Faire métier
d'un Trop et d'un Pas Assez
doris-louise haineault
L'auteure étudie la pré-histoire du plaisir professionnel retiré
de la pratique psychothérapique à partir d'un corpus biographique et de la cueillette de
témoignages personnels. Elle formule certaines hypothèses sur l'origine de ce plaisir.
Entre autres, le futur thérapeute viendrait d'un milieu familial marqué par l'absence et
par l'envahissement et se serait créé un monde intérieur intense. Le travail
psychothérapique serait pour lui une expérience transformationnelle, une répétition
réparatrice où il exerce la pratique consciente de la labilité identificatoire et
satisfait sa quête d'idéal. La théorisation de ce travail ouvre pour lui la voie de la
créativité.
Souvent je réfléchis sur le sens du plaisir qui est le mien dans
l'exercice de ma profession de psychanalyste. Il est courant d'entendre dire que les
psychanalystes et les psychothérapeutes poursuivent leur analyse personnelle tout en
exerçant leur métier. Que recouvre précisément cette assertion ? Fait-elle allusion à
un constant besoin de maîtriser divers concepts psychanalytiques, de fréquenter des
éprouvés, de vivre des émotions, des sensations ? Fait-elle allusion à la perpétuelle
recherche des affects archaïques et au travail de perlaboration, à la création d'un
espace psychique ou encore aux découvertes d'une économie libidinale complexe ? Et est
ce là l'essentiel de ce que nous appelerions la jouissance du psychanalyste ou du
psychothérapeute ?
Quand je m'interroge ainsi sur le plaisir qu'éprouve le
psychothérapeute, mon impression première me mène à formuler l'hypothèse suivante :
la recherche d'une vie intérieure intense serait-elle l'élément déterminant de la
délectation que nous éprouvons dans le travail de l'analyse psychique ?
Ce que l'on nomme vie intérieure est une entité aux multiples aspects
et au développement complexe que je ne saurais résumer ici en quelques pages. Je me suis
cependant demandée quelles situations vécues dans l'enfance pouvaient favoriser une vie
intérieure intense, pour ensuite chercher quelles étaient les composantes essentielles
ou les différents aspects de ce monde dit intérieur, de cette entrée en soi.
Je me propose donc de questionner ici les constituants de ce que l'on
nomme la vie intérieure en prenant pour objet d'étude particulier les souvenirs et
témoignanges de personnes exerçant le métier de psychothérapeute. Dans cette étude,
j'avancerai l'hypothèse qu'à l'origine de la vie psychique du futur thérapeute domine
l'envahissement parental lié inéluctablement à une absence et que la conséquence de
cette dualité est l'idéalisation de la vie, des émotions, des idées afin de se
surélever au-delà des contingences de la vie. Je tenterai également d'examiner l'idée
selon laquelle les psychothérapeutes à venir, pour surmonter les affres de cette
dualité, utilisent des instruments qui donnent accès à l'inconscient de l'autre (Freud,
1913), entre autres, la labilité identificatoire et l'expérience transformationnelle qui
constituent deux aspects de la vie intérieure. Je concluerai en soulignant le fait que de
ces deux expériences peut originer une théorisation, une création couronnant en quelque
sorte la vocation de psychothérapeute.
L'absence et l'envahissement
La lecture de biographies d'analystes m'a portée à penser qu'une
vocation psychothérapique trouve souvent son origine dans une situation d'absence et
d'envahissement vécue dans l'enfance, c'est-à-dire dans une situation familiale où un
parent se débat dans une profonde dépression pendant que l'autre, bien que sympathisant,
est absent. Plusieurs analystes, d'après leurs biographies, semblent, en effet, avoir
éprouvé cette même dualité. Ainsi, Françoise Dolto subit la dépression de sa mère,
tout en recevant un peu d'argent d'un père presqu'inaccessible. J.-B. Pontalis rassure
constamment sa mère tout en gardant un contact par la pensée avec son père mort.
