique psychanalytique contemporaine, voici une certaine illustration de lhomme
postmoderne qui me semble faire le pont entre les théories postmodernistes et la
psychanalyse. Il sagit dune histoire de cas némanant pas de
lintimité dun bureau de psychanalyste, mais de la place publique, soit
dune oeuvre théâtrale créée en 1996 : "Les gagnants" du dramaturge
québécois François Archambault. Jai fait ce choix parce que, depuis toujours, le
théâtre se donne pour mission de contribuer à lamélioration de la société dont
il fait partie en lui présentant certaines images delle-même, en représentant sur
scène une certaine interprétation du monde environnant.
Le texte, un peu éclaté, est
structuré en treize tableaux. À travers les propos du gérant dun magasin de
meubles modernes -dont la vitrine sert de décor au déroulement de la pièce- et de trois
jeunes couples, on assiste à une percutante charge par labsurde contre la société
postmoderne. Les individus ny ont plus aucune intériorité et sont réduits à
limage sociale quils projettent : celle de "gagnants" dont la vie
professionnelle et amoureuse est couronnée dun succès qui donne sens à leur vie.
La vitrine de magasin est donc plus quun décor, elle est le symbole du mode de
fonctionnement de ces individus. Leur vie est, en effet, une perpétuelle exhibition de
succès et de bonheur définis par les critères de la société de consommation et du cocooning
: le chacun pour soi de lhédoniste désengagement social. Dans ce système
compétitif, latteinte de la réussite est déterminée par ladmiration
dautrui, de sorte que lautre, dans les relations intimes ou sociales, est
absolument nécessaire, mais comme admirateur ou faire-valoir personnel.
Sylvio, le gérant du magasin, fait
figure de philosophe ou de prêcheur, selon lhumeur du spectateur. Dans des
monologues pervers composés de lieux communs absurdes, de dictons, et de psychologie à
deux sous, il explique comment lhomme postmoderne se doit de vivre son destin de
"gagnant" sans culpabilité : "Travailler douze heures par jour, ça ne me
dérange pas parce que cest le prix de la liberté" (...) "Je mets une
chemise et cette chemise séduit une femme; alors tout est possible..." (...)
"La vie, ctune joke de New Fee; cest juste si
tes en mesure de la comprendre que tu peux souffrir." (...) "Cest
quand jai planté quelquun que je me sens bien; ce sont mes succès qui me
font me sentir bien".
Mireille et David, le couple
traditionnel, ont besoin de savoir que leurs amis apprécient leurs succès ou sont moins
heureux queux pour sassurer quils ont choisi le bon style de vie :
"À quoi ça me sert dêtre heureuse si les autres pensent que je ne le suis
pas !". Véronique et Étienne ont choisi lamour libre. Bien que Véronique
souhaite secrètement une consécration de leur union, elle pousse Étienne à raconter
ses théories nihilistes sur le couple pour épater ses amis, lutilisant ainsi comme
faire-valoir. Sa mine perplexe durant ces discours nous montre cependant quelle se
rend compte confusément quelle confirme ainsi son conjoint dans une voie qui
dessert ses projets secrets. Il ny a cependant aucune place pour léchec et la
souffrance dans le style de vie de ces deux couples. Pourtant, dune part, Mireille
doit avoir recours à une banque de spermes pour produire un bébé-fétiche. Son mari
est, en effet, devenu impuissant dès la première année de leur mariage, privé
quil était, par la fidélité conjugale, de la stimulation nécessaire que lui
procurait auparavant le visionnement de films pornographiques, et en dépit de sa
tentative de remplacer ceux-ci par lenregistrement sur vidéo de leur nuit de noces.
Dautre part, Véronique se laisse aller à une aventure extra maritale devant le
désaveu de toute jalousie par son conjoint, prévenu de ses tentations.
Sébastien, lui, est un
"perdant" sans ambition qui sert dadmirateur à ses deux couples
damis; en retour, ceux-ci soccupent distraitement de sa dépression
quils jugent secrètement répugnante. Il vit une brève liaison avec une amie de
CÉGEP, Caroline, en rupture temporaire de ménage, qui accepte que celui-ci
lhéberge à la condition expresse quil ne devienne pas amoureux delle.
