| La passion
mélancolique
Jacques Hassoun
Il est un fait qui ne peut manquer de nous
troubler: dès la plus haute Antiquité, les philosophes situaient la mélancolie comme
constitutive de l'être d'abord, du sujet ensuite. Qu'ils aient même éprouvé la
nécessité de créer une cosmogonie pour donner argument à ce constat ne peut que nous
surprendre. Ainsi donc, il était un savoir qui leur permettait de situer cette affection
comme première. À ce titre, elle méritait une projection astrale qui indiquait que le
sort commun relève de cette souffrance radicale dont l'inscription dans l'ordre "du
mouvement des étoiles et des planètes" témoigne de son universalité: même si
tous les humains n'étaient pas frappés, tous étaient susceptibles de rencontrer à la
suite de quelque conjonction, cette tristesse noire, cette horreur paralysante qui a pour
nom "mélancolie".
Cette universalité de l'"affection par la bile
noire" (car telle est l'étymologie du trouble mélancolique), de cette tristesse,
nous renvoie vers ce deuil premier que j'ai pour ma part considéré comme fondateur du
sujet, comme situé au principe même des processus de subjectivation dont l'effet-sujet
ne saurait être méconnu 1.
Il me semble ici important de rappeler que le texte de
Freud "Deuil et mélancolie" date de 1917; il a été, en fait, écrit en 1915,
à la suite de l'article "Préliminaires à l'investigation et au traitement
psychanalytique de la folie maniaco-dépressive et des états voisins" que Karl
Abraham avait présenté au IIIe Congrès de psychanalyse, le 11
septembre 1911. L'apport freudien allait par la suite susciter un autre texte de Karl
Abraham, daté de 1924, "États maniaco-dépressifs et étapes prégénitales
d'organisation de la libido", qui représente l'introduction à "Une esquisse
d'une histoire du développement de la libido, basée sur la psychanalyse des troubles
mentaux".
Que Freud se soit inspiré de Karl Abraham nous semble
aujourd'hui certain. En effet, dans une lettre datée du 4 mai 1915, Freud écrit à Karl
Abraham:
"Vos observations sur la mélancolie m'ont été précieuses;
j'y ai puisé sans scrupule tout ce qu'il m'a paru utile de reporter dans mon essai. J'ai
surtout tiré profit de vos indications sur la phase orale de la libido; j'ai également
mentionné le lien que vous établissez avec le deuil. Je n'ai pas eu de mal à exercer,
comme vous me le demandiez, une critique sévère; presque tout ce que vous m'avez écrit
était à mon goût. Je ne soulignerai que deux points: d'une part, vous ne mettez pas
suffisamment en lumière l'essentiel de votre hypothèse, à savoir son aspect topique, la
régression de la libido et la levée de l'investissement d'objet inconscient; d'autre
part, vous mettez le sadisme et l'érotisme anal au premier plan des explications. Bien
que vous ayez raison, vous n'en passez pas moins à côté de la véritable explication.
L'érotisme anal, le complexe de castration, etc. sont des sources d'excitation
ubiquitaires, et, à ce titre, elles font partie intégrante de tout syndrome
pathologique. Elles donnent tantôt ceci, tantôt cela; et c'est, bien sûr, l'une de nos
tâches aussi que de découvrir d'où vient quoi; mais l'explication de l'affection ne
peut être donnée que par son mécanisme, considéré d'un point de vue dynamique,
topique et économique." (Freud, 1969).
"Deuil et mélancolie" par ailleurs,
précède de quatre ans un autre texte fondamental: l'"Au-delà du principe de
plaisir". Commencé au printemps 1919, terminée en mai 1920, l'"Au-delà du
principe de plaisir" vient étayer et dans le même temps introduire une dimension
métonymique dans notre conception actuelle de la mélancolie.
