UNE CLINIQUE DE
LÉTRANGER :
ENTRETIEN AVEC TOBIE NATHAN
cécile marotte
Je rencontrai Hélène Richard -et
Filigrane- à loccasion dune table-ronde concernant la problématique du
prochain numéro de la revue : "Un étranger sur mon divan ?".
"Écoutes
psychothérapiques", telle se veut Filigrane. Or, une nouvelle clientèle -des
étrangers- faites de migrants plus au moins malmenés (des réfugiés, des victimes de
torture) commence à "malmener" à son tour, du moins à mettre en
questionnement ladéquation des services qui lui sont proposés tant aux niveaux
institutionnel et privé, quaux niveaux médical et psychothérapique :
Qui est qui ? Qui est létranger du patient ou du
psychothérapeute ?
À quelles limites se trouve confrontée la
technique psychanalytique avec les patients étrangers ?
Quelle langue, linguistique et symbolique,
parle-t-on avec des patients étrangers ?
Lensemble de ces questions ouvre
sur la possibilité et/ou lexistence dune autre forme de clinique, dune
autre manière découter et dintervenir pour les cliniciens.
Avant mon arrivée au Canada, je
métais confrontée pendant plusieurs années en Haïti au poids et à
loppression du politique dans ma pratique clinique avec un type précis de patients
: les victimes de torture et les réfugiés. Cette pratique avait pu vérifier la
nécessité de modifier la cadre dexercice de la clinique et den faire
éclater certaines limites.
Cest dans cette optique
quà lautomne 1994 était implanté, par Carlo Sterlin et moi-même, un Module
Transculturel à la clinique externe de psychiatrie de lhôpital
Jean-Talon. Afin de
faire advenir de nouvelles modalités cliniques lorsquon a affaire à des migrants,
donc à des étrangers, le Module Transculturel sinspira dès son début de la
technique de la consultation dethnopsychiatrie, telle que Tobie Nathan la pratique
en France depuis une quinzaine dannées.
Nous nous connaissions Tobie Nathan et
moi-même depuis longtemps, ayant été tous deux élèves de Georges Devereux à Paris.
Nous nous étions éloignés puis retrouvés en France lorsque, sous son impulsion, le
département de Psychologie clinique et pathologique de luniversité Paris VIII
ouvrit le D.E.A. de cette même discipline à des membres formés dans des
disciplines voisines : démarche même de la complémentarité si importante à Georges
Devereux.
Cest lors de sa venue à
Montréal, en avril 1995, queut lieu entre Tobie Nathan et moi cette longue
conversation où la naissance de la clinique ethnopsychiatrique repositionne
fondamentalement la question de lidentité du thérapeute dans sa rencontre avec des
étrangers, en même temps quelle élargit et recule le cadre dexercice de la
clinique vers des frontières encore inexplorées.
Face à létranger, à celui qui
est autre, dont la langue et les référents ne sont pas miens, lethnopsychiatrie,
outre sa fonction clinique, se veut aussi une manière daccueillir le nouveau venu
quil est sans le stigmatiser, en lui donnant lopportunité inestimable de
mapprendre quelque chose sur son étrangeté et déclairer de manière
nouvelle ce que mon savoir peut avoir détrange pour des étrangers...
"...des étrangers ? Au Canada, il ny a pas
que des étrangers ?"
Tobie Nathan
***
T.N. Au Canada, à Montréal, il n'y a pas
que des étrangers? Au Canada, à Montréal, il n'y a pas
que des étrangers?
C.M A Montréal, il y a des
étrangers d'accord, mais il y a quand même des québécois.
Alors les québécois, des étrangers... Bon, les
québécois vont vous dire : "On a trois siècles, on a deux siècles, on a un
siècle." En tout cas.
T.N. Donc, plutôt des étrangers récents? Donc, plutôt des étrangers récents?
C.M. Oui, des étrangers récents, et les
étrangers récents, ça fait quoi, ça fait une trentaine d'années maximum et ils
s'adressent surtout à une clientèle d'étrangers qui ont une dizaine d'années. Ils sont
donc confrontés à toute la clientèle des réfugiés, d'immigrants qui vont
principalement faire intervenir la catégorie du politique parce que c'est pas des
immigrants volontaires qui sont venus passer des vacances. Oui, des étrangers récents, et les
étrangers récents, ça fait quoi, ça fait une trentaine d'années maximum et ils
s'adressent surtout à une clientèle d'étrangers qui ont une dizaine d'années. Ils sont
donc confrontés à toute la clientèle des réfugiés, d'immigrants qui vont
principalement faire intervenir la catégorie du politique parce que c'est pas des
immigrants volontaires qui sont venus passer des vacances.
Alors, Filigrane voudrait savoir qui tu
es, comment tu te présentes en tant qu'immigrant, en tant qu'étranger, en tant que
psychanalyste, en tant quethnopsychiatre, qui tu es?
T.N. C'en est des questions, ça! C'en est des questions, ça!
C.M. C'en est des questions, mais... C'en est des questions, mais...
T.N. Bon, attends, et donc, tout ce que je
sais sur Filigrane, c'est un groupe de cliniciens? Bon, attends, et donc, tout ce que je
sais sur Filigrane, c'est un groupe de cliniciens?
C.M. C'est un groupe de cliniciens, de
psychanalystes. C'est un groupe de cliniciens, de
psychanalystes.
T.N. Psychanalystes? Psychanalystes?
C.M. Psychanalystes et cliniciens. Il y a
aussi des psychologues cliniciens qui ont fondé cette revue, il y a un peu plus de trois
ans. Le prochain thème de la revue est "Un étranger sur mon divan" et c'est à
ce titre-là qu'ils voudraient savoir comment est-ce que l'ethnopsychiatrie apporte
quelque chose, en tant que nouvelle forme de clinique, par rapport à une clientèle
étrangère. C'est dans ce sens-là. Psychanalystes et cliniciens. Il y a
aussi des psychologues cliniciens qui ont fondé cette revue, il y a un peu plus de trois
ans. Le prochain thème de la revue est "Un étranger sur mon divan" et c'est à
ce titre-là qu'ils voudraient savoir comment est-ce que l'ethnopsychiatrie apporte
quelque chose, en tant que nouvelle forme de clinique, par rapport à une clientèle
étrangère. C'est dans ce sens-là.
T.N. Alors, par où on commence ? Alors, par où on commence ?
C.M. On peut commencer par qui tu es. On peut commencer par qui tu es.
T.N. Qui je suis, qui je suis...? Qui je suis, qui je suis...?
C.M. Étranger, métis, immigrant,
psychanalyste, ethnopsychiatre ? Étranger, métis, immigrant,
psychanalyste, ethnopsychiatre ?
T.N. Je ne suis pas métis, je suis pure race
C.M. Pure race, bon d'accord. Mais tu peux
peut-être être aussi étranger. Pure race, bon d'accord. Mais tu peux
peut-être être aussi étranger.
T.N. Ah! oui je suis étranger, oui.
C.M. Et après cela, on parlera des étrangers
sur ton divan et des étrangers au Centre.
T.N. Je suis né en Égypte d'une famille juive
égyptienne. On ne sait pas très bien où l'on repère les choses, parce que c'est des
noms : par exemple, moi j'ai un nom qui est un nom biblique, c'est un nom de tribu, et
donc en Égypte, on n'avait pas changé nos noms depuis l'Antiquité. C'est-à-dire que
Cohen, Lévi, Nathan, Israël, en fait, ce sont des noms de tribus, toujours des noms de
tribus, alors que les juifs qui ont immigré y compris en Afrique du Nord ont des noms
arabes ou parfois espagnols, des noms italiens, ou bien changent de nom; des juifs
polonais ont des noms allemands. Nous, rien que pour nous, parce que la mémoire ne
remonte pas si loin que ça, notre mémoire familiale ne remonte qu'au début du 19e
siècle, pas plus loin mais rien qu'au nom, on peut se douter qu'on n'a jamais quitté le
Moyen-Orient. donc, c'est une ethnie qui est restée sur place depuis probablement très
très longtemps, c'est-à-dire que la présence juive en Égypte, tu sais bien, est bien
depuis l'Antiquité probablement mêlée à la Syrie, au Liban, à la Perse.
C.M. Mais dans cette zone géographique, en tout
cas?
T.N. Dans cette zone. On n'a pas quitté cette
zone géographique, ça se voit à nos noms. On n'a pas changé de nom. Donc, c'est une
implantation, en fait, culturelle qui est très très ancienne - et c'est pour ça que je
dis que ce n'est pas métis du tout - mais qui est profondément ancrée dans le terreau
régional et qui s'en va en 1956 après l'affaire de Suez et, donc, à ce moment-là,
c'est une grosse structure et c'est complètement et totalement inattendu pour les gens
qui vivaient là, étant donné qu'on vivait dans ce pays depuis des centaines d'années,
quil y avait eu des remous de toutes sortes, on imagine bien des histoires
impossibles sans arrêt, donc on sétait dit que c'était une histoire de plus. Moi,
j'étais môme, donc ce n'est pas moi qui me suis dit quoi que ce soit.
C.M. Tu nas pas décidé quoi que ce soit.
T.N. Non, rien. Dans cette affaire, je n'étais
rien du tout. En "56, moi, j'avais huit ans donc, quand on est partis. Et là il
s'est passé des choses assez étranges parce quune grosse partie de cette
population est restée sur place. En fait, elle est allée en Israël parce que cela
paraissait tout à fait logique : ce n'est pas bien loin. Et culturellement et
géographiquement, ce n'est pas bien loin. Mais il y avait des hasards nationaux parce que
l'Égypte, au moment où il y a eu l'indépendance égyptienne, on ne pouvait avoir la
nationalité égyptienne si on était juif. Il fallait être musulman pour avoir la
nationalité égyptienne, sauf quelques exceptions, donc si on était juif, on
nétait rien, on était apatride. On achetait donc des nationalités parce qu'il y
avait des pays qui voulaient avoir des ressortissants à l'étranger et qui n'avaient pas
les moyens de faire des guerres coloniales, en fait. Donc, moi j'étais italien, mais
j'étais italien...