En fait, Sébastien représente la partie clivée de ces "gagnants" qui iront,
à la fin, jusquà nier son suicide, le déguisant à leurs yeux en un accident
malchanceux. Il faut voir la mine atterrée des deux couples quand, au salon funéraire,
devant lannonce triomphale par Mireille de sa fécondation enfin réussie, Caroline
propose aux futurs parents de donner le prénom de leur ami défunt à leur fils à
naître, pour comprendre lenvergure du mensonge qui a présidé à cette amitié.
Ce texte pourrait être plein de
cynisme et damertume, mais non. Ce qui frappe le plus chez ces jeunes gens
"plaqués or", cest leur difficulté à penser, à réfléchir sur
eux-mêmes, ne serait-ce que pour nommer leur désir ou leur souffrance. Leur discours est
plat, stéréotypé, plein de déni; leurs valeurs sont matérialistes, leur intelligence,
concrète et toute en surface : "Dans la vie, faut pas sarrêter à penser,
parce quon rate la course" (...) "Si tu veux goûter au bonheur, il faut
que tacceptes de manger la merde qui va avec, sinon dans la vie, tauras que
des miettes". Cest avec enthousiasme quils adhèrent à des règles de
vie aliénantes et leur carapace mentale est telle que tout au long de la pièce, ils
mentent et se mentent avec conviction, prennent au sérieux de petits détails matériels
pour rester indifférents aux signaux de détresse de leur entourage. Cette carapace est
dailleurs là pour ignorer non seulement la souffrance du compétiteur mais aussi
leur propre peur : "Le monde est une jungle. Faut pas montrer que tas peur
parce que les autres vont te sauter dessus. Si je montre à ma blonde que jai peur,
elle naura plus confiance en moi, elle va douter de moi, pis elle va avoir peur de
moi." "Oui, je vais douter de lui". Dans cet univers froid, les murs ont
des oreilles et les oreilles ont des murs...
On ne saurait, en ce moment, produire
une pièce dune plus grande pertinence sociale -non quelle prétende être en
résonance avec toute lactualité sociale. En effet, certaines caractéristiques de
la société postmoderne sont clairement esquissées, par exemple : le credo de la
réussite, produit du pragmatisme mis de lavant par les technosciences, la
réduction de lindividu à son image sociale, la carapace narcissique, le vide
intérieur, laplatissement des émotions. On y retrouve aussi les indices dun
certain fonctionnement psychique lié à lappauvrissement de la capacité de
représentation psychique décrit par la psychanalyse contemporaine et que nous aborderons
maintenant.
LHOMME POSTMODERNE ET LA PSYCHANALYSE
DAUJOURDHUI
Tel que mentionné plus haut, la
psychanalyse, en tant quinstitution, est traversée par la culture dont font partie
ses membres et ne peut prétendre à un regard extérieur sur les phénomènes
postmodernes. Elle essaie cependant den comprendre le sens et ce, dun point de
vue qui lui est particulier en cette ère dimpersonnalité, soit celui de
lintimité, de la vie psychique avec et pour quelquun dautre.
Quest-ce que les psychanalystes
contemporains ont donc à dire sur lhomme postmoderne qui vient les consulter pour
soulager sa souffrance psychique ? Plusieurs (entre autres : Green, 1990; Kristeva, 1993;
McDougall, 1996; Roussillon, 1995a, 1995b) rapportent avoir remarqué dans leur pratique
clinique la présence de "nouvelles maladies de lâme", selon
lexpression de Kristeva (1993), se caractérisant par un mode de fonctionnement
psychique privilégiant les agirs et les somatisations. Il est cependant important de
mentionner ici quon ne sait pas encore si ces maladies sont vraiment
"nouvelles", cest-à-dire dapparition récente et en lien avec
lévolution du contexte sociétal, ou si elles sont "nouvelles" pour ces
cliniciens qui peuvent maintenant les apercevoir, grâce à laccroissement de leur
fréquence et aux nouvelles lunettes fournies par lavancement des connaissances
théoriques et techniques en psychanalyse. Daprès ces auteurs contemporains, les
blessures narcissiques et les risques de psychose favorisant ces agirs, de même que les
symptômes psychosomatiques, semblent témoigner dune difficulté de
représentation psychique qui exige une adaptation du cadre psychanalytique
classique. Sans du tout renier la position freudienne, ils tentent, dans la foulée de
cliniciens tels que, par exemple, Balint, Fairbairn, Ferenczi, Khan, Klein et Winnicott,
de ladapter aux besoins psychiques de lhomme contemporain et ont élaboré des
ajustements techniques qui, à ce jour, se sont avérés efficaces. Ils adhèrent à une
conception de la psychanalyse qui, en tant que thérapeutique, et au-delà des divergences
décoles, se donne pour mission doptimiser les capacités de symbolisation de
lindividu, cest-à-dire ses possibilités de donner un sens à sa réalité
intérieure, à sa perception de lunivers extérieur, et de se représenter ce sens.
