Pour prendre la
parole
Yves Lecomte
"Qu'est-ce qui se passe vraiment dans ton cabinet avec tes
patients ?"
(Bigras, 1982, 9).
Ce samedi matin, Hélène Richard me raconte sa conversation de la
veille avec un collègue analyste. Elle est abattue par ses remarques. Elle se demande si
ce premier numéro pour lequel elle et le comité de rédaction ont mis tant d'efforts, et
sur lequel elle a fondé tant d'espoirs, en vaut la peine. A-t-elle fait fausse route, et
surtout, pourquoi son interlocuteur ne lui a-t-il même pas parlé de Filigrane ?
Celui-ci lui a dit qu'il y a trop de revues en sciences humaines au
Québec, et que dans cinq ans, il n'en resterait que quelques-unes. Trop d'articles de
valeur inégale sont publiés, le marché est trop restreint, etc. Je dis simplement à
Hélène : "Lui as-tu demandé s'il était déprimé ou s'il venait de remplir une
demande subvention ?".
Toutes choses étant égales (gestion saine, revue de bonne qualité,
réponse adéquate des lecteurs et lectrices), les deux principaux dangers qui guettent
une revue au Québec sont : le désintéressement et le découragement de ses responsables
et/ou le risque d'assujettissement aux organismes subventionnaires.
Les dangers individuels
Toute création de revue nécessite de la part de ses promoteurs la
reconnaissance d'un désir et la formulation d'un projet-rêve. Elle exige un grand
investissement narcissique, une identification préalable à cet objet auquel les lecteurs
et lectrices réagiront en fonction de leurs propres désirs et attentes, créant ainsi
une dynamique relationnelle autour de cet objet. Si stimulant et enrichissant qu'il soit
durant la phase initiale (habituellement les deux premières années), ce projet peut
devenir par la suite très éprouvant affectivement et financièrement car il repose sur
le bénévolat. La lassitude, le découragement, les frictions internes auto-destructrices
dues à des divergences idéologiques ou à des conflits de personnalité, et
l'impossiblité de satisfaire tous et chacun, particulièrement les organismes
subventionnaires, sont des écueils constants qui attendent les responsables d'une revue.
Les dangers institutionnels
Pourquoi accorder tant d'importance aux organismes subventionnaires
dans la création et le fonctionnement d'une revue ? Comme la population est restreinte et
le système social particulier, les gouvernements ont jugé bon d'accorder aux revues des
fonds (qui proviennent en partie des taxes des lecteurs et lectrices) par le biais
d'organismes publics, qui établissent des critères d'admissibilité et d'attribution des
subventions.
Même si elle est raisonnable et acceptée par tous (elle met un
certain ordre dans un milieu très compétitif), il n'en demeure pas moins que cette
politique peut dévier de ses objectifs d'équité et d'ouverture à la nouveauté et à
la créativité, lorsque les normes d'attribution pour les revues dans le domaine de la
santé se fondent sur les valeurs dominantes dans les milieux universitaires et de la
recherche : préséance à la recherche pure et dure qui s'adresse à des spécialistes.
La mesure-étalon des organismes subventionnaires est la statistique portant sur les
grands nombres. Le label de qualité est, faut-il s'en étonner, la langue anglaise, et la
valeur des revues se mesure, pour les pairs évaluateurs, à l'indexation de leurs
publications dans les répertoires américains.
Dans la pratique, si une revue prône des valeurs et un fonctionnement
différents, elle peut s'attendre à recevoir, malgré sa grande qualité, les
commentaires suivants : ". . . celle-ci (la revue évaluée) s'adresse surtout à une
audiance de prac(sic)ticiennes (on nommerait cela un acte manqué) plutôt que de
chercheur-es", ou : "Le comité estime que l'accent placé strictement sur le
Québec et la rédaction des articles en français seulement limite le service rendu aux
chercheurs. . ." Enfin, pour s'assurer que les valeurs véhiculées dans la revue
subventionnée sont conformes à ce qu'ils veulent, les organismes subventionnaires
peuvent laisser planer à mots couverts la menace "de voir compromises les
possibilités de renouvellement de sa subvention" si aucun suivi n'est donné à
leurs recommandations.