D'où la série de questions que pose l'articulation de
ces deux textes: "Deuil et mélancolie" aurait-il pu être écrit après
l'"Au-delà du principe du plaisir"? Annonçait-il ce texte? Et enfin
l'"Au-delà du principe du plaisir" en théorisant la trace chez le sujet de ce
temps où la pulsion de mort s'inscrit dans le Moi en s'intriquant aux pulsions
partielles, n'introduit-il pas à la subjectivation de l'énigme que pose la mort dans la
nudité de son ininscriptibilité?
Toutes questions qui reviennent à reposer avec
insistance notre rapport du deuil, à la perte, à la mort: car si les pulsions partielles
et la pulsion de mort travaillent d'une manière constante le vivant, si le travail de
deuil à la suite du décès d'un proche - ou de l'effondrement d'une série d'idéalités
- est la propriété du vivant, alors la mélancolie serait à mettre au compte des
propriétés de déliaison, de désintrication pulsionnelle, qui dans certaines
circonstances de deuil impossible transmutent le deuil en un réel énigmatique de telle
sorte, que le sujet soit la proie de l'immobilité ou la tristesse, ou de maladie graves
sinon mortelles.
Si nous reprenons ce que Karl Abraham nous dit de la
mélancolie, nous pouvons noter la place qu'il accorde à la position de passivité qui
caractérise le mélancolique, non pas que celui-ci soit seulement passif, mais cette
situation de non possibilité d'une quelconque prise sur le cours de sa vie peut pour un
sujet représenter un facteur déclenchant d'un épisode mélancolique durable.
La vie sociale, la vie institutionnelle nous en donnent
maintes exemples: toute passivation des citoyens entraîne fatalement un retrait
des investissements d'objets qui est la caractéristique des mélancoliques. Face à
l'énigme que pose la violence de l'Autre, le sujet - ici devenu assujetti - se trouve
comme confronté à une absence d'altérité. En un endroit de ce qui fait lien social
audible, compréhensible, il est de l'énigmatique auquel le sujet va se trouver être
aliéné. Cette perte de repères trouve son principe dans une férocité prêtée à
l'autre... ou plutôt le signifiant férocité articulé à celui de douleur
réveille une perte indéfinissable quant à son objet qui impose une souffrance, un
sentiment d'indignité plaçant le sujet dans une position de passivité et d'inhibition
remarquables.
Cela fait déliaison.
Cela fait appel à une tyrannie - celle des humiliés -
prêts à tomber dans les bras du premier tyran venu pourvu qu'il veuille bien
représenter, fut-ce sur le mode de la farce tragique, ce signifiant de violence inaudible
et inarticulable.
Pour illustrer mon propos, je souhaiterais présenter
ici un fragment clinique qui pourrait rendre compte de ce que nous pouvons entendre par le
terme passivité dans sa rencontre avec la violence de l'autre.
Béatrice m'est adressée par un médecin de quartier
à la suite d'un état dépressif aigu qui a entraîné son hospitalisation dans un
service psychiatrique d'un hôpital parisien. Que s'est-il passé? Mariée depuis l'âge
de vingt ans, essentiellement, dit-elle, pour changer de nom, pour fuir une mère
psychotique et un père tyrannique, elle a au fil des ans noué une idylle d'une extrême
violence avec son mari. En vingt-cinq ans de mariage, elle n'a connu que deux hommes... et
encore... il s'agissait d'amis rencontrés et aimés lors de son adolescence et qui
n'avaient pas osé alors, lui faire perdre, dit-elle, sa virginité. Elle les avait
retrouvés pour clore des histoires d'amour restées en suspens. Car, l'amour, faire
l'amour était la grande affaire de Béatrice, elle aime le faire, dit-elle, avec fureur,
avec voracité... Littéralement... Certes, dit-elle, son mari n'était pas aussi actif
qu'elle l'aurait souhaité... mais dans sa tendresse elle y trouvait peu ou prou son
compte. Quand soudain, après quatorze ans de mariage, son mari arrête de
"l'honorer". Elle tente tout pour le ramener à elle, en vain. Dès lors