Notons que dans la vision
psychanalytique du patient postmoderne, il est fait référence à des problèmes reliés
à un certain mode de représentation psychique. En effet, est désignée et priorisée
là, de façon implicite, la représentation de mots appartenant au système
conscient-préconcient de lappareil psychique, système gouverné par les processus
secondaires et que favorise la théorie freudienne de la symbolisation sous-jacente à
lélaboration du cadre classique. Or, les agirs et les somatisations sont aussi des
modes de symbolisation, mais ils sont gouvernés par les processus primaires et, à ce
titre, découragés par le cadre psychanalytique traditionnel. Lafflux actuel de ces
modes de fonctionnement psychique confrontent donc le cadre freudien et cest ce qui
a amené les psychanalystes contemporains à procéder à des ajustements techniques.
Le cadre freudien
Le cadre freudien évoque de près un
modèle particulier de symbolisation, celui du travail du rêve. En effet, la position
allongée sur le divan inhibe la motricité; le décor physique, neutre et constant,
décourage la stimulation perceptuelle et sensorielle; la position effacée de
lanalyste, installé derrière le divan, rappelle labsence de lobjet.
Tout est en place pour que les activités motrices soient transformées en images
visuelles (en représentations de chose, selon le modèle du rêve rêvé), puis que ces
images visuelles soient traduites en mots (en représentations de mots, selon le modèle
du rêve narré); en fait, tout est en place pour favoriser le retour du refoulé, pour
que, selon lexpression freudienne, "où était le Ça, le Moi advienne".
Le cadre freudien prend donc pour
acquis -et cest là un inconvénient- que le patient souffre uniquement de
traumatismes liés à des conflits qui ont été symbolisés, puis refoulés, donc qui
sont survenus à un âge -ou dans un état psychique- où ils pouvaient être transformés
en symboles et se retrouver dans linconscient sous forme de représentations de
chose. Le patient souffrirait donc, par le refoulement, de ne pas pouvoir se formuler à
lui-même ce quil veut, ce qui lhabite, et quil avait déjà symbolisé.
Notons que cette position repose sur une vision du fonctionnement psychique basée
uniquement sur le primat du principe de plaisir selon lequel le patient se serait déjà
fait une représentation de son désir conflictuel et laurait refoulée pour la
mieux conserver (Roussillon, 1994). Dautre part, autre inconvénient, le cadre
freudien impose au patient le transfert de son fonctionnement psychique dans le seul
appareil du langage. Or, cette restriction est contraire à la vie quotidienne où, pour
fonctionner, nous avons recours à différents canaux dexpression : moteur, visuel,
vocal, en plus du langage. Elle est contraire, aussi, aux racines du travail de
symbolisation qui provient du jeu moteur, vocal et visuel effectué en présence de
lobjet et non en son absence.
Bref, le modèle freudien, pour
cohérent quil soit, repose sur une conception particulière de la psychopathologie
et de la symbolisation : il suppose que le patient a pu faire un "assez bon"
travail préalable de symbolisation primaire -de représentation de chose- sur ses
expériences personnelles. Or, les patients ne fonctionnent pas tous selon ce modèle de
symbolisation. Au contraire, -et ce, en accord avec les données ci-haut citées sur la
culture et le fonctionnement individuel postmodernes- de plus en plus de personnes
fonctionnent, de façon prévalante, selon dautres modes de symbolisation, ou selon
le primat, non du principe de plaisir, mais de la compulsion de répétition.
