| L'immigration,
la nostalgie, le deuil
judith stern
La nostalgie fut tout d'abord définie comme
"le mal du pays". La racine du mot est composée des mots grecs, nostos -
revenir et algie - douleur. On trouve le terme pour la première fois en 1688, dans
le travail d'un médecin suisse pour désigner une maladie, l'obsession douloureuse de
retourner au pays que l'on a quitté. Ce terme a été utilisé alors pour des soldats
suisses souffrant de dépression, guéris par le retour au pays. Au XIXe siècle, avec le
romantisme, la notion change alors de sens pour désigner un sentiment plutôt qu'une
maladie. A partir de cette époque, ce n'est plus seulement l'exil, mais aussi le temps
qui passe qui conduit à investir le passé de façon douloureuse. (Bolzinger, 1989)
Dans lesprit de cette évolution du sens
général donné au terme nostalgie, je me propose détudier brièvement le concept
de nostalgie mis en relation avec les phénomènes du deuil et de limmigration
La nostalgie
La nostalgie se présente comme un état où se
mêlent des aspects cognitifs et affectifs. Il s'agit sur le plan cognitif de la mémoire
d'un passé révolu et vécu comme tel, d'un espace psychologique impossible à retrouver
plutôt que d'actes de mémoire définis par rapport à l'objet perdu. Sur le plan
affectif, c'est un sentiment vécu de façon douloureuse par la notion de perte qui s'y
rattache, mais aussi à travers la satisfaction de pouvoir se rappeler. Ce sentiment est
donc ressenti comme ayant un caractère doux et amer à la fois. (Werman, 1977)
La nostalgie se réfère donc non seulement aux
relations à l'objet perdu, mais aussi au cadre qui l'entourait, tant physique
quhumain. On peut la caractériser par l'absence relative d'une représentation
claire de l'objet. C'est plutôt la présence de l'objet dans un cadre spatial et temporel
qui devient un tout syncrétisé, idéalisé comme défense contre sa perte. La nostalgie
est décrite comme une mémoire écran, ou encore comme un affect écran. L'idéalisation
qui l'accompagne est liée au besoin de conserver l'équilibre du Moi Idéal. (Kaplan,
1987)
La nostalgie est liée à la mémoire, à la
capacité de se définir dans le passé. L'aspect cognitif de l'activité de la mémoire
est à mettre en rapport avec les réminiscences éveillées par divers stimuli
conscients, souvent sensoriels, et gardant ainsi un caractère d'imminence temporelle
(Castelnuovo, 1978). Les réminiscences se rattachent à un travail narratif, inscrivant
le passé dans un discours temporel déformant et gratifiant. Par contraste, la nostalgie,
elle, se réfère à des contenus diffus, non pas aux événements mais aux circonstances
permettant ces événements. Ce serait plutôt un état d'âme, une atmosphère entourant
ces réminiscences.
Deuil et nostalgie
De nos jours, la notion de nostalgie est employée
pour décrire deux états, deux réalités psychologiques qui peuvent se recouvrir, puis
se différencier.
Il peut s'agir, dune part, d'un état
dépressif à caractère mélancolique où le retour à une façon de vivre antérieure
prend un rôle central quil soit lié à un autre pays, à un autre cadre ou à un
autre groupe humain. Cet état pathologique se rattache à un deuil non terminé, pour
lequel la renonciation à l'objet perdu est impossible, pas plus que la capacité à
s'investir dans de nouveaux objets. La nostalgie peut alors être perçue comme un arrêt
de travail du deuil, investissant dans l'imaginaire ce qui entoure l'objet perdu qui,
ainsi, ne sera jamais abandonné. La nostalgie permet justement le lien entre l'objet
perdu, ce qui l'entoure et différentes composantes de l'Idéal du Moi. La relation
nostalgique est alors cherchée pour elle-même, aucun objet ne pouvant répondre à cette
quête indéfinie. La nostalgie rajoute à la dépression, à la perte de l'objet, le
sentiment de la perte d'une partie du Moi Idéal. (Geahchan, 1968)
Dautre part, cette notion de la nostalgie et
de sa pathologie est à mettre en contraste avec une appréhension de la nostalgie, telle
qu'elle serait perçue dans la vie courante, et qui serait au contraire un moyen de
conserver des relations d'objets. La nostalgie n'est pas forcément le résultat d'une
transplantation dans un autre lieu de vie ni des pertes que celle-ci implique mais se
réfère à une géographie interne écrite au travers d'une histoire individuelle
(Alleon, 1989). Il s'agit d'un sentiment universel se rattachant au rythme même de la
vie. Ce sentiment serait une des composantes du sentiment de continuité de soi. La
nostalgie est le sentiment qui accompagne la mobilité imposée de l'extérieur au monde
des images internes. Perdre la nostalgie, c'est perdre cette partie de soi, c'est
appauvrir la relation aux objets internes.