Béatrice, persuadée que son mari est "atteint par la limite d'âge" se replie
sur ses enfants dont elle s'occupe activement. Par ailleurs, elle développe une activité
artistique où elle réussit fort bien. Les années passant, ses enfants s'étant
insérés socialement d'une manière satisfaisante, elle décide d'arracher à son mari un
aveu: en effet, celui-ci confesse que sept ans auparavant il avait eu une aventure qui
s'était fort mal terminée pour lui. Depuis il n'éprouvait plus de désir à l'endroit
des femmes, aussi se contentait-il de se masturber. Devant cette annonce, non pas de la
trahison de son mari mais de ce repli marqué d'un rejet et d'un dégoût pour elle, pour
le corps féminin, Béatrice dérape, dégringole en chute libre dans une dépression
profonde, au cours de laquelle elle perd toute estime pour elle-même; elle ne sortira de
sa torpeur que pour développer une plainte infinie. Elle sait, dit-elle, qui a
perdu, mais nonce qu'elle a perdu, car cela ne peut être donné que par un
homme et un seul, celui qui se dérobe à la tâche. Jusqu'ici elle s'était fort bien
accommodée de ce qu'elle avait perdu. C'est le télescopage de qui elle a
perdu et de ce qu'elle a perdu qui va provoquer une mise en abîme mélancolique,
une perte d'estime de soi, expression de ce qui, profondément énigmatique et troublant,
signe définitivement le manque. Désormais elle va poursuivre son mari qui ne peut ni ne
doit être perdu pour elle. Elle le somme de la restaurer, de réhabiliter cette part
d'elle-même qu'elle a égarée dans cet épisode qui, s'il n'était pas tragique,
relèverait du mélodrame. Elle le sait fort bien et le dit... Ce n'est pas lui qu'elle a
perdu mais c'est elle-même qui, dans cette aventure, se trouve prise dans un égarement
qui l'anéantit. Karl Abraham dit d'ailleurs très précisément (et cela s'applique d'une
manière fort adéquate à l'histoire de Béatrice, que dans la mélancolie, l'ombre de
l'objet s'est retirée du moi, cependant que dans le deuil l'ombre de l'objet "se
pose sur le moi pour l'envahir". Et c'est ce retrait qui est en cause ici.
"Quelque chose d'étrange lui est arrivé", tel serait cet affect très
particulier que décrit Béatrice (expression banale dans les mélancolies provoquées par
un désastre passionnel), et que nous pouvons développer ainsi:
- j'ai subi un préjudice
- quelque chose m'a été dérobé
- je suis donc indigne et mon histoire est celle d'une longue et
perpétuelle indignité.
Somme toute, le mélancolique s'échoue là ou le
paranoïaque réussit.
Cette quérulence, Béatrice va se l'appliquer à
elle-même cependant qu'elle va demander à l'infini que l'autre lui accorde ce qui, par
définition, il lui est impossible de donner, lui accorde ce qui lui permettra de
renforcer encore et encore ce sentiment de déchéance et d'indignité - du fait même de
la demande suscitée par cet impossible - qui l'habite.
On la prive de l'objet qui seul peut calmer cet abîme
qu'elle porte en elle et qui s'ouvre à chaque instant sous ses pas.
D'où la question que nous pouvons nous poser
concernant les mélancoliques, question que la clinique nous permet de formuler avec une
certaine pertinence: est-il place pour l'autre dans la jouissance orgasmique des
mélancoliques?
Freud remarque, étonné, "la défaite de la
pulsion qui oblige tout vivant à tenir à la vie"2; or, la
question que nous pose cette patiente serait celle-ci: au plus fort de sa détresse, cette
pulsion née de ce qui fait bord - singulièrement son sexe, son vagin -, se déchaîne
autour de cet objet qui est ce qui manque. Manque né de la désintrication
pulsionnelle où l'obscurité d'un aveu clamé vient se confondre avec une exigence
adressée à un mari qu'elle poursuit de ses assiduités et de ses caresses, en pure
perte.
Ici, la mort et la vie semblent relever de
l'impossible, dans le déchaînement qui se manifeste à l'endroit de ce qui est manquant.