Mélanie Klein est ignorée par son père et surinvestie par sa mère, mais surtout par
son frère maniaco-dépressif qui mourra trois mois avant le mariage de sa soeur. Bion,
lui, donne l'impression que ses deux parents le détestent tandis que sa soeur, de temps
en temps et en secret, l'admire tout comme une autre femme . Enfin, Margaret Mahler est
considérée comme un fardeau par sa mère mais elle est soutenue par son père à cause
de son intelligence et de son côté "garçon". Toutes ces vies sont marquées
par le vertige d'un "trop" et la lourdeur d'un "pas assez" qu'il a
fallu compenser. Établir l'équilibre entre le "trop" et le "pas
assez" : voilà peut-être une des raisons qui stimuleront plus tard le
psychothérapeute à travailler avec et pour un être humain concret ?
Absence d'un parent, envahissement de l'autre ; je n'irais pas jusqu'à
dire que cet envahissement est incestueux. Peut-être est-il d'atmosphère incestueuse . .
. Des personnes proches, intimes, même, mais qui ne seraient pas passées à l'acte. Un
inceste vécu uniquement en paroles, en regards, en bruits, en mouvements.
Ainsi, Anne Clancier est retenue à la maison par sa mère parce que
son père est absent. Elle n'a pas d'amis, pas de cousins, ni d'autres parents. Toujours
sa mère et tout le temps. Dans les biographies étudiées, personne n'ose parler
d'inceste vécu, sauf peut-être Margaret Mahler et ce, par simple allusion. Détestée
par sa mère, elle a été sauvée par son père qui l'aimait et la désirait comme un
"fils" ; elle est d'ailleurs devenue médecin comme lui, se rapprochant ainsi de
la seule personne qui la voyait sexuellement, même s'il la voyait comme un garçon. Elle
affirme d'ailleurs clairement qu'elle ne s'est jamais vue comme une femme, mais toujours
comme un homme et qu'elle se serait identifiée à son père pour se protéger contre la
haine de sa mère. Sans doute s'agit-il là plus d'un avatar d'inceste que d'un inceste
proprement dit.
Pour sa part, Harold Searles, tout comme Alice Miller sur un autre
continent, décrit autrement les liens familiaux du futur analyste. Il affirme que le
thérapeute a d'abord été un enfant parent de son parent, au service de l'inconscient de
l'autre. Notons que, plus près de nous, Paul Lefebvre a inventé le concept de pacte avec
le diable pour rendre compte de ce genre de situations : " Je te donne mon âme pour
que tu m'aimes ; je te servirai à la vie, à la mort".
Toutes les relations dont j'ai fait mention jusqu'à maintenant sont
caractérisées simultanément par l'envahissement et par l'absence. L'absence non
seulement de la personne qui n'y est pas ou qui ne s'intéresse pas, mais aussi celle qui
y est "trop", du parent envahissant qui ne laisse voir de lui-même ou
d'elle-même que son besoin, sa détresse. Présence trop écrasante pour être
généreuse et qui, à force de vouloir tout donner, devient un obstacle majeur à la vie
psychique de l'autre.
L'absence du père. . . à cause de l'envahissement de la mère ? Selon
les témoignages recueillis, cette situation oblige l'enfant à supporter un poids très
lourd sans l'appui de personne. Il doit chercher des moyens de rester vivant et seul ; de
plus, face aux autres, il doit remplacer le parent absent. Cet enfant thérapeute a donc
un rôle particulier à jouer. Il occupe une place que l'on peut qualifier de stratégique
à cause surtout du parent dont l'envahissement provoque une solitude immense face aux
autres enfants et aux autres adultes : il est toujours seul parmi les autres. L'enfant
thérapeute se retire alors et regarde vivre les autres. Cette solitude est parfois
marquée de haine et d'envie : elle est souvent à l'origine d'un processus destructeur,
d'angoisses désorganisatrices, ou de créativité.
Cette solitude de l'enfant ne s'apparente-t-elle pas à celle que vit
le thérapeute face à l'autre ? À lui aussi il est demandé de se retirer pour inciter
l'autre à mieux vivre. Peut-on conclure que cette absence vécue dans l'enfance stimule
et intensifie chez lui un désir de présence à l'autre ?
La vie intérieure
Pour faire face à l'envahissement-absence, il semblerait que le
thérapeute en puissance s'investisse dans une vie intérieure intense : plaisir de la
rêverie, des fantasmes (le héros d'Otto Rank, par exemple), de l'imaginaire, pour se
sortir d'un monde familial qui ignore, étouffe, opprime. Ce serait là une de ses façons
de contenir, de créer de bons objets afin de faciliter la mise en veilleuse des
éléments blessés et blessants, dépressifs et nocifs en lui dus au manque, aux
agressions, aux envahissements.