C.M. Donc tu as acheté ta nationalité
italienne ... non, non, pas toi, ta famille?
T.N. C'est les arrière-grands-parents. Donc on
était italiens sur titre. Mon grand-père a fait la guerre en "14 en Italie. De
temps en temps on payait quand même ce qu'il y avait à payer, ...pas grand chose...
Donc, on s'est retrouvés en Italie, de manière assez bizarre, puis on est reparti en
Europe. En Italie, c'était la grande crise, la grande crise économique des années
"50 .... Donc, on sest retrouvés en France. Alors, ça été deux changements
de monde, quoi, c'est-à-dire changement de monde et changement de langue et c'est très
très important le changement de langue pour les enfants. Je suis très sensible au
changement de langue... Les enfants, je le sais très bien, apprennent très vite les
langues étrangères, ils les apprennent, ils les gobent comme ça...
C.M. Ils les manipulent.
T.N. Ils les manipulent mais...
C.M. Ils ne s'intègrent pas.
T.N. Non, ça nentre pas vraiment à
l'intérieur... Et je pense quune fois ça va, deux fois c'est trop. C'est-à-dire
un premier changement c'est bon, ça peut encore être digéré, bien que ça mette très
longtemps, on apprend très vite et après pour digérer, ça met très, très longtemps.
Il faut beaucoup de temps.
C.M. Et tout ne se digère pas...
T.N. Tout ne se digère pas... Et, donc, quand
il y a deux changements, ça fait un peu trop. Donc, je me souviens très bien de ces
affaires-là et j'en étais très conscient : tous les Juifs sur les coudes et sur les
genoux... C'est un truc assez particulier, quelque chose sur quoi on travaille beaucoup en
clinique... C'est des histoires de mots qui, il y a certains mots qui sont nés comme ça
parce qu'on ne sait pas très bien s'ils proviennent d'une langue ou s'ils proviennent
d'une autre et c'est très bizarre. Il y a des mots comme ça qui ont des significations
en français et en arabe, par exemple... C'est bizarre, ça ne veut pas dire la même
chose en français et en arabe mais c'est un mot qui a un sens et en français et en
arabe; donc, on ne sait plus très bien d'où il provient celui-là, s'il provient d'une
des langues ou d'une autre langue...
C.M. Et dans quel contexte on l'utilise aussi...
T.N. Oui, dans quel contexte on l'utilise. Il y
a des choses assez étranges qu'on retrouve très bien chez les anciens immigrants, dans
l'utilisation de certains mots, leur difficulté à utiliser certains mots, on retrouve
cela chez les enfants d'immigrants de nos populations...
C.M. Tout à fait.
T.N. Donc, voilà, j'ai vécu cette double
immigration. Il y a un autre élément qui est très important, c'est cette notion de ...
je vivais dans un monde qui était cohérent, très cohérent parce quimplanté
depuis très longtemps ... Même si on était une minorité, on était dans un monde aussi
où les minorités nétaient pas quelque chose de si étonnant que ça. C'est
quelque chose qui a bien changé et la deuxième moitié du XXe siècle, ça été la
disparition des minorités.
C.M. Mais ce que tu veux dire, cest que
les minorités étaient bien tolérées parce que précisément il y avait une très
grande cohésion sociale?
T.N. Je ne sais pas pourquoi mais je veux
dire...
C.M. Un tissu social fort qui permettait
justement aux minorités de coexister.
T.N. Probablement, mais l'Égypte était un pays
où il y avait une vingtaine de minorités, peut-être, et qui ne se mélangeaient pas
mais qui se connaissaient très bien. Donc enfin, pour te donner un exemple, je me
souviens très très bien que mon père connaissait quelques mots de grec, quelques mots
d'italien, quelques mots de turc, etc. Et puis quand on rencontrait un grec qui était
orthodoxe, on savait que c'était sa fête religieuse, on lui souhaitait sa fête
religieuse mais on ne se mélangeait pas aux grecs. C'est-à-dire qu'on reconnaissait ces
différences-là, et ces différences étaient quelque chose de naturel...
C.M. De reconnu...
T.N. C'étaient des étrangers quoi, c'étaient
des gens qui nétaient pas pareils...
C.M. Des gens autres...
T.N. Oui, c'est ça...
C.M. Mais pas des étrangers.
T.N. Et ça, c'était assez particulier, il y
avait beaucoup de pays qui étaient comme ça, lÉgypte était très comme ça.
C.M. Ce qui aujourd'hui tend à disparaître
T.N. Le seul endroit où j'ai retrouvé cette
ambiance, c'était l'Ile de la Réunion... C'est le seul endroit... A mon avis, c'est le
dernier à l'heure actuelle qui est comme ça, c'est-à-dire...
C.M. Il y a au moins six ethnies de base qui
coexistent...
T.N. Dans un tout petit espace, donc ils se
connaissent nécessairement et ils se respectent... Ils se mélangent physiquement, ce qui
n'était pas le cas en Égypte, c'est-à-dire qu'on se mariait très peu en dehors du
groupe. A la Réunion, on se marie constamment mais culturellement, on ne se mélange pas,
il n'y a pas de métissage culturel, c'est des métissages physiques quoi, matrimoniaux
quoi. En Égypte, il n'y avait pas ça, les métissages matrimoniaux étaient rares ,
c'était toujours un problème, un scandale.
C.M. Mais par rapport à ce que tu dis, je
reviens sur cette question de la coexistence dans une société de plusieurs ethnies
étrangères. Est-ce que ça ne rejoint pas une des questions qui est posée souvent
lorsque tu dis qu'au niveau d'un individu, sil est culturellement clos, ça lui
permet de s'ouvrir? Est-ce que c'est pas le même cheminement? Société close solidement
qui permet que les autres coexistent.
T.N. Bien sûr. Moi, j'ai cette image dans la
tête depuis très très longtemps c'est qu'une communauté qui est cohérente et fermée
qui a ses espaces clôturés précis, je me souviens pour la communauté juive, on était
très peu nombreux, peut-être 200,000 ou 300,000. On était très peu. Par exemple, il y
avait la synagogue de Maimonide au Caire qui est un haut lieu culturel pour les arabes
aussi. C'est un lieu très important. C'est un lieu de pèlerinage y compris pour les
Arabes mais c'était une centre, c'était localisé, ça appartenait à cette
communauté...
C.M. Il ny a pas de confusion.
T.N. Il na pas de confusion, c'est surtout
ça.
C.M. C'est surtout ça, on sait où sont les
choses et où sont donc les gens.
T.N. On sait où sont les gens, à quoi ils se
rattachent, etc. Après, c'est sûr qu'il y a des drames individuels. Jai eu une
tante qui a épousé un musulman; ça été un drame, elle na pas été très
heureuse d'ailleurs...
C.M. A la limite c'est possible.
T.N. C'est possible.
C.M. C'est supporté.
T.N. C'est ça, on sait gérer ce genre de
choses. Ce sont des choses qui existent, qui sont dramatiques individuellement mais qui
sont...
C.M. Mais qui ne déstabilisent pas finalement
la cohésion...
T.N. Qui ne déstabilisent pas la cohésion de
la communauté. Et il y avait une langue véhiculaire comme toujours, les juifs sont très
comme ça, c'est-à-dire qu'ils ont une langue à l'intérieur de la maison et ils ont une
langue pour l'extérieur. Donc, il y avait une langue véhiculaire qui était l'arabe,
tout le monde parlait l'arabe, ce qui n'est pas le cas des autres communautés juives. Par
exemple, celle de l'Afrique du Nord, d'Algérie par exemple qui parlait très peu l'arabe
en fait; c'était le cas des tunisiens, par exemple, qui eux parlaient l'arabe parce
qu'ils étaient intégrés dans la population depuis très longtemps. Nous, c'était notre
cas, on parlait tous l'arabe parfaitement. on faisait des études à l'université en
arabe ou parfois à l'université américaine de Beyrouth et, donc, il y avait une langue
véhiculaire qui était identique, mais en même temps, il y avait une langue propre mais
qui nétait pas lhébreu. Dailleurs, c'est des choses assez bizarres,
c'est-à-dire que l'hébreu restait une langue rituelle uniquement, qui n'était pas
utilisée du tout. En revanche, il y avait toujours une langue supplémentaire qui était
la langue de la maison et chez nous, c'était le français pour des raisons assez bizarres
mais c'était assez fréquent en Égypte. C'est probablement à cause de l'influence
culturelle de la France en Égypte, alors qu'on n'avait pas de relations avec la France.
On était francophones sans avoir de relations avec la France. C'est assez étrange mais
c'est la raison pour laquelle on s'est retrouvé en France; parce qu'on était
francophone.
C.M. Mais c'est un peu ce qu'on retrouve ici,
les gens viennent au Canada, et au Québec aussi, parce quils sont attirés par la
langue...
T.N. Absolument.. et parce qu'il y a moins de
difficultés...
C.M. Ils pensent qu'il y a moins de
difficultés...
T.N. Ce qui n'est pas évident...
C.M. Pas du tout...
T.N. Mais c'est ce qu'on pense au départ. Et
puis il y avait des attaches culturelles au sens banal du mot "culture" et pas
au sens ethnologique du mot; c'est-à-dire qu'on connaissait la littérature française,
des choses comme ça, on était plus attiré. Mais j'ai cette image d'un temps
relativement heureux où il existait des communautés parfaitement définies, parfaitement
repérables avec des références précises, localisées, etc., et où ça fonctionnait
bien,, et l'expérience à partir du moment où l'on a voulu unifier de manière
artificielle, on a voulu dire: "Attention lÉgypte, c'est un pays arabe et
musulman." À ce moment-là, c'était le bordel. À chaque fois que l'on a voulu
faire ça, ça été une catastrophe.
