Migration,
culture et psychothérapie
Présentation
louise grenier
Pourquoi ne pas s'expatrier dans le temps et
l'espace vers des terres où le ciel est plus clair, où le soir, quand s'épaissit
l'ombre des arbres, d'après ce que l'on dit, murmure encore dans les branches la voix des
pères morts, des génies du lignage?
M.C. et E. Ortigues,OEdipe africain
Hamlet, OEdipe, Moïse, la Diane des Éphésiens,
Méduse: Freud puise à des mythologies étrangères et archaïques pour illustrer ses
concepts. Quel intéressant paradoxe, remarquent les auteurs de l'Oedipe africain!
Ainsi, des fantasmes repérés dans une culture donnée, celle de la fin du dix-neuvième
siècle à Vienne, tiendront leurs noms des figures mythiques d'une autre culture. Freud,
lui-même enfant expatrié, porteur d'une double origine, juive et morave, est toujours
déjà l'Autre, un étranger en sa ville d'adoption, Vienne. Il est un Migrant de
l'extérieur avant de l'être de l'intérieur. Au cours de ses déplacements
géographiques et de ses explorations psychiques, n'entend-il pas la voix des
pères morts ? Voix des spectres qui captivent le sujet et le font balancer entre
deux lieux: un premier qu'il est incapable d'abandonner, un second qu'il ne peut pas
encore aimer. Faudrait-il donc s'exiler pour entendre la voix des ancêtres?
Le dossier actuel, Migration, culture et
psychothérapie , poursuit le travail de réflexion amorcé dans un précédent
numéro de Filigrane. Nous avions alors posé les questions suivantes: 1) quelles
sont les conséquences psychiques du processus migratoire? 2) quels sont les principaux
enjeux techniques, transféro-contretransférentiels d'une psychanalyse, d'une
psychothérapie qui se déroulent dans une langue et/ou une culture différente de celle
d'origine du patient? 3) si on est toujours l'étranger de quelqu'un, on peut aussi être
étranger à soi-même et aux siens. L'immigrant pourrait présentifier cette part
étrangère en chacun de nous, l'Autre qu'on est (hait) sans le savoir.
À ces questions, nos auteurs ont répondu en
fonction de leurs pratique et inspiration. Certains thèmes rebondissent de l'un à
l'autre, tels que: les réélaborations psychiques des rapports aux objets d'amour (
père, mère, pays natal ) dans l'expérience de rupture; les réactualisations des deuils
et culpabilités oedipiennes dans la hantise d'un impossible retour à l'origine; la
reconnaissance d'un champ mythico-symbolique commun au-delà des différences culturelles.
Chez tous, la notion de lieu est élevée à la dimension d'un signifiant central:
perdre sa place, trouver une place, s'exiler, se perdre, quitter, retrouver, etc... Le
Migrant parcourrait un territoire imaginaire, parfois morcelé, toujours réaménagé.
Patrick Cady ("Il était une foi...")
donne le la de ce dossier en rappelant l'universalité fondamentale du psychisme
au-delà de ses manifestations sociales. Dans l'analyse avec le Migrant, il lui importe de
se maintenir dans le champ analytique en distinguant ce qui relève d'un culturel de
circonstances d'un culturel archaïque. Dans le droit fil de la pensée freudienne (Totem
et Tabou ), il rappelle que l'inconscient individuel dépend d'un héritage archaïque
constitué par les traces mnésiques du conflit qui déchira l'humanité à ses tout
débuts. Ainsi, le meurtre du père pré-historique par des fils jaloux et envieux, la
culpabilité universelle qui en résulta, seraient à l'origine du religieux comme forme
première du culturel. Sans doute, Patrick Cady serait-il d'accord avec les Ortigues quand
ils affirment que la religion est ce qui chez l'homme ressemble le plus à un
instinct . La puissance de cet "instinct" n'est plus à démontrer,
l'histoire actuelle l'atteste singulièrement. Analyser notre propre refoulé religieux,
comme mode narratif élémentaire de ce conflit primitif, pourrait nous aider à rejoindre
ce grand fonds culturel commun à l'analyste et son patient migrant.
Le migrant a quitté le sol natal, souvent aussi sa
langue, sa famille et sa religion. Cet exil remettrait en scène la tragédie oedipienne.