L'on dira avec raison que tous les enfants de la terre se sauvent ainsi
d'un environnement inadéquat quand ils ont les outils pour le faire, c'est-à-dire des
bases de représentations. (Quand celles-ci sont absentes, le psychotique délire, le
pervers agit, le délinquant détruit. . .) Mes recherches m'ont cependant appris que les
enfants thérapeutes seraient caractérisés par leur investissement dans ce monde
intérieur qu'ils créent et par leur attachements aux mots.
Anne Clancier, par exemple, étouffée qu'elle était par sa mère qui
la voulait près d'elle, n'est pas allée à l'école avant l'âge de neuf ans. Par
contre, elle s'est accrochée aux histoires, à la lecture et particulièrement aux mots.
Par ailleurs, on ne peut passer sous silence le récit de J.B. Pontalis dans lequel il
raconte à quel point, jeune, il était muet, mais aussi à quel point les mots et la
littérature l'ont sorti de l'univers perturbé où il vivait. Ce milieu inadéquat était
constitué d'un père absent et d'une mère froide, distante, n'utilisant que les mots à
la mode dans la bonne société. Pontalis s'est inventé des mots, des conversations avec
son père mort, conversations auxquelles personne n'avait accès. Dans son livre "L'amour
des commencements ", il affirme que les mots lui ont probablement permis d'être
"délivré de ce couple, entre tous haïssable". D'autre part, dans un autre
pays, Mélanie Klein partageait ce plaisir des mots avec son frère Emmanuel. Relation
incestueuse à travers les mots : confidences, lettres d'amour, lettres de menace, lettres
d'admiration sur tout ce que son frère écrivait ou inventait . Plus tard, une fois
mariée, Mélanie Klein a tenté de se sortir de sa dépression en écrivant des romans et
des nouvelles. Pour certains enfants, cependant, la délivrance ne vient pas des mots mais
du dessin, de la peinture (Marion Milner, je suppose) ou encore de la musique (c'est le
cas, selon leurs témoignages, de plusieurs de mes collègues).
C'est donc dire que très tôt l'enfant futur thérapeute a un pouvoir
sur son monde intérieur, celui de créer des moments magiques capables de le reconcilier
avec le monde extérieur : il a la possibilité de jouer avec l'intérieur, c'est-à-dire
avec ce que nous appelons le psychisme et tous ses mécanismes. D'autres enfants ont bien
sur un pouvoir analogue, mais il semble que le thérapeute en devenir investisse plus
cette aire de fond. Il arrive souvent, d'ailleurs, qu'une telle capacité venue de
l'enfance subsiste toute la vie ; la peinture chez Alice Miller, de même que la musique
chez Florence Begoin et la littérature chez Anne Clancier et J.-B. Pontalis en sont des
exemples.
Comme chez l'enfant, ce jeu, cet investissement s'installent et
s'amiliorent de jour en jour en chacun de nous pour nous permettre de devenir des
psychothérapeutes qui pensent, font de la pensée secondarisée avec du primaire, des
fantasmes archaïques, des éléments bêta (objets concrets selon Bion). En somme, nous
tentons de devenir des adultes qui analysent leurs propres pensées tout en pensant et en
vivant la pensée des autres (celle de nos analysants).
Cette orientation vers une vie intérieure intense, vers l'élaboration
d'une pensée vient, il faut bien le dire, d'une pensée empêchée alors que le
nourrisson ou l'enfant éprouvait un traumatisme dû à une excitation démesurée.
L'envahissement et l'absence d'encadrement auraient été si grands, si mortifères que
l'enfant, futur analyste, se serait tourné vers et comme assujetti à une vie intérieure
pour éviter cette mort de la pensée, cette excitation incontrôlable, ce parent
séducteur. Trop dévorant. . . une barricade, une enceinte, un antre se sont imposés à
lui.