C.M. Alors une fois que c'est démoli, ça ne se
reconstruit pas...
T.N. Ça ne se reconstruit pas... On ne sait
pas, dans 100 ans...
C.M. Oui mais on ne sera pas là pour le voir...
T.N. On ne sera plus là. C'est ce qu'ils ont
fait lorsqu'ils commencent à faire ça, tout est balayé après parce qu'ils ont
commencé par les petites minorités, les étrangers, les juifs, etc. Et ensuite ils se
sont attaqués au peuple qui n'était pas une minorité mais 40% de la population.
C.M. Donc là on attaque en fait le tissu social
qui faisait la cohésion.
T.N. Et c'est la situation actuelle de
lÉgypte qui découle de cette attitude-là. Donc, j'ai une expérience très
profondément vécue parce que ça été le drame de ma famille aussi, cet exil, cette
réadaptation qui ne se fait jamais, dailleurs... des adaptations impossibles, en
fait.
C.M. Mythique?
T.N. C'est mythique, complètement, parce que ce
n'est même pas à l'échelon des personnes c'est-à-dire c'est une famille qui a, je ne
sais pas, 5,000 ans -peut-être pas 5,000, mais peut-être 2,000- enfin, qui peut aller
aussi loin dans le même espace...
C.M. Si c'était à l'échelon des personnes, on
pourrait dire que l'individu a la capacité de manipuler les cultures, ce n'est pas
possible, personne n'a rien à dire.
T.N. Et donc lorsque les vieux vieillissent...
comment on les enterre, où sont les cimetières, où sont les endroits où l'on pourra
retrouver la série de morts, suivre les choses depuis le début, en fait, tous ces
éléments-là, dans le pays d'exil, ça devient une tragédie. donc c'est une adaptation
de surface sur les premières années, en fait, et trop rapidement, ça bascule et ça
devient problématique et il faut rattraper, c'est un travail de rattrapage. Donc, ça
c'est mon exil. Je l'ai vécu en France, je l'ai vécu jusqu'à... J'ai vécu ça de
manière très intense.. Individuellement entre neuf ans et 18 ans, j'étais un môme
parfaitement adapté, complètement... J'apprenais très bien à l'école, tout allait
très bien enfin etc., et c'est à 18 ans quand tu deviens toi-même, quand tu dois
assumer ton statut social...
C.M. Quand on cherche à se rattacher, quoi...
T.N. C'est ça, tu vas oublier ton nom dans un
endroit ou dans un autre. à ce moment-là, ça n'allait plus de soi du tout et il a fallu
rattraper des choses, quoi. Je pense que c'est à ce moment-là que j'ai rencontré
Devereux deux ans plus tard, je devais avoir 20 ans, 21 ans. 21 ans : c'est en 1969 que je
l'ai rencontré. donc je cherchais ça, je cherchais un chemin à la fois pour faire
quelque chose pour moi-même mais sans perdre le fond, quoi. Parce qu'on peut faire
quelque chose pour soi-même mais on a tout perdu, c'est-à-dire tu gagnes mais ce que tu
gagnes, en fait, c'est une perte. Chaque fois que tu gagnes quelque chose, c'est une
perte.
C.M. Au sens de la réussite aussi...
T.N. Au sens de la réussite aussi. Mais
acquérir un diplôme quand tu es un migrant comme ça... Quand tu acquières ton
diplôme, en même temps tu perds quelque chose, tu perds une appartenance...
C.M. Tu te blanchis...
T.N. Tu paies très cher et, au fond, ma
rencontre avec Devereux, ça été le fait que je me disais qu'on pouvait acquérir
quelque chose peut être sans perdre trop de lautre côté ... et j'ai eu un coup de
chance en rencontrant Devereux mais je cherchais en fait, je cherchais ça. j'étais à la
Fac, j'étais à la Sorbonne, j'étais en maîtrise à la Sorbonne et je trimbalais comme
ça la même question "Le social et la psychanalyse est-ce qu'il y a quelqu'un qui
s'occupe de ça?", mais c'était un moment où l'on parlait beaucoup de ces
choses-là. On parlait de Marcuse, on parlait de trucs comme ça... Et il y a quelqu'un
qui m'a dit: "Mais il y a un type qui parle exactement de ça à l'école des Hautes
Études, tu devrais aller le voir.". Donc, c'est un hasard que le type me dise qu'il
existe un type...
C.M. Tu naurais pu jamais le rencontrer...
T.N. Absolument, j'aurais pu ne jamais le
rencontrer, j'aurais pu vivre sans jamais le rencontrer. Là, grosso modo, c'est cette
affaire-là. Il y a un deuxième truc qui est assez curieux, que je m'explique assez mal
et, probablement, cest une question qui me guide parce qu'elle me tourne dans la
tête constamment, c'est que quand j'ai fait ma psychanalyse -j'ai fait une psychanalyse
très tôt, ma première psychanalyse- c'était à peu près à la même époque. Quand
j'ai fait ma psychanalyse, je m'attendais à voir des choses que j'avais lues, à
retrouver des souvenirs enfantins, des trucs comme ça. mais pas du tout, il n'y en a eu
pas du tout, parce qu'en plus c'était une tradition de ces pays-là, on raconte beaucoup
leur enfance aux enfants, c'est-à-dire tout le long de leur vie on leur dit: "Quand
tu es né, tu es sorti par là, tu as fait ceci, tu as fait cela."
C.M. De même que tu continues toujours à être
l'enfant de tes parents. Très longtemps. Tu existes quand on sait qui sont ton père et
ta mère.
T.N. Jusqu'à la mort. je suis toujours un
enfant puisque mon père est toujours vivant. Je suis très content comme ça.
C.M. Mais ce n'est pas forcément gênant
contrairement à ce que les modernes occidentaux croient . Le fait de référer
lenfant à la famille, je pense que cela lui donne une grande force aussi.
T.N. Absolument. Tous les proverbes disent des
choses comme ça. Ils disent: "Celui qui agit mal, apporte lopprobre à ses
parents. Il fait du mal à sa famille.". C'est constamment comme ça et on raconte
beaucoup leur enfance à ses enfants même quand ils sont grands. Par exemple, moi quand
j'ai vécu des choses un peu difficiles dans ma vie, je me souviens très bien que mes
parents me disaient : "Ah! bien tu as toujours été comme ça, quand tu avais deux
ans, c'était ceci..." Donc, c'était les souvenirs infantiles ils étaient tout le
temps présents, ils étaient constamment remis en mémoire par les parents. En fait, il
se passait quelque chose de très étrange dans ma psychanalyse, il a commencé à revenir
la langue arabe que je ne parlais plus du tout, c'est-à-dire je ne sais plus si je ne la
parlais plus ou je ne savais plus que je la parlais. Mais en tout cas... Ça, c'est aussi
quelque chose dont je me souviens très bien et que j'ai vécu de façon personnelle très
forte. C'est-à-dire, tu arrives à l'école, surtout en France où tout le monde doit
travailler en français : "Je ne veux voir qu'une tête", "Je ne veux voir
qu'une langue", etc. Et donc, j'avais pas envie d'avoir des emmerdes, jai fait
comme tout le monde, et même j'avais honte de la langue qui se parlait à la maison, qui
se parlait un peu à la maison. Mes parents parlaient français aussi. donc je comprenais
l'arabe et à un moment donné, quand je fais ma psychanalyse, ce qui commence à resurgir
justement, c'est l'arabe, c'est la langue; pas des choses, pas des contenus mais des
organisations, des structures linguistiques. C'était vachement intéressant ça, parce
que c'est à peu près à ce moment-là que j'ai commencé une clinique avec les patients
maghrébins.
C.M. Ah! c'est à ce moment-là?
T.N. A peu près à ce moment-là, pour
pratiquer cette langue. en fait, pour avoir une raison de la pratiquer -elle n'est
d'ailleurs pas tout-à-fait la même langue, parce que ce n'est pas le même arabe, enfin
c'est la même famille, c'est très proche. Donc, il y a eu ce mouvement-là, mais tout
ça, dans une ignorance complète. Je ne savais pas du tout ce qui se passait et je
pensais les choses en termes psychanalytiques et surtout avec Devereux qui était tout à
fait classique du point de vue psychanalytique. Psychanalyste orthodoxe classique,
complètement, et moi j'étais complètement en harmonie avec lui, je n'étais pas du tout
en dissidence... Je ne me rendais pas compte de tous ces éléments et c'est qu'on a
commencé à mettre en place un peu tard, à la fin de ma psychanalyse, on a commencé à
mettre en place la première consultation dethnopsychiatrie, en 1979, et c'était
essentiellement des patients maghrébins, à ce moment-là. Cétait des maghrébins
qui avaient des problèmes de type névrose traumatique bien précis. Et comme c'était
dans un contexte hospitalier, de l'Hôpital Général, cette consultation, on nous a
envoyé des personnes de l'Hôpital Général qui avaient des problèmes somatiques qui
senkystaient sous forme de névrose traumatique, c'est-à-dire quils avaient
eu un accident de travail et puis, après, ils commençaient à avoir des douleurs, etc.
On faisait des investigations, des examens complémentaires sans arrêt, etc. et puis on
finissait par les envoyer au psy, lequel psy essayait de les faire parler. Ils ont rien à
dire.
C.M. Que dire?