L'évocation nostalgique apporte au souvenir la
résonance affective liée au moment dans lequel il s'énonce. Elle peut se présenter
sous une forme expansive, favorisant une forme d'élation plutôt qu'un mouvement
dépressif. Il s'agirait d'un répit dans le sentiment d'irrévocabilité. La nostalgie
permet d'éviter la confrontation constante avec la réalité actuelle (Kaplan). La
nostalgie est alors enrichissante, ne serait-ce que parce qu'elle rajoute aux difficultés
actuelles, les couleurs d'un passé revécu à travers un imaginaire embellissant. La
nostalgie, plus qu'un deuil, devient alors un moyen pour conserver des relations d'objets.
Au contraire de la dépression, liée à un sentiment de vide, l'évocation nostalgique
remplit l'espace interne, s' essayant à faire partager ses sentiments à autrui.
L'idéalisation inhérente à l'évocation
nostalgique, sert de tampon entre les différents besoins de glorification du passé, ses
invalidations et le développement du Moi. La nostalgie permet de surmonter la
désillusion en offrant une source de gratifications narcissiques difficiles à mettre en
échec, parce que fluctuantes, indispensables à l'estime de soi.
La distortion des souvenirs répond donc à un
besoin d'équilibre interne d'autant plus important que les sources de gratifications
narcissiques seront plus éloignées, plus conflictuelles et que les messages de
l'extérieur seront plus confondants. Lors des changements importants dans la vie, comme
par exemple à propos de l'immigration, ce besoin d'idéalisation du passé passera par
différentes phases correspondant aux changements dans l'identité et à la capacité à
élaborer les deuils qui laffectent.
Le processus psychologique de limmigration
Le processus psychologique de l'immigration dépasse
de beaucoup le simple fait de quitter sa terre natale pour s'installer, définitivement ou
pas, dans un autre pays. On peut caractériser ce processus par trois stades définis
sémantiquement comme suit : lémigration, la migration, limmigration.
Le premier stade, soit l'émigration, le
départ de son pays dorigine, met en cause des questions de motivation.
L'émigration commence en effet dès la décision de quitter, processus qui peut durer
très longtemps, ou au contraire se réaliser de façon brutale et soudaine. Les
séparations qui en découlent font écho aux séparations infantiles, elles remettent en
question les liens familiaux et incitent à une révision des valeurs sociales. Ces
changements sont forcément liés à des phénomènes de deuil, deuil inhérent aux
changements de vie recherchés ou imposés. Les pertes innombrables dans le sentiment de
compétence et dans la qualité des relations à soi et à autrui deviennent lourdes,
troublantes. Ces troubles semblables aux descriptions de la nostalgie dans son sens
pathologique ont souvent fait l'étude de cas en France à propos d'immigrants maghrebins
ou de pays en voie de développement.
Le deuxième stade constitué par la migration se
réfère à des situations de transition durant lesquelles le pays d'origine est devenu
une part du passé, alors que la terre d'accueil n'est pas encore acceptée comme lieu de
projection. Les migrants sont déjà partis, mais ils ne sont pas encore arrivés. Le
processus psychologique par lequel ce processus se termine est intimement lié à
l'acquisition de la langue du pays d'accueil. Cette acquisition se fait d'abord au niveau
interpersonnel, permettant à l'étranger qu'est l'immigrant de se situer dans sa
réalité sociale changeante. À un autre niveau, l'acquisition de nouveaux codes
linguistiques, le sentiment de comprendre et d'être compris sera suivi en parallèle par
un changement dans le sentiment de continuité interne, de cohérence entre les diverses
parties du Soi exprimées sur des registres linguistiques différents. C'est par un lien
qui se crée continuellement entre les couches profondes, archaïques, préverbales et la
capacité de les transcrire dans la nouvelle langue, que celle-ci sera adoptée comme
moyen d'expression (Stern, 1995). Ce processus, indépendant de la compétence
linguistique, ne peut cependant se faire sans une période transitoire pendant laquelle le
sentiment d'identité est mis à l'épreuve et en conséquence réveille des sentiments
nostalgiques pour la période pendant laquelle cette identité était assurée.
