| À L'ORIGINE DE
LA PSYCHANALYSE, L'ÉTRANGER
monique schneider
L'irruption de l'étranger sur la scène analytique
viendrait-elle perturber un dispositif aménagé entre partenaires partageant une même
culture ou une même langue? Répondre par l'affirmative reviendrait à oublier la
structure qui supporte l'avènement de la psychanalyse. Un avènement qui n'a été rendu
possible que par une mutation décisive concernant le statut de l'étranger.
Un tel renversement n'advient pas dès les
premières entreprises cliniques de Freud, il se donne à voir progressivement, provoquant
ainsi une redéfinition de l'espace thérapeutique. Les premières définitions de l'acte
censé guérir nous reconduisent en effet à un imaginaire médiéval, voyant dans
l'irruption de forces étrangères l'essence même du mal, et, dans sa lettre Fliess du 17
janvier 1897, Freud ne craint pas de revendiquer cet héritage inquiétant:
"Tu te souviens de m'avoir entendu dire que la
théorie médiévale de la possession, soutenue par les tribunaux ecclésiastiques, était
identique à notre théorie du corps étranger et de la division du conscient."
(Freud, 1956, 165).
Freud relève ainsi l'analogie qui est en travail
entre la méthode cathartique et le rituel exorcisant. La définition de la maladie comme
de la guérison repose en effet sur l'appariement du couple dedans-dehors et du couple
sain-malsain. C'est la pénétration par effraction d'un élément étranger
originairement extérieur au sujet qui est à l'origine du désordre, comme si
l'extériorité était fondamentalement intrusive et mortifère. Selon le code religieux
ou laïc, l'extériorité sera désignée comme "diabolique" ou comme simplement
"étrangère", mais, dans l'une et l'autre lectures, l'entreprise thérapeutique
obéit à un diagramme spatial clair: il s'agit de renvoyer au-dehors ce qui est censé
avoir fait irruption à partir d'un espace étranger à celui du sujet. Si l'intrusion
d'un élément étranger est pathogène, l'expulsion de ce dernier délivre l'image
fondamentale de l'acte thérapeutique. La première théorie du traumatisme s'inscrit
ainsi dans le sillage de la lutte menée contre le mal démoniaque.
Freud insiste, au début des Études sur
l'hystérie (1893-95), sur le fait que l'élément étranger ne joue pas seulement un
rôle de catalyseur, mais qu'au sein même du psychisme il constitue l'équivalent d'une
enclave :
"Il faut se garder de croire que le traumatisme
agit à la façon d'un agent provocateur qui déclencherait le symptôme.(...)
Mieux vaut dire que le traumatisme psychique et, par la suite, son souvenir, agissent à
la manière d'un corps étranger qui, longtemps encore après son irruption, continue à
jouer un rôle actif". (Freud, 1893-95, 1952, 3-4.).
Chasser, mettre un terme à cette irruption d'un
corps étranger: les différentes formules qui traduisent cette opération vue comme
thérapeutique sont annoncées par le même préfixe: aus(austoben, auswein,
décharger sa colère ou ses larmes). C'est à l'opération de rejet qu'est conviée la
tâche visant à libérer le psychisme assailli.
La vision expulsive, d'abord présentée comme fer
de lance de l'opération psychanalytique, est exposée de manière aussi triomphante que
transitoire, comme si elle était essentiellement solidaire d'un temps inaugural. Dans le
parcours même des Études sur l'hystérie (1893-95) , on assiste à une
métamorphose concernant la localisation interne de ce qui a d'abord été considéré
comme un fragment d'extériorité logé dans le psychisme; d'où la nécessité de
proposer une autre version de la finalité thérapeutique :
"L'organisation pathogène n'agit pas
réellement comme un corps étranger (Fremdkörper), mais plutôt comme une infiltration
(...). La thérapeutique ne consiste pas à extirper, ce qu'aujourd'hui encore elle ne
saurait réaliser, mais s'efforce de faire cesser la résistance pour permettre ainsi la
libre circulation dans une voie jusqu'alors barrée". (Freud, 1893-95, 1952, 235).
