Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

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FINE OU SOURDE OREILLE: LES EFFETS DU VIEILLISSEMENT DE L'ANALYSTE SUR SON ÉCOUTE CLINIQUE ET SA FONCTION THÉRAPEUTIQUE

Katia Mercier

 

   Parler du vieillissement semble de prime abord facile. On pense aussitôt à cet ensemble de processus réels, liés à l'avancée en âge chez l'adulte, à propos desquels il est possible d'élaborer un savoir particulier (médical ou social par exemple). Toutefois, étudier ce phénomène à l'aide de l'approche psychanalytique n'est pas sans poser quelques difficultés. Le vieillissement, comme "fait", semble hors du champ de la psychanalyse, celle-ci s'intéressant aux processus inconscients dans leur dimension atemporelle. Selon Jacques Gagey, il n'y aurait rien dans le cadre de la théorie analytique qui puisse "donner une assise à un concept de vieillissement psychanalytiquement pertinent" (Gagey, 1989,10). Il ajoute cependant qu'il est possible de questionner ce qui se joue derrière cette "éclatante objectivité" que semble présenter le vieillissement comme donnée. On peut donc penser que cet objet puisse occuper une position limite par rapport à la psychanalyse. En fait, selon Henri Bianchi, la question du vieillissement:

"(...) est à la fois dans son champ et hors de son champ, puisque pour le sujet vieillissant cheminant dans le temps et cherchant à saisir ce mouvement qui est son vieillissement, ce mouvement est analysable en tant qu'il se déploie comme désir, angoisse, fantasme, défense, etc. et cependant échappe à l'analyse en tant qu'il s'inscrit dans la réalité, dans l'actualité (au sens où Freud parle de névrose actuelle), dans la biophysique, dans la thermodynamique..."(Bianchi, 1989,3-4)

   Peut-on expliquer le nombre, jusqu'à récemment restreint, d'écrits sur le sujet du vieillissement par ce caractère ambigu de la position de cet objet dans le champ de la pensée analytique ? C'est une possibilité. Néanmoins, les dernières années ont fait place à un ensemble d'écrits qui témoignent d'une préoccupation nouvelle dans ce champ particulier pour cette problématique. Ce regain d'intérêt découle probablement de cet événement démographique majeur qui questionne multiples spécialistes et qui est le vieillissement de la population (Bianchi, 1989).

   Qu'en est-il alors des effets du vieillissement de l'analyste sur son travail clinique ? Les écrits sur ce sujet sont pour ainsi dire inexistants (deux articles seulement ont été trouvés). Le vieillissement dont il est alors question c'est celui de l'autre, comme si d'une certaine façon, l'analyste ne s'y reconnaissait pas: "le vieux, c'est l'autre" nous dit Jack Messy, "dans lequel nous ne nous re-connaissons pas" (Messy, 1992, 19). Pour parler de cette "réalité" de la personne de l'analyste, un détour s'impose donc par ce qui se dit au sujet du vieillissement en général. Ainsi, différentes conceptions de la pensée analytique sur ce dernier thème seront d'abord présentées; suivront ensuite quelques idées et questions à propos des effets possibles du vieillir sur la pratique analytique.

Vieillissement et avancée en age
Le poids de l'âge sur le psychisme

   Concept limite dans le champ de la psychanalyse, le vieillissement semble être traité différemment selon l'importance accordée aux phénomènes de l'avancée en âge comme tel ou aux processus qui seraient caractéristiques d'un mouvement psychique dit de vieillissement. Différentes approches à l'étude du vieillissement ont été dégagées. L'une d'elles se base sur l'hypothèse d'un lien entre le phénomène d'involution physique lié à l'avancée en âge et des modifications psychiques particulières : l'appareil psychique se détériorerait au même titre que le système physiologique. C'est ce qui ressort de certains écrits de Freud. Dans un texte de 1905, il décrit qu'avec l'arrivée de la cinquantaine, se produit une diminution de la plasticité des processus psychiques, ce qui du coup exclurait les quinquagénaires et leurs aînés du champ de la thérapeutique analytique. Cette diminution de la capacité à modifier les investissements libidinaux dépenderait de la viscosité de la libido supposée entérinée par l'âge (Assoun, 1983). Freud expliquerait cette "fidélité" de l'investissement par un phénomène d'inertie psychique comparable au phénomène d'entropie, phénomène qui serait plus tard, dans sa conceptualisation, lié à l'action de la pulsion de destruction (Messy, 1992).