T.N. Qu'est-ce que tu veux qu'ils disent, ils
disent rien du tout et puis finalement, on leur refilait des antidépresseurs. C'était
aussi catastrophique que les examens complémentaires et finalement, ils aboutissaient
chez nous et c'est là qu'on a commencé. Le premier élément qu'on a introduit, c'est la
langue et pas tellement de manière, comment dire... On a jamais dit, enfin moi, j'ai
jamais essayé de mettre en place des choses où ils pouvaient uniquement parler dans leur
langue, c'était pas ça la question, c'était que la traduction pouvait avoir une place
importante au sein de la consultation, c'était un mécanisme de traduction. Plus un
mécanisme de traduction que le fait que la langue existe. c'est le fait que si, par
exemple, tu reçois un patient à deux, avec un arabophone et un non-arabophone,
l'arabophone va parler avec le patient et ensuite va devoir retraduire devant le patient.
C.M. Comment c'est rapporté?
T.N. C'est ça. Donc, c'est un mécanisme de
traduction et, en fait, on a commencé par introduire les mécanismes de traduction à
l'intérieur du dispositif technique. Ça, c'est le premier événement.
C.M. La première introduction, c'était aussi
de pratiquer cette forme de clinique à plusieurs?
T.N. Ça, c'est encore une autre affaire. Alors
comment ça c'est passé? Ça va en même temps. Cest-à-dire..
C.M. C'est une rupture, une double rupture dans
le processus classique.
T.N. Au départ, c'était pas une tentative de
faire de la psychanalyse appliquée, c'était pas ça du tout. Avec ces patients-là, la
psychanalyse, c'est impossible. Ça, c'est évident. Cest même pas que ça ne
marche pas, ils n'y arrivent même pas. Ça na rien à voir, le monde analytique et
leur monde; il n'y a pas de pont entre les deux. Alors, c'était dans le contexte
hospitalier avec une obligation d'efficacité, c'est-à-dire parce que c'était une
consultation qui essayait de prendre place, etc. : "Est-ce qu'on sert à quelque
chose".
C.M. Il y a des échéanciers, des comptes à
rendre.
T.N. Bien sûr. Est-ce que cette consultation a
lieu d'être? Est-ce que ça apporte quelque chose à l'Hôpital que cette consultation
existe? Et les avantages qu'attendait l'Hôpital, c'était l'arrêt des examens
complémentaires parce que les patients, quand ils arrivent à l'Hôpital, ils disent :
"Tu m'as donné ceci et j'ai encore plus mal." C'est pas : "Ça n'a rien
changé", cest : "J'ai encore plus mal, c'est pire, depuis ton
intervention". C'est pire donc, qu'est-ce qu'on fait, on refait d'autres examens
complémentaires, etc. Cest toute une fortune. Donc, c'est dans ce contexte-là, et
à ce moment-là, on se sent complètement libres, un peu comme avec les psychotiques.
-J'ai travaillé avant très longtemps à l'Hôpital psychiatrique, dix ans- Donc, c'est
un peu la même situation avec les patients psychotiques gravement atteints, délirants un
peu, etc. des psychotiques chroniques, où on se dit : "Là, il n'y a rien à
perdre.". C'est surtout ça, l'idée, c'est quil n'y a rien à perdre, donc on
peut inventer autre chose. Et si ça marche pas, bon, bien tant pis, il y a tant de choses
qui n'ont pas marché... C'est un peu la situation des psychotiques chroniques à
l'Hôpital, c'est à peu près la même situation, pas le fonctionnement des patients qui
est totalement différent mais la logique qui préside, la prise en charge c'est ... Donc,
c'est dans ce contexte-là qu'on a fait une consultation où moi-même je me disais que
j'avais besoin des autres ... Parce que je ne connaissais pas bien, les cultures, malgré
tout, et donc j'avais besoin de gens qui m'expliquent. Je ne sais pas pourquoi j'ai
introduit l'idée quon arrête de fonctionner sur le mode "moi je sais bien
mais j'ai rien à dire au patient". Parce que c'est comme ça que fonctionnent les
cliniciens habituellement. "J'ai pas de compte à rendre", c'est-à-dire
"Il me raconte ça; moi, je continue à penser ce que je veux penser et je n'ai pas
à le lui dire."
C.M. Mais à l'extérieur, je peux dire comment
ça se passe.
T.N. Je peux le dire, mais à d'autres, pas à
lui. Pas à ses référents, non plus, ni à sa famille. Et là, le fait que je dise:
"Moi, je ne sais pas puisque l'Algérie, moi, je n'y suis jamais allé". Je suis
allé beaucoup en Afrique; quand je vois un patient Béninois ou Malien, etc., je me
représente son univers parce que j'y suis allé et que j'ai même travaillé là-bas, ça
me dit quelque chose. mais en Algérie j'y suis jamais allé, il y a tojours des gens pour
me dire : "Ce dont il parle, c'est vrai je peux te raconter l'univers concret
quil rapporte". J'ai été un peu enivré par cette expérience, parce que
c'était quelque chose très important...
C.M. Est-ce qu'il n'y avait pas aussi, dans
l'aspect enivrant, le fait de pouvoir rompre avec les distributions classiques de pouvoir,
parce que la rupture se situe là.
T.N. Bien sûr, complètement, il y avait un
côté très excitant, intellectuellement. On voyait très bien que ça basculait le
patient entre : "Je suis le thérapeute donc il a très peur de moi", comme
toujours quand tu vas voir un thérapeute surtout ...
C.M. Il en a déjà vu beaucoup?
T.N. Il en a vu un certain nombre et puis, à un
moment donné, ça bascule, c'est lui l'expert. C'est lui l'expert. Tout d'un coup, il dit
: "Un moment, non, tu ne connais rien, chez moi c'est ceci, c'est cela, etc.".
Il retrouve un allié dans la bande de cliniciens qui est là, qui parle sa langue et qui
dit : "C'est vrai ce qu'il dit, chez lui c'est comme ça, c'est de cette manière que
cela se passe." C'est un patient Manding qui disait qu'ils étaient 12 frères et que
leur père les avait vendus, en fait, en sorcellerie pour l'acquisition d'un pouvoir
sorcier et qu'ils sont tous en train de mourir les uns derrière les autres et qu'il en
reste trois et lui c'est le prochain sur la liste c'est comme les dix petits nègres. Puis
il raconte ça et tout le monde est un peu étonné "Mais qu'est-ce que c'est ces
conneries ? etc." Et le cothérapeute Manding qui est là, je lui dis:
"Qu'est-ce que tu en penses?" et il dit : "Mais oui, c'est comme ça dans
cette région."
C.M. Donc, il ne se trompe pas.
T.N. Non. c'est-à-dire cette phrase "C'est
comme ça dans cette région", ça ne veut pas dire : "C'est vrai qu'il a été
vendu", etc. Il dit : "Cette chose-là n'est pas quelque chose d'incongru dans
cet endroit-là."
C.M. Qui n'est pas non plus seulement
personnalisé à un individu, ça se passe comme ça, c'est un fonctionnement?
T.N. C'est un fonctionnement. Ce sont des choses
qui sont fréquentes, courantes, dans cette région. Donc, tout d'un coup, tout bascule
parce que toi, tu sais pas et eux, ils savent et c'est toi qui dois les soigner.
C.M. Mais ils sont venus parce que c'est toi qui
sais.
T.N. Donc, en effet, c'est quelque chose d'assez
enivrant et ça été des moments exceptionnels, au départ.
C.M. Qui est l'étranger, là ?
T.N. C'est ça. Exactement. ça été des
moments extrêmement intenses et autour de ça, on a passé une bonne dizaine d'années à
bafouiller notre théorie à l'intérieur de ça. Mais comment tu peux rendre compte des
phénomènes parce qu'à l'intérieur de ça, à un moment donné, tu proposes des
interprétations banales en somme, puis tu poursuis, tu redonnes d'autres rendez-vous,
etc. Les choses se poursuivent et, à un moment donné, il y a une amélioration. à quoi
elle est due? à toi? Alors que toi, tu n'y connais rien. La bascule, est-ce toi qui l'a
permis? Est-ce que c'est le fait que justement ils se soient rendus compte que c'était
eux, lui et son allié, qui est en même temps mon allié à moi puisqu'il est avec moi
dans le dispositif.
C.M. Ou bien est-ce que ta présence permet à
la mémoire de se remettre en route?
T.N. Voilà. Toutes les interprétations sont
possibles mais on a été obligés de retracer toute la théorie à l'intérieur de cela.
Ca été une sorte de cyclotron, c'est-à-dire que là, c'était un lieu
d'expérimentation duquel la théorie était rebrassée et on était obligé de la
repenser à l'intérieur de ça. Mais concurremment, moi je poursuivais ma formation
analytique de manière tout à fait classique à l'Institut de Psychanalyse et, d'autre
part, j'avais des patients en psychanalyse chez moi. ça se poursuivait de manière
classique et pendant très longtemps ça été aussi quelque chose d'indispensable parce
que c'était ce qui était remis en cause par l'ethnopsychiatrie, c'était quelque chose
que je connaissais de l'intérieur, c'était pas quelque chose qui était de l'extérieur,
c'était pas une pensée, c'était une expérience. J'avais une expérience d'un côté,
une autre expérience de l'autre, et l'une venait se confronter à l'autre. ça duré
pendant des années avant que les choses s'harmonisent un peu, mais c'est toujours un peu
comme ça parce que j'ai toujours une pratique psychanalytique, bien que je ne participe
plus du tout aux travaux de l'institut de Psychanalyse, etc. je suis très éloigné du
monde psychanalytique, maintenant, mais j'ai toujours une pratique psychanalytique chez
moi. Donc, j'ai toujours fait cette espèce de tension, une tension technique, on pourrait
dire.
C.M. Tension technique ou alors on pourrait
presque parler d'un support aussi.
T.N. Ah ! Ca m'aide beaucoup.
C.M. Dans le sens où ça permet peut-être à la deuxième
expérience de rester toujours exploratoire et pointue ? ça supporte, quoi. Un gros
tremplin.
T.N. Et ça permet de ne pas s'installer dans
une position en disant: "Ca y est, c'est dans cette position-là que je suis et c'est
la bonne." ça évite ce truc-là, qui est une catastrophe; en clinique, c'est une
catastrophe.