Transformation radicale de la métaphore, permettant
à Freud d'indiquer dans quel sens doit s'effectuer le travail thérapeutique: il ne
s'agit plus d'extirper, d'expulser, mais d'instaurer une communication entre des
éléments qui s'ignorent, de permettre une "libre circulation". On ne peut
qu'être frappé par l'importance que Freud accorde aux métaphores politiques et
sociales, lorsqu'il tente de transcrire les phénomènes psychiques.
Si le désordre interne ne peut plus être imputé
à la seule effraction d'un élément vu comme étranger, un renversement du mouvement
interprétatif s'impose: il s'agira d'interroger le parcours au terme duquel un fragment
psychique - mouvement, affect ou représentation - est posé ou vécu comme étranger,
comme porteur d'une altérité irréductible.
La saisie de soi comme supposé étranger
Dans cette surimpression des stratégies politiques
et des enjeux thérapeutiques, comment comprendre le retournement qui prend place? Rompant
soudain avec la technique exorcisante ou avec la politique xénophobe, Freud propose de
négocier différemment le rapport au "corps étranger": non plus l'expulsion,
mais la libre circulation. Le renversement qui concerne les registres tant politiques que
techniques n'est sans doute pas sans rapport avec une exploration qui se joue sur un autre
plan, celui de l'auto-analyse. L'Interprétation des rêves (1900) gravit en effet,
essentiellement dans les premiers chapitres, autour d'une thématique de reconnaissance.
En deçà d'une lecture qui met en avant le rapport à la culpabilité, se dessine plus
discrètement une autre piste. L'expression allemande disant la "faute" (Schuld)
intervient en effet pour désigner un statut qui ne concerne pas un acte délictueux, mais
une appartenance: être juif et rencontrer cette identité, non dans un mouvement de
revendication propre, mais dans un regard qui pose l'être ainsi incriminé dans un espace
étranger.
Dans l'itinéraire freudien, l'étranger a ainsi
changé de place; il n'est plus rencontré comme porteur de cette menace qu'il s'agirait,
soit de rejeter au dehors, soit de laisser circuler; il fait soudain corps avec
l'investigateur lui-même. Ce n'est plus l'autre que Freud rencontre comme étranger,
c'est lui-même qui se retrouve placé, du moins tel qu'il se voit dans le regard de
l'autre, en position d'étranger. Expérience non dépourvue d'effets de sidération
discrète, comme si on assistait, dans l'itinéraire auto-analytique, à l'inscription
d'un blanc, à l'écoute d'un relatif silence.
Effet de silence qui accompagne les évocations où,
tout au long du chapitre IV, Freud propose un cadrage à partir duquel se trouvent
étroitement entrelacées la dimension intime, singulière, et la dimension sociale. La
découverte de la "déformation" à l'oeuvre dans le rêve nous conduit en effet
dans un mode judiciaire, politique: procès de l'oncle, rencontres avec les représentants
des ministères. C'est à l'intersection du juridico-social et du familial que Freud est
amené à faire état de la place du juif tenu pour étranger. Place rencontrée comme
solidaire d'un effet de césure puisqu'elle est alléguée pour rendre compte d'un arrêt
dans le processus de nomination. Freud vient en effet d'être proposé pour être nommé professor
extraordinarius, proposition risquant d'être arrêtée dans le cours qui la
reconvertirait en nomination effective. Une telle paralysie, affectant également la
carrière de collègues juifs, est-elle attribuable à des "motifs
confessionnels"? L'interrogation est d'abord conduite par Freud par semblable
interposé, Freud faisant état d'une rencontre avec un collègue qui se trouve dans la
même situation que lui et qui s'est adressé aux "bureaux du ministère" pour
obtenir la confirmation de ce qu'il redoute:
"Il me raconte que cette fois il avait mis le
haut fonctionnaire au pied du mur et lui avait demandé sans détours s'il était vrai que
des motifs confessionnels étaient responsables (die Schuld tragen) de sa
nomination. On lui avait répondu qu'évidemment - étant donné le courant actuel - Son
Excellence ne serait pas, pour le moment, dans la situation de etc. 'Au moins, c'est ainsi
que conclut mon ami, je sais où j'en suis.' Cela ne m'apprenait rien de nouveau, mais
devait renforcer ma résignation. Les mêmes motifs confessionnels peuvent, dans mon cas,
être allégués". (Freud, 1900, 1967, 126).