   Même notion de détérioration psychique chez Ferenczi (1921) alors qu'il associe au vieillissement un amoindrissement de la libido ainsi qu'un mouvement important de régression. En fait, le tableau qu'il décrit de la vieillesse est assez négatif, la rangeant pratiquement au banc des pathologies :

"Les gens âgés redeviennent - comme les enfants - narcissiques, perdant beaucoup de leurs intérêts familiaux et sociaux, une grande partie de leur capacité de sublimation leur fait défaut, surtout en ce qui concerne la honte et le dégoût; ils deviennent cyniques, méchants et avares; autrement dit leur libido régresse à des "étapes prégénitales du développement" et prend souvent la forme franche de l'érotisme anal et urétral, de l'homosexualité, du voyeurisme, de l'exhibitionnisme et de l'onanisme".

   Cette idée de sclérose psychique, associée à l'avancée de l'âge et limitant l'application de la cure analytique, a toutefois été l'objet de critiques. Karl Abraham déjà en 1920 conteste l'idée de l'efficacité réduite de l'analyse auprès des gens âgés et, suite à son expérience, conclut que " l'âge d'apparition de la névrose a plus de poids pour l'issue de la psychanalyse que l'âge atteint au moment du traitement" (Abraham, 1920, 95). Des écrits plus récents semblent démontrer un souci de "réhabilitation" du sujet âgé dans la pratique analytique, questionnant non seulement cette contre-indication du grand âge pour une analyse (Simburg, 1985), mais aussi l'image de rigidité et l'état de régression décrits (G. Abraham, 1986, Hildebrand, 1987). Au sujet de ce tableau du vieillissement aux allures pathologiques, Bianchi (1989) souligne, justement, que ces traits et ces mécanismes habituellement associés à l'avancée en âge n'ont pas de valeur universelle et qu'il faut peut-être penser qu'ils ne constituent que le symptôme d'un certain mode de vieillissement. Ce mode régressif, avec son repli narcissique, serait une réaction défensive devant l'inéluctabilité de la mort: "il ne constitue qu'une réponse possible encore que courante, à une situation existentielle, une réponse mais nullement une fatalité psychologique qui serait le corrélatif d'une fatalité biologique" (Bianchi, 1989, 49).

   S'il est plus clair aujourd'hui que le vieillissement n'implique pas nécessairement une diminution des capacités psychiques et encore moins une déchéance psychique, l'idée d'un parallèle entre involution physique et psychique est encore présente. Marion Péruchon et Annette Thomé-Renault (1992) ont étudié les phénomènes psychiques spécifiques à la vieillesse en tenant compte principalement du sort de l'intrication pulsionnelle Eros-Thanatos. Ainsi, la dernière étape de la vie se caractériserait par l'omniprésence de la mort. Non seulement le corps se détériore mais le mouvement de déliaison, de destruction de la pulsion de mort sortirait de l'ombre de la pulsion de vie. De plus, une diminution de la quantité de la libido accompagnerait l'avancée en âge. Cet appauvrissement pourrait être relié "à la détérioration des systèmes d'enveloppes psychiques" (Péruchon et Thomé-Renault, 1992, 190), détérioration étant probablement liée à des facteurs biologiques. Elles ajoutent cependant comme autre facteur explicatif de cette réduction de libido, le manque d'objet à investir qui limite l'approvisionnement en libido narcissique.

   Il est difficile d'évaluer jusqu'à quel point un tel parallèle existe entre le mouvement d'involution du physique et les modifications de l'appareil psychique : le vieillissement pose dans le champ analytique tout le problème du rapport corps-psyché.

