Migration,
fondations
jacques hassoun
L'enjeu face auquel je me situerai dans cette contribution est double.
Je tenterai d'une part de mettre en évidence les effets de l'exil de cette
naissance en exil qui est au centre de mes préoccupations depuis plusieurs
décennies et d'autre part de la nécessité de maintenir une position éthique qui
nous somme de prendre en compte une histoire avec ses propres caractéristiques, tout en
se gardant de la folkloriser, c'est-à-dire d'ethniciser l'histoire d'un analysant.
En effet, il est un fait dont nous devons tenir compte: il n'est pas de
fondation qui ne soit mythiquement accompagnée d'une migration ou d'un exode. Deux des
trois religions monothéistes mettent à leur principe cette notion de migration: l'Islam
et le judaïsme qui, pour l'un, fait dater sa chronologie d'une Hejra principielle,
et l'autre qui fait coïncider le don des Dix Paroles (divines) fondatrices avec un Exode.
C'est dire que nul ne peut considérer qu'une migration effective ou
produite par un parcours interne n'implique pas le sujet et les processus de
subjectivation dans ce qui le fonde, dans ce qu'il est susceptible de fonder aussi.
Cette hypothèse a des prolongements éthiques jusque dans la conduite
même des cures que nous menons
et d'ailleurs "conduire une cure" ne
relève-t-il pas constamment d'un déplacement qu'il nous faut prendre en compte dans le
cadre même de l'analyse?
Pour tenter de développer cet ensemble d'hypothèses, je serai amené
à évoquer le cas d'une analysante rescapée de l'ethnopsychiatrie et qui me fut
adressée par son médecin traitant en pleine épisode délirant.
Appelons cette patiente Rebecca. Rebecca est née dans la banlieue
nord-est de Paris, de parents juifs égyptiens. Sa famille est restée attachée aux
murs et aux rituels de sa bourgade nilotique jusqu'à ce jour. Partageant un
escalier d'une HLM avec d'autres familles expulsées dÉgypte lors de la lamentable
expédition tripartite de 1956, ils ont longtemps continué à vivre selon les rites, les
usages et les coutumes propres à leur culture ancestrale. Longtemps, ils ont continué
même à calculer le prix de leurs achats en piastres ou en livres égyptiennes et il
n'était pas rare dans le triste square qui se trouvait au centre de leur cité,
d'entendre de jeunes transplantés de moins de six ans demander à leur grand-mère un
"demi-franc" pour aller s'acheter une barre de chocolat.
Mais Rebecca, conçue en Égypte, est née en France. Le lieu de cette
naissance est une source de conflits avec sa sur Sarah, de deux ans plus âgée
qu'elle, qui se sent seule légitimée à faire partie de cette famille et ne cesse de le
lui faire savoir. Aussi, Rebecca va-t-elle désespérément en rajouter pour faire
reconnaître, jusqu'à l'extrême d'une exquise souffrance, qu'elle appartient à cette
famille toute entière tournée vers le passé, vivant dans une excroissance
extra-temporelle d'un territoire à jamais perdu.
Née en exil du pays parental, elle ne sait comment en quelle
langue parler du pays quitté. Cependant que son environnement ne cesse de vivre
dans un ailleurs-et-maintenant et dans un ici-et-autrefois qui ne font que renforcer ses
sentiments de honte et de dérobade.
Honte d'être née étrangère ici.
Honte de ne pouvoir être née là-bas.
Et c'est dans cet écartèlement qu'elle se situe, au point où sa
langue ne cesse de fourcher.
Car quand elle en vient à parler de son passé, de son enfance, de sa
généalogie, elle ne cesse de s'interroger douloureusement sur la possibilité de trouver
une langue susceptible de dire cette simultanéité contradictoire dont elle est
semble être la proie.
En quelle langue l'évocation de son passé, de son présent peut-elle
se faire? La langue du pays parental? celle du pays d'accueil? Et surtout comment faire
pour que cette parole ouvre un champ d'inscription et non un bruit sonore venu se
surimprimer sur un silence pesant, pour le renforcer?
Enfant illégitime dont le blason est comme divisé, Rebecca n'avait
pour seule ressource afin de survivre que de délirer sa
désappartenance.
Celle-ci semblait mettre en pièces le corps de Rebecca: folle de jalousie à l'égard de
sa sur la légitime, celle née en Égypte elle s'identifiait à
l'époux de celle-ci, mort du Sida. Son corps, Rebecca le décrivait à l'instar de celui
de son beau-frère, comme partant littéralement en morceaux et son image était comme
soumise à une série d'étranges distorsions qui mettaient à mal les limites mêmes de
son corps. La pourriture toujours était présente, toujours prête à l'envahir. Prise
comme dans un immense syndrome de Cottard, vivant dans un monde dangereux, susceptible à
chaque instant de s'effondrer (l'incendie qui pouvait détruire son immeuble était
imminent, l'accident de voiture qui allait faire mourir ses enfants toujours possible, les
dangers de la ville qui allaient la rendre veuve ou orpheline toujours imminents), elle ne
cessait durant les premières semaines de son analyse de dire la terreur dans laquelle
elle évoluait.
