Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

Migration, culture et psychothérapie

Présentation

louise grenier

 

Pourquoi ne pas s'expatrier dans le temps et l'espace vers des terres où le ciel est plus clair, où le soir, quand s'épaissit l'ombre des arbres, d'après ce que l'on dit, murmure encore dans les branches la voix des pères morts, des génies du lignage?

M.C. et E. Ortigues,OEdipe africain

 

Hamlet, OEdipe, Moïse, la Diane des Éphésiens, Méduse: Freud puise à des mythologies étrangères et archaïques pour illustrer ses concepts. Quel intéressant paradoxe, remarquent les auteurs de l'Oedipe africain! Ainsi, des fantasmes repérés dans une culture donnée, celle de la fin du dix-neuvième siècle à Vienne, tiendront leurs noms des figures mythiques d'une autre culture. Freud, lui-même enfant expatrié, porteur d'une double origine, juive et morave, est toujours déjà l'Autre, un étranger en sa ville d'adoption, Vienne. Il est un Migrant de l'extérieur avant de l'être de l'intérieur. Au cours de ses déplacements géographiques et de ses explorations psychiques, n'entend-il pas “ la voix des pères morts ”? Voix des spectres qui captivent le sujet et le font balancer entre deux lieux: un premier qu'il est incapable d'abandonner, un second qu'il ne peut pas encore aimer. Faudrait-il donc s'exiler pour entendre la voix des ancêtres?

 

Le dossier actuel, “ Migration, culture et psychothérapie ”, poursuit le travail de réflexion amorcé dans un précédent numéro de Filigrane. Nous avions alors posé les questions suivantes: 1) quelles sont les conséquences psychiques du processus migratoire? 2) quels sont les principaux enjeux techniques, transféro-contretransférentiels d'une psychanalyse, d'une psychothérapie qui se déroulent dans une langue et/ou une culture différente de celle d'origine du patient? 3) si on est toujours l'étranger de quelqu'un, on peut aussi être étranger à soi-même et aux siens. L'immigrant pourrait présentifier cette part étrangère en chacun de nous, l'Autre qu'on est (hait) sans le savoir.

 

À ces questions, nos auteurs ont répondu en fonction de leurs pratique et inspiration. Certains thèmes rebondissent de l'un à l'autre, tels que: les réélaborations psychiques des rapports aux objets d'amour ( père, mère, pays natal ) dans l'expérience de rupture; les réactualisations des deuils et culpabilités oedipiennes dans la hantise d'un impossible retour à l'origine; la reconnaissance d'un champ mythico-symbolique commun au-delà des différences culturelles. Chez tous, la notion de lieu est élevée à la dimension d'un signifiant central: perdre sa place, trouver une place, s'exiler, se perdre, quitter, retrouver, etc... Le Migrant parcourrait un territoire imaginaire, parfois morcelé, toujours réaménagé.

 

Patrick Cady ("Il était une foi...") donne le la de ce dossier en rappelant l'universalité fondamentale du psychisme au-delà de ses manifestations sociales. Dans l'analyse avec le Migrant, il lui importe de se maintenir dans le champ analytique en distinguant ce qui relève d'un culturel de circonstances d'un culturel archaïque. Dans le droit fil de la pensée freudienne (Totem et Tabou ), il rappelle que l'inconscient individuel dépend d'un héritage archaïque constitué par les traces mnésiques du conflit qui déchira l'humanité à ses tout débuts. Ainsi, le meurtre du père pré-historique par des fils jaloux et envieux, la culpabilité universelle qui en résulta, seraient à l'origine du religieux comme forme première du culturel. Sans doute, Patrick Cady serait-il d'accord avec les Ortigues quand ils affirment que la religion est “ ce qui chez l'homme ressemble le plus à un instinct ”. La puissance de cet "instinct" n'est plus à démontrer, l'histoire actuelle l'atteste singulièrement. Analyser notre propre refoulé religieux, comme mode narratif élémentaire de ce conflit primitif, pourrait nous aider à rejoindre ce grand fonds culturel commun à l'analyste et son patient migrant.