La clinique des traumatismes primaires
On retrouve de plus en plus souvent,
dans la clinique contemporaine, des patients souffrant de ce que Roussillon (1995b, 1996a)
nomme des traumatismes primaires, soit des "éprouvés traumatiques" qui
nont pu être symbolisés et qui ont laissé des traces profondes dans le
fonctionnement psychique du patient. Il sagit, dune part, dexpériences
précoces, survenues à un âge où lenfant navait pas encore lappareil
psychique nécessaire pour se représenter ce qui lui arrivait. Il sagit,
dautre part, dexpériences survenues dans des situations extrêmes : (violence
détat, violence criminelle, cataclysme naturel, etc.) qui détruisent la capacité
de représentation. Ces traumatismes primaires présentent les caractéristiques
suivantes. Ils sont sans représentation psychique : le sujet ne comprend pas ce qui lui
arrive, ne peut le signifier, le symboliser. Ils sont aussi, dune part, vécus comme
étant sans fin : soit parce que le sujet est trop jeune pour avoir la notion du temps qui
passe, soit parce quil ne peut imaginer lui-même une issue à la situation
traumatique; dautre part, ils sont ressentis comme une effraction de la
subjectivité, de lidentité. La composante affective qui accompagne ce type
déprouvé est de lordre de la sidération, de la "terreur sans
nom", selon lexpression de Bion (1991), du "vécu agonistique", selon
celle de Winnicott (1974).
Le traumatisme primaire est une
expérience non symbolisable, donc non refoulable. Les lois de léconomie psychique
voulant que le sujet soit porté à répéter ce quil ne peut symboliser, le
traumatisme primaire a pour destin de se répéter, dêtre inoubliable. Pour se
protéger de ce harcèlement intérieur, le sujet alors se clive, se coupe dune
partie de lui-même, déchire une partie de son Moi. Il ne se construit donc pas
psychiquement en se représentant ce qui sest passé, mais se construit plutôt
contre ce qui lui est arrivé. Cest dire quil déploie ses défenses non
contre une partie de ses désirs, ses conflits, mais contre une partie de son expérience
vécue parce quelle le désorganise. Le sujet se défend contre ce quil
na pu symboliser de son expérience traumatique -du retour du clivé- par une
glaciation des affects, une tentative de ne rien ressentir -le "faux self" de
Winnicott- qui savère coûteuse pour lui car elle induit un sentiment dennui,
de futilité de lexistence qui envahit son quotidien et les séances
psychothérapiques. Sans cette couche de glaciation affective, le sujet risque de se
retrouver plongé dans une crainte répétitive deffondrement psychique, du type
crise de panique, qui est liée à la menace du retour du clivé. Par ailleurs, le sujet
peut arriver à cicatriser la déchirure de son Moi causée par le clivage. Ces cicatrices
moïques sont du type soit psychotique, soit pervers, soit psychosomatique. Cest
dire, de façon plus traditionnelle, que le patient se défend du traumatisme primaire par
des défenses de type psychotique, pervers ou, plus généralement, narcissique.
Dautres auteurs viennent
corroborer la présence, actuellement plus fréquente, de ce type de défenses
narcissiques. Ainsi, Kristeva (1993) souligne lobstacle à la parole thérapeutique
que constituent, dune part, la désaffectation du langage retrouvée dans les
problématiques mélancoliques et, dautre part, la survalorisation défensive de la
parole présente dans les défenses perverses. Dans ce dernier cas :
"La satisfaction narcissique par un objet
partiel comporte comme équivalent un discours fétiche. Exhibitionniste, ce discours
connaît tout et ne veut rien savoir. [...] La survalorisation de la parole fonctionne
comme une résistance à la psychanalyse : les affects sont clivés du discours qui relate
le fantasme pervers, même quand lintention inconsciente est dinclure
lanalyste dans léconomie sadomasochiste du patient. [...] Le comblement
narcissique qui accompagne la crise moderne des valeurs semble aller à lencontre de
la curiosité psychique pour lautre et la vérité sans laquelle aucune mutation
psychique nest envisageable. La technique psychanalytique se doit de reconnaître
ce repli narcissique et ce déclin du désir de savoir. Elle se doit de les reconnaître
et de les accompagner et, ensuite seulement, dessayer de les dépasser pour en faire
une nouvelle forme de connaissance de soi" (Kristeva, 1993, 71).