Freud a ainsi recours à une stratégie de détour
pour présenter d'abord la situation de l'ami se heurtant aux mesures d'exclusion
inhérentes à l'antisémitisme et pour dévoiler ensuite sa position, comme s'il devait
préalablement se dissimuler derrière un semblable. Un semblable moins prisonnier d'une
position d'effacement et décidé à recourir à la dimension de la parole, de la remise
en question. Après le récit du rêve de l'oncle, reposant d'ailleurs sur un processus de
dissimulation des visages, l'un étant caché derrière l'autre, Freud se heurte à
nouveau à ces "motifs confessionnels", motifs venant encadrer et entraver la
perspective de la nomination. La démarche est de nouveau indirecte, comme si Freud
laissait à l'interlocuteur l'initiative consistant à aborder une question intouchable.
Un ami, se trouvant lui aussi dans une situation analogue à celle de Freud, félicite ce
dernier pour sa nomination. Félicitations auxquelles Freud réplique ainsi:
"Vous, précisément, vous ne devriez pas vous
livrer à cette plaisanterie, car vous êtes bien placé pour savoir quelle valeur
accorder à la proposition." (Freud, 1900, 1967, 127)
Riposte prenant la forme d'une injonction de silence
: Sie sollten sich den Scherz nicht machen. Non pas, comme dans la
traduction Mewerson-Berger, "Quelle plaisanterie! Vous ne savez que trop bien",
mais invitation à s'abstenir d'une parole placée sous le signe du dérisoire et de
l'affront. Mieux vaut se taire. Comme dans la rencontre précédemment évoquée, le
mouvement propre à Freud ne consiste pas dans la décision de porter le problème sur le
plan de la parole, afin d'interroger, de demander des comptes ou d'insérer ces allusions
dans un jeu socialisé. On se trouve au contraire confronté à la délimitation d'un
espace blanc, espace solidaire d'un climat traumatique étouffé. Trauma non
événementiel, si marquant qu'ait été le récit délivré par le père, mais tissé
dans l'institution culturelle elle-même, dans des pratiques pourvues d'un enracinement
séculaire. L'effet de relatif silence, de la part de Freud, semble inséparable de
l'occupation d'une place vécue comme potentiellement annulée. Procédé d'exclusion
lui-même gommé, puisque le jeu des propositions se déroule comme s'il s'adressait à
des citoyens à part entière, alors que l'ajournement (Aufschub) indéfini
délivre aux intéressés, dans l'implicite, un message antithétique, comme si ces
derniers ne pouvaient se croire réellement candidats.
Étrange statut que celui qui est réservé à ces
postulants restant éternellement en souffrance entre la proposition et la nomination.
L'être qui fait l'objet de telles mesures est en quelque sorte placé dans un temps
suspendu, dans une sorte de non-temps, comme si les occupants d'un tel règne devenaient
eux-mêmes virtuels, maintenus, par la grâce des instances du pouvoir, dans une pseudo
réalité: ils seraient, dans le même temps, considérés comme nés et comme maintenus
dans le règne des limbes.
