| Lespace thérapeutique en état de siège
Charles D. Levin
Résumé:
L'auteur décrit les
constituants de l'espace thérapeutique et de la culture psychanalytique et les raisons
pour lesquelles cet espace est actuellement en état de siège. Il essaie de montrer
comment, dans nos sociétés modernes, le déclin de l'autorité symbolique collective, le
brouillage des frontières entre vie privée et vie publique, la confusion entretenue
entre le propos légal, les pressions et exigences médico-adminstratives et les principes
de psychothérapie analytique, mènent à une érosion du concept de confidentialité, à
un affaiblissement de la crédibilité de la profession de psychothérapeute et finalement
au risque d'une disparition de l'espace thérapeutique, soit de l'intériorité.
Lespace social nécessaire à la pratique effective
de la psychothérapie psychodynamique et de la psychanalyse est en train de rétrécir
graduellement en Amérique du Nord. Bien sûr, il est peu probable quil disparaisse
complètement, mais il y a risque, dans les décennies à venir, de voir sétioler
la culture qui valorise une pensée indépendante et sur laquelle reposent les principes
psychanalytiques, au point où le traitement psychanalytique ne pourra survivre quen
tant quune sorte dactivité souterraine, vraisemblablement dans une
atmosphère contaminée par la paranoïa qui envahit habituellement les mouvements de
résistance.
En un sens, la psychanalyse est toujours destinée à
être un "mouvement" souterrain. Quelle puisse atteindre, de temps en
temps, à une sorte dacceptation sociale, soit par sa médicalisation ou par une
vogue culturelle, ny change rien. La psychanalyse est excentrique et par conséquent
menaçante, elle est un rappel embarrassant du scandale de linconscient. Elle
propose que lorganisme humain, dans sa totalité psychosomatique, est structuré
autour dune "inadéquation" fondamentale à ladaptation sociale, un
écart qui ne peut être définitivement comblé ni cicatrisé par nos maigres efforts
individuels ou collectifs. Lespace dans lequel prend place une analyse apparaît
ainsi comme un territoire étranger, plein dêtres étranges et abjects, un défi
troublant et séditieux à la rationalité fonctionnelle des valeurs sociales
conventionnelles.
Une pression sociale sexerce tout naturellement pour
marginaliser la psychanalyse, la faire taire, la rabattre. Mais dans une société
démocratique, société qui encourage et protège authentiquement la diversité,
lexcentricité du couple analytique peut être tolérée dans lintérêt de
lanalysant. Dans de telles conditions, la psychanalyse devient, même dans ses
moments les plus sombres, une affirmation de la singularité de la vie, aussi perverse et
"anormale" soit-elle, plutôt quune simple plainte ou une protestation
vide contre les ennemis de lindividualité. La psychanalyse peut offrir beaucoup
plus quune image intellectuelle de la liberté. Elle peut libérer la psyché de la
soumission abjecte et pitoyable aux objets internes. Ceux-ci ne sont que trop facilement
exploités par lenvironnement social, cest pourquoi ils ne peuvent être
maîtrisés que partiellement et dans des conditions précises. Leffet libérateur
de la psychanalyse exige un espace social particulier, espace incluant plusieurs strates
complexes de lorganisation culturelle, qui se recouvrent et se contiennent les unes
les autres. Cet article se veut la tentative de décrire les constituants de cet espace
thérapeutique, soit la "culture psychanalytique", et les raisons pour
lesquelles cet espace est actuellement en état de siège.
La position sociale et historique de la psychothérapie psychanalytique.
Il se peut que lidée de la psychanalyse existe de
façon latente ou virtuelle dans toutes les sociétés humaines. Il ny a cependant
aucun doute que la psychanalyse, en tant que relation sociale spécifique, est une
institution typiquement moderne. Toutes les formations culturelles ont un lien avec
linconscient, mais cest seulement dans les circonstances sans précédent de
la vie moderne que linconscient sest transformé en une responsabilité
personnelle de lindividu, en tant que dimension de sa vie privée.
Dans toutes les cultures traditionnelles,
linconscient est vécu essentiellement dans le registre des actes symboliques
collectifs, souvent hautement organisés, plutôt que comme propriété exclusive
dun esprit individuel. Leur qualité particulière ne réside pas dans laction
symbolique ritualisée elle-même, laquelle nest pas unique aux sociétés
traditionnelles et peut même être vue comme dominant la vie moderne par toutes sortes de
moyens irrationnels et exotiques. La spécificité des sociétés traditionnelles et
primitives consiste en lexpérience du rituel comme expression dune autorité
absolue, incarnée par une institution sociale universelle. La modernité ne peut offrir
une telle expérience, ou du moins, pas de manière continue et exclusive. Cette absence
constitue peut-être le trait le plus fondamental de la culture moderne (conjointement
avec la tentation permanente de la combler en créant un État totalitaire).