L'immigration proprement dite, le troisième
stade, annonce l'intégration dans le pays d'accueil. Celle-ci se traduit par la capacité
de se situer par rapport à une double identité, les références à une double culture
et le sentiment d'unicité qui transcende cette dualité. La nostalgie et son caractère
gratifiant, les liens imaginaires qu'elle entretient favorisent l'expression de cette
dualité et l'enrichissent. La nostalgie dans sons sens large est ce qui permet à
l'immigrant de recréer son propre pays natal après l'avoir quitté.
La nostalgie et limmigration
On peut par ailleurs parler de la nostalgie en se
référant à trois différents aspects par lesquels ces sentiments pourront s'exprimer et
pour lesquels l'immigrant trouvera à situer son dialogue personnel entre le passé en lui
et son présent. Ce sont les souvenirs sensoriels, la tradition familiale et finalement la
communauté culturelle.
Les souvenirs sensoriels
Il y a tout d'abord la nostalgie qui se réveille
sans qu'on s'y prépare, qui vient comme un rappel de ce qui a été, de ce qui a fait
partie de notre expérience passée. Le sentiment de nostalgie peut se réveiller à
propos d'une réminiscence, d'un souvenir accessible au conscient. C'est la nostalgie de
l'enfance, de ses lieux, de ses goûts et de ses odeurs qui serait la constituante
universelle de notre relation à nous-mêmes et à notre passé.
Il s'agit de la présence fugace de l'objet perdu
pour lequel il se trouve momentanément des dimensions sensorielles. Lorsque cette
présence absente rejoint le creux d'un manque, de la blessure d'un deuil toujours vivant,
elle s'inscrit dans une souffrance. Mais lorsque ce sentiment fait acte de continuité, il
est accepté comme signe d'une transposition, d'un dépassement, de la reconnaissance du
passé dans le présent et rend témoignage d'une continuité de l'identité. Ces deux
sentiments contraires peuvent être vécus conjointement dans chaque rappel nostalgique.
En tout état de cause, il s'agit de sentiments
amers ou doux, gratifiants ou douloureux qui sont liés intrinsèquement à un rappel
sensoriel. En effet, il s'agit surtout de ce qui a fait partie d'un bagage vécu par les
sens : la fraîcheur d'un climat, l'odeur de la verdure, le goût de la nourriture. La
musique, l'intonation de la langue, un certain fond auditif peuvent être évocateurs et
induire à déceler le semblable et à se retrouver comme semblable et différent.
Il n'est pas facile de raconter, d'articuler ce
genre d'évocations qui semblent relever de la poésie de chacun. La transposition d'un
souvenir dans un rappel concret, lie aux sens et ne favorise pas sa traduction en mots. Il
a fallu le génie de Proust pour que nous puissions suivre sa longue démarche qui a
commencé par le goût que la madeleine évoquait en lui. Il est difficile de décrire en
mots ce qui réveille en particulier, parmi nos diverses sensations, celles qui se
rattachent à ce que nous étions et que nous aimerions retrouver. Il s'agit bien entendu
de la nostalgie de notre enfance, de notre jeunesse, de la personne que nous étions avant
datteindre notre sitution actuelle. Mais il s'agira aussi, plus tard, de la
nostalgie de ce que nous avons fait de notre enfance à travers celle de nos enfants. Pour
l'immigrant, cette recherche sera vécue à travers un sentiment de rupture
(Anzieu,
1979). La désagrégation des codes antérieurs des significations et des conduites, les
transformations des liens et des relations, ainsi qu'en même temps l'impossibilité à
maîtriser le code du groupe dacueil, vont aboutir à la perte de la capacité de
vivre façon créative. C'est dans le cadre d'un espace transitionnel en évolution que
l'immigrant va devoir inventer les instruments concrets ou verbaux marquant ses besoins de
se retourner vers lui-même.