Impact et significations des réalités de l'avancée en âge

   Une autre approche consiste en l'étude des réalités du vieillissement en rapport avec le travail psychique qu'elles nécessitent et les significations inconscientes qui peuvent y être associées. L'attention est alors portée principalement au corps vieillissant. Ainsi pour Gérard Le Gouès (1984) et Charlotte Herfray (1985), le vieillissement serait avant tout une difficulté de vivre son corps vieillissant, corps qui comme le souligne Gabriel Balbo souffre du passage du temps: "le vieillissement, c'est tout d'abord accepter de voir la réalité de son propre corps souffrir du temps"(Balbo, 1989, 88). Corps qui se désexualise, la perte de la puissance sexuelle chez l'homme ainsi que celle du potentiel séducteur chez la femme constitueraient des expériences de castration "au sens fort du terme" (Le Gouès, 1984, 1265). Corps défaillant, corps malade, le corps-plaisir se transformerait en quelque sorte en un corps-déplaisir (Simeone, 1984). L'inconfort physique consommerait alors une partie de plus en plus importante des ressources de l'appareil psychique, ne laissant alors qu'aux rapports avec les objets et aux activités de sublimation que la fraction restante, ce qui fait dire à Le Gouès (1984) que le narcissisme du sujet âgé serait avant tout "un narcissisme obligé". Finalement, corps épuisé et corps moins mobile, les modifications corporelles liées au vieillissement amèneraient le sujet âgé à vivre une expérience obligée de la passivité. Devant ce mouvement de dépossession, la personne vieillissante peut revivre une vulnérabilité et une détresse, reviviscence de l'impuissance infantile (Herfray, 1985).

   La cruauté de la réalité du corps vieillissant ne se réduit pas aux pertes et aux souffrances que les modifications corporelles entraînent. Elle se situerait aussi dans cet aveu du miroir que l’image du corps ne correspond plus à cette image idéale qui puise ses sources dans le narcissisme infantile. Cette image deviendrait plutôt une représentation du spectre de la fin prochaine. Se voir "vieux" et être "vieux" dans le regard de l’autre confronterait l’identité du sujet et provoquerait une sorte de "crise d’identité" qui nécessitera au niveau du Moi un travail de deuil (Herfray, 1985).

   Le corps qui subit l'usure du temps ne constitue pas la seule modification de la réalité de la personne avec l'avancée en âge: la disparition des objets d'amour en est une autre. Le sujet âgé serait confronté à des pertes, successives, de ses objets d’investissement. Il serait alors répétitivement plongé dans un deuil qui, un jour, pourra s’avérer plus pénible, surtout si la perte en réveille une plus ancienne (Quinodoz, 1987).

   "Identité, deuil et castration", telles sont les problématiques que semblent poser les diverses réalités du vieillissement qui se définissent en tant que pertes et limites auxquelles le sujet se voit confronté. La manière de vieillir serait alors l'illustration d'attitudes fondamentales chez une personne, révélatrices de sa capacité de perdre et de son aptitude à investir de nouveau. Ces capacités seraient finalement mises à l'épreuve devant cette proche certitude qu'est la fatalité de la mort, ultime limite qui se signifie à travers la réalité physiologique et dont l'objet est irreprésentable (Herfray, 1985). Le "vieux" deviendrait l'image de ce réel insupportable.

Le vieillissement comme processus psychique

   Voie élaborative ou défensive devant cette incontournable finalité? Telle est une des questions que l'on retrouve dans cette troisième série d'écrits. Cette dernière approche dégagée touche davantage les remaniements psychiques pouvant être associés à un processus dit de vieillissement psychique qui, tout en étant contemporain de l’avancée de l’âge, ne serait pas considéré comme exclusif au grand âge.