Le déclin progressif de lautorité symbolique
collective nempêche pas certains systèmes de croyance traditionnels de persister
vigoureusement dans les sociétés modernes. Mais on ne peut concevoir de manière
réaliste ces systèmes comme les contenants effectifs de toute la vie sociale. Même les
religions les plus répandues sont tombées dune totalité sacrée à un statut de
parties profanes, nétant plus des formes culturelles exclusives et
englobantes,
mais de simples parties dun mélange de plus en plus hétérogène, en concurrence
avec tout le reste, dans locéan turbulent des économies de marché et des
politiques culturelles.
Dans ces conditions, quiconque est élevé dans la
modernité, sera appelé tôt ou tard à se rendre compte que lirrationalité et la
souffrance de la vie ne peuvent plus trouver de réponse dans les illusions
réconfortantes de la mentalité de groupe. Le pouvoir intégrant du rituel collectif
semble se dissoudre en fragments anomiques. Même le salut par des moyens religieux
traditionnels devient lobjet dun choix angoissant, deffort personnel
démesuré et de responsabilité individuelle. Des contenants collectifs de la vie
instinctuelle restent disponibles de manière partielle et discontinue, mais ils sont
dilués dans la vaste étendue amorphe des organisations sociales modernes. Plus grave
encore, la vie psychologique collectivisée elle-même commence à faire peser une
importante menace culturelle et écologique sur lespèce, son besoin de projection
violente ne pouvant plus être assouvi étant donné les effets amplifiants des mass
médias et des armements modernes. Autant de façons par lesquelles la modernité mine le
pouvoir curatif de lagir symbolique. Cest ainsi quà certaines époques
de paix relative entre nations industrialisées, par exemple pendant la longue période
entre les guerres napoléoniennes et 1914, le fardeau éthique de lirrationalité
commence à se retirer de la sphère sociale et à imploser dans linconscient
freudien.
De même que les premiers photographes et réalisateurs,
tel Méliès, ont développé un médium pour montrer des images en mouvement de la
condition sociale, Freud a trouvé le moyen de revivre lexpérience onirique comme
un reflet de la condition humaine solitaire, et cette découverte établit un trait
dunion entre le pouvoir perdu de laction symbolique dans les sociétés
traditionnelles et les états psychologiques délaissés par l"homme sans
qualités" moderne et urbain. Grâce à lassociation libre et à lanalyse
du transfert, Freud redécouvre la société primitive dans linconscient humain et
ressuscite le corps originaire dans la virtualité du divan. Mais la méthode qui en
découle ne peut rivaliser avec le pouvoir des formations culturelles traditionnelles.
Alors que ces dernières étaient destinées à dissiper le doute et à promouvoir la
cohésion par la libération daffect dans lagir une sorte de
stabilisation de la position paranoïde-schizoïde, autrefois écologiquement possible
dans les petites communautés sociales dispersées , Freud isole lirrationnel
dans un but dinvestigation intellectuelle, en bloquant la voie de la décharge par
laction et en offrant, à la place, un contenant spécialisé (le processus
psychanalytique) dans lequel il serait possible daccueillir des états
dinsécurité, dincertitude, et dautocritique radicale. Le résultat ne
fut pas lapaisement par lintégration sociale, mais la désillusion
consécutive à la séparation, par une sorte dintégration interne ; ni une
adhésion à la civilisation ni un apaisement de son malaise, mais une sorte
da-civilisation ; ni moralité ni immoralité, mais un état interne permanent
de révolte et de renaissance.
Toutes les sociétés ont tendance à devenir
totalitaires, même quand elles évoluent, changent et visent une plus grande
démocratisation. Celle-ci peut elle-même devenir une des grandes forces de répression,
dans la mesure où légalité formelle, nécessaire à une culture de liberté
individuelle, est confondue avec légalité concrète de la ressemblance à
lidentique. Tout espace qui sape la cohésion et la convention sociale, qui invite
à une récupération des projections et encourage lexamen critique des
présupposés collectifs et des fantasmes idéalisants sera inévitablement traité avec
circonspection, car il menacera lidentification du groupe avec le Surmoi archaïque.
Ainsi, une pression sociale sexercera toujours sur lespace thérapeutique.
Lexploration systématique de linconscient sera toujours poussée vers une
certaine clandestinité, vu le trouble quelle suscite dans le groupe.
Cette pression sociale est si forte que, dans les
dernières décennies, il devint difficile pour les thérapeutes psychanalytiques de
rester en contact avec la vie instinctuelle du corps, surtout en Amérique du Nord où la
richesse relative de la classe moyenne urbaine et la révolution consumériste ont
entretenu lillusion que lirrationnel nest pas un facteur significatif
dans la vie humaine, que linconscient savère un mythe désuet (comme les
sociétés primitives et traditionnelles dont il est lhéritier), et que tous les
problèmes humains peuvent être résolus grâce à des relations de soutien
bienveillantes, de la nourriture, un toit, de la chaleur, de lintersubjectivité et
une lueur dans le regard de la mère. Bien sûr, nous désirons tous ces bonnes choses et
nous souffrons den être privés. Mais même fournies en abondance, elles ne feront
pas disparaître linconscient, surtout quand les provisions ne dépendent de rien de
plus profond, dun point de vue social, que de lillusion professionnelle du
thérapeute et des obligations hautement conflictuelles dune famille nucléaire de
plus en plus isolée.