Certaines auteures - Pascale Hassoun, Martine Medejel, Kathy Saada - évoquent en effet la
séparation d'avec la mère, en tant que celle-ci représente, non seulement les attentes
du groupe d'origine, mais un objet de désir et de nostalgie infinie. Pascale
Hassoun,
dans "Lutilisation de lexpérience culturelle dans la relation
thérapeutique", analyse le mouvement de retour d'une patiente vers sa patrie, retour
qu'elle encourage par une parole substantielle, Faites-le pour moi . Ce
don quasi charnel du désir de l'analyste permettrait le deuil de la mère
imaginaire. Le ton personnel, presque intimiste de l'auteure, nous touche immédiatement.
Voilà un témoignage in vivo de l'efficacité symbolique de la parole vraie de
l'analyste. De même que Patrick Cady, après Julia Kristeva, évoquait la fonction
thérapeutique du pardon dans la cure analytique, Pascale
Hassoun, démontre
ici le pouvoir dynamique du don dans une cure qui ne bougeait plus.
Kathy Saada et Martine Medejel interrogent les
conséquences psychiques de l'exil chez le Migrant. La première, dans "Exil et
dette", étudie les effets psychiques de la rupture de la transmission symbolique de
la dette envers la lignée; la seconde, dans "De lévincement ou destin du
contrat narcissique dans la situation thérapeutique", voit l'exil comme une
réactualisation de l'évincement narcissique vécu par l'enfant dans la relation avec la
mère du fantasme oedipien. Le retour au pays est dès lors marqué par un conflit de
représentations: alors que le groupe de départ anticipe le retour d'une personne
inchangée, le Migrant, au contraire, a rêvé de changer sa vie et son image; il n'est
plus tout à fait le même, ni tout a fait un autre. Pour Martine
Medejel, les raisons
économiques avancées par le migrant pour partir masquent des projets identificatoires
non conformes aux attentes du groupe d'origine, représenté par la mère.
Robert Berthelier et Jacques Hassoun restent
à leurs places respectives, c'est-à-dire à l'écoute du désir inconscient du
consultant. Ils refusent de réduire, ou de traduire la souffrance de l'autre en y
injectant du culturel. Robert Berthelier, dans "Quelle écoute pour le migrant
?", se basant sur sa longue expérience de thérapeute avec des patients immigrés,
se demande si ce dont ils sont porteurs est audible et opérant dans un
autre lieu. Parallèlement, que peut entendre le thérapeute de cet étranger sur
son divan et à partir de quel cadre, le sien ou celui de l'autre, s'effectue son
écoute? Sa réponse, sans équivoque, rejoint les réflexions de Martine Medejel sur les
projets identificatoires du Migrant. Comme praticien occidental, Robert Berthelier reste
fidèle à son propre cadre de références. Agir autrement, croit-il, serait nier le
changement voulu par le sujet et le retourner à une identité ancienne. Pas question ici
de faire de la tradithérapie . Il s'agit plutôt d'articuler l'histoire
singulière de chaque sujet à une culture aux visages multiples. Quelques exemples
cliniques soutiennent son argumentation.
Notre dossier se clôt avec un texte de Jacques
Hassoun ("Migration, fondation") qui, à l'instar de Pascale
Hassoun, superpose
le phénomène de migration extérieure à celui d'une migration intérieure; dans les
deux cas, le sujet est impliqué dans un processus de subjectivation, écrit-il. À
l'encontre du modèle ethnopsychiatrique, il pense qu'on ne peut répondre à une
souffrance par le "placage" de l'origine ethnique, ce qui serait faire
l'économie de l'analyse de la trajectoire identificatoire du sujet dans son articulation
avec l'expérience de la rupture. Un exemple extrêmement signifiant lui permet d'étayer
cette proposition. Il s'agit d'une femme qui conçue en Égypte, naîtra en France. Déjà
mal endeuillée, sommée de se concevoir comme Égyptienne par un
psychiatre, elle sombra dans la mélancolie car elle avait entendu que dès lors
qu'il lui est interdit de faire le deuil de l'Égypte, il lui est interdit de faire tout
deuil .
De l'ensemble de ces articles, retenons que le deuil
de nos origines ne cesse de s'accomplir à travers nos exils intérieurs et extérieurs,
nos pertes et nos retrouvailles d'objets. Ce deuil suppose la reconnaissance de ce qui
aura été une part de notre histoire. Pour les auteurs de ce dossier, il s'agissait de
conjuguer un fait objectif, l'expatriement avec une nécessité psychique
universelle,l'exil du maternel. Voilà qui pourrait nous rendre plus attentifs, en nous
comme chez nos patients, à l'articulation de cette expérience particulière qu'est
l'exil avec le drame oedipien. Puisque tout nous y ramène!
louise grenier
2850 willowdale appt. 1
montréal, qc.h3t 1h5
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