La lecture freudienne de l'antisémitisme
Stratégie silencieuse à laquelle Freud répondra,
dans une certaine mesure, par une riposte comportant également des effets de silence. Pas
de protestation indignée, au moins à un premier niveau, "résignation"
officielle, mais les procédés oniriques sont là pour faire entendre indirectement ce
qu'il est en même temps nécessaire de bâillonner. Les allusions à cette nomination
entravée par le courant antisémite sont présentes dans un chapitre centré sur un
procès: le procès de l'oncle Josef, procès évoqué à la suite du rêve de l'oncle à
la barbe jaune. Or ne peut-on déceler un effet de miroir entre le statut imposé à ces
propositions fantômes, propositions ne pouvant être converties en nominations, et
l'accusation proférée contre l'oncle Josef, oncle fabriquant et trafiquant de faux
billets?
En faisant coïncider ces deux structures, Freud ne
procède-t-il pas à un effet de dévoilement indirect, dévoilement pratiqué par une
mise en rapports purement latérale: le système des propositions fantômes ne
constitue-t-il pas l'équivalent d'une production de faux? Ensemble de faux condamnant
certains membres du corps social à se trouver pris dans un processus de non-circulation,
à être lancés sur de vecteurs irréels, comme dans l'univers mis en place par Kafka. En
deçà du procès de l'oncle, Freud ne pose-t-il pas, dans une sorte de silence, les
fondements de ce qui pourrait constituer un procès du pouvoir? Procès peut-être
discrètement agissant dans la façon dont Freud désignera l'instance normative: il se
gardera bien, en effet, de référer l'ensemble des échanges et des interdits à quelque
puissance qui serait posée comme "la Loi". Une certaine résignation est
agissante dans le choix de la formule devant désigner l'instance ordonnatrice: non pas
loi, mais simplement "principe de réalité".
Compromis de résignation et de dénonciation
indirecte que Freud est amené à analyser dans le chapitre faisant suite à celui qui est
centré sur "la déformation" et sur le rêve de l'oncle. Freud revient en effet
à cette question au moment où il traite de "l'infantile comme source du
rêve", comme si la souffrance liée à l'humiliation ne pouvait être reconnue que
lorsqu'elle vient blesser un enfant. Dans cette section, Freud fait apparaître deux
scènes d'enfance ou de jeunesse: celle de la promenade avec le père et celle qui est
incluse dans le récit du père. La toile de fond est importante: Freud entreprend
d'analyser sa propre nostalgie de Rome et l'échec des premières tentatives pour se
rendre dans cette ville. Rome sera campée, dans le réseau associatif, comme symbole
d'une puissance historique se trouvant incarnée par les Romains, puis par la
chrétienté. Le réaffleurement de l'enfance invite donc à élaborer, non seulement des
scènes d'intimité, mais également des rapports de force ayant travaillé le champ
historique. Un événement singulier, présent dans le récit du père, récit délivré
à l'occasion d'une promenade, fait fonction de charnière entre la dimension familiale et
la dimension politique:
"Une fois, quand j'étais un jeune homme dans
le pays où tu es né, je suis allé me promener dans la rue un samedi, bien habillé et
en portant, sur la tête, un bonnet de fourrure neuf. Survient alors un Chrétien (ein
Christ) qui, d'un coup, envoie dans la boue le bonnet de fourrure et crie: 'Juif,
descends du trottoir! - Et qu'as-tu fait? - Je suis allé sur la chaussée et j'ai
ramassé le bonnet', dit mon père avec résignation." (Freud, 1900, 1967, 175).