Les anneaux externes et internes de lespace thérapeutique.
Ce qui suit se veut une description schématique de la
"culture psychanalytique" au sens large, liant lintimité du couple
analytique à la matrice socio-politique de la culture. La description procède de
lintérieur vers lextérieur, comme si lespace thérapeutique était
composé danneaux concentriques ou de cercles gigognes de communication et
déchange sociaux.
A) Le cadre et lenvironnement de soutien
Comme nous le suggérons plus haut, la pratique de la
psychanalyse est lhéritière de rites primitifs. Cela signifie quau-delà de
ses prétentions scientifiques concernant lexploration des structures et des
modalités du monde interne, il y peu ou pas de processus psychanalytique sans une
reproduction crédible, opérée au plan intrapsychique, de la régression rituelle. Si
nous en croyons les formulations danthropologues tels que Victor Turner et Pierre
Clastre, la fonction de lacte rituel symbolique dans les sociétés primitives et
traditionnelles consistait, en partie, à fournir une alternative "liminale" aux
structures sociales par ailleurs rigides. Mikhaïl Bakhtine a produit une brillante
analyse de ce renversement carnavalesque des formes sociales dans son étude sur Rabelais.
De même, quoique de manière moins efficace du point de vue thérapeutique, la
psychanalyse offre une approbation implicite, quasi magique de la régression a-sociale
ou anti-sociale à lintérieur du cadre thérapeutique. Cest le noyau
"religieux" indispensable de la psychothérapie en tant quart rituel. Sans
cette capacité de lever spontanément les barrières défensives entre les modalités
pulsionnelles, sensorielles, affectives et représentationnelles du fonctionnement,
lédifice psychanalytique ne serait guère plus quune élégante construction
intellectuelle pas vraiment une théorie clinique, mais un cours universitaire
sur la structure de lesprit.
Cela signifie que leffet thérapeutique de
lanalyse dépend en partie du fait dattribuer à lanalyste une certaine
autorité rituelle. À la limite, cette autorité est comparable à celle dun
prêtre ou dun ambassadeur doué de limmunité diplomatique qui lui permet
doffrir un sanctuaire politique et social aux réfugiés. Mais, dans la pratique
quotidienne, lanalyste est le gardien plutôt ordinaire dun espace
psychologique, comme un garde champêtre, un curateur ou un modérateur,
cest-à-dire quelquun dont la responsabilité est de préserver les conditions
minimales nécessaires à lusager, y compris quand celui-ci essaie lui-même de les
saper.
Tel est le noyau irrationnel de la culture psychanalytique
ou de lespace thérapeutique. Non sans raison, les disciples de Winnicott le
décrivent comme "lenvironnement de soutien" (holding environment).
Ce dernier reconnaît la régression comme une forme dexpérience, même quand elle
nest pas thérapeutique par elle-même. Jadopterai ce terme avec ses
connotations de "parentage" (surtout maternage) empathique à légard de
la dépendance impuissante, sous réserve quil ne soit pas assimilé à la technique
et quil reste nettement différencié et de la personne de lanalyste et du
concept de cadre, avec lesquels il est souvent confondu. En fait, comme je le soutiendrai
plus loin, une des plus graves menaces pesant sur la culture psychanalytique
sur lespace nécessaire à la pratique de la psychothérapie
psychanalytique est précisément cette tendance, à tous les niveaux de la
vie sociale en Amérique du Nord, à amalgamer en une instance toute-puissante la personne
de lanalyste en tant quautorité sociale, lenvironnement de soutien
que lanalyste essaie doffrir, et le cadre créé et maintenu
conjointement par lanalyste et lanalysant.
Lenvironnement de soutien est niché à
lintérieur du cadre et lui-même soutenu par celui-ci. Lautorité de
lanalyste provient de sa capacité à maintenir le cadre dans un état dassez
bon fonctionnement. Le cadre peut très difficilement être décrit en des termes précis,
notamment parce quil résulte par définition dune négociation entre
lanalyste et lanalysant, reflétant une répartition mutuelle des
responsabilités. Une façon de rendre lidée du cadre est de le situer comme le
lieu où est éprouvée une "tension" contre-transférentielle. Cette tension
indique la manière précise selon laquelle lanalysant imagine que lanalyste
doit suppléer à ce quil pense être son manque. Celui-ci se manifeste souvent dans
la demande dobtenir de lanalyste quelque chose en plus, tel un contact
physique, un auto-dévoilement ou une intimité sexuelle. La régression constitue en
partie la demande elle-même, mais elle est plus encore une détermination à vivre cette
demande sous la forme dune dépendance pressante qui puisse être négociée et
explorée ouvertement. Lenvironnement de soutien protège le désir ou le besoin du
patient de régresser, permettant une situation de dépendance extrême tout en gardant
ouverte lhypothèse dune gratification. Par contre, le cadre essaie
détablir et de maintenir la frontière fragile et ambiguë entre les mots et les
faits, entre le domaine du penser, où tout est permis, et celui du faire, où le sens est
traduit en actes servant possiblement à éviter de continuer de penser. Par exemple,
lanalysant peut désirer désespérément la caresse maternelle de lanalyste.
