Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

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Migration, fondations

jacques hassoun

L'enjeu face auquel je me situerai dans cette contribution est double. Je tenterai d'une part de mettre en évidence les effets de l'exil —de cette naissance en exil qui est au centre de mes préoccupations depuis plusieurs décennies— et d'autre part de la nécessité de maintenir une position éthique qui nous somme de prendre en compte une histoire avec ses propres caractéristiques, tout en se gardant de la folkloriser, c'est-à-dire d'ethniciser l'histoire d'un analysant.

En effet, il est un fait dont nous devons tenir compte: il n'est pas de fondation qui ne soit mythiquement accompagnée d'une migration ou d'un exode. Deux des trois religions monothéistes mettent à leur principe cette notion de migration: l'Islam et le judaïsme qui, pour l'un, fait dater sa chronologie d'une Hejra principielle, et l'autre qui fait coïncider le don des Dix Paroles (divines) fondatrices avec un Exode.

C'est dire que nul ne peut considérer qu'une migration effective ou produite par un parcours interne n'implique pas le sujet et les processus de subjectivation dans ce qui le fonde, dans ce qu'il est susceptible de fonder aussi.

Cette hypothèse a des prolongements éthiques jusque dans la conduite même des cures que nous menons… et d'ailleurs "conduire une cure" ne relève-t-il pas constamment d'un déplacement qu'il nous faut prendre en compte dans le cadre même de l'analyse?

Pour tenter de développer cet ensemble d'hypothèses, je serai amené à évoquer le cas d'une analysante rescapée de l'ethnopsychiatrie et qui me fut adressée par son médecin traitant en pleine épisode délirant.

Appelons cette patiente Rebecca. Rebecca est née dans la banlieue nord-est de Paris, de parents juifs égyptiens. Sa famille est restée attachée aux mœurs et aux rituels de sa bourgade nilotique jusqu'à ce jour. Partageant un escalier d'une HLM avec d'autres familles expulsées d’Égypte lors de la lamentable expédition tripartite de 1956, ils ont longtemps continué à vivre selon les rites, les usages et les coutumes propres à leur culture ancestrale. Longtemps, ils ont continué même à calculer le prix de leurs achats en piastres ou en livres égyptiennes et il n'était pas rare dans le triste square qui se trouvait au centre de leur cité, d'entendre de jeunes transplantés de moins de six ans demander à leur grand-mère un "demi-franc" pour aller s'acheter une barre de chocolat.

Mais Rebecca, conçue en Égypte, est née en France. Le lieu de cette naissance est une source de conflits avec sa sœur Sarah, de deux ans plus âgée qu'elle, qui se sent seule légitimée à faire partie de cette famille et ne cesse de le lui faire savoir. Aussi, Rebecca va-t-elle désespérément en rajouter pour faire reconnaître, jusqu'à l'extrême d'une exquise souffrance, qu'elle appartient à cette famille toute entière tournée vers le passé, vivant dans une excroissance extra-temporelle d'un territoire à jamais perdu.

Née en exil du pays parental, elle ne sait comment — en quelle langue — parler du pays quitté. Cependant que son environnement ne cesse de vivre dans un ailleurs-et-maintenant et dans un ici-et-autrefois qui ne font que renforcer ses sentiments de honte et de dérobade.

Honte d'être née étrangère ici.

Honte de ne pouvoir être née là-bas.

Et c'est dans cet écartèlement qu'elle se situe, au point où sa langue ne cesse de fourcher.

Car quand elle en vient à parler de son passé, de son enfance, de sa généalogie, elle ne cesse de s'interroger douloureusement sur la possibilité de trouver une langue susceptible de dire cette simultanéité contradictoire dont elle est semble être la proie.

En quelle langue l'évocation de son passé, de son présent peut-elle se faire? La langue du pays parental? celle du pays d'accueil? Et surtout comment faire pour que cette parole ouvre un champ d'inscription et non un bruit sonore venu se surimprimer sur un silence pesant, pour le renforcer?

Enfant illégitime dont le blason est comme divisé, Rebecca n'avait pour seule ressource — afin de survivre — que de délirer sa désappartenance. Celle-ci semblait mettre en pièces le corps de Rebecca: folle de jalousie à l'égard de sa sœur — la légitime, celle née en Égypte — elle s'identifiait à l'époux de celle-ci, mort du Sida. Son corps, Rebecca le décrivait à l'instar de celui de son beau-frère, comme partant littéralement en morceaux et son image était comme soumise à une série d'étranges distorsions qui mettaient à mal les limites mêmes de son corps. La pourriture toujours était présente, toujours prête à l'envahir. Prise comme dans un immense syndrome de Cottard, vivant dans un monde dangereux, susceptible à chaque instant de s'effondrer (l'incendie qui pouvait détruire son immeuble était imminent, l'accident de voiture qui allait faire mourir ses enfants toujours possible, les dangers de la ville qui allaient la rendre veuve ou orpheline toujours imminents), elle ne cessait durant les premières semaines de son analyse de dire la terreur dans laquelle elle évoluait.