Contraste entre la réaction du père, faite
apparemment de résignation, et la riposte qui prend forme dans la pensée de l'enfant
qu'était alors le jeune Freud: juger "non héroïque" (nicht heldenhaft)
la conduite paternelle et lui substituer imaginairement une contre-attaque plus résolue,
celle qui s'incarne dans l'histoire d'Hannibal, héros carthaginois d'abord campé dans sa
position de fils; un fils auquel son père demande de jurer, devant l'autel domestique,
qu'il se vengera des Romains. Identification héroïque que Freud retrouve, dans sa propre
histoire, au moment où il se voit lui-même confronté à l'antisémitisme:
"Quand nous avions étudié les guerres
puniques, ma sympathie, comme celle de beaucoup de garçons de mon âge, s'était
tournée, non pas vers les Romains, mais vers les Carthaginois, Dans les classes
supérieures du Lycée, quand je compris quelles conséquences aurait pour moi le fait
d'être issu d'une race étrangère au pays (Abstammung aus landesfremder Rasse) et
quand les tendances antisémites de mes camarades m'obligèrent à prendre position, je
plaçai plus haut encore la figure de ce grand héros sémite. Hannibal et Rome
symbolisèrent, aux yeux du jeune homme que j'étais, l'opposition entre la ténacité
juive et l'organisation de l'Église catholique." (Freud, 1900, 1967, 174).
Il n'est pas indifférent de noter le lieu d'ancrage
de l'identification héroïque chez Freud: la figure du héros, campé dans ses projets de
vengeance et de conquête, prend forme dans un mouvement de protestation et de révolte en
face de la situation créée par l'antisémitisme. Héros promis à quelle lutte? Freud
campe l'affrontement sous forme d'"opposition" (Gegensatz) dualiste: dans
un camp, la judéité alliée au "Carthaginois", dans l'autre camp, Rome, quelle
soit antique ou chrétienne.
La circulation des places
Devenu porteur du récit paternel, à quelle place
Freud se retrouve-t-il? Comme dans l'expérience traumatique, telle que l'analyse
Ferenczi, un clivage vient rendre incommunicables deux dimensions de l'espace. D'un
côté, s'élève dans les hauteurs la figure (Gestalt) d'Hannibal, figure érigée
devenue support d'une identification héroïque. De l'autre côté, un lieu reste
imaginairement occupé, lieu situé en bas, seule direction spatiale assignée au juif par
le "chrétien" : herunter. Un tel lieu est décodé par Freud comme la
place réservée à ce qui est issu d'une "race étrangère au pays".
Freud obéit-il à une telle injonction? Tout
l'itinéraire de L'Interprétation des rêves (1900) constitue de part en
part une révolte contre cette attribution des places, révolte ayant un pouvoir
verticalisant et emportant celui qu'elle habite dans une tentative passionnée de
reconnaissance et de prise de pouvoir. Le mouvement ascensionnel ne représente cependant
que l'une des faces de la riposte, dans la mesure où Freud n'en finira pas de faire
basculer l'un dans l'autre les deux vecteurs antagonistes. L'étude de la sexualité est,
en effet, placée sous la haute protection de la phrase de Goethe :
"Dans le domaine de la sexualité, les choses
les plus élevées et les plus basses sont partout liées les unes aux autres de la façon
la plus intime ('Vom Himmel durch die Welt zur Hölle') "Freud, 1905, 1971,
74).
En instaurant ainsi une complicité secrète entre
le haut et le bas, Freud subvertit la logique manichéenne qui sous-tend bien des
représentations sociales, en l'occurrence celles qui commandent la place de l'étranger.
Loin que le bas soit associé à une aire de déchéance, lieu dans lequel tombent ceux
que le corps social rejette, il devient, par la grâce de la métaphore, l'un des lieux
où se déploie la scène analytique. En entrevoyant "dans le tréfonds ténébreux
la silhouette de Lucifer-Amor", Freud ne s'identifie-t-il pas à ce personnage maudit
lorsqu'il officie comme catalyseur de l'amour de transfert? Il devient ainsi un habitant
du sous-sol, en relevant le défi lancé par l'agresseur antisémite. C'est d'ailleurs
dans quelque lieu abyssal que Freud se situe quand, au début de L'interprétation des
rêves, il invite le lecteur à plonger ou à "sombrer" (sich
versenken) avec lui pour l'accompagner dans son périple:
"Maintenant je dois prier le lecteur, pour un
moment, de faire siens mes intérêts et de se plonger avec moi dans les plus petits
détails de ma vie, car l'intérêt pour la signification cachée des rêves exige
impérativement un tel transfert". (Freud, 1900, 1967, 98).