 

Le migrant a quitté le sol natal, souvent aussi sa langue, sa famille et sa religion. Cet exil remettrait en scène la tragédie oedipienne. Certaines auteures - Pascale Hassoun, Martine Medejel, Kathy Saada - évoquent en effet la séparation d'avec la mère, en tant que celle-ci représente, non seulement les attentes du groupe d'origine, mais un objet de désir et de nostalgie infinie. Pascale Hassoun, dans "L’utilisation de l’expérience culturelle dans la relation thérapeutique", analyse le mouvement de retour d'une patiente vers sa patrie, retour qu'elle encourage par une parole substantielle, “ Faites-le pour moi ”. Ce “ don ” quasi charnel du désir de l'analyste permettrait le deuil de la mère imaginaire. Le ton personnel, presque intimiste de l'auteure, nous touche immédiatement. Voilà un témoignage in vivo de l'efficacité symbolique de la parole vraie de l'analyste. De même que Patrick Cady, après Julia Kristeva, évoquait la fonction thérapeutique du “ pardon ” dans la cure analytique, Pascale Hassoun, démontre ici le pouvoir dynamique du “ don ” dans une cure qui ne bougeait plus.

 

Kathy Saada et Martine Medejel interrogent les conséquences psychiques de l'exil chez le Migrant. La première, dans "Exil et dette", étudie les effets psychiques de la rupture de la transmission symbolique de la dette envers la lignée; la seconde, dans "De l’évincement ou destin du contrat narcissique dans la situation thérapeutique", voit l'exil comme une réactualisation de l'évincement narcissique vécu par l'enfant dans la relation avec la mère du fantasme oedipien. Le retour au pays est dès lors marqué par un conflit de représentations: alors que le groupe de départ anticipe le retour d'une personne inchangée, le Migrant, au contraire, a rêvé de changer sa vie et son image; il n'est plus tout à fait le même, ni tout a fait un autre. Pour Martine Medejel, les raisons économiques avancées par le migrant pour partir masquent des projets identificatoires non conformes aux attentes du groupe d'origine, représenté par la mère.

 

Robert Berthelier et Jacques Hassoun “ restent à leurs places ” respectives, c'est-à-dire à l'écoute du désir inconscient du consultant. Ils refusent de réduire, ou de traduire la souffrance de l'autre en y “ injectant ” du culturel. Robert Berthelier, dans "Quelle écoute pour le migrant ?", se basant sur sa longue expérience de thérapeute avec des patients immigrés, se demande si ce dont ils sont porteurs est “ audible et opérant ” dans un autre lieu. Parallèlement, que peut entendre le thérapeute de cet “ étranger sur son divan ” et à partir de quel cadre, le sien ou celui de l'autre, s'effectue son écoute? Sa réponse, sans équivoque, rejoint les réflexions de Martine Medejel sur les projets identificatoires du Migrant. Comme praticien occidental, Robert Berthelier reste fidèle à son propre cadre de références. Agir autrement, croit-il, serait nier le changement voulu par le sujet et le retourner à une identité ancienne. Pas question ici de faire de la “ tradithérapie ”. Il s'agit plutôt d'articuler l'histoire singulière de chaque sujet à une culture aux visages multiples. Quelques exemples cliniques soutiennent son argumentation.

 

Notre dossier se clôt avec un texte de Jacques Hassoun ("Migration, fondation") qui, à l'instar de Pascale Hassoun, superpose le phénomène de migration extérieure à celui d'une migration intérieure; dans les deux cas, le sujet est impliqué dans un processus de subjectivation, écrit-il. À l'encontre du modèle ethnopsychiatrique, il pense qu'on ne peut répondre à une souffrance par le "placage" de l'origine ethnique, ce qui serait faire l'économie de l'analyse de la trajectoire identificatoire du sujet dans son articulation avec l'expérience de la rupture. Un exemple extrêmement signifiant lui permet d'étayer cette proposition. Il s'agit d'une femme qui conçue en Égypte, naîtra en France. Déjà mal endeuillée, sommée de se “ concevoir ” comme Égyptienne par un psychiatre, elle sombra dans la mélancolie car elle avait entendu que “ dès lors qu'il lui est interdit de faire le deuil de l'Égypte, il lui est interdit de faire tout deuil ”.

 

De l'ensemble de ces articles, retenons que le deuil de nos origines ne cesse de s'accomplir à travers nos exils intérieurs et extérieurs, nos pertes et nos retrouvailles d'objets. Ce deuil suppose la reconnaissance de ce qui aura été une part de notre histoire. Pour les auteurs de ce dossier, il s'agissait de conjuguer un fait objectif, l'expatriement avec une nécessité psychique universelle,l'exil du maternel. Voilà qui pourrait nous rendre plus attentifs, en nous comme chez nos patients, à l'articulation de cette expérience particulière qu'est l'exil avec le drame oedipien. Puisque tout nous y ramène! 

louise grenier
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