Or, cette activité délirante qui n'empêchait nullement Rebecca à accomplir son travail universitaire, semblait comme plaquée sur elle. C'est ainsi que peu à peu, j'ai eu le sentiment, dans le transfert, que pour s'approprier à nouveau cette langue qui lui avait été présentée comme étrangère — la langue française — il lui fallait passer le délire. En proie à une étrange schize, elle était comme traversée par le signifiant étranger/étrangeté en l'espèce d'une activité délirante. Sa manière de se rattacher à ce dont elle avait été exclue se matérialisait dans le ravage psychotique à forte tonalité mélancolique qui était le sien.

Ce qui au départ était un deuil (deuil à l'endroit de son beau-frère pour qui elle avait un grand respect et une sincère admiration intellectuelle) s'était mué dans la traversée de son expérience de psychothérapie d'inspiration "ethno-psychanalytique" (sic) en psychose, dès lors qu'on l'avait sommée de prendre en charge son origine étrangère, dès lors qu'on l'avait accusée de vivre comme une traîtresse à son histoire. Rencontrant un prédicat qui disait le vrai sur le vrai de son regret de n'être pas née en Égypte, elle avait retraduit, retranscrit ou plus exactement trans-littéré l'étranger de ses parents en une inquiétante étrangeté venant se télescoper avec la folie de sa mère. Dès lors, tout le travail dans son analyse avait consisté en ceci: prendre en charge son délire et le penser comme une réplique à ce qui lui avait été imposé comme identification à l'étranger, comme interdiction de faire le deuil de son origine.

Elle avait vécu une adolescence de jeune fille de banlieue, dansant, nouant des relations avec des jeunes de son âge (juifs ou non-juifs), elle avait rencontré ensuite un homme qui l'avait aimée, l'avait épousée… mais au décours d'un deuil (celui de son beau-frère qu'elle aimait affectueusement)… on lui avait plaqué l'origine, l'appartenance ethnique comme réponse à ce deuil.

Dès lors qu'on lui avait interdit de faire le deuil de l'Egypte, tout chemin du travail de deuil se révélait comme étant forcément barré; cette situation ne devait laisser à Rebecca qu'un seul parcours possible, celui de la mélancolie et du redoublement d'un exil qu'elle n'avait connu que par ouï-dire.

Or, ce ouï-dire était structurant (même si elle avait eu souvent quelques regrets d'occuper dans sa famille ce statut de différente et d'être désignée par sa mère comme "la Française"). Ce ouï-dire était structurant puisqu'il lui révélait que son père était pour l'ensemble de ce petit clan transporté de Mansourah à la banlieue nord de Paris, comme la marque vivante de leur passage, la marque vivante qui pouvait l'extraire d'une tristesse infinie d'avoir quitté leur pays natal.

Cette structure s'effondrant comme sur commande à la suite d'une "mélancolie de deuil", il ne restait plus à Rebecca que l'horreur de devoir accomplir un deuil redoublé, un deuil entrant en résonance avec une parole émise non pas à partir d'un sujet supposé savoir, mais d'un sujet sachant: "vous devez être égyptienne" qu'elle avait entendu comme "dès lors qu'il vous est interdit de faire le deuil de l’Égypte, il vous est interdit de faire tout deuil".

C'est dire que si une culture doit être prise en compte, c'est en tant qu'elle est toujours effet de discours, susceptible d'aider le sujet à accomplir son passage vers un ailleurs, vers une fondation qui n'excluant en rien l'antériorité — le passé — est susceptible pourtant d'accueillir l'inaugural. Manière comme une autre d'accomplir cette symbolisation qui nous permet d'être des contrebandiers de notre histoire, des contrebandiers de notre mémoire d'enfant toujours exilé, toujours structurellement pris dans une séparation qui nous précède.

Et d'ailleurs… tous, un par un, autochtones ou émigrés, ne sommes-nous pas tous en exil d'une histoire?

Aussi, si une analyse doit prendre en compte la trace sinon l'inscription d'une culture, elle est censée amener le sujet à la parler en langue commune, c'est-à-dire à lui rendre son statut de discours et non pas la rabattre sur la scène d'une gesticulation folklorique.

C'est à ce titre que je considère que l'analyste est celui qui, passant devenu passeur, accompagne les migrations et les fondations que l'analysant est appelé à accomplir dans son histoire.

jacques hassoun
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