Que ce désir puisse être ressenti et communiqué avec une violente insistance, cela
relève de lenvironnement de soutien. Quil puisse être pensé au point de
conduire lanalysant à découvrir sa capacité à se donner lui-même ces caresses
maternelles, cela relève du cadre. Par conséquent, si lenvironnement de soutien
invite lanalysant à régresser, le cadre, lui, linvite à être responsable
de soi, précisément dans les domaines où il sen croit incapable.
Les problèmes surgissent quand, par exemple,
lanalyste sidentifie personnellement à lenvironnement de soutien,
essayant de devenir la mère réelle, ou quand il croit incarner le cadre, son autorité
de gardien étant alors en quelque sorte pervertie en pouvoir personnel. Dans ces cas,
lanalyste est amené, souvent en réponse à la demande du patient, à croire
quil est la loi plutôt que son simple représentant. En résumé, les
anneaux internes de lespace thérapeutique supposent une relation complexe et
ambiguë, qui se définit comme relativement à labri des règles et des conventions
de lengagement social. Lanalyste est le gardien du cadre, dont les frontières
précises sont déterminées par le déploiement de la relation analytique. Le cadre
protège lanalyste et le patient à la fois deux-mêmes et lun de
lautre, offrant à lanalyste la capacité de fournir lenvironnement de
soutien dans lequel le patient peut régresser et faire à lanalyste des demandes
déraisonnables. En théorie, lanalyste est capable de "contenir" ces
demandes et possiblement de les élaborer en nouvelles façons de comprendre, conduisant
ainsi le patient à assumer, autant que possible, ses responsabilités.
B- La confidentialité
Il va de soi que la structure de ce genre de traitement
est assez délicate, telle une plante qui ne peut fleurir que dans des conditions
climatiques particulières. La théorie psychanalytique a eu tendance à négliger le fait
que la relation analytique nest pas autosuffisante, quelle repose elle-même
sur une infrastructure complexe de relations ou dinstitutions sociales, culturelles,
politiques et juridiques. Celles-ci constituent ce que jai appelé les anneaux
externes de lespace thérapeutique.
Le principe de confidentialité constitue le trait
dunion au sein de cette matrice de relations et dinstitutions. Le concept de
confidentialité est lui-même une construction sociale très complexe qui ne peut être
traitée indépendamment des notions historiquement contingentes dindividualité,
dintériorité et dintimité. Ce qui suit suppose tacitement, sans les
discuter en détail, que ces notions forment des éléments importants de lespace
thérapeutique.
Nous sommes enclins à considérer la confidentialité
comme un "privilège" juridique (privus + lex = loi privée) qui
investit la personne de lanalyste dautorité et de confiance. Cependant,
au-delà de la forme juridique, la confidentialité renvoie à une relation sociale
essentielle qui remonte loin dans lhistoire des civilisations. Cest une
catégorie fondamentale de liens psychologiques qui ne sétablissent que dans des
circonstances particulières. Ces conditions sont généralement liées à
linvocation de pouvoirs qui transcendent lautorité séculière et sociale,
tels les liens sacrés du sang, les obligations spirituelles, lamour,
lamitié, tout ce qui a survécu à la modernisation dans une forme quasi
transcendantale de relations protégées constitutionnellement et impliquant certains
droits résiduels.
La foi de lanalysant dans le secret de lespace
thérapeutique est essentielle à sa construction. Laccord entre patient et analyste
à propos de la confidentialité comme part active de la relation thérapeutique entraîne
un renforcement décisif du cadre psychanalytique dans son rôle de tiers symbolique et de
présence protectrice du couple analytique pendant leur exploration ardue et risquée de
linconscient. Il est difficile dimaginer comment le couple analytique pourrait
préserver lintégrité du cadre si le monde social externe se révélait incapable
de fournir un environnement "suffisamment bon" pour le processus analytique
lui-même. Comme je lai déjà suggéré, cet environnement social de soutien doit
inclure, au minimum, linfrastructure juridique, culturelle et politique du principe
de confidentialité dans ses rapports à la liberté de pensée et dexpression, à
lindividualité, à lautonomie et à lintimité. Quand ces supports sont
absents, en tout ou en partie, de la culture, lespace thérapeutique commence à
senfoncer dans une sorte de trou noir social.