   C'est ce qu'avance Henri Bianchi (1987, 1989). Pour lui, il n'y aurait pas à proprement parler de stade de la vieillesse mais plutôt différentes voies suivant lesquelles le problème de l'inévitable finalité peut être abordé. Et si ce problème devient "à cette époque de l'existence, une sorte de coefficient sans lequel nul calcul ne peut être effectué" (G. Abraham, 1986, 210), toute personne peut y être confrontée à d'autres moments de sa vie (dans le contexte de la guerre, lors de la mort d'un proche...). Le contexte de l'âge avancé aurait toutefois ce caractère particulier de rendre plus amères en quelque sorte les frustrations qui viennent agresser la personne vieillissante, puisque cette dernière n'a plus devant elle cet espace d'illusion qu'offrait l'horizon d'un avenir.

   Le problème du vieillissement poserait en fait celui de la permanence d'une activité spécifique de l'appareil psychique qui est celle du maintien de l'identité, de la continuité du Moi, à son tour dépendante de la préservation d'un investissement objectal (Bianchi, 1987). Dans la perspective de cette limite ultime de la mort, une voie élaborative, s'appuyant sur un "travail psychique sui generis", doit se faire. Cette voie implique d'une part un travail de deuil, touchant non seulement les objets mais aussi le Moi lui-même, et d'autre part le maintien d'un "pôle d'attachement" externe au Moi (Bianchi, 1989). Ces deux mouvements, de prime abord paradoxaux, reflètent en fait la confrontation entre "l'exigence de maintenir un sens donné à la vie, jusqu'au bout, et à l'épreuve de réalité de la fin de cette dernière" (Bianchi, 1987, X). Dans ce contexte du vieillissement où la toile de fond implique cette anticipation angoissante d'une perte, le paradoxe du deuil et de la continuité se résoudrait de la façon suivante:

" à l'exigence du maintien d'une continuité que le Moi a renoncé à assurer au niveau biophysique se substitue donc la transposition de cette exigence en terme de sens. La sublimation permet ici d'accéder aux continuités substitutives de la croyance, du savoir, et d'une manière générale, de l'identification à des entités plus durables que le Moi" (Bianchi, 1989, 56).

   Le maintien d'un pôle d'attachement serait alors indissociable d'une vitalité psychique. Péruchon et Thomé-Renault soulignent d'ailleurs l'importance du maintien, chez la personne vieillissante, d'une certaine passion. Cet investissement passionné, mais non passionnel, d'un objet ou d'une formation de sens permettrait selon elles "d'assurer la persistance de la liaison par Éros de la pulsion de mort" (Péruchon et Thomé-Renault, 1992, 62).

   Enfin, Bianchi semble rejoindre les idées de Jack Messy en décrivant le travail psychique particulier du vieillissement comme constitué de deux mouvements, antagonistes mais complémentaires, du deuil et de l'investissement. Pour Messy (1992), le vieillissement réfère à cette dialectique, en jeu tout au cours de la vie, entre pertes et acquisitions qui s'effectue au niveau du Moi, en fait un peu comme le décrivait Herfray (1985). Il définit toutefois un état spécifique de vieillesse, qui s'instaurerait à la suite d'un événement brutal faisant rupture dans l'équilibre de cette dialectique. Cet état de dépression, de repli sur soi dépendrait donc:

" d'une rupture du vieillissement [...] rupture, causée par une perte en trop, en rapport avec, sans doute, une perte plus ancienne ou son fantasme, dont la trace est restée à jamais sensible" (Messy, 1992, 40).

   Cet état de vieillesse ne serait pas une phase inévitable de l'avancée de l'âge: " Nous pouvons mourir sans avoir traversé cette étape" (Messy, 1992, 82).

   Ainsi, compte tenu des différents écrits sur le vieillissement, il est possible de dire ici que l'avancée en âge pose un ensemble de difficultés, à la personne qui vieillit, en termes de pertes et de limites. L'inertie psychique ne serait qu'un scénario possible du grand âge. Il existerait une autre voie qui, s'appuyant sur un travail psychique spécifique, serait garante d'une vitalité psychique jusqu'aux derniers moments de la vie. Si le corps se fait plus lourd, l'esprit lui peut rester jeune.