C.M. Cette certitude d'être dans le juste... Je
crois que cela l'est partout, mais probablement un peu plus en clinique.
T.N. En clinique, c'est terrifiant. Donc, ça
été le premier truc avec les patients. En même temps...
C.M. Mais ta clientèle de patients dans cette
deuxième expérience était des étrangers, des Maghrébins principalement.
T.N. Au début, ça été à lhôpital
Avicenne; la consultation est restée dix ans à peu près sous ma direction. Après, je
suis parti parce que je suis passé à Paris VIII. M.R. Moro a repris cette consultation,
je ne sais pas ce qu'elle est devenue, en vérité, je ne sais pas ce qu'elle en a fait,
il semble qu'elle continue à fonctionner; je ne sais pas comment elle fonctionne. Je
crois qu'elle a conservé les éléments du cadre que j'avais organisé, c'est-à-dire le
fait de recevoir les patients en groupe, le fait qu'on parle nécessairement la langue du
patient à l'intérieur du groupe, que ce groupe soit dirigé, animé par, comment on peut
dire, un leader de groupe, thérapeute principal, ou je ne sais pas quoi, qui ne donne pas
un statut particulier mais qui a une fonction de reliaison...
T.N. Donc, ces éléments techniques, je pense
qu'elle les a conservés, le reste, ça dépend beaucoup de l'origine culturelle de la
personne qui manie cette consultation. C'est très important parce qu'autant une
psychanalyse dépend du fonctionnement psychique de quelqu'un, du thérapeute en fait, de
l'analyste, autant ces machins-là, ça dépend de l'origine culturelle du thérapeute
principal, sa capacité à aller habiter des pensées différentes. Et des gens qui sont
très rattachés à un monde unifié, je ne sais pas comment ils se débrouillent dans une
situation pareille.
C.M. Est-ce que ça n'exigerait pas le fait de
rester un peu à cheval sur deux mondes, ce qui cadrerait en fait avec ta clientèle qui
est dans la problématique de la migration, du métissage ?
T.N. Mais forcément. Au moins deux mondes. Là,
on a une expérience qui s'est beaucoup enrichi depuis qu'on s'est installé au Centre,
ça c'est accéléré beaucoup parce que voilà comment ça évolué, c'était au départ
des Maghrébins j'avais beaucoup de thérapeute maghrébins puis ont commencé à arriver
des cothérapeutes africains donc ça nous a autorisé à recevoir des patients africains
et puis au fur et à mesure que ces gens-là ont poursuivi leurs recherches, leurs
thèses, ils sont devenus thérapeutes à leur tour et quand on s'est retrouvé au Centre
Devereux, certaines consultations, maintenant il doit y avoir, à Devereux, six
consultations, c'est-à-dire six thérapeutes principaux qui chacun ont un groupe. Donc,
il y a le mien que je continue à animer et il y a un groupe animé par un béninois,
c'est pas du tout la même chose qui s'y passe, évidemment, il ne reçoit pas
spécifiquement des patients béninois mais il reçoit le tout-venant, chacun de nous
reçoit le tout-venant.
C.M. Voilà, là c'est une question qui est
intéressante, est-ce que vous recevez des français de souche?
T.N. Non, pas du tout.
C.M. Donc, ce n'est pas le tout-venant.
T.N. C'est le tout-venant du Centre.
C.M. Tout-venant étranger, quand même.
T.N. C'est le tout-venant du Centre,
c'est-à-dire c'est un centre d'aide psychologique aux familles immigrantes,
spécifiquement pour immigrants. Donc, de temps en temps on a des conjoints d'étrangers,
c'est-à-dire un français qui a épousé une africaine, et qui ont des enfants qui ont
des problèmes, ils viennent parfois chez nous. Alors, on a aussi des situations un peu
particulières -ou l'inverse, bien sûr, que ce soit l'homme ou la femme qui soit
étranger- et on a aussi des expériences bien particulières comme, par exemple, les
Antillais que nous, on considère comme des migrants. on se fait engueuler régulièrement
pour ça : c'est un département d'outre-mer.
C.M. Territoire et département, en fait, mais
vous les considérez comme des migrants et comme des étrangers.
T.N. Oui, nous considérons les Antillais comme
ça, comme eux le font pour nous. Et puis, il y a, par exemple, des minorités culturelles
très affirmées. Comme, par exemple, en ce moment, on a quelques familles -qui sont en
très grosses difficultés d'ailleurs- qui sont des juifs orthodoxes. Parfois c'est même
pas des migrants, leur caractéristique c'est d'appartenir à une sorte de secte. Donc, on
a quelques expériences de ce côté-là. On a initié, il y a peu de temps, un
travailleur clinique très intense avec les Tsiganes qui, eux, sont français depuis 500
ans, parfois, mais qui constituent une réalité culturelle autonome. Donc, en fait, ce
qui relie tous nos patients, c'est peut-être pas tellement le seul fait de la migration
mais c'est le fait de faire partie d'une culture autonome.
C.M. D'une culture autonome à l'intérieur
d'une plus grande.
T.N. Une minorité culturelle, quoi.
C.M. Les tsiganes, par exemple.
T.N. Mais c'est une minorité culturelle.
C.M. Même s'ils sont français depuis cinq
siècles.
T.N. Absolument, sauf que la France refuse la
notion de minorité. Il n'y a pas de minorités en France. Tu sais qu'ils ont refusé de
signer les accords européens. C'est le seul pays européen qui a refusé de signer les
accords concernant la façon dont on doit traiter les minorités. C'est tout
dernièrement, c'est il y a six mois. Et le terme minorité culturelle est interdit en
France, on a pas de minorités en France.
C.M. Il y a que des français ou il y a personne
d'autre.
T.N. Voilà, c'est ça. Soit ils sont français,
soit ils sont étrangers mais ils ne sont pas des minorités, il n'y a pas de communautés
en France. Il n'y a qu'une seule communauté, c'est la France, c'est tout.
C.M. Mais ils brassent des problèmes à partir
de là. Ils en brassent sérieusement.
T.N. Ils vont avoir des problèmes avec l'Europe
qui, elle, est très consciente des problèmes de minorités, avec les européens de l'Est
qui arrivent et même du Sud, la Yougoslavie, etc. Il commence à y en avoir pas mal. Bon,
je ne sais plus où on en était. Ah! oui, je te disais que l'expérience s'est beaucoup
accélérée à partir du moment où ça été d'autres thérapeutes qui, eux, ont des
origines culturelles différentes et qui ont une autre expérience de la
multiculturalité. Moi, j'ai découvert les africains au fur et à mesure quoique j'ai eu
une relation intime avec eux dans mon enfance, parce qu'ils y avaient les Soudanais en
Égypte et on vivait avec eux. Il y en avait beaucoup au Caire et donc je les ai
redécouverts, en fait. Les Soudanais, en fait, c'est des africains comme on en voit en
Afrique de l'Ouest et ils ont d'autres langues, etc. mais la logique qui préside à leur
fonctionnement est très semblable. Et ils ont une tout autre expérience de la
multiculturalité qu'on a beaucoup de mal à saisir, mais on les voit fonctionner
justement dans ces dispositifs techniques parce que, par exemple, il est rarissime qu'un
africain ne parle qu'une langue.
C.M. Je le vois avec les réfugiés que je
rencontre et qui parlent quatre ou cinq langues.
T.N. Ca n'existe pas. Donc, ils parlent
nécessairement la langue de leur ethnie quand ils nen ont qu'une, souvent ils en
ont deux. Souvent ils ont deux ethnies, c'est-à-dire une ethnie principale et puis
l'ethnie de la mère, géographique, etc.
C.M. Et puis ensuite, il y a la langue
officielle du pays.
T.N. La langue officielle, plus le français ou
l'anglais.
C.M. La langue de colonisation; il y a une base
de trois ou quatre.
T.N. C'est ça. Donc ils ont une expérience de
la multiculturalité qui est très profonde, en fait, et ils gèrent ces relations avec ce
multiple dune manière qui est typiquement africaine. Donc, on a des consultations
africaines, non pas dans leur idée -on ne fait pas des consultations Yoruba ou des
consultations Bambara ou des choses comme ça- mais par le fait que le thérapeute
principal est un Yoruba. À ce moment-là, la façon dont il gère le dispositif n'est pas
la même que quand c'est un juif égyptien. Et c'est là qu'on s'est rendu compte que les
origines culturelles du thérapeute étaient fondamentales, ce que disait Devereux depuis
toujours sans lavoir expérimenté techniquement. Là, on a beaucoup accéléré
l'expérience. Maintenant, par exemple, moi je me suis rendu compte -on se repère un peu
à des choses comme ça- que les adolescents ont des problèmes de jeunes gens, de
délinquance, des machins comme ça. Ils fonctionnaient très bien avec les thérapeutes
Yoruba. C'est curieux parce que les Yoruba ont une très grande sensibilité aux histoires
d'initiation, puisque tout est initiatique, on leur montre : tout est initiatique. Donc,
ces enfants qui ont, en fait, des problèmes d'initiation, de rattachement d'initiation,
de recherche de groupe d'appartenance, et bien ça fonctionne très bien avec les Yoruba
qui pourtant ne leur appliquent pas des techniques Yoruba, mais ils sont extrêmement
sensibles aux histoires d'initiation parce que dans leur monde, tout est initiatique.
C.M. Est-ce que ça voudrait dire, par exemple,
quun thérapeute qui ne serait pas d'origine Yoruba, pour prendre cet exemple-là,
arriverait néanmoins avec toutes les données de lethnopsychiatrie à approcher ce
type d'adolescent ?