Sur le plan de la langue, la perte d'une maîtrise
des termes de la vie courante dans son cadre d'origine, le désengagement des termes
employés dans la nouvelle langue à propos de l'expérience vécue va approfondir les
difficultés de l'immigrant à traduire pour autrui les rappels de son identité passée.
À la difficulté universelle à traduire en mots la trame nostalgique rattachée à un
contexte concret perçu par les sens va se rajouter pour l'immigrant l'absence de repères
familiers, faciles à discerner dans l'entourage et, par conséquent, le sentiment d'une
impossibilité à être compris. L'immigrant est en danger d'être emmuré dans sa
nostalgie, ou bien encore de la garder emmurée sans qu'elle puisse dire son nom.
La tradition familiale
La nostalgie n'est cependant pas confinée à
l'expérience de l'ordre du vécu, mais se rapporte également à l'ordre du transmis.
À un deuxième niveau, la nostalgie se fixe sur
l'atmosphère reliée à la tradition familiale, à ses mythes et à son histoire, telles
qu'elles sont racontées. La nostalgie d'une façon de vivre, les référents culturels et
sociaux qui la nourrissent sont les retombées de ce qui faisait la trame de la nostalgie
des parents à propos du voyage de Siegfried dans le Limousin: "Mon père l'avait
habité toute sa jeunesse... jamais noms n'avaient contenu pour moi plus de nostalgie et
d'aventure que ceux qu'appelaient maintenant à haute voix les employés...". La
recherche du passé des parents se fait à travers leur récit qui lui se teinte de
nostalgie et qui ainsi se trouve imprégné de ces sentiments. C'est plus un climat qu'une
histoire qui est ainsi retransmise, dans un dialogue où le langage, dominant pour le
contenu, ne le sera pas moins pour la dimension affective.
À ce niveau, les parents retransmettent à leurs
enfants un climat de nostalgie pour ce qui fait partie de leur propre expérience et dont
ils sont les porteurs sans en dominer les termes. On peut dire que nous gardons en nous la
nostalgie du passé de nos parents à travers les mots, mais aussi les non dits de leur
histoire. Nous cherchons le climat qui nous permettrait de retrouver ce qu'ils ont pu dire
de leur vécu, y compris naturellement les expériences qu'ils auraient voulu avoir vécu,
l'enfance qu'ils n'ont pas eue.
Pour les immigrants, cette transmission se fait par
le langage souvent mal connu, différent de celui dans lequel ces événements ont eu
lieu. C'est un langage où à la difficulté de traduire en mots un vécu révolu se
rajoute celui de le faire dans un cadre qui n'est plus le même. On a souvent décrit les
difficultés des Juifs émigrés d'Europe de l'Est à transmettre à leurs enfants les
particularités de la vie dans les petites villes disparues avec la guerre.
C'est donc sur le plan de la rupture avec la langue
d'origine et l'adoption de la nouvelle langue que la famille de l'immigrant va vivre cette
transmission. Pour autant que la nostalgie du passé des parents s'inscrive dans une
relation valorisée, les difficultés de la transmission linguistique ne feront pas
obstacle à cette construction transgénérationnelle et la nostalgie du passé, du pays
lointain sera vécue à travers la mythologie familiale dans un système de continuité.
C'est quand le pays d'origine, sa culture est perçue comme source de dissonance que la
transmission du contexte familial, la nostalgie qui s'y rattache va faire l'objet d'une
occultation douloureuse. Plus que de l'objet perdu, c'est de l'objet intouchable qu'il va
s'agir. Pour l'immigrant et sa famille, la nostalgie se cristallisera autour de ce qu'il
repousse d'une part du pays d'origine et de ce qui ne lui appartient pas encore dans le
pays d'accueil, puisque ce n'est pas ce qu'il a vécu ni lui, ni sa famille. Nous avons
souvent affaire en Israël à des enfants d'immigrants qui ignorent tout de la vie de
leurs parents avant leur immigration.