Quand la confidentialité est compromise, un grand nombre
de sujets peuvent bien être encore abordés dans le cabinet du psychothérapeute, mais il
ne se passera pas grand chose en ce qui concerne linconscient. Le paradoxe ici est
que le patient perd non seulement sa liberté de parole, mais, de façon plus subtile et
insidieuse, également son droit à un silence paisible. Le degré de confidentialité ne
se mesure pas seulement à laune du sentiment de sécurité qui permet au patient de
faire une "confession" ou une "révélation" à lanalyste.
Encore faut-il que le psychothérapeute et le patient puissent tous deux atteindre
un degré suffisant de liberté psychologique qui permette le développement dune
pensée indépendante et de lindividualité. Ce qui implique non seulement la
liberté de parler, mais aussi, plus obscurément, de ne pas avoir à répondre
immédiatement aux exigences des conventions sociales et de la réalité. Cest
souvent la première liberté qui est sapée, ainsi que son potentiel psychologique, et
son absence est souvent la dernière à être remarquée. Ce nest rien de moins que
la liberté de penser.
On oublie souvent que lintrusion dun tiers,
réelle ou virtuelle, est perturbatrice pour le psychothérapeute également.
Lincertitude quant à la préservation de lespace thérapeutique est une
grande source danxiété pour le praticien qui peut en être inhibé alors même
quil pense faire une interprétation juste, tout comme le patient peut lêtre
en parlant de ses pensées et de ses impulsions "antisociales". Si
lintimité du couple analytique nest pas assurée, patient et analyste
deviennent tous deux davantage sujets à lattrait dune identification
inconsciente au surmoi archaïque, comme Bion le décrit dans son analyse du groupe en
fonction des hypothèses de base. Bollas et Sundelson ont soutenu que
lintrusion dun tiers, volontaire ou non, résulte en la tendance à redoubler
dattention à la signification pragmatique et morale du contenu manifeste, aux
dépens de lélaboration fantasmatique, de lécoute psychanalytique et de
lémergence progressive des significations inconscientes. La confidentialité, dans
le sens plus fort dun espace privilégié, est spécifiquement conçue en vue de
diminuer la pression sociale à répondre au surmoi archaïque. Le but est de protéger la
valeur psychique de la communication du patient, cest-à-dire protéger sa
"capacité à porter le contenu de la pensée inconsciente". Bien que
rigoureux et restrictifs, la méthode et le cadre analytiques constituent ainsi une
technique hautement spécialisée au service de la liberté individuelle, celle du patient
et celle de lanalyste. Plus que le droit à parler librement, la psychanalyse met en
relief le droit de chacun à dire ce quil pense, à sa manière et quand cela lui
convient, sans craindre une sanction sociale et sans avoir à se conformer à la
"novlangue" orwellienne de la convention sociale et de la réaction morale du
groupe : cest ce que Piera Aulagnier entend quand elle fait du "droit au
secret" la condition pour pouvoir penser.
Confusion entre lespace psychanalytique et le monde social
Dans son analyse de la "condition humaine",
Hannah Arendt attache une grande importance à la "distinction décisive" entre
les sphères publique et privée, ramenant une grande part du malaise de la
démocratie moderne à notre échec à saisir la différence entre le concept de polis,
ou domaine public, et la sphère domestique et familiale. "La ligne de division est
complètement brouillée" écrit-elle, "parce que nous voyons le corps des gens
et des communautés politiques dans limage dune famille dont les affaires
quotidiennes doivent être prises en charge par une gigantesque administration nationale
dintendance ménagère."
Depuis lépoque de ce constat dArendt, notre
méconnaissance collective de nous-mêmes a évolué du fantasme dune société
comme entreprise domestique à limage encore plus délirante dune sorte de
clinique nationale. Nous concevons encore la "nation" comme un foyer appartenant
à une famille, mais maintenant nous y superposons un autre fantasme dans lequel toute
action sociale est infléchie par la perception dune obligation à réaliser une
sorte de rédemption séculière qui mettrait fin à la souffrance, grâce à la
combinaison dun redressement bureaucratiquement organisé et dun apaisement
professionnalisé.
À son plus paranoïde, ce fantasme pousse
lÉtat-nation et son imposant appareil administratif à assumer le rôle dun
agent médico-légal cherchant les maladies dans le corps social, à laide des
pouvoirs policiers assistés techniquement et des plus récentes techniques de thérapie
adaptative. Depuis les années soixante-dix, le mot dordre a été "le privé
est politique" et "démocratisons la vie privée". Comme
linconscient, le privé est devenu objet de suspicion et de dégoût, un sombre
cloître où "le pouvoir" se dissimule afin dassaillir et dévaster les
victimes innocentes. La suspicion que la tricherie soit tapie un peu partout et se glisse
à pas de loup dans la vie publique encourage lidée délirante que le progrès
repose sur la réalisation effective de lidéal dune impossible transparence
sociale. Les croisades et les terreurs morales qui en résultent ont transformé, sans
quon sen rende compte, le sens de la vie privée. Le privé a été redéfini
de façon subtile comme un facteur de risque, une sorte de handicap public requérant une
intervention et une gestion expertes. Les individus eux-mêmes ont commencé à regarder
leur propre vie sous cet angle. La conséquence cruciale de ces développements culturels,
sur laquelle on ne saurait trop insister, a été lémergence dune nouvelle
alliance entre les professions daide et la loi, afin de relever le défi de la crise
sociale appréhendée.