Pour sa part, McDougall signale
lorigine archaïque de beaucoup de symptômes psychosomatiques agissant comme
défenses contre des angoisses de nature psychotique :
"Les avatars de la sexualité archaïque
créent des relations fortement chargées daffects qui provoquent des angoisses
psychotiques et lobligation détablir un clivage entre les représentations de
mot et les représentations de chose. Les maladies psychosomatiques représentent alors
une défense contre ces désirs sexuels archaïques. [...] Ces conflits archaïques ne
sont pas refoulés, ils sont inconscients parce que jamais symbolisés. Le sujet
nest donc pas protégé et est menacé déclosion psychosomatique chaque fois
que la vie le met en situation de transgresser par ses désirs incestueux. [...] Le
langage nexprime pas ce que le sujet ressent. Il est terrorisé par ses sentiments
et craint de se laisser aller à les exprimer sous peine de devenir fou. [...] Au lieu de
décrire des sentiments et des affects, il décrit des sensations physiques."
(McDougall, 1996, 156)
"Les symptômes psychosomatiques peuvent
être compris comme une forme primitive de communication, une langue archaïque, un
protolangage qui, très tôt dans lhistoire de lhomme, était peut-être
destiné à attirer lattention de lautre." (McDougall, 1996, 191)
Revenons maintenant à la
conceptualisation des traumatismes primaires élaborée par Roussillon (!995a, 1995b,
!996a). Quand les défenses narcissiques du patient sont suffisamment assouplies, on
assiste au retour du clivé qui se manifeste habituellement sous forme, non symbolisée,
de perceptions (physiologiques, motrices et/ou hallucinatoires) et dagirs.
-Cest aussi ce que souligne McDougall dans la citation qui précède. Vient ainsi se
transférer dans la situation thérapeutique ce qui na pas été symbolisé et qui
donc la désymbolise. Ce retour saccompagne souvent dune réaction
thérapeutique négative; le patient est plus souffrant car il est en train de revivre,
pour lintégrer, le traumatisme sous sa forme non encore transformée. Il fait donc
face à un matériel désorganisant et la situation thérapeutique se transforme alors
pour devenir elle-même traumatique : elle se met à "symboliser la désymbolisation,
la non symbolisation". "On ne sait plus pourquoi on est là ni quel sens prend
la situation, menacée de perversion ou dabsurdité" (Roussillon, 1996a).
Cest alors quIl faut changer le cadre thérapeutique pour permettre une
métaphorisation des agirs, des perceptions, seules traces accessibles dans le transfert
du vécu traumatique. Notons que cette description recoupe certaines observations faites
par Balint (1977) sur le changement dambiance au moment de lentrée du patient
dans la zone du "défaut fondamental".
Aménagements techniques
Daprès ce qui précède, les
aménagements techniques sont rendus nécessaires par le fonctionnement psychique
dun plus en plus grand nombre de patients présentant soit des clivages entre les
représentations de chose et les représentations de mot (McDougall, 1996; Kristeva,
1993), soit une absence de représentations de chose concernant certains événements
traumatiques (Roussillon, 1994, 1995a, 1996a). On ne saurait cependant mettre en place des
aménagements techniques sans dabord les théoriser, sous peine de glisser vers un
type dagir contretransférentiel qui, systématisé, pourrait devenir non une
technique mais une idéologie. Les travaux déjà connus de Winnicott (1975) sur les
phénomènes transitionnels et sur lutilisation de lobjet, de même que ceux
de Green (1972, 1990) sur les processus tertiaires servent de cadre théorique à ces
aménagements.
Green défend lidée de la
nécessité conceptuelle de créer, à côté des processus primaires et secondaires, un
troisième type de processus quil nomme tertiaires et quil définit de la
façon suivante : "Par processus tertiaires jentends les processus qui mettent
en relation les processus primaires et secondaires de telle façon que les processus
primaires limitent la saturation des processus secondaires et les processus secondaires
celle des processus primaires" (Green, 1972). Ils ont donc pour fonction de
régulariser la coexistence des processus primaires et secondaires. Leur malfonctionnement
serait alors responsable, dune part, de la stagnation de lénergie liée des
processus secondaires : "limmobilisme", "le définitivement
figé" que lon voit à loeuvre dans ce que, par exemple, Kristeva
décrit, dans la citation ci-haut, comme une survalorisation de la parole servant de
résistance au travail thérapeutique. Dautre part, ce malfonctionnement serait
aussi responsable de la trop grande labilité de lénergie non liée des processus
primaires : le "chaotique", le "sans cesse mouvant" qui préside à ce
que, par exemple, McDougall dépeint comme lenvahissement par une angoisse
psychotique que provoquent les relations chargées daffect liées aux avatars de la
sexualité archaïque.