Cette pratique a pour effet de restreindre au maximum le droit des
revues de bénéficier des subventions et les laisse sans recours devant les décisions
défavorables. Symboliquement, les évaluateurs et administrateurs sont les juges d'une
cour suprême subventionnaire. De plus, au lieu de soutenir la dynamique évolutive de ces
revues par des échanges constructifs, les organismes en orientent subtilement le
cheminement en fonction de leurs valeurs. Pourtant l'analyse institutionnelle a démontré
la nocivité de telles pratiques pour l'évolution des idées et pour la collectivité en
général.
Curieusement, les revues hésitent à faire front commun pour contrer
ces pressions, préférant tirer leurs ficelles chacune de leur côté, sans bruit.
Peut-être est-ce par "peur de . . ." comme le démontre si courageusement Guy
Sainte-Marie (1992), dans son analyse des mécanismes d'attribution des subventions du
Conseil de recherches médicales du Canada.
Dans ces conditions, le lecteur et la lectrice sont à même d'imaginer
les difficultés que pourra éprouver auprès des organismes subventionnaires une revue
clinique de langue française, d'orientation psychodynamique, non contrôlée par le
milieu dominant actuellement dans les universités, et ne prônant pas l'étalon
statistique ou l'indexation dans les répertoires américains pour prouver sa valeur.
Signification de la création d'une revue
Créer une revue clinique peut être un geste suicidaire au sens
économique, car peu de revues réussissent à survivre : elles laissent derrière elles
des espoirs déçus, des blessures affectives et des ennuis financiers. Il peut s'agir
aussi d'un geste politique. Dans le cas de Filigrane, c'est le refus des valeurs
dominantes de certains milieux scientifiques institutionnels, afin de redonner valeur de
recherche à l'écoute de la parole du patient et du thérapeute. Une revue clinique est
une contestation de la normalisation (cf. Letarte dans ce numéro), de la conversion du
patient et du thérapeute en bénéficiaire et en dispensateur de services, de la
réduction de la souffrance à des besoins quantifiables statistiquement, de l'efficience
à tout prix au détriment de l'écoute, de la segmentation du patient au dépens de son
unicité. Une revue clinique est la dénonciation de la juridiciarisation de plus en plus
poussée des problèmes humains et psychiques, afin d'imposer à l'individu des limites
uniquement externes au lieu de créer aussi en lui des limites internes, comme
l'intervention clinique cherche à le faire .
Dans le contexte socio-économique des années 90, une revue clinique
comme Filigrane est une publication ouverte aux diverses écoles théoriques, et
qui lutte pour redonner au patient le plus démuni et au thérapeute le droit "de
parler, d'être écouté, d'être compris et, possiblement, de trouver une signification
à ce qu'il vit (et fait) " (cf. Tourigny dans ce numéro). L'objectif de Filigrane
est d'écouter ce patient, de le comprendre et de l'aider dans son cheminement, en donnant
au thérapeute l'espace pour dire cette souffrance et théoriser cette parole blessée.
Par l'écriture, la lutte de Filigrane s'inscrit ainsi dans la lutte des autres
groupes sociaux en santé mentale pour prendre la parole, et rendre la société humaine.
Enfin, créer une revue clinique d'orientation psychodynamique c'est
lancer une démarche intellectuelle rigoureuse, qui mettra à jour les lois du psychisme
humain et ses mécanismes de fonctionnement. Démarche toujours à renouveller, car
l'être humain vit dans un contexte social en mouvance. Son psychisme et ses
manifestations pathologiques cheminent en effet vers ce mouvement sociétal. Le défi est
alors de réinventer les méthodes d'investigation qui permettent de mieux comprendre
cette mouvance psychique et d'en soulager les manifestations de souffrance.