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles les professions
daide et le droit ont trouvé si tentant de faire cause commune ces dernières
décennies. Dailleurs, les facteurs contribuant à cette alliance ont trouvé moyen
de renforcer mutuellement leurs effets. Ainsi, par exemple, les organisations de défense
des consommateurs et la politique des groupes de pression ont eu tendance à se combiner
en de vastes mouvements paranoïdes de réforme sociale dans le domaine des abus
denfants, de la violence familiale, de labus conjugal, de la pornographie, de
la violence sexuelle, du harcèlement sexuel et de la négligence médicale.
Lexercice de lautorité professionnelle est maintenant sous surveillance
permanente afin de contrer des transgressions et des abus de pouvoir éventuels, en
particulier toute forme d "exploitation" émotionnelle des employés
par leurs employeurs, des étudiants par leurs professeurs et des patients par leurs
soignants. Lalarme et lindignation publiques consécutives aux estimations
statistiques du nombre de ces abus ont entraîné, à leur tour, une augmentation des
recours collectifs et des poursuites en tous genres ainsi que du montant des
"dédommagements" financiers exigés. Les gouvernements et les compagnies
dassurance ont réagi en haussant les taxes et les primes et en réduisant le coût
des réclamations et des règlements par la prise en charge de la gestion des soins
médicaux et psychothérapiques des victimes et des plaignants.
Bien sûr, une fois que les gouvernements et les
entreprises ont réussi à se donner publiquement un vernis de souci thérapeutique quant
aux conséquences psychologiques de la vie quotidienne, ils ne peuvent plus logiquement
éviter davoir à rendre compte de la moindre chose qui va de travers. Tout devient
potentiellement la responsabilité du percepteur de taxes ou de lemployeur
qui, en retour, se protègent eux-mêmes en prenant le contrôle administratif de tout ce
quils touchent. Afin de paraître responsables et secourables, des
gestionnaires convainquent des psychologues doffrir à rabais des contrats de
psychothérapie à court terme. Évidemment, les multiples instances organisationnelles
impliquées dans le financement et ladministration de ces services vont
inévitablement revendiquer leur droit de regard sur les services rendus, en particulier
le droit au nom du contrôle de la qualité et de l'efficacité de
vérifier le dossier clinique et dinterférer dans le traitement lui-même. On
contraint fréquemment les psychothérapeutes à abréger ou terminer la psychothérapie,
on leur retire les dossiers et on les passe à dautres, on assigne de nouveaux
thérapeutes et on leur montre les dossiers, le tout sous une variété de prétextes,
sans consulter le psychologue impliqué ni le patient. Pendant ce temps, au sein des
bureaucraties elles-mêmes, la crainte de la responsabilité pour des dommages issus de
formes dinteraction non professionnelles mène à la promulgation de codes de
comportement professionnel de plus en plus contraignants, à des contrôles accrus et à
un encadrement strict, par les gestionnaires, des relations sociales et émotionnelles des
employés.
Il ny a pas daspect de la vie privée qui ne
constitue un problème administratif potentiel aux yeux de quiconque occupe une position
hiérarchique dans une organisation socialement responsable. Le résultat a été la
création inopinée dun complexe médico-légal dont le pouvoir dinfluence sur
le cours de lévolution sociale rivalise avec le complexe militaro-industriel contre
lequel Eisenhower nous mettait en garde en 1960. Il est vrai que, comparé à lÉtat
policier du milieu du vingtième siècle, le système sociétal de prophylaxie
comportementale actuellement en émergence paraît subtil et humain. Mais cette forme plus
douce et plus aimable de contrôle social est potentiellement dautant plus
dangereuse quelle simmisce inopinément dans chaque aspect de la vie, non
comme un oppresseur identifiable auquel on peut résister, mais comme un baume lénifiant
de sécurité collective qui érode furtivement les capacités de lindividu à
être, à faire ou à penser autre chose que ce qui est "correct",
"sain" et "normal pour le niveau de développement". Dans ces
circonstances la psychothérapie est transformée en quelque chose qui tout
comme la justice ne doit pas seulement être faite : il faut encore quon
la voie se faire.