Or, cette activité délirante qui n'empêchait nullement Rebecca à
accomplir son travail universitaire, semblait comme plaquée sur elle. C'est ainsi que peu
à peu, j'ai eu le sentiment, dans le transfert, que pour s'approprier à nouveau
cette langue qui lui avait été présentée comme étrangère la langue française
il lui fallait passer le délire. En proie à une étrange schize, elle était
comme traversée par le signifiant étranger/étrangeté en l'espèce d'une
activité délirante. Sa manière de se rattacher à ce dont elle avait été exclue se
matérialisait dans le ravage psychotique à forte tonalité mélancolique qui était le
sien.
Ce qui au départ était un deuil (deuil à l'endroit de son
beau-frère pour qui elle avait un grand respect et une sincère admiration
intellectuelle) s'était mué dans la traversée de son expérience de psychothérapie
d'inspiration "ethno-psychanalytique" (sic) en psychose, dès lors qu'on
l'avait sommée de prendre en charge son origine étrangère, dès lors qu'on
l'avait accusée de vivre comme une traîtresse à son histoire. Rencontrant un prédicat
qui disait le vrai sur le vrai de son regret de n'être pas née en Égypte, elle avait retraduit,
retranscrit ou plus exactement trans-littéré l'étranger de ses parents en une
inquiétante étrangeté venant se télescoper avec la folie de sa mère. Dès lors, tout
le travail dans son analyse avait consisté en ceci: prendre en charge son délire et le
penser comme une réplique à ce qui lui avait été imposé comme identification à
l'étranger, comme interdiction de faire le deuil de son origine.
Elle avait vécu une adolescence de jeune fille de banlieue, dansant,
nouant des relations avec des jeunes de son âge (juifs ou non-juifs), elle avait
rencontré ensuite un homme qui l'avait aimée, l'avait épousée
mais au décours
d'un deuil (celui de son beau-frère qu'elle aimait affectueusement)
on lui
avait plaqué l'origine, l'appartenance ethnique comme réponse à ce deuil.
Dès lors qu'on lui avait interdit de faire le deuil de l'Egypte, tout
chemin du travail de deuil se révélait comme étant forcément barré; cette situation
ne devait laisser à Rebecca qu'un seul parcours possible, celui de la mélancolie et du
redoublement d'un exil qu'elle n'avait connu que par ouï-dire.
Or, ce ouï-dire était structurant (même si elle avait eu
souvent quelques regrets d'occuper dans sa famille ce statut de différente et d'être
désignée par sa mère comme "la Française"). Ce ouï-dire était
structurant puisqu'il lui révélait que son père était pour l'ensemble de ce petit clan
transporté de Mansourah à la banlieue nord de Paris, comme la marque vivante de
leur passage, la marque vivante qui pouvait l'extraire d'une tristesse infinie d'avoir
quitté leur pays natal.
Cette structure s'effondrant comme sur commande à la suite
d'une "mélancolie de deuil", il ne restait plus à Rebecca que l'horreur de
devoir accomplir un deuil redoublé, un deuil entrant en résonance avec une parole émise
non pas à partir d'un sujet supposé savoir, mais d'un sujet sachant: "vous devez
être égyptienne" qu'elle avait entendu comme "dès lors qu'il vous est
interdit de faire le deuil de lÉgypte, il vous est interdit de faire tout
deuil".
C'est dire que si une culture doit être prise en compte, c'est en tant
qu'elle est toujours effet de discours, susceptible d'aider le sujet à accomplir son
passage vers un ailleurs, vers une fondation qui n'excluant en rien l'antériorité
le passé est susceptible pourtant d'accueillir l'inaugural. Manière comme une
autre d'accomplir cette symbolisation qui nous permet d'être des contrebandiers de notre
histoire, des contrebandiers de notre mémoire d'enfant toujours exilé, toujours
structurellement pris dans une séparation qui nous précède.
Et d'ailleurs
tous, un par un, autochtones ou émigrés, ne
sommes-nous pas tous en exil d'une histoire?
Aussi, si une analyse doit prendre en compte la trace sinon
l'inscription d'une culture, elle est censée amener le sujet à la parler en langue
commune, c'est-à-dire à lui rendre son statut de discours et non pas la rabattre sur la
scène d'une gesticulation folklorique.
C'est à ce titre que je considère que l'analyste est celui qui,
passant devenu passeur, accompagne les migrations et les fondations que l'analysant est
appelé à accomplir dans son histoire.
jacques hassoun
61, claude-bernard
75005 paris