Avancée en age, vieillissement et pratique clinique

   Quels peuvent être les effets de l'avancée en âge de la personne de l'analyste sur sa pratique? Comment cette réalité du corps vieillissant touche ce travail particulier dans lequel le corps est d'une certaine façon éclipsé? Qu'est-ce que cette finalité, "fond" inhérent de la vie qui maintenant fait figure et s'impose, peut introduire comme bruits ou sensibilité nouvelle dans l'exercice de ce métier impossible?

   Il faut se tourner du côté des auteurs anglo-saxons pour trouver quelques éléments de réflexion. Ces auteurs semblent porter une attention particulière aux différentes réalités que peut vivre l'analyste, comme l'expérience d’une grave maladie (Dewald, 1982), le décès d'un collègue (Lewis, 1982) ou celui d'un membre de la famille (Givelber et Simon, 1981). La question des effets possibles du vieillissement ("aging") de l'analyste sur sa pratique s'avère toutetois un sujet, qui même chez ces auteurs, a été ignoré. Eissler (1977) est donc un des rares, avec Strauss (1990), à s'être penché sur la question. Ses idées constitueront le point de départ de cette réflexion.

   Pour Eissler, l'avancée en âge implique un ensemble de modifications particulières. Il aborde premièrement cet aspect de l'augmentation de l'investissement narcissique chez le sujet âgé. Cet investissement plus important produirait des changements chez l'analyste, facilitant ou limitant son travail. Ceux-ci dépenderaient de la répartition, aux niveaux des instances, de l'investissement. Ainsi, si ce dernier se concentre au niveau du Surmoi ou de l'Idéal du Moi, l'analyste serait alors plus rigide, compulsif et moins tolérant dans sa pratique. Si toutefois le Moi est principalement investi, l'analyste chercherait alors respect et admiration de la part de ses patients. Enfin, il est possible que l'investissement se distribue également et qu'en plus, il soit accompagné d'une diminution des pressions faites par le Ça : les relations Moi-Surmoi seraient alors plus harmonieuses et permettraient à l'analyste une plus grande tolérance face aux difficultés du patient ainsi qu'une réduction de l'ambition thérapeutique.

   L'avancée en âge serait associée à une diminution de la propension à l'activité ainsi qu'une intensification du désir de connaître (Eissler, 1977). Ces dernières modifications favoriseraient, selon Eissler, une attitude analytique plus propice à l'analyse des résistances du patient. Autre effet bénéfique du vieillissement, l'analyste, avec la résurgence de ses propres souvenirs infantiles, serait plus empathique au récit de l’histoire infantile du patient. On peut se demander si cette résurgence dont parle Eissler qui accompagne l'avancée en âge, est liée à un travail du deuil du Moi ou si elle correspond à une idéalisation défensive de l'enfance, ce qui produirait un impact assez différent au niveau de l'écoute clinique.

   Eissler aborde ensuite la réalité du corps qui se transforme avec l'âge. Il souligne combien certaines incapacités, dont la perte de mémoire, peuvent nuire à l'exercice du métier. Margot Tallmer (1989) traite aussi de ce sujet dans son article sur la mort de l'analyste. Elle remarque que ce dernier peut vivre une menace face à son intégrité corporelle et être préoccupé par ses possibilités de poursuivre son travail: "Awareness of any loss in capacity may triggers fear of starvation (" I will have no practice") and phallic-castration ("Will I get referrals")" (Tallmer, 1989, 538). On peut penser que l'expérience de ces pertes et de ces limites du corps puisse confronter l'analyste à la reviviscence de problématiques infantiles plus ou moins sensibles chez lui ( impuissance, castration, morcellement...). Comment alors peut-il être tout ouïe à une fantasmatique chez le patient dont la résonance peut s'avérer en lui trop grande et difficile à contenir? Le travail d'élaboration devient ici important car il permettra une certaine maîtrise des afférences traumatiques et à partir de là, une écoute moins défensive.