Les enfants thérapeutes se réfugient donc, selon les témoignages
recueillis, dans un monde de rêves devenant un point d'ancrage, un lieu qui a valeur
d'objet, d'espace. Mais de quoi est donc constitué ce monde intérieur ? Ne pourrait-on
pas dire qu'il correspond au désir de dématérialiser la vie adulte, de sublimer et
d'avoir pour but d'aimer, de rejoindre l'idéal, l'idéal de l'idéal, comme on dit :
"aimer l'amour de l'amour" ? (Green, 1990). Paradoxalement, cette vie
intérieure aiderait donc à idéaliser. Il semble que de la même façon qu'un parent a
investi l'enfant thérapeute, ce dernier voudrait investir à son tour, mais cette fois
dans le sens d'une idéalisation.
L'idéal
L'idéal est ce qu'on peut appeler le sens de l'absolu ; le sens très
profond qui cherche le meilleur du meilleur. C'est une sorte d'investissement du parfait,
de la pureté, de la spiritualité, qui se fait très tôt dans la vie et se poursuit à
l'âge adulte. André Green (1990, 257) rappelle à quel point sublimation et
idéalisation sont des termes voisins. La sublimation, dit-il, est l'action de purifier,
de transformer en élevant. Dématérialisation, purification, élévation sont des
composantes sémantiques de la sublimation. Celui qui aspire à la sublimation s'efforce
de disparaître en tant que corps et matière pour ressembler à cette figure idéale,
dispensatrice d'une satisfaction entière, absolue, parfaite, sans doute incorruptible et
immortelle. Le sublime donc, un objet idéal. L'élévation devient elle-même un objet.
Cette aspiration à l'idéal et au sublime est présente chez tous les
psychothérapeutes dont j'ai lu les mémoires, de même que chez les collègues qui ont
témoigné de leur expérience. Force est donc de constater qu'à la base de notre
métier, il y aurait une quête de vérité (inaccessible mais recherchée) comme le
conclut Bion ou, pour emprunter les termes de Mélanie Klein, une pulsion
épistémophilique. . . En somme une quête d'authenticité qui, au long de notre vie,
nous propulse au-delà du concret et des apparences. La psychanalyse va au-delà des mots,
toujours plus avant, à la recherche du versant idéal. Tant mieux si elle prend la forme
d'un langage.
La labilité identificatoire
Cette quête d'authenticité, le thérapeute la poursuit en
s'identifiant à l'autre, à son inconscient, à sa façon de penser, à sa détresse.
Déjà pour l'analyste en devenir, cette identification, sans être tout à fait une
seconde nature, est une espèce de transformation permanente de sa nature première, un
état habituel. Nous répétons donc notre enfance, mais en l'interprétant, en
dénonçant ce qui se passe. Comme je le soulignais plus haut, beaucoup de cliniciens ont
noté que le métier les aidait à poursuivre leur analyse. Ce qui signifie qu'à travers
nos patients, nous prenons conscience ou de notre psyché ou de la psyché de l'autre.
Peut-être recherchons-nous l'une et l'autre. Voilà ce qui fait qu'il y a toujours cet
espace, cette labilité, cette distance entre notre identité et celle de l'autre. C'est
précisément ce jeu, cette mouvance qui, au point de départ, serait le fondement de
notre identité.
Le drame de l'enfant thérapeute, ai-je dit, c'est l'envahissement,
mais c'est aussi l'obligation de deviner l'autre, d'épouser ses désirs et ses besoins ;
à la limite, le drame est d'avoir à être l'autre, d'être à la place psychique de
l'autre, de vivre son drame psychique, pour ainsi dire. L'enfant thérapeute qui devient
plus tard psychothérapeute professionnel trouve sa motivation dans le flou de la relation
à l'autre parental, dans un système d'identifications projectives et introjectives, et
sa vie professionnelle consistera à comprendre l'autre, à entrer dans son univers
psychique pour mieux l'aider à s'analyser.
On entend quelquefois dire : "En faisant ce métier de
thérapeute, je répare". Je crois que nous avons parfois essayé de réparer dans le
concret des parents malades qui deviendront plus tard des patients aux blessures
semblables à celles de nos propres parents. Il semble maintenant évident de dire que
nous choisissons ce métier parce qu'il nous faut réparer des êtres humains, les
soulager d'un mal intrapsychique. Pour y arriver, il faut, cependant, selon les données
recueillies, que nous ayons subi une blessure dans le passé et qu'elle ait été quelque
peu réparée par le moyen de la représentation, de la pensée, de la métaphore, qu'elle
ait été circonscrite et enveloppée par des mots.