Amour et haine sont plus que présents et semblent à
l'origine d'une culpabilité qui lui fait dire qu'elle est "plus coupable que tous
les autres réunis", plus coupable que sa mère elle-même, d'exprimer son droit à
l'orgasme; elle se déchaîne dans l'autoflagellation de son indignité et de son désir
de suicide à partir de son exigence d'être comblée par celui qui se dérobe. Elle
demande vraiment car elle sait que sa demande ne peut accueillir de réponse
possible sinon celle la renvoyant tragiquement à l'auto-érotisme hétérosexuel agi de
son compagnon qui n'est convoqué que pour satisfaire son propre repli sur elle-même.
L'étrange de la chose, c'est que cette patiente semble
située à l'articulation de la manie et de la mélancolie, à l'endroit même où la
haine et l'auto-dépréciation se conjuguent.
Pour entendre cette hypothèse, je propose de nous
reporter au texte de Dostoïevski, "Le sous-sol", qui semble être le long
monologue d'un mélancolique se présentant tout au long de ses tristes ruminations, comme
en proie non pas à une souffrance, mais à une culpabilité sans cause:
"Mais le principal, c'est qu'il se trouve toujours que c'est
moi le coupable, de quelque côté qu'on examine les choses, et, qui plus est, coupable
sans l'être en somme, autrement dit: conformément aux lois de la nature. Je suis
coupable, tout d'abord parce que je suis plus intelligent que tous ceux qui m'entourent
(...). Je suis coupable, de plus, parce que, quand bien même j'aurais eu un sentiment
quelconque de générosité, la conscience de son inutilité n'aurait servi qu'à me
tourmenter davantage (...). Enfin, si même je renonçais à être généreux et voulais,
au contraire, me venger de l'insulteur, je ne pouvais le faire, car il m'était impossible
de me décider à agir, tout en en ayant le pouvoir." (Dostoïevski, 1956).
Ce sentiment, Dostoïevski le met au compte d'une
volupté née d'une humiliation particulièrement clairvoyante et qui semble outrepasser
les lois humaines, les lois de la nature. Dire "impossible" est le destin du
commun. L'"impossible", autre manière de dire le réel, est vécu par le
mélancolique à chaque instant. Il le côtoie et s'en nourrit. Au plus profond de
l'abîme, il se joue, à l'égal de la divinité, de cet impossible de la déchéance
extrême.
Nous percevons donc que le mélancolique, dans
l'obscénité de sa plainte permanente, de son horreur qu'il fait partager à tous est
potentiellement ce dieu maniaque, triomphant, assourdissant, dévorateur, et pour tout
dire en proie à une passion que nous nous devons de reconnaître sous l'apparente
apathie, l'apparent désintérêt pour le monde et les autres.
Roger Munier dans "Mélancolie" remarque:
"La mélancolie c'est le monde périssable et l'aborde selon
cette dimension. Rien en cela que de banal, apparemment. Mais savoir le monde périssable
et l'habiter comme tel n'est pas si fréquent ni si simple. Nous savons bien le monde
périssable, mais non maintenant, dans l'ici. Nous savons qu'il passera, mais après, dans
un après somme toute improbable, comme est notre propre mort. Nous n'allons pas à la
rose dans son éclosion et sa beauté comme à la rose qui périra, dont les pétales
flétris, livides, un jour joncheront le sol. Savoir la rose périssable, non pour
ensuite, mais maintenant et devant elle, est un autre et poignant savoir. C'est à quoi la
mélancolie nous invite, si nous allons jusqu'au bout d'elle-même (...). Elle fait ainsi
doublement échec à la Puissance. Elle la tient à distance, en la connaissant pour ce
qu'elle est: puissance certes, oeuvrant dans la force et la beauté, mais menacée dans
ses oeuvres mêmes, un jour livrées au négatif (...). La mélancolie, disait-il, ne
laisse rien hors de son champ. Elle touche au divin autant qu'au terrestre, et de deux
manières, il me semble. Elle y touche en ce qu'elle l'englobe dans son obscur
pressentiment. Elle y touche, et autrement peut-être, à la faveur de ce pressentiment,
sinon dans ce pressentiment même." (Munier, 1987).