T.N. Bien sûr. Normalement, il y arrive mais on
se rend compte qu'il est beaucoup plus sensible, celui-là, à ce genre de choses. Par
exemple, il y en a un autre qui est un thérapeute d'origine Bambara, en fait d'origine
culturelle Bambara, et qui fait fonctionner un autre dispositif. Celui-là est
extrêmement sensible aux histoires de transgression de tabous et très souvent les
interprétations qu'il aura tendance à faire seront dans ce sens-là. Parce qu'il est
particulièrement sensible à ça. Il y a mille entrées dans le monde du patient et
cest toi qui qui t'accroches à tel ou tel endroit. C'est là que l'importance de
l'origine culturelle du thérapeute est cruciale dans une affaire comme ça. Donc, c'est
là quon a accéléré lexpérience.
C.M. Et comment tu penses que des thérapeutes
qui sont étrangers à certaines formes de culture, par exemple ton cas par rapport aux
cultures africaines, comment l'entrée va se faire, premièrement et comment, en fait, la
thérapeutique peut déboucher et être opératoire?
T.N. Bon, moi j'ai fait ma religion sur cette
affaire et je vais te dire ce que je pense aujourd'hui. Ma religion est certainement
provisoire parce que jai changé cinquante fois didées, donc, à l'heure
actuelle je pense les choses suivantes. Je me dis qu'un patient, je peux lui faire quelque
chose si ce patient m'apprend quelque chose que je ne sais pas. Je pense qu'à ce
moment-là, je serai efficace si lui m'apprend quelque chose que je ne sais pas. Alors,
l'entrée est un apprentissage du thérapeute; en fait l'entrée dans ce monde est un
apprentissage du thérapeute, et ça va beaucoup plus loin, même, que ce que je dis,
parce que, par exemple, lorsqu'on a commencé à travailler avec ce cothérapeute Yoruba
-Lucien Hountpakin qui est un ami, un être proche- au bout d'un moment, on a travaillé
tous les deux au Bénin, on est allés voir comment ça fonctionne là-bas; enfin, lui, il
le savait très bien. Il navait pas besoin de moi pour aller voir. Mais, en fait, il
m'a guidé au Bénin et donc, j'ai été apprendre des choses, voir en tout cas, baigner
dans ce monde et j'y retourne régulièrement et je me plonge à nouveau dans ce monde...
C.M. Une familiarité?
T.N. C'est ça, une familiarité. à ce
moment-là quand je reçois un patient béninois, je ne suis pas étonné et je me dis ce
patient va m'enrichir dans cette connaissance que j'ai commencé au Bénin avec les
Yoruba.
C.M. Mais la porte est déjà ouverte aussi.
T.N. C'est ça : mais il faut que la porte soit
ouverte. Il faut que quand le patient arrive, je me dise: "Chouette, un béninois et
je vais apprendre un peu plus que ce que je sais déjà". Et le patient devient un
enrichissement; à partir du moment où le patient est un enrichissement, ça fonctionne.
C.M. Ca parait très simpliste effectivement,
quand on y repense à ce schéma du thérapeute qui sait pour les patients.
T.N. C'est ridicule et je suis très attentif au
message que véhiculent les patients à leur insu, c'est-à-dire que chaque patient est un
message qui m'est adressé personnellement. Je ne sais pas pourquoi ce jour-là on m'a mis
tel patient et pourquoi on m'a mis tel patient après que la veille, justement, j'étais
chez mes parents et que j'ai eu telle histoire et que j'ai discuté de telle chose avec
mon père. Donc, il constitue un message; quelle réponse il apporte à des problèmes qui
sont très loin de lui, ce sont mes problèmes à moi. Et je pense que chaque fois qu'il y
a un enrichissement comme ça, tout d'un coup il se déclenche quelque chose avec le
patient et là, ça bouge. C'est ce que je pense à l'heure actuelle. Donc, tant qu'il y a
des possibilités, comme ça, d'approfondissement d'univers qui me sont inconnus, et ils
me sont tous inconnus de toute façon mais plus ou moins quoi, l'univers Yoruba est d'une
richesse hallucinante, infinie. Mais quand tu mets le doigt là-dedans, tu te dis:
"Il faudrait y passer sa vie". A peu près la même impression que j'ai eu,
d'ailleurs, quand j'ai commencé à regarder mon propre univers, la Kabbale juive qui
s'origine d'ailleurs en Égypte et puis ensuite au Maroc; mais quand tu mets le doigt
là-dedans, tu en as pour la vie.
C.M. Qu'est-ce qui se passe quand, je ne sais
pas si vous recevez cela comme clientèle, mais ici on en reçoit de plus en plus, toute
la clientèle des réfugiés victimes de tortures qui ont leur pays et leur culture
abîmés, mais pas récemment, parce qu'ils sont venus depuis il y a un an, deux ans, mais
qui depuis déjà 10 ans, 15 ans, sont dans....
T.N. Tu penses aux Kurdes,
C.M. Tu peux penser au Rwanda, au Burundi, au
Zaïre, il y a beaucoup de cette clientèle-là, des gens qui arrivent en ayant été
déjà extrêmement déstructurés chez eux. Ce n'est pas quelque chose qui s'est passé
au niveau de l'urgence. Où la culture a été abîmée.
T.N. On a un effort de conceptualisation à
faire. C'est-à-dire, on peut regarder les choses de l'extérieur, dire : "Le Zaïre,
c'est en effet depuis une vingtaine d'années, c'est une déstructuration systématique
avec tous les pays voisins. Systématique, on ne sait pas très bien quelle est la logique
qui préside, c'est déstructuré". Ça, c'est une chose, c'est une description
extérieure; maintenant, nous, on se situe au niveau de l'intervention sur des familles,
par exemple, parce qu'on intervient pas sur des personnes, on nintervient que sur
des familles.
C.M. Tu rapportes la personne à la famille de
toute façon.
T.N. Toujours, même s'il est tout seul...
C.M. De toute façon, il existe par rapport à
une famille.
T.N. Donc, tu interviens sur des familles au
moment où tu interviens, tu fais comme si rien n'avait été déstructuré mais c'est un
acte, en fait, de faire ça. Tu décides qu'il est pareil qu'il y a 500 ans. Mais parce
qu'un thérapeute traditionnel fait ça et que même si le type dit : "Moi je ne
crois pas à ces machins-là", tu n'en a rien à foutre. On n'est pas là pour dire :
"Je crois ça" ou "Je ne crois pas ça", on est là pour agir. Donc,
à partir de ce moment-là, moi j'agis à partir d'une idée selon laquelle la culture est
intangible. C'est uniquement théorique...
C.M. Est-ce que cette idée théorique, c'est un
pari que tu fais?
T.N. Je crois que c'est simplement un subterfuge
technique; c'est un pari aussi...
C.M. Tu paries sur l'affiliation de la personne?
T.N. Tu paries sur l'avenir aussi, parce que tu
dis ça à quelqu'un, il le fait, il le fait pas, il peut partir de là et dire: "Il
est complètement tordu, ce mec". Mais 10 ans après, ce que tu as dit, ça reste et
si 10 ans après, il retombe sur quelqu'un d'autre, il a les plus grandes chances de
rencontrer un jour ou l'autre quelqu'un qui lui dira la même chose et ça va
s'additionner. Toutes ces interventions vont s'additionner. Alors si tu interviens à
partir d'un monde, un monde qui est complètement hétérogène avec lui, tu n'as aucune
chance que ton intervention s'additionne à une autre intervention. Alors qu'un jour ou
l'autre tu vas tomber sur un zaïrois qui est Lari comme lui, etc.; donc tu vas faire une
intervention du même type.
C.M. Tu ne donnes pas, tu diminues le pouvoir du
politique, c'est une idée qui se passe, qui se dit, le politique a la capacité de
détruire ceci, ceci, ceci. Tu mets de côté cette hypothèse. C'est accidentel. Mais le
fond de la culture reste intangible.
T.N. Mais c'est, comment dire, c'est un acte de
faire ça. C'est pas ma conviction intellectuelle de faire ça; dailleurs, je
nen ai pas là-dessus, j'hésite entre les deux positions : peut-être bien que le
noyau n'est jamais entamé, peut-être bien qu'on détruit le noyau, qui est-ce qui peut
dire, moi je ne sais rien du tout.
C.M. Ce que l'on voit, quand même, en ayant
vécu dans des cultures, donc, qui sont entamées, pas disparues, les politiques, quand
même, suppriment un certain nombre de choses, ne permettent pas un certain nombre de
choses.
T.N. Mais on voit des choses resurgir cent ans
après, alors moi, je ne suis pas capable de décider si le politique est capable de
détruire le noyau. Il peut détruire les manifestations autorisées pendant un temps,
pendant très longtemps, même, parfois. Il y a des cas que l'on connaît. L'exemple du
Bénin est assez frappant parce que pendant 20 ans ils ont eu, comment il s'appelle,
Kérékou, l'espèce de taré prochinois, qui leur a interdit les pratiques vaudous, etc.
Pas compliqué, les Babalawis se sont retirés en douce, on ne les a plus vus. Ils ont
disparu, ça ne veut pas dire que les gens n'y allaient plus. Et à un moment donné,
Soglo est arrivé, il a dit: "On est des Yoruba, notre religion c'est le vaudou,
enfin, etc., c'est officiel". Ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'on a dit aux
Babalawis : "Maintenant vous pouvez sortir"; ils ont dit : "Non, non, on
reste là-bas"
C.M. "On reste là où l'on est."
T.N. "On reste là où l'on est."
Justement, on ne veut pas se mouiller avec le politique. C'est assez étonnant,
c'est-à-dire, c'est comme s'ils disaient : "Vous avez beau faire, vous croyez que
vous nous détruisez, vous n'y parvenez pas; vous croyez que vous nous mettez en exode,
c'est pas vrai non plus".
C.M. Ça, c'est tous les fonctionnements. C'est
comme Duvalier qui a apparemment mis le vaudou en veilleuse, mais ça a comme redonné de
la force au vaudou pendant quil devait se pratiquer caché.