Cette notion de processus tertiaires
est sous-jacente à laménagement technique consistant à utiliser temporairement
entre thérapeute et patient un médium de communication autre que la parole quand
celle-ci savère non thérapeutiquement féconde. Kristeva (1993) donne un
exemple dun tel aménagement dans une vignette clinique où elle invite son patient
à apporter dans les séances les toiles quil peint parce quelle sest
rendue compte que ces dernières témoignaient dun investissement libidinal
authentique de la part du patient, ce dont sa parole était dépourvue parce quau
service dun faux self et saturée par les processus secondaires. La peinture
-surtout celle que pratique le patient : de nature abstraite et éclatée, avec un effet
plus autoréférentiel que de communication- est un médium proche des représentations de
chose. Afin dencourager une secondarisation des processus primaires à loeuvre
dans ces créations picturales, Kristeva commente les toiles devant le patient,
linformant des associations quelles suscitent en elle. Petit à petit, ils
parviendront à aborder par la parole seulement le matériel contenu dans les toiles et
dont lexistence a été reconnue par lanalyste et verbalisée au patient.
Un autre exemple de ce type
daménagement technique est fourni par lutilisation que McDougall (1996) fait
des symptômes somatiques. Pour elle, les traumatismes survenus avant lavènement de
la parole créent des "terreurs sans nom", cest-à-dire envahies par les
processus primaires, face auxquelles lanalyste, par son cadre et son écoute,
doit fournir la sécurité nécessaire pour que ces terreurs deviennent nommables, puis
narrables à laide de lutilisation des processus secondaires. Durant les
périodes de malaises physiques, McDougall met sur le même pied les symptômes purement
hystériques et purement somatiques en tant que communications sous légide des
processus primaires. Elle encourage le patient à considérer ses symptômes physiques
comme un langage symbolique. Ce dernier "en vient à considérer ses malaises comme
une communication; il les écoute pour essayer de comprendre les tensions qui
lassaillent, puis les investit dun sens métaphorique pour enfin leur assigner
une signification symbolique".
Un deuxième type daménagement
technique, que Roussillon (1995a, 1995b, 1996a) a élaboré sous le concept de
"médium malléable" (en référence à lutilisation qui est faite de la
pâte à modeler dans les thérapies par le jeu), sinspire des travaux de Winnicott
sur lutilisation de lobjet et sur les phénomènes transitionnels. Il vise à
ce que le clinicien se fasse "bonne pâte" et sadapte aux modes de
communication du patient autres que le langage secondarisé, afin détablir un
contact avec le vrai self et favoriser la reprise du travail de symbolisation primaire
-créant des représentations de choses- là où il a été interrompu par des
traumatismes primaires. On a vu plus haut que le retour du non symbolisé se fait par
agirs et perceptions. "Lagir a pour fonction de décharger la tension, de
parer, contrer, se protéger, éviter, donc de passer précipitamment à laction
pour court-circuiter la réalité psychique. Les réactions somatiques et les mises en
acte servent la même fonction : effectuer une décharge court-circuitant la réalité
psychique" (Green, 1990). Dans le cas des agirs, la technique du médium malléable a
pour objectif damener le patient, puisque son économie psychique lentraîne
à la décharge, à décharger, non à lextérieur ou dans le vide, mais dans
lobjet, ici lanalyste, sur le modèle bionien de lidentification
projective utilisée comme mode primitif de communication entre le nourrisson et sa mère,
mode de communication aussi décrit par McDougall (1978) mais dans un contexte clinique.
Cest ce que Roussillon, reprenant un concept freudien, nomme transfert par
retournement. Ce dernier favorise la reprise du travail de symbolisation là où les
défaillances de lobjet originel lavaient interrompu, puisque cest en
présence de lobjet maternel que seffectue ce type de travail psychique chez
lenfant. Dans cette communication primitive, la parole du patient devient
performative et celui-ci fait éprouver à lanalyste ce quon lui a fait subir
dans le passé et quil na pu symboliser. Lanalyste est donc appelé à
éprouver consciemment à la place du patient. Cela suppose de la part du clinicien un
"assez bon masochisme" pour, à la fois, "survivre comme bon objet qui
nexerce pas de représailles", selon lexpression de Winnicott, et éviter
que la relation ne senlise dans une impasse sadomasochiste. Lanalyste -et
cest là lobjectif de la technique- peut ensuite formuler au patient, en des
termes secondarisés, métaphorisés, ce qui vient de se passer dans la relation
transféro-contretransférentielle et permet ainsi que le patient commence à donner sens
à ce qui nen avait pas. Ce qui était un agir devient progressivement un jeu
entre thérapeute et patient se figurant en représentations de chose. Puis graduellement
des mots y sont accolés, décrivant cette expérience de jeu qui ainsi se secondarise. Le
patient devient sujet de son expérience.