   Cette question de l'impact du corps vieillissant n'a pas été plus approfondie par Eissler et d'autres points méritent d'être discutés, compte tenu des particularités du métier d'analyste. Une de ces particularités qu'Annie Anzieu décrit est le fait que l'analyste, dans son travail, doit être présent aux souffrances du patient "sans nécessité de mesurer sa vie et son temps, si ce n'est dans le respect de ses propres limites"(Anzieu, 1976, 150). Le facteur temps dans la cure est effectivement central: "Le maître en analyse, est le temps: à l'analyste de s'y soumettre..." dit Nicole Berry (Berry, 1976, 171). Et ce temps, dans le cours du travail, est conçu dans une certaine mesure comme sans limite (Cohen, 1983). Alors lorsque, chez l'analyste, son corps lui souligne le passage du temps et l'effacement de l'horizon d'un avenir, lorsque le regard du patient lui rappelle qu'il incarne l'image de l'inévitable fin, peut-il alors ressentir une urgence de faire avancer l'analyse, étant confronté à un sentiment particulier d'impuissance devant cette "fuite du temps" (Berry, 1976, 171)?

   Et ce regard de l'autre qui rappelle que cette image idéale n'est plus, comment l'analyste le reçoit-il? Ou, comme le pose Nina Fieldsteel:

"How do we as analysts deal with our patients' accurate perceptions of reality, however much it may be intertwined with unconscious meanings, when it is a reality we experience as painful" (Fieldsteel, 1989, 431).

   Divers sentiments d'envie peuvent refaire surface et limiter la disposition empathique de l'analyste.

   Un autre point important pour Eissler, en ce qui concerne l'avancée en âge chez l'analyste, est le fait que ce dernier risque davantage de perdre des objets d'amour. Ainsi dans le deuil, l'analyste peut surinvestir la relation avec ses patients, ce qui selon Eissler, peut être bénéfique ou non selon le cas. Givelber et Simon (1981) qui ont étudié l'impact d'un décès sur la pratique analytique remarquent que les analystes ont tendance à prendre moins de temps pour récupérer du deuil. Ils soulignent aussi le danger d'utiliser la relation thérapeutique pour combler le vide ressenti suite au décès. Cet événement douloureux engendrerait une écoute défensive de la part de l'analyste afin de se protéger contre ses propres affects dépressifs et son sentiment de fragilité. Il serait alors moins en mesure de suivre les associations libres du patient et pourra même volontairement éviter certains thèmes abordés par ce dernier. Givelber et Simon ajoutent cependant que l'expérience de cette douleur du deuil intensifie la sensibilité à la souffrance du patient et en élargit la compréhension, ce qui favoriserait alors une écoute plus juste.

   Dans la douleur du deuil ou dans l'expérience d'angoisses que le corps vieillissant ravive, l'analyste deviendrait moins disponible. Givelber et Simon ici rejoignent Annie Anzieu qui dit:

"les parties de soi souffrantes, mentales ou physiques, sont non seulement plus exposées aux attaques du sujet sur le divan, mais suscitent un besoin de restreindre de manière défensive les limites de l'écoute de la personne dans le fauteuil" (Anzieu,1976,150).

   Dans ce contexte, l'analyste doit selon elle reconsidérer ses propres limites et abandonner temporairement son "désir de réparation à l'égard du patient pour le réserver à son propre usage"(idem). Il doit prendre un certain recul et laisser aller le processus se dérouler au mieux, alors que sa "fonction thérapeutique ne pourra pleinement s'accomplir dans de telles cirsconstances" (idem,151).

   Qu'est-ce qui vient alimenter et soutenir ce désir de réparation à l'égard du patient lorsque la menace de la mort s'impose? Comment l'analyste reste-t-il disponible aux angoisses du patient alors qu'il se trouve confronté à l'inquiétante étrangeté de l'irreprésentable finalité?