T.N. Exactement. Haïti est un exemple typique,
je veux dire, Haïti, c'est une histoire hallucinante : 500 ans après, le vaudou est
intact. Alors, quand on dit qu'on détruit le noyau, quel noyau on détruit ?... Donc, je
me base là-dessus, c'est-à-dire, une intervention thérapeutique, normalement, à mon
sens, une intervention thérapeutique s'adresse à ces parties-là et non pas aux parties
qui sont les parties qui sont justement politiques. D'ailleurs, les thérapeutes africains
disent toujours ça: "Je travaille la nuit", c'est-à-dire je travaille avec les
choses cachées, je ne travaille pas avec les choses visibles. Les choses visibles, très
bien, tu n'as pas besoin de monde pour agir sur les choses visibles; si tu as besoin d'un
thérapeute, c'est qu'il faut que t'agisses sur les choses cachées. Donc, c'est assez
intéressant cette affaire-là parce que c'est une position épistémologique qui est
radicalement différente de la position psychanalytique. La position psychanalytique est
que le caché peut être rendu visible, c'est ça la position psychanalytique, et que ce
qui est caché à la personne peut être perçu par le thérapeute, c'est ça la position
psychanalytique. En fait, la position traditionnelle des thérapeutes africains
traditionnels, c'est de dire qu'ils travaillent avec du caché qui est invisible au
patient mais qui leur est invisible à eux-mêmes.
C.M. Les deux sont dans le même sac.
T.N. Il sont dans le même sac par rapport à
une instance qui est ailleurs et à laquelle l'un et l'autre doivent le respect.
C.M. Et, dont ils ne disent pas grand chose, ni
l'un ni l'autre.
T.N. Ils ne peuvent rien dire, ils peuvent la
manipuler mais ils ne peuvent pas l'expliquer. Et cette position thérapeutique est une
position d'une force extraordinaire.
C.M. C'est pourquoi, d'ailleurs, le patient va
voir le thérapeute, il va voir quelqu'un qui a été agi quelque part comme lui aussi.
Donc, les deux vont se retrouver. Et cest peut-être pourquoi, aussi, il n'y a pas
cette notion d'intimité, de secret, de la consultation.
T.N. Pas du tout. De toute façon, le secret il
est ailleurs, il est pas dans ce qui se dit. Notons, en plus, c'est une sorte de naïveté
de la pensée psychanalytique qu'on a découvert au fur et à mesure. Mais tout ça, je
suis un peu gêné de raconter tout ça, parce qu'en même temps, c'est des choses, c'est
des richesses, par exemple, ça, c'est une richesse Yoruba. Tu ne peux pas faire une
théorie générale à partir de la pensée Yoruba. Je veux dire, on s'est trompé, à mon
avis, en disant une théorie générale à partir de la pensée psychanalytique, mais on
ne peut pas plus faire une théorie générale à partir de la pensée Yoruba. Il faut
bien considérer à chaque fois que ce sont des théories locales, en fait dans tous les
cas, mais qui ont tout leur intérêt en tant que théorie locale.
C.M. Auquel cas lethnopsychiatrie serait
vraiment la discipline métisse, par exemple.
T.N. Je ne sais pas si elle est métisse mais
elle envisage successivement des perspectives, mais ne les mélange pas. Par exemple quand
tu entres dans le monde des Yoruba, moi je reviens du Bénin, c'est pourquoi je parle
beaucoup des Yoruba, mais quand je vais parfois dans d'autres mondes -j'ai été plongé
un temps assez long dans le monde Bambara, qui est tout aussi riche- quand tu entres
là-dedans, c'est tout un monde de pensée, c'est un monde intellectuel, très riche,
très compliqué, avec des leviers, des systèmes d'action sur les gens, sur les choses,
etc., qui est spécifique et qui te donne une perception du monde, tu te construis un
monde -cest dailleurs sa fonction- et ce monde est vivable, intéressant... II
y a l'archevêque près du pape qui est un Yoruba, l'archevêque de Cotonou. Il est à
côté du pape. Il est extraordinaire, ce mec-là. Je l'ai vu dire à une émission de
télé au Bénin: "Notre peuple a raison de pratiquer le vaudou". Comment il se
démerde dans sa tête pour dire des choses comme ça !
C.M. Bien, on retrouve ce que tu disais au
début; dans sa tête c'est clair. Il n'y a pas de confusion. C'est-à-dire, donc, que ça
permet la coexistence des deux mondes.
T.N. Justement, c'est très africain. C'est
très africain, païen. Jai rencontré un type au Bénin -faut dire quils sont
presque tous comme ça- mais celui là, il m'a fait marrer parce que j'ai dit: "Mais
vous avez un fils qui est musulman et un autre qui est chrétien". Il a dit:
"Oui, oui c'est moi qui leur ai conseillé; comme ça on a des appuis des deux
côtés".
C.M. Comme ça on perd rien. C'est comme les
vaudouisants qui sont catholiques ou protestants. En fait, il sont plus catholiques que
protestants parce que le protestantisme les massacre.
T.N. Il y a des sectes protestantes très
importantes au Bénin.
C.M. Je parlais pour Haïti, effectivement. Le
protestantisme en Haïti c'est plus dur à vivre, mais les vaudouisants sont tous
catholiques. S'ils sont catholiques, ils sont vaudouisants. Alors là, chaque chose est
bien à sa place, il n'y a pas de problème. Dans leur tête, il n'y a aucune confusion.
Dans la tienne peut-être, mais pas dans la leur.
T.N. Absolument, il n'y aucune confusion.
C.M. À la question "Comment est-ce qu'on
peut être l'un et l'autre". Pourquoi pas!
T.N. Bien sûr. C'est cette expérience-là.
C'est donc une façon africaine de penser les choses . Elle a tout son intérêt. Tu
entres dedans. Tu entres dans ce monde et tu penses les choses. Ensuite, tu sors de là et
tu penses les choses à partir d'un autre univers. Donc, c'est successif. Ce sont
successivement des modes de pensée. Mais il faut qu'ils soient présents dans ton espace
de pensée. Dans ton espace de travail, il faut qu'ils soient présents. Il faut que tu
puisses recourir à l'un, ensuite à l'autre, etc.
C.M. Ton espace organise plusieurs modes de
pensée et tolère donc leur coexistence.
T.N. Mais ne les mélange pas. Justement, tout
notre travail consiste à arriver à aller de plus en plus profondément, parce que tous
les mélanges sont basés sur des malentendus. Chaque fois qu'on fait un mélange, c'est
qu'il y a eu un malentendu au départ. Lorsque tu approfondis, tu dis: "Attends, je
vais aller regarder de près le rituel des ancêtres chez les Dogons", par exemple.
"Jentre dans ce monde-là". À partir du moment où t'es entré dans ce
monde-là, tu ne peux pas dire que c'est un culte aux ancêtres comme tous les cultes aux
ancêtres. Non, c'est un culte aux ancêtres chez des Dogons. Il est très spécial. Il
fonctionne de manière très précise, très spécifique. Donc, ça implique que tu fasses
des recherches approfondies sur chacun des dispositifs que tu as en main. Donc, tu ne peux
pas tous les faire toi-même.
C.M. Et quand tu dis : quand il y a métissage,
il y a malentendu. Comment tu pourrais expliciter ça, par exemple, à toute la jeune
clientèle des jeunes métis qui sont tous les jeunes migrants métis qui se présentent,
que tu perçois en termes de cas sociaux, tous les délinquants qui souvent sont
métissés. Leur appartenance est problématique. Le malentendu se situe aussi souvent au
niveau des familles qui sont...
T.N. Attention, attention. Le métissage, je
pense que c'est un malentendu en général, mais je nen sais rien du tout. Mais je
parle du métissage des théories. Les métissages de théories, ce sont des malentendus.
C'est-à-dire, quand tu dis: "Ah bon finalement pour vous aussi l'âme éternelle ne
meurt pas". Il y a un malentendu parce que ce qu'il appelle "âme" et que
tu appelles "âme", c'est pas la même chose. Tu parles pas des mêmes choses.
Donc, c'est un accord comme ça, superficiel. C'est un malentendu qui fait que tu crois
que tu parles de la même chose et, en fait, au bout d'un moment c'est terminé.
C.M. Tu n'entends pas ce que dit l'autre.
T.N. Au bout d'un moment, tu ne peux plus rien
entendre. Par exemple, lorsqu'on a commencé à dire : "Oui mais finalement les
histoires d'ancêtres c'est l'inconscient". Ça, c'est un malentendu typique. Ça
veut dire : "Attention je viens te coloniser". C'est ça que ça veut dire :
"Je viens te coloniser". Donc, il n'y a pas de métissage de pensée, à mon
avis. Et pour défaire ces métissages de pensée, il est indispensable que tu entres de
plus en plus profondément dans la pensée que tu veux étudier.
T.N. Maintenant, pour les métis, les personnes
qui sont métissées, je crois qu'il y a des règles d'appartenance et qu'on devrait
travailler sérieusement sur la question. Je sais par exemple, qu'il y a des métissages
qui sont très problématiques en Afrique, qui sont entre des ethnies incompatibles. Il y
a des ethnies incompatibles au Zaïre. Beaucoup. A mon avis, c'est un des problèmes du
Zaïre. C'est qu'il y a des ethnies matrilinéaires, des ethnies patrilinéaires. Le
métissage est très, très difficile pour les enfants, pas pour les personnes. Ça pose
aucun problème aux parents d'avoir une relation ensemble, de s'aimer, de faire des
enfants ou pas.
C.M. Sauf que les enfants ne se situent pas.
T.N. Justement, parce que les règles ne peuvent
pas fonctionner entre eux. Il y a une façon africaine de gérer ces problèmes-là. On
devrait commencer par là, parce que là, comme il y a des règles, on peut se repérer un
peu. Et en Afrique, par exemple, quand il n'y a pas de possibilité d'alliance entre deux
ethnies, on paye une compensation. C'est-à-dire... on dit que ces enfants appartiennent
à telle lignée, mais l'autre lignée a perdu quelque chose, donc on fait du fric, comme
une dot. On donne une compensation, mais une compensation qui a souvent beaucoup de
valeur.