Le clinicien qui entre dans le monde psychique d'un patient s'identifie
en quelque sorte à l'univers de ce dernier. La folie attire et horrifie, nous
l'idéalisons et la méprisons tout à la fois. Cependant, nous avons à nous y
identifier, à la pénétrer pour la comprendre et nous en distancier. Ainsi, Harold
Searles parle de fusion entre lui et son patient. Herbert Rosenfeld, lorsqu'il explique
l'identification projective, affirme, pour sa part, qu'on ne peut pas ne pas vivre les
sentiments dépressifs des patients, ni les traits archaïques de chacun d'entre eux. On
ne peut faire l'économie de cette identification puisque nous fréquentons le mal-être,
les dépressions plus ou moins graves, les états-limites et la psychose. Toutefois, il
nous faut ensuite revenir à la réalité, aux concepts, et faire de la pensée avec le
non-catégorisable, le "sans-nom" entendu. C'est comme si ces patients
convoquaient le thérapeute à ses propres frontières, pour qu'il fasse surgir de l'ombre
des repères d'identification et tout ce dont il se sert pour tisser sa "peau de
thérapeute", sa "peau tout court" (Pereg, 1989).
L'expérience transformationnelle
Se glisser dans la peau du patient, être lui. D'autre part, rentrer en
soi-même avec sa façon de voir, de comprendre, pour éclairer le patient, l'interpréter
et l'analyser. Le thérapeute vit dans un va-et-vient continuel entre lui et l'autre.
Entrer dans cet autre, s'identifier à lui, en sortir pour revenir à soi, à son affect,
à son contre-tranfert, à ses concepts, à ses théories. Mais d'où vient ce besoin
d'aller ainsi de l'autre à soi et de soi à l'autre ? Harold Searles souligne, à propos
du contre-transfert avec des patients-limites, que ceux-ci suscitent chez le thérapeute
des sentiments d'envie "puisque certains patients semblent avoir les bénéfices des
compromis avec la réalité et de ceux avec la folie". C'est-à-dire que l'analyste
envie quelquefois le patient se permettant, lui, d'oublier la réalité et de glisser vers
un état autre, nouveau. Cette expérience d'échanges ne peut-elle pas susciter souvent
une expérience transformationnelle ?
L'objet transformationnel qu'est le patient pour le thérapeute fait
passer celui-ci d'un état émotif à un état intérieur plus intense ou plus calme,
selon le cas. Ce changement suscite alors des fantasmes différents et permet ainsi
d'explorer de nouveaux territoires inconscients ou de nouvelles zones de ce que Meltzer
nomme la "Beauté, l'Esthétique" et que Bollas appelle "les forces d'une
destinée. Cette beauté, ces forces permettent de vibrer à des niveaux
intrapsychiques côtoyant l'élation, l'élévation, une spiritualité très profonde.
C'est donc par une sorte de collusion avec la "folie", que l'on pense ici à un
foisonnement de l'imaginaire, à une intensité quasi absolue ou à une harmonie vibrante
et méditative de la nature, l'Être.
Christopher Bollas (1987) nomme ce genre d'expérience "objet
transformationnel" désignant ainsi une reviviscence de la trace objectale
transformationnelle vécue avec la mère de la première enfance. Il fait également
remarquer que l'art fait vivre et revivre des moments transformationnels premiers et
somatiques, en ce sens que ces derniers changent même les sensations corporelles, les
vécus premiers non intellectuels, peut-être même non émotionnels (sensations non
nommées). Pour expliquer l'expérience transformationnelle, Bollas donne l'exemple d'une
personne consommant de la drogue (Bollas, 1989). Elle "trip". Elle voyage. Ses
perceptions se multiplient, transforment son corps : son audition s'amplifie, sa vision
déforme, colore, sa peau éclate, se sensualise, déborde ou enveloppe. L'expérience
transformationnelle se vit, un film saisit, un tableau envoûte, une symphonie décharge
l'angoisse. Donc, expérience somatique d'abord (trace maternelle) puis, au contact de
l'objet transformationnel, expérience de contact émotif, de boulversement intérieur, de
changement. Il en est de même en cure psychothérapique : le patient et le
psychothérapeute se transforment au contact de cet objet transformationnel qu'ils sont
l'un pour l'autre.