Dès lors, si nous voulons bien accorder quelque
crédit à ces auteurs - et comment ne le leur accorderons-nous pas, la clinique, pour peu
que l'on soit attentif, va dans leur sens jusque dans l'extrême du syndrome de Cotard -
la toute-puissance (infantile) est repérable et se doit d'être repérée chez le
mélancolique. Il s'agit de la reconnaître et de la donner à reconnaître dans le
transfert.
Cette toute-puissance semblable à celle que développe
un enfant qui pleure et exprime une exigence absolue, serait l'envers de celle qui habite
le passionné dans la phase de la rencontre, de la découverte, de l'assomption de son
image projetée dans le regard de l'autre.
Somme toute, ce qui nous permet de déclarer Béatrice
mélancolique alors que nous pourrions émettre l'hypothèse qu'il s'agit d'un épisode
dépressif réactionnel, résiderait en ceci qu'elle avait accepté comme allant de soi
pendant plusieurs années que son mari soit défaillant: "celui qui, dit-elle, lui
avait donné une seconde vie" s'était révélé impuissant mais cela ne l'avait
guère touchée. Cela semblait aller dans le sens du noyau mélancolique qui était en
elle au travail depuis toujours: elle n'avait que ce qu'elle méritait et son aversion
pour elle-même trouvait toute satisfaction dans la désertion de son homme. Ses
auto-accusations, son auto-dépréciation provenaient, avant même qu'ils ne puissent
s'exprimer, du pour et du contre de la lutte pour l'amour qui a abouti à la perte de
l'amour 3.
Désormais elle portait plainte 4,
comme le remarque Freud ans "Deuil et Mélancolie":
"Leurs plaintes sont des plaintes portées contre,
selon le vieux sens du mot allemand : Anklage 5; ils n'ont
pas honte et ne se cachent pas car toutes les paroles dépréciatives qu'ils prononcent à
l'encontre d'eux-mêmes sont au fond prononcées à l'encontre d'un autre; et ils sont
bien loin de témoigner, à l'égard de leur entourage, l'humilité et la soumission qui
seules conviendraient à des personnes si indignes; bien au contraire, ils sont
carnassiers au plus haut point, toujours comme s'ils avaient été lésés et comme s'ils
avaient été victimes d'une grande injustice. Tout cela n'est possible que parce que les
réactions de leur comportement proviennent encore d'une constellation psychique qui
était celle de la révolte, constellation qu'un certain processus a fait ensuite évoluer
vers l'accablement mélancolique." (Freud, 1917).
L'identification du moi avec l'objet abandonné
tel semble être le secret de la mélancolie de Béatrice. Elle est cette mère
indigne, elle est cette fugueuse, cette psychiatrisée, cette obscène qu'avait
été sa mère 6. Elle a épousé son mari pour perdre son nom
patronymique (dit de "jeune fille"), elle et née de son accouplement avec lui.
Dès lors que son mari se détourne d'elle non pour une autre, mais pour aucune,
elle va s'identifier jusqu'à la duplication à sa mère, identification qui ne serait pas
celle hystérique où l'objet est investi, mais bien plutôt celle affolante, car
narcissique, où l'objet est abandonné. Cet abandon de l'objet est celui qui laisse une
charge d'amour flottante et éminemment ambivalente, propre à déclencher haine et
sadisme, revendication et quérulence:
"Les causes déclenchantes de la mélancolie débordent en
général le cas bien clair de la perte due à la mort et englobent toutes les situations
où l'on subit un préjudice, une humiliation, une déception, situations qui peuvent
introduire dans la relation une opposition d'amour et de haine ou renforcer une
ambivalence déjà présente." (Freud, 1917).
Ainsi, derrière les plaintes incessantes, les idées
de préjudice et d'indignité, nous ne pouvons pas ne pas reconnaître le déchaînement
d'un narcissisme triomphant et abîmé tout à la fois.