Conclusion
On ne saurait conclure sans situer Filigrane dans l'histoire des
revues québécoises. Périodiquement, des revues en sciences humaines voient le jour au
Québec. Malheureusement beaucoup d'entre elles disparaissent. Au-delà de leur
longévité et de leurs objectifs, une constante unit ces revues : l'espace reconnu et
donné à la clinique par le biais de thèmes et de simples articles. Nous pensons aux
revues disparues Contribution à l'étude des sciences de l'homme (10 numéros
entre 1951 et 1983) ; Cahiers pédopsychiatriques (20 numéros entre 1974 et 1984)
; Systèmes humains (3 numéros en 1985) ; Brèches (deux numéros en 1976
et 1977).
Quant aux revues existantes, Santé mentale au Québec, Service
social, Revue québécoise de psychologie, Méta, Sociologie et Sociétés et
dernièrement Prisme, elles ont toutes ouvert leurs pages à la clinique. Il faut
aussi souligner les bulletins des corporations professionnelles, des institutions
psychiatriques, des instituts de formation, etc., qui jouent un rôle important dans la
recherche clinique.
Les revues vouées entièrement à l'objet clinique sont toutefois plus
rares. Bordures a publié un numéro en 1982, et Frayages trois numéros
entre 1984 et 1987. Sans contredit, tant par son contenu, sa rigueur et son rayonnement
national et internationnal, le modèle reste Interprétation : 20 numéros entre
1967 et 1971, et 4 autres numéros entre 1978 et 1981. Dans Santé mentale au Québec
(1982), Julien Bigras, son directeur, en a raconté l'histoire et analysé les luttes et
sa femme, Élisabeth, les affres de sa succession dans Frayages.
Filigrane saura-t-il rallier tous ces collaborateurs et toutes ces
collaboratrices à son projet, dans le respect des uns et des autres ? Saura-t-il
s'inspirer des modèles d'Interprétation et de Santé mentale au Québec et
devenir une revue originale, qui respecterait les cliniciens et cliniciennes au point que
ceux-ci et celles-ci s'y identifieraient ?
Les revues cliniques ont la vie courte et dure au Québec. Les hivers
biologique et statistique ne les épargnent pas. Peut-on espérer le printemps pour Filigrane
?
yves lecomte
c.s.m.c.
190, boul. rené-lévesque est
montréal H2X 1N6
Références
Bigras, E., 1982, D'une revue à l'autre ou l'impossible dette, Santé
mentale au Québec, VII, No. 1, 16-20.
Bigras, J., 1982, L'histoire de la revue et du groupe Interprétation
au sein du mouvement psychiatrique et psychanalytique québécois, Santé mentale au
Québec, VII, No. 1, 3-15.
Bordures, 1 numéro en 1982.
Brèches, 1976, Institutions et appareils de pouvoir, No, 6.
Brèches, 1977, Institutions et appareils de pouvoir II, No, 7.
Cahiers pédopsychiatriques, 20 numéros entre 1974 et 1984.
Contribution à l'étude des sciences de l'homme, 10 numéros
entre 1951 et 1983.
Frayages, 3 numéros entre 1984 et 1987.
Interprétation, 20 numéros, 1-5, 1967-71 ; 4 numéros, 21-24,
1978-81.
Méta, 1982, Psychanalyse et traduction, 27, No. 1.
Prisme, 6 numéros depuis 1990.
Revue québécoise de psychologie, 33 numéros depuis 1980.
Sainte-Marie, G., 1992, La recherche au Canada, un trafic déloyal. 1 -
De l'arbitraire absurde dans le traitement des demandes d'octrois, Le Devoir, 23
mai, B-8.
Sainte-Marie, G., 1992, La recherche au Canada, un trafic déloyal. 1 -
Les francophones restent des parents pauvres, , Le Devoir, 26 mai, B-8.
Santé mentale au Québec, 31 numéros depuis 1976.
Service social, 128 numéros depuis 1951.
Sociologie et Sociétés, 1977, Psychologie, sociologie,
intervention, 9, No. 2.
Systèmes humains, 3 numéros en 1985.