La communauté culturelle
Enfin, la nostalgie n'appartient pas seulement au
domaine du vécu à travers les générations. Il s'agit également d'un sentiment
intimement lié à l'expérience culturelle, c'est-à-dire d'une expérience transcendant
son propre vécu, déjà passé et celui de l'entourage propre. C'est un sentiment qui
peut se rattacher à une communauté définie par sa culture et ses valeurs.
On peut parler de la nostalgie à l'intérieur de la
famille comme de la nostalgie de son histoire. La nostalgie de la culture sera la
nostalgie de concepts, d'abstractions transcendant l'expérience et dont le développement
est favorisé actuellement par un courant social.
À la période de latence, l'élaboration du
"roman familial", l'acquisition de la lecture et les besoins d'idéalisation
d'un passé venu d'ailleurs serviront de support à une recherche nostalgique d'un passé
imaginaire, potentiel, qui n'a existé que dans l'imaginaire culturel. À travers les
histoires racontées et lues, on est tout d'abord en quête des parents tels quon
aimerait les retrouver après les avoir perdus. Transcendant la recherche des parents
perdus puis inventés, glorifiés, les parents réels sont enfin adoptés dans un contexte
culturel servant de repère interne recherché.
La recherche de l'atmosphère évoquée dans ces
lectures, comme si on pouvait retrouver le château dans lequel on a logé les parents du
"roman familial", nourrit ces fantasmes, ces retours et ces quêtes qui
justement ajoutent à la nostalgie son côté enrichissant. Cette recherche nostalgique
s'éveillera en particulier lors d'une confrontation culturelle, d'une rencontre avec un
vécu collectif.
On pourrait dire que les immigrants courent deux
risques. En effet, ils sont en danger, dune part, de s'identifier à leur entourage
et d'adopter leurs nouvelles acquisitions culturelles comme si elles étaient leurs,
perdant ainsi le contact avec leurs racines. Dautre part, ils risquent, à
lopposé, d'étouffer dans un folklorisme servant de refuge.
La nostalgie se réveille aussi pour des situations
mettant en jeu des concepts abstraits: une certaine façon de s'habiller, l'élégance
française, une certaine chaleur dans les relations humaines, la solidarité israélienne.
Ces évocations prennent facilement un caractère mythique et pour les immigrants seront
les plus faciles à évoquer et à traduire en mots incitant au dialogue. Cest ainsi
que la dernière vague d'immigrants russes en Israël permet d'apprécier la part que joue
le bagage culturel dans la manière dont ces immigrants gèrent le rapport avec ce qu'ils
ont quitté. Il ne s'agit pas d'un cadre, d'une atmosphère, mais de notions de
références communes à un groupe humain, à un moment donné:
Dostoievski, Molière,
etc. Ces évocations, toutes entières dans l'ordre du langage, sont celles pour
lesquelles l'immigrant trouvera le plus facilement un mode d'expression. La nostalgie de
sa tradition, des formes qu'elle adopte, reste pour lui le signe de son identité,
nourrissant sa créativité et lui procurant l'espace interne nécessaire au
développement d'une dualité incorporée.
Conclusion
La nostalgie de l'immigrant est vitale à la
construction de sa double identité. Sa vitalité, son imaginaire et sa créativité en
dépendent et les différents modes de l'évocation nostalgique seront les garants du
sentiment de continuité et de cohésion internes par dessus les différences, les
départs et les ruptures. Sans nostalgie, on est en danger de naître trop tard, de perdre
ses propres souvenirs; son acceptation peut-être donne-t-elle un sens à la finitude de
la mort.
Citons à cet égard le poète juif castillan du
XIIe siècle, Yehouda Halevy, dont Heine disait que son âme touchait Dieu. La nostalgie
pour le pays de la Bible, "Mon coeur est à l'Est et moi je suis à l'Ouest",
l'a amené en fin de compte à quitter sa famille en Espagne et à affronter un voyage
pénible pour être tué sur le chemin de Jérusalem. La nostalgie dun pays inconnu,
transfiguré dans la perspective dun lien symbolique transmis à travers les
générations est devenue la source de lultime recherche de soi. Le retour au pays
dIsraël sert-il lacceptation de la perte ou bien recouvre-t-il
linsatiable désir daccorder entre eux les diverses facettes dune
personnalité ? Le poête lui-même ne connait pas la réponse.
judith stern
6, levitan st.
tel-aviv 69204,
israël
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