Tout le mouvement ascensionnel, promu par le courant
civilisateur, se trouve ainsi régulièrement doublé clandestinement par un autre rapport
à l'espace. En épousant le destin du bonnet de fourrure tombé à terre, en se trouvant
imaginairement foulé aux pieds, Freud ne devient-il pas lui-même ce "corps
étranger" que la première thérapeutique, reprenant à son compte l'héritage
exorcisant propre au pouvoir officiel, voulait expulser? Si Freud ne s'était pas
lui-même éprouvé comme faisant corps avec cet élément étranger en instance
d'expulsion ou d'ensevelissement, serait-il parvenu à renverser le paradigme purificateur
sur lequel repose, de manière séculaire, la définition de l'acte thérapeutique?
L'expression elle-même de "corps étranger" se rencontre d'ailleurs, dans le
discours hitlérien, pour désigner directement le juif et voir en lui un parasite. La
même désignation est ainsi présente au début des Études sur l'hystérie (1893-95)
et dans la propagande nazie et on comprend que Freud n'ait pu reprendre à son compte une
formule rendant équivalentes l'expulsion de l'étranger et l'expulsion de l'élément
réputé pathogène.
Éjecter, intégrer: une telle opposition
réapparaît dans la critique que Lévi-Strauss adresse au monde occidental. Pour
interdire que soit regardée avec mépris une pratique dite "primitive",
l'anthropophagie, l'ethnologie dénonce la passion expulsive qui caractérise la
thérapeutique occidentale:
"À les opposer du dehors, on serait tenté
d'opposer deux types de sociétés: celles qui pratiquent l'anthropophagie, c'est-à-dire
qui voient dans l'absorption de certains individus détenteurs de forces redoutables le
seul moyen de neutraliser celles-ci et même de les mettre à profit; et celles qui, comme
la nôtre, adoptent ce qu'on pourrait appeler l'anthropémie (du grec émein,
vomir); placées devant le même problème, elles ont choisi la solution inverse,
consistant à expulser ces êtres redoutables hors du corps social (...). À la plupart
des sociétés que nous appelons primitives, cette coutume inspirerait une horreur
profonde." (Lévi-Strauss, 1955, 464).
N'est-ce pas parce que Freud a fait l'objet du
traitement anthropémique qu'il est parvenu, dans un lieu circonscrit de l'espace
culturel, à inverser les vecteurs orientant cette idéologie expulsive? La psychanalyse
est née de ce renversement, en une opération qui reste constamment à reprendre. Ne
recourt-on pas à la psychanalyse pour "se débarrasser" de tels ou tels hôtes
psychiques éprouvés comme inopportuns, alors que le problème est bien de leur rendre la
parole?