Le patient que nous avons été, ou que nous sommes encore, vit des
expériences de transformation durant son analyse. Peu à peu, il s'ouvre à l'autre et
accepte de s'abandonner pour devenir un "lui", un "je" qui, par
beaucoup d'aspects, se différencie de l'autre, cet autre qui s'est présenté le premier
jour avec ou sans "moi", avec ou sans une bribe de "je". Par exemple,
un patient qui souffre du complexe d'Écho (c'est-à-dire quelqu'un copiant, imitant,
n'ayant pas ou peu d'identité ou qui, selon les Winnicottiens, aurait un "faux
self") peut finir par acquérir un "je", par se confronter à ses pulsions
et par créer de l'espace pour jouer, élaborer, transformer ses désirs, en identité, en
"je" . Le "je" travaille avec ses lois, sa réalité, sa spécificité
et un cadre extérieur intégré à son intérieur.
La théorisation
Au contraire de ce qu'affirment certains théoriciens prétendant que
l'identité du psychothérapeute est construite et que les patients se confrontent, de ce
fait, à une identité bien ancrée, je crois, avec d'autres, que cette identité est en
constante transformation. Être thérapeute, c'est, en effet, vivre l'expérience
transformationnelle de façon perpétuelle. Ne pourrait-on pas croire alors que le
thérapeute, à partir des problèmes connus dans son enfance et grâce à l'expérience
transformationnelle que représente pour lui la psychanalyse, finira par faire une
théorisation de ce vécu ?
Ce n'est sans doute pas par hasard que Margaret Mahler a beaucoup
théorisé sur la démarche vers l'autonomie, elle qui est restée seule devant le couple
amoureux de sa mère et de soeur cadette. Les thérapeutes qui ont souffert d'intrusion
massive, telle aussi Françoise Dolto, insistent, en effet, sur l'autonomie. D'autres qui,
comme D.W. Winnicott, ont en plus souffert de distanciation, mettent de l'avant le
"holding". Quant à Didier Anzieu, il a dû vivre avec le fait que sa mère
était absente et psychiquement malade et avec cet autre fait qu'il éprouvait quand même
un amour débordant pour cette femme littéraire, comédienne et dévouée à l'écriture.
. . Or son idéal du moi a été double : la psychanalyse et l'écriture ; il a réussi à
lier deux avenues considérées longtemps comme contraires. Notons aussi qu'à partir du
corps éparpillé de sa mère (prostituée, homosexuelle et comédienne), Anzieu a réussi
à théoriser sur le "Moi Peau".
Par ailleurs, on touche de l'oeil et du coeur la transformation de
Harold Searles dans ses Collected Papers et dans L'environnement non-humain.
Il y évoque l'analysant qu'il a été, déchiré entre la peur et le défi, craignant
d'être interné à Chesnut Lodge - là même où il a travaillé pendant 25 ans - et ce,
tout en se permettant d'être provoquant avec son analyste : "Alors, Ernest, on la
finit cette analyse !". Il passe sa vie à essayer d'établir en lui des distinctions
entre le sain et le pathologique (L'effort pour rendre l'autre fou ) et d'opérer
une séparation entre les sentiments que les patients provoquent chez lui : rage, haine,
envie, amour, séduction, etc. . . Force nous est de constater qu'il est le théoricien du
contre-transfert et sa théorisation témoigne à sa manière d'une véritable expérience
transformationnelle.
Conclusion
J'ai tenté de formuler ici quelques hypothèses concernant la
pré-histoire du plaisir puisé dans le travail psychothérapique, hypothèses inspirées
par l'étude d'un corpus biographique et par l'analyse de témoignages personnels. À
travers ce matériel, il m'est apparu que l'enfant, thérapeute en puissance ayant connu
un environnement familial caractérisé par l'envahissement-absence, se serait créé un
monde intérieur intense qui l'entraînerait dans une quête d'idéal. Adulte, il tentera
de revivre son enfance en la réparant par la pratique consciente de la labilité
identificatoire. La relation transformationnelle que constitue pour lui le travail avec un
patient le ramènera encore et toujours à son identité première, à son être profond
et aussi à sa quête d'idéal, expérience lui permettant la théorisation de cette
répétition et lui donnant accès à la création.
novembre 1991
doris-louise haineault
370 édouard charles # 1
outremont H2V 2N2
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