Il en va de même avec les retours du
clivé sous forme de perceptions. Ici encore, le médium malléable accepte les règles de
communication du patient. Ce qui surgit à limproviste, image ou sensation physique
dénuées de toute signification, fait lobjet dun travail de construction de
la part de lanalyste. Il essaie, compte tenu de ce quil sait de
lhistoire du patient de lui accoler un sens, de lui reconstituer un contexte
historique, quitte à se tromper; ce sont les associations du patient qui le guident dans
ce travail. Puis, graduellement, cette signification historique peut devenir symbolique et
qualifier, à lintérieur de la relation transféro-contretransférentielle, un pan
de vécu qui autrefois ne se manifestait que sous forme de perception dénué de sens et
de pertinence. Le sujet sapproprie son expérience.
Jai tenté de présenter ici une
vision psychanalytique de certaines maladies de lâme apparaissant plus fréquemment
à lépoque postmoderne. Elles obligent à des adaptations techniques du cadre
freudien dont jai décrit deux versions. Précisons, en terminant, que tous les
auteurs cités insistent sur limportance primordiale dinstaller ces
aménagements à lintérieur de la relation transféro-contretransférentielle.
Cette spécification sert de balises au thérapeute, garantissant la nature
psychanalytique des modifications quil apporte à son travail clinique.
CONCLUSION : LA PSYCHANALYSE OU LES
PSYCHANALYSTES EN PROCES ?
Est-ce la psychanalyse ou les
psychanalystes qui sont mis en procès ? La présentation ci-haut des écrits cliniques
suffit à innocenter la première, à démontrer son actualité en tant que corpus de
théorie clinique. Par ailleurs, plusieurs dentre nous pourrions tirer de notre
pratique clinique -ou des témoignages de nos collègues- des exemples de modification du
cadre freudien. Me semble, en effet, relativement fréquente lutilisation -initiée
par le patient ou encouragée par le clinicien- de lécriture, de la sculpture, du
dessin, ou dobjets tels que des bibelots, des morceaux détoffe, des animaux
en peluche, des coquillages, etc., comme support à la communication et à la
symbolisation pendant certaines périodes du travail clinique avec des patients adultes
dits difficiles. Le problème réside dans le fait que ces aménagements techniques
savèrent partiellement des transgressions dans la mesure où ils ne sont pas
suffisamment théorisés comme changement de cadre, mais sont le fruit dune
improvisation qui pourrait bien parfois tenir lieu de passage à lacte
contre-transférentiel de la part du clinicien face à la souffrance de son patient.
En effet, le choix du cadre à
lintérieur duquel il effectue son travail quotidien fait partie du contre-transfert
du clinicien. Or, les aménagements techniques présentés plus haut ont le désavantage
dêtre moins confortables pour le psy parce quils le placent dans une position
plus vulnérable, plus exposée, que ne le fait le cadre freudien. Le clinicien pourrait
alors être tenté de maintenir un cadre qui lui est confortable -aveugle quil
serait au fait que ce dernier convient mal à un nombre grandissant de patients- et de se
permettre occasionnellement des transgressions techniques. Pourtant, faut-il le préciser,
les observations postmodernistes qui ont servi de contexte sociétal à la présentation
des travaux de la clinique psychanalytique contemporaine indiquent que les
aménagements techniques du cadre freudien sont appelés à devenir de plus en plus
nécessaires dans la mesure où, la société postmoderne offrant moins de systèmes
sociaux pour symboliser les problèmes identitaires (Roussillon, 1996b), le
fonctionnement psychique caractérisé par le clivage et les difficultés de
représentation sera dans lavenir encore plus répandu quil ne lest
aujourdhui . Doù limportance pour la psychanalyse, à cette
période particulière de son histoire, de se faire plus présente et doffrir aux
cliniciens des balises telles que, par exemple, une plus large diffusion des
théorisations présidant à son évolution technique.
hélène richard
40, chemin bates #221
outremont, qc h2v 1v3

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