L'étranger aujourd'hui
Qu'en est-il lorsque la parole s'est nourrie, dans
un premier temps, d'une langue étrangère? M'étant attachée jusqu'ici à la
préhistoire d'un tel problème plus qu'à son affleurement, je ne peux qu'indiquer une
voie d'accès. Là encore, le problème est de savoir si l'écoute analytique doit
s'enfermer à l'intérieur de l'espace linguistique tel qu'il s'impose, lorsqu'il met en
avant des critères officialisés pour faire la part de ce qui, dans la parole, constitue
l'élément dur et l'élément accessoire. Coupure qui aboutit souvent à ne retenir de la
parole que ce qui peut s'en trouver retranscrit: un texte devenu insonorisé. Or une telle
sélection a pour effet de rejeter hors de l'enceinte linguistique un certain nombre de
facteurs liés à l'intonation, au rythme, à l'impact corporel de la voix. Facteurs qui
se sont trouvés primitivement oblitérés dans ce que Freud a retenu de la rencontre
entre Oedipe et la Sphinx. Loin d'émettre un simple problème à résoudre, la Sphinx
propose une énonciation dont l'effet est captateur. Sophocle la désigne "la chienne
qui nous ensorcelait avec ses chants". Or, telle était la problématique dans
laquelle je m'étais engagée dans La Parole et l'inceste (1980): si on peut
résoudre une énigme, comment peut-on prétendre résoudre un chant? Un chant qui ne
s'enferme pas dans l'espace esthétique, mais qui fait partie intégrante de ce qui, dans
toute parole, vaut comme intonation et contribue à modeler la dimension syntaxique de la
phrase. Dans Oedipe-Roi, la Sphinx émet son chant-énigme en occupant un lieu
précis de l'espace: les portes de la cité, la limite même entre le propre et
l'étranger. Pour saisir l'efficience de cette zone-frontière dans la parole, on peut
d'ailleurs relever, chez un auteur dont on retient essentiellement l'accent porté sur la
littéralité, Lacan, un passage qui dénude ce qui, dans l'énonciation, n'est souvent
perceptible, pour le psychanalyste, qu'au niveau de l'intonation:
"Cet homme qui parle s'adresse à lui (...). Ce
qu'il dit, en effet, peut n'avoir aucun sens, ce qu'il lui dit en recèle un (...).
Il y reconnaît (...) une intention, parmi celles qui représentent une certaine tension
du rapport social: intention revendicative, intention punitive, intention propitiatoire,
intention démonstrative, intention purement agressive." (Lacan, 1966, 83).
Lorsque le divan accueille l'étranger, on assiste
souvent à une négociation différente du clivage qui structure toute parole, comme si
l'hésitation concernant la communicabilité de l'énoncé donnait naissance à un
renversement des priorités officielles: renversement faisant porter le poids de la parole
sur ce qui se joue au sein de l'énonciation. Étant donné la parenté, du moins
formelle, entre la conception lacanienne du clivage structurant la parole et la conception
férenczienne du clivage traumatique - scission entre la partie dite "sensible"
et celle qui "sait tout, mais ne sent rien" -, on peut comprendre par quels
biais ceux qui s'éprouvent fragilisés dans l'une des dimensions de la parole, soient
portés à intensifier cette "intention" qui prend forme au niveau de l'adresse.
Intention qui, dans une écoute privilégiant les jeux du signifiant, risque de tomber
dans cette oubliette qui constitue un des lieux possibles où vient s'engloutir tout ce
qui se présente comme étranger. Lacan note en effet que, ce sens manifesté par
l'intention, "c'est dans le mouvement de répondre que l'auditeur le ressent".
Il est donc impossible de l'hypostasier, de le considérer comme un matériau dur sur
lequel pourrait porter l'analyse, puisqu'il n'est saisissable que dans l'écho qu'il
provoque chez le destinataire.
L'écoute de l'étranger exigerait ainsi que soit
accueilli, non seulement ce qui s'impose comme étrangeté externe, mais ce qui agit, à
l'intérieur même de la langue ou de la théorisation officielle, comme hôte clandestin
et mal déchiffré.
Monique Schneider
19, bobillot a260
75013 paris
Bibliographie des textes cités
Freud, S., 1893-95, Études sur l'hystérie ,
Paris, PUF, 1952.
Freud, S., 1905, Trois essais sur la théorie de la
sexualité, Paris, Gallimard, 1968.
Freud, S., 1956, La Naissance de la psychanalyse,
tr. A. Berman, Paris, PUF.
Freud, S., 1900, L'Interprétation des rêves,
tr. Merson-Berger, Paris, PUF, 1967.
Lacan, J., 1966, Écrits, Paris, Seuil.
Lévi-Strauss, C., 1955, Tristes Tropiques,
Paris, Plon.
Schneider, M., 1980 La Parole et
l'inceste, Paris, Aubier.
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