C.M. Qu'est-ce qui va équivaloir avec les
hommes?
T.N. On achète une bagnole au village par
exemple, des trucs comme ça. Ça, je l'ai vu faire en Côte d'Ivoire. Comme il y avait un
enfant qui avait des problèmes, on a finalement dit -c'était un mariage entre une
Baoulé matrilinéaire et un Dioula patrilinéaire. En plus, elle était chrétienne,
l'autre était musulman. Enfin, c'était le bordel quoi! Et évidemment le môme était
malade. Et on a dit c'est les Baoulés qui essaient de le récupérer, c'est pour ça
qu'il est malade. Et on est allé voir les Baoulés et on a dit : "Arrêtez de
déconner, vous allez tuer le môme". Alors, ils ont reconnu qu'ils étaient en train
de manigancer des affaires.
C.M. Tout le monde reconnaît tout. C'est
dun commun accord.
T.N. Mais oui, cest ça qui est le plus
drôle. Alors ils ont dit : "Oui c'est vrai ,vous nous avez piqué un môme".
Les autres ont dit : "On vous donne une bagnole pour le village".
C.M. Et du coup, tout était arrangé?
T.N. Oui, tout était arrangé avec ça. Et le
môme, ça c'est arrangé pour lui après le paiement de la réparation. Ça coûtait
assez cher. Et les choses se sont arrangées pour lui. comment ? pourquoi ? Il y a plein
de commentaires à faire. Cétait voulu. Je l'ai même fait, ça. Un môme d'une
quarantaine d'années qui avait des tas de problèmes comme ça. Et je lui ai dit:
"Bien, c'est pas étonnant, t'es de quel côté? Donc, il faut que tu ailles payer
quelque chose à ceux à qui t'as retiré de la substance, donc il faut que tu leur
restitues quelque chose". Et il est allé suivre mon conseil.
C.M. Est-ce que c'est un peu dans le même sens
que, bon, il y a quelques cas que tu cites comme ça, où des jeunes, par exemple, des
migrants, qui sont dans des lieux différents, qui sont pas dans leur pays, qui
appartiennent, par exemple, autant à lAlgérie quà la France. Et finalement,
le pronostic ou le conseil qu'on pourrait leur donner après une consultation, ce serait
de repartir dans la culture de leur père (algérienne).
T.N. Mais ils le font. Quand on leur conseille,
on peut les guider. Même quand on le fait pas, ils finissent toujours par le faire.
C.M. Et on le voit avec de jeunes Haïtiens qui,
ici, sont entre deux chaises. Ils sont venus de là-bas parce que ça allait mal là-bas,
mais ça va encore plus mal ici Mais quand ils repartent là-bas, tout va bien, ils
finissent par s'affilier en quelque sorte.
T.N. A un moment ou un autre, ils sont obligés
de faire le voyage; après ils se resituent. Ça veut pas dire qu'ils vont rester
uniquement ici, haïtiens en Haïti, ça veut dire qu'ils auront fait ce qu'il faut. Par
exemple, pour Haïti. Haïti c'est typique, ils vont se faire initier, une fois qu'ils
sont initiés, ils peuvent revenir tranquilles. Maintenant ils sont affiliés, ils peuvent
faire ce qu'ils veulent ici, après.
C.M. Ça entre en fait dans la perspective de
l'affiliation.
T.N. Ça veut dire : "J'appartiens à
ceux-là. Ça veut pas dire que je ne peux pas faire des choses d'ici".
C.M. Mais justement, parce que j'appartiens à
eux, je peux les quitter.
T.N. Absolument. C'est exactement ça.
C.M. Je leur appartiens à quelque part, donc
là maintenant je peux bouger.
T.N. Mais là c'est très initiatique. Haïti,
par exemple, c'est une société à initiation, donc ça fonctionne très bien. Dans les
sociétés à initiation ça fonctionne très bien. Toutes les sociétés ne sont pas des
sociétés à initiation. Le Maghreb est une société très peu à initiation. Il y a la
circoncision, mais elle est très tôt, elle se situe à quatre, cinq ans. Bon, c'est une
initiation qui a des effets après coup, mais c'est pas véritablement une initiation
comme on dit : une initiation africaine. Donc là, c'est plus compliqué, ce sont ces
choses plus complexes à gérer et probablement c'est une des raisons de la
déstabilisation des Maghrébins en France parce qu'ils ne savent pas très bien comment
s'affilier. Et à l'heure actuelle, il leur reste la religion, mais la religion prend des
tournures non culturelles, anti-culturelles, non religieuses, même, mais plutôt
politiques.
C.M. Tout à fait, c'est de la politique. Donc,
du circonstanciel et ça touche pas le noyau dur.
T.N. Absolument. Mais, donc, la religion ne fait
plus son boulot, quoi.
C.M. On fait le boulot inverse. Presque inverse,
actuellement, en tout cas.
T.N. En Algérie, par exemple, c'est tout à
fait le cas. Donc, à quoi tu peux les renvoyer?
C.M. Là, c'est là où je reviens à la
question de la catégorie du politique, c'est délicat.
T.N. Là, y a des problèmes. On a eu des
problèmes dernièrement avec les Algériennes parce que le FIS a fait fermer des centres
de culte, des endroits des Marabouts, des endroits de pèlerinage, des endroits de rituels
thérapeutiques traditionnels. Il les a fait fermer en disant : "C'est
anti-islamique". Et lorsque tu dis : le politique va contre concrètement, c'est pas
seulement dans les idées, au contraire.
C.M. Et, bon, ça atteint la vie des gens, la
vie des familles, c'est dingue.
T.N. On a eu une femme dernièrement qui
connaissait très très bien le rituel thérapeutique et il y avait son fils malade, on
lui dit: "Pourquoi est-ce que tu vas pas faire ce qu'il y a à faire puisque tu
connais....." Elle a dit: "Je ne peux plus, ils ont fermé le Marabout à
Tlemcen" Alors que c'est une ville très traditionnelle, la ville où tous les
Marabouts sont préservés. Le sanctuaire, le tombeau a été fermé et gardé par des
militaires en armes, tu vois. Donc tu ne peux plus y aller. Quest-ce qui font, les
malades ?
C.M. C'est là où je parlais de vacillement des
référents culturels pour les gens. Ça vacille.
T.N. Ils sont paumés. Bon, on ne sait plus
très bien comment les guider, mais il faut trouver des rituels de remplacement en
attendant. Moi, je veux dire, c'est l'autre partie de notre boulot au point où on en est
arrivés de notre boulot. C'est qu'on a commencé à manipuler les objets eux-mêmes, les
objets thérapeutiques traditionnels. Mais ce sont des objets qu'on ne manipule pas d'une
manière neutre, c'est pas possible. Ce sont de vrais objets, donc il faut des personnes
qui les manipulent et qui elles-mêmes aient été initiées. La plupart des thérapeutes
que nous avons sont initiés ...Si tu veux, moi je ne peux pas utiliser un thérapeute si
ce thérapeute n'est pas lui-même rentré chez lui pour voir au moins les rudiments de sa
propre initiation. C'est pas possible de travailler avec un type qui lui-même est en
rupture. Donc, c'est un boulot permanent de jouer avec ces limites-là. C'est-à-dire que
quelqu'un veut faire un thèse avec toi : "D'où tu viens?" "Je viens de
cet endroit." "Retourne d'abord chez toi, tu reviens, ta thèse portera
nécessairement là-dessus. Donc il faut que tu ailles et que tu retrouves les choses
qu'il faut là-bas". Et, tu sais comment on a tendance à s'échapper de ça car
elles sont très contraignantes; en fait, les initiations sont très contraignantes. Tu te
fais engueuler, tu te fais traiter comme un bébé, tu nes personne par rapport aux
autres.
C.M. Tu es personne avant de devenir quelqu'un.
T.N. C'est ça. Mais tu nes personne au
départ. Et souvent c'est des gens qui eux-mêmes ont fait un parcours en France qui
montre qu'ils sont quelqu'un. Alors on les remet dans une situation où ils sont personne.
Alors ils ont tendance à tricher. Tout le monde a tendance à tricher dans ces
affaires-là. Donc, c'est des jeux permanents, c'est-à-dire : "Va sur le terrain,
ramène-nous du matériel". Il vous expose le matériel. Les autres commencent à
vous dire : "Tes pas allé jusqu'au bout, t'as pas fait ça, etc.". Et
puis, ils retournent, etc. Et puis c'est des allés et retours. C'est forcément la
cohésion d'une équipe de recherche, c'est-à-dire, que Lucien puisse dire à Lasane :
"Écoute, t'as pas fait les choses jusqu'au bout, à mon avis, c'est pas possible
qu'il te réponde de cette manière", etc. La discussion commence à s'enflammer
là-dessus. Ça, c'est des choses fondamentales dans notre boulot et éventuellement ça
se poursuit par le fait qu'on fait beaucoup ça, en ce moment. C'est-à-dire que quelqu'un
d'autre aille aussi sur le terrain, quelqu'un qui n'est pas de la même culture mais qui
est d'une culture voisine, etc. et qui revient avec d'autres éléments. Donc, c'est une
position qui, en effet, est très proche de ma position personnelle, de mon parcours
personnel, je crois, pas de manière cachée, ça s'appuie sur des souvenirs, en même
temps je ne sais pas si elle a une validité universelle, mais elle a des conséquences
épistémologiques qui sont vérifiables.
tobie nathan cécile marotte
centre georges devereux 815 stuart, apt. b
université paris VIII outremont
2, rue de la liberté qc h2v 3h7
93526 st-denis, france
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