   Devant la menace ressentie comme importante ou, exacerbée par une maladie grave ou le décès d'un proche, l'analyste peut utiliser la relation analytique pour étouffer ses angoisses. Se réfugiant dans la position contretransférentielle du parent tout-puissant et laissant place au transfert idéalisant du patient, l'analyste peut essayer de se préserver de l'expérience de détresse et d'impuissance spécifique à l'enfance, qui refait surface au seuil de la mort (Hinze, 1987). Il pourra tenter d'oublier cette inévitable séparation du monde qu'introduit la mort, en cultivant de façon inconsciente la dépendance du patient (Tallmer, 1989). Il peut rester sourd aux angoisses de séparation que son image de "personn-âge" risque de soulever (Strauss, 1990), évitant ainsi une possible culpabilité liée à la transgression de l'entente tacite concernant la permanence de sa présence jusqu'à la fin du cheminement du patient (Tallmer, 1989). Malgré la maladie qui pourra l'affliger, l'analyste pourra se cantonner dans une position héroïque, ce qui serait néfaste pour le patient (Eissler, 1977). Dans ces cas où l'analyste adopte une position défensive, le processus analytique sera en péril et l'analyse du patient risque de n'avoir pour fin que la chronique de la mort de son analyste.

   Toutefois, s'il arrive à contenir ses angoisses et à entreprendre ce travail élaboratif au sujet de sa propre fin, l'analyste sera alors plus en mesure, selon Eissler, de supporter et d'aider le patient dans l'analyse d'une part de ses propres angoisses de castration ou de mort et d'autre part de ses voeux de mort. Peut-on penser aussi, qu'avec cette mise en oeuvre du travail progressif du deuil du Moi, l'analyste soit plus sensible aux peines du patient qui, dans le cadre de son analyse, tente en quelque sorte un vieillissement (comme Messy le définit)? De plus, avec ce travail du deuil, la finesse de son écoute toucherait-elle davantage la position dépressive? Péruchon et Thomé-Renault (1992) présente le travail lié au vieillissement comme une réélaboration de la position dépressive infantile. Cette réélaboration, par laquelle les fantasmes inconscients de haine, de destruction et d'envie sont repris et "médiatisés par l'amour", ferait place à la réparation, au désir de vivre et à la reconnaissance. Ainsi, avec ce processus de réparation prépondérant, les envies plus neutralisées, le détachement progressif lié au travail du deuil, l'analyste vieillissant pourrait-il être en quelque sorte plus serein dans son travail, plus tolérant et plus thérapeutique?

   Cette question nous amène à traiter un dernier point au sujet de l'impact du vieillissement de l'analyste sur sa pratique, qui est celui de l'expérience acquise. Si ce thème semble en dehors du sujet du vieillissement comme cheminement vers l'inéluctabilité de la mort, il rejoint parfaitement celui de l'avancée en âge comme passage du temps et accumulation des moments de vie. Ainsi, cette expérience, tissée non seulement à partir de l'analyse personnelle mais aussi à partir de l'auto-analyse perpétuelle et du travail d'analyse avec divers patients, faciliterait la fonction thérapeutique de l’analyste d’après Annie Anzieu (1976). Ces années multiples de pratique permettraient à l’analyste de mieux connaître les limites aux confins desquelles il peut se laisser aller dans son empathie et les affects évoqués par les dires ou les silences des patients, limitant alors l'angoisse qu'ils peuvent susciter chez lui. L’analyste, dans l’exercice répété de son travail, aura pu apprendre comment ne pas fuir certaines situations difficiles. De plus, il aura acquis une quantité importante de connaissances, au sujet entre autres de ses diverses réactions.

   Helen Strauss (1990) parle de sa pratique après 50 ans de carrière. Elle se demande de fait si sa capacité à tolérer plus facilement et à agir de façon plus thérapeutique (soit de façon plus neutre et moins défensive) est le fruit de l'âge ou de l'expérience. Elle note toutefois qu'avec sa longue expérience, elle se sent plus solide pour contenir une intense anxiété chez une patiente qu'elle suivait à ce moment. Elle souligne que les connaissances acquises, tout au long de sa pratique, peuvent toutefois lui permettre d'utiliser parfois une de ses défenses majeures: celle de l'intellectualisation.