Le complexe psycho-médico-légal
On a beaucoup écrit sur linfluence insidieuse des
compagnies dassurance et sur lessor des "entreprises de soins" (managed
care), spécialement aux États-Unis. Il est facile de critiquer ces développements,
mais jen dirai très peu à ce sujet, en partie parce que mon expérience directe
avec le paiement par un tiers est minime. Il ne fait aucun doute que les
"entreprises de soins" existent en réponse à un besoin important auquel notre
société na pu jusquici trouver dautre solution. Il y a des milliers
demployés dans les secteurs public ou parapublic qui nont dautre choix
que de prendre ce que les compagnies dassurance leur offrent. Mais nous ne pouvons
blâmer lindustrie de lassurance de fournir un service là où il y a une
demande si grande et nous ne pouvons la blâmer de vouloir opérer selon ses principes
administratifs, actuariels et économiques. La faute ne revient pas aux "Plans
daide aux employés", mais à lémergence du Complexe administratif
médico-légal et de lidéologie paternaliste qui en font des alternatives
possibles et même désirables à la psychothérapie réelle. Nous procédons ainsi
nous-mêmes à la vente à rabais, non les compagnies dassurance, le gouvernement ou
le public. Cest la profession de la santé mentale elle-même qui a créé ce
problème et maintenant nous en payons le prix.
Au Canada, en plus des " entreprises de
soins ", nous avons aussi à réfléchir au contrôle gouvernemental de
lassurance-maladie. On peut dire beaucoup de bien de notre système public de
santé; ladministration de lassurance-maladie a cependant eu quelques effets
négatifs sur la pratique de la psychothérapie, quoique insidieux et lents à
apparaître. Ils proviennent essentiellement de lexclusion discriminatoire des
psychothérapeutes non médecins. Dune part, tout généraliste non formé peut
offrir des services thérapeutiques couverts par lassurance-maladie (à un certain
coût pour les contribuables). Mais même les psychiatres ne sont pas nécessairement bien
formés comme psychothérapeutes. Beaucoup dentre eux font un travail hospitalier
valable et la grande majorité de ceux qui sont devenus psychanalystes ou ont appris à
pratiquer la psychothérapie sont très compétents. Mais, dautre part, une
proportion significative de psychiatres, sans aucune formation autre que celle de
lécole de médecine, semble fonctionner dune manière inconséquente et
contradictoire en soumettant les patients à une kyrielle de prescriptions,
dexhortations, de menaces et de séductions. Peu dentre eux possèdent le
mélange dendurance émotionnelle et dintérêt matériel requis pour
demeurer aussi longtemps quil faut auprès des patients. Ils peuvent
facilement disparaître sous leurs capes institutionnelles et ne souffrir daucune
pénurie de patients, puisquils dispensent gratuitement un service en grande
demande. Les effets directs de la psychothérapie incompétente sur la population en
général sont sujets à discussion, mais il nexiste aucun doute quant
aux dommages indirects à la santé publique causés par la pseudo-médicalisation,
officiellement sanctionnée, de la psychothérapie et par la dévaluation
socio-économique de la profession de psychothérapeute dans son ensemble. La pression a
forcé de jeunes thérapeutes à intégrer plus vite le système des "entreprises de
soins" et à dépendre pour leur pain quotidien dun
ensemble dastuces thérapeutiques court terme de plus en plus bizarres et
irresponsables. En retour, cela a favorisé la dissémination dune désinformation
dangereuse sur la psychothérapie et la psychologie humaine, et, par conséquent, une
perte de respect pour toutes les professions en santé mentale de la part du public
averti.
La sur-prescription dantidépresseurs et de
tranquillisants reflète lénorme pression à "faire quelque chose" que
subissent les professionnels de la santé mentale. Encore là, nous voyons les
conséquences de la panique sociale provoquée par ce mélange particulier de révolution
consumériste, de politique des groupes de pression et de rationalité administrative. Peu
dentre nous sommes en mesure de résister aux pouvoirs coercitifs simultanés du
transfert, de la loi régissant la pratique professionnelle et des coupures budgétaires.
Mais cela ne justifie pas la sur-rationalisation secondaire de la pharmacothérapie comme
bien en soi. Cette rationalisation est parfois poussée au point où quiconque explore des
alternatives ou questionne lutilisation automatique et les bénéfices à
long terme de telles médications court le risque dêtre tenu pour irresponsable,
non professionnel, voire dangereux, quand en fait, son seul péché est
davoir interrogé la priorité accordée aux aspects administratifs et de relations
publiques dans lévaluation de la psychothérapie aujourdhui.