Ce corps-gouffre de Béatrice où tout orifice semble
avoir été érotisé sur le versant du Réel, et que son partenaire est sommé de combler
de ses caresses et de ses assauts, porte la trace de cet investissement narcissique
extrême qui témoigne que ce n'est pas à l'objet premier que nous avons affaire ici,
mais à cette part de la Chose dont les traces mnésiques témoignent qu'une partie de das
Ding a échappé au Meurtre.
Il n'est pas de deuil à cet endroit mais de
l'endeuillement interminable sans fond ni limite.
Dans la "maniaco-dépressive", le crime, nous
dit Karl Abraham, est renouvelé périodiquement. Or, chez Béatrice, ce crime toujours
inabouti, est demeuré en suspens entre un père obsédé par une perte à laquelle il est
soumis et devenu agent de ce fait d'une cruauté sans nom d'une part, et d'une mère
définitivement défaillante d'autre part, maintenant ses enfants dans le trop-de-corps,
trop-de-sexuel, sans refoulement possible.
La reconnaissance par Béatrice qu'elle est née de ce
couple-là et non du couple qu'elle formait avec son mari, devait réveiller l'horreur qui
en elle était depuis toujours tapie. L'horreur d'un corps érotisé non par le discours
maternel mais par les traces mnésiques de cette part de la Chose qui semble avoir
perduré. L'horreur d'avoir vécu cette toute-puissance narcissique qui faisait du mari
non point un objet d'amour extérieur, mais une trace de l'inommé, de l'inommable. Née
elle-même de cette union avec "son homme", telle était l'illusion dont
l'écroulement l'abandonnait, désarmée, nue, omnipotente et suppliante tout à la fois,
suppliante de retrouver son omnipotence première et à jamais disparue. Plus que déchet,
elle est ce reste dévalorisé et inconsistant qu'elle hait profondément:
"Blessée, répétait-il, étrangement blessée, comme
impouvoir... Car c'est bien un impouvoir, vu de l'être effectif, son contraire, mais il
est souverain, comme impouvoir et dans son laisser-être. Impouvoir tout-puissant."
(Munier, 1987).
Tel serait peut-être le paradoxe de la mélancolie de
Béatrice: rejeton d'une oralité, d'une avidité redoutable, elle se présente à nous
comme portant la marque du non-perdu de la mère, la marque d'un objet non advenu au
statut d'objet-tiers-manquant.
N'est-ce pas ce qui rapproche la mélancolie de ces
temps de passion où le funèbre semble se profiler derrière la jubilation et la
jouissance?
N'est-ce pas ce qui témoigne de la passion de
Béatrice?

Notes
1. Cf. mon hypothèse de travail exposée en termes d'enfant-mort,
telle que je l'ai présentée dans Fragments de langue maternelle, Payot, 1979.
2. Freud, S., 1917, Deuil et mélancolie in Métapsychologie,
Gallimard, 1968.
3. Freud, S., op. cit.
4. Je suis pour ma part particulièrement frappé par ce
"porter plainte" des mélancoliques... d'autant qu'en 1975 j'avais présenté
dans un exposé au Séminaire de Moustafa Safouan un texte intitulé "La plainte des
femmes" (publié in Frangments de la langue maternelle, op. cit.) dans lequel
j'identifiais... en toute ignorance croyais-je... la plainte des femmes à ce "porter
plainte".
5. Freud, S., Deuil et mélancolie in Métapsychologie, op. cit.:
"Ihre Klagen sing Anklagen. Anklage, ancien terme juridique signifiant: mise
en accusation, plainte portée contre quelqu'un (N.d.T.).
6. La discrétion empêche l'auteur de donner ici plus de détails
(Note de la rédaction).
Références
Dostoïevski, 1956, Les nuits blanches. Le sous-sol,
Gallimard.
Freud, S., 1917, Deuil et mélancolie in Métapsychologie,
Gallimard.
Freud, S, 1969, Abraham, K., Correspondance 1907-1926,
Gallimard.
Hassoun, J., 1979, Fragments de la langue maternelle, Payot.
Hassoun, J., 1989, Les passions intraitables, Aubier.
Munier, R., 1987, Mélancolie, Le Dyctalope.
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