   On peut se demander si cette expérience qui, d’une part, semble favoriser le travail analytique, peut, d’autre part, s’avérer une limite. Comment en effet l’analyste, après un nombre important d’années de pratique, peut-il toujours avoir une "oreille neuve" et se laisser surprendre par le récit singulier de ce nouveau patient lorsque son écoute se trouve dans une certaine mesure filtrée par toutes ces analyses passées qui constituent un canevas dans lequel risquent de s'accrocher les nouvelles données?

Vieillesse et /ou activités cliniques?

   Lorsque l'analyste atteint un certain âge, différentes questions d'ordre technique ou touchant les modalités de sa pratique se poseront. Doit-il aborder le sujet de son possible décès avec le patient? D'après Eissler (1977), il serait important que l'analyste soulève ce problème, au temps opportun, afin de conseiller le patient sur ce qu'il pourra faire advenant ce décès et lui donner le nom de collègues vers qui il pourra se tourner s'il veut poursuivre son analyse.

   À quel moment décide-t-il de ne plus prendre de patients en analyse? Et quand arrête-t-il sa pratique clinique? Un ensemble de facteurs personnels, qui font que chaque analyste prépare à sa façon sa possible retraite, entrent ici en jeu. Cependant, en lisant le témoignage de Martin Grotjahn sur sa vie et sa pratique (Grotjahn, 1987), ainsi que la biographie d'Hélène Deutsch (Roazen, 1985), un facteur, à retenir, a été dégagé: ces deux analystes ont modifié considérablement leur pratique à la suite d'un événement brutal (un problème de santé pour le premier et un décès pour la seconde) qui semble avoir eu l'effet de cette rupture, dont parle Messy (1992), ayant alors limité la disponibilité psychique nécessaire au travail ardu de l'analyse.

   Car ce travail est difficile: l'analyste suit pas à pas les souffrances de ses différents patients à partir des échos parfois troublants qu'elles suscitent en lui. Toutefois, ce métier semble être une source particulière de stimulation. Hélène Deutsch, à l'âge de quatre-vingt deux ans, poursuivait encore quelques thérapies à court terme et "aimait à pratiquer parce qu'elle avait le sentiment d'apprendre toujours quelque chose de nouveau de ses patients" (Roazen, 1985, 410).

   Apprendre, découvrir et créer, telles sont les activités sublimatoires que l'analyste dans son cheminement a investies et investit encore. Le contexte du travail analytique lui offre donc une prime de plaisir. Cette investigation analytique qu'il mène avec ses patients constitue une quête, sans cesse renouvelable et porteuse d'une activité libidinale dont la source ne semble pas se tarir. Et dans le contexte du vieillissement où d'autres types d'actions deviennent plus difficiles, ces activités de découverte de sens et de création d'une pensée fournissent un support au maintien de la continuité du Moi qui se voit menacée. L'analyste avec sa "passion" vivrait, semble-t-il, plus facilement les rigueurs du vieillissement. La clinique et le vieillissement se supportent-ils mutuellement?

Katia Mercier
12,129 Taylor
Montréal, Qué.
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Références

 

Abraham, G., 1986, Pour une psychothérapie de l'âge avancé: peut-on soigner le vieillissement?, Psychothérapies, 6 (4), 205-210.

Abraham, K., 1920, Le pronostic du traitement psychanalytique chez les sujets d'un certain âge in: Oeuvres complètes, vol. 2, P.B. Payot, Paris, 1966.

Assoun, P.L., 1983, Le vieillissement saisi par la psychanalyse, in Communications, 37, 167-181, numéro spécial: "Le continent gris: vieillesse et vieillissement".

Anzieu, A.,1976, Le psychanalyste dans son fauteuil, in: Favez, G., et coll.: Être psychanalyste, Dunod, Paris , 148-166.

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