La psychothérapie et la sphère/peur publique
Plus tôt dans cet article, jai abordé brièvement
le cas où le psychanalyste, incapable de garder à lesprit une nette séparation
entre sa personne, le cadre et lenvironnement de soutien, agit le fantasme
dêtre le parent tout-puissant, lincarnation magique non seulement du
Cur, mais aussi de la Loi, pouvant satisfaire tous les besoins et redresser tous les
torts. Nous sommes maintenant en mesure de constater que la pression sociale actuelle sur
lespace thérapeutique est une mise en acte de ce même fantasme à la
fois son expression et sa conséquence non seulement par le couple
thérapeutique, mais aussi dans un certain sens par la société dans son
ensemble. Une synergie potentiellement désastreuse se développe entre une
communauté thérapeutique démoralisée (secrètement assoiffée de grandeur) et
certaines illusions collectives ou certains mythes populaires à propos de la nature de la
santé mentale, de la justice et du rôle de lautorité.
Habituellement, la grandiosité thérapeutique se
manifeste socialement sous la forme du plaidoyer public. Le thérapeute devient
lavocat ou le représentant politique de son patient. Il identifie ceux quil
faut blâmer pour la souffrance du patient. Il encourage le patient à les confronter. Il
exprime de la rage au nom du patient. Il témoigne en cour, raconte publiquement
lhistoire du patient et participe avec lui à des manifestations de contestation. En
général, il fera nimporte quoi pour éviter dêtre réellement avec son
patient ou de lécouter pendant une période de temps prolongée.
Le mélange de traitement, de témoignage public (parfois
sous la forme de témoignage "dexpert") et de politique qui en résulte
est la forme la plus insidieuse que nous connaissions, mais la plus socialement
acceptable, de labus thérapeutique. Plutôt que davoir des relations
sexuelles avec les patients, le thérapeute grandiose devient un héros à la R. D Laing,
Alice Miller, Judith Hermann ou Jeffrey Masson.
Le thérapeute héroïque répond à un appel social
pressant. Peu importe combien simplistes sont ses idées ou apparents ses mensonges, il se
pose avec une inquiétante régularité en tant que conscience et autorité sociales. Cela
est dû au fait quil se veut le témoin de notre supposée innocence. Il aura vaincu
le sphinx, la terreur qui nous ronge tous, et aura répondu à lénigme. Il nous
délivrera du Mal, et notre cri de soulagement couvrira les paroles de son ennemi
imaginaire : "Les abysses dans lesquelles vous me précipitez, sont à
lintérieur de vous !".
Il nest pas difficile de comprendre, en termes
généraux, comment sest instauré létat de siège de lespace
thérapeutique. Il est laboutissement délans sociaux parfaitement louables
que Kropotkine a nommés "aide mutuelle". Nous réagissons instinctivement aux
manifestations de souffrance et de détresse en offrant un secours, un conseil, une prise
en charge, une orientation vers quelque solution. Et si nous narrivons pas à mettre
fin à la souffrance de nos semblables, nous sommes alors tentés de les aider à faire
justice ou vengeance. Avancer que, dans certaines situations, de telles tendances puissent
fausser le jugement psychologique ne constitue ni une condamnation de lélan social
en question ni un jugement sur ceux dont les efforts généreux auront été malencontreux
et contre-productifs. Mais quand des psychothérapeutes professionnels et des psychologues
cliniciens ne peuvent anticiper avec réalisme les effets de tels agirs impulsifs, nous
avons alors affaire à une illusion sociale fondamentale menant à une grave déformation
professionnelle et non seulement à une incidence naturelle de la faillibilité humaine
dans un champ particulier de travail. Cest notamment le cas quand les thérapeutes
mêlent psychothérapie et témoignage dexpert ; quand ils tolèrent et même
encouragent linvasion de lespace thérapeutique par des tiers
quand, par exemple, ils font campagne en faveur de lois de signalement encore
plus strictes et quand, au nom du code déthique de leurs ordres
professionnels, ils encouragent les patients pour des raisons de relations
publiques , à traiter la psychothérapie comme la consommation passive
dun service quelconque, propageant ainsi une fausse image de transparence
thérapeutique et scientifique.
La situation psychothérapeutique sert à activer les
parties les plus sensibles, les plus vulnérables et les plus instables de la psyché ou
de la personnalité, afin quon les entende clairement, quon les reconnaisse,
quon les prenne en compte. Cette activation crée un niveau anormal
dintensité, inonde de la conscience, de sorte que la moindre expérience
un réaménagement du mobilier, une soudaine bourrasque de vent à travers la
fenêtre ouverte, une araignée sur un mur, un gargouillement de
lestomac peut représenter un empiètement catastrophique.
Lannulation dune séance par le psychothérapeute, les congés dété
peuvent provoquer une tempête émotionnelle. Des souvenirs, par exemple, des images du
visage fâché du père, tel quil semblait lêtre au patient quand il était
enfant, sont revécus en psychothérapie avec une intensité qui surprend ladulte.
De tels souvenirs, récits, images et représentations reposent habituellement sur des
modèles dexpériences vécues hautement sélectionnés et remaniés, infiltrés par
la labilité affective de lenfant insécurisé. Même les enfants de parents bien
équilibrés et relativement compréhensifs ont tendance à amplifier et à biaiser le ton
des relations affectives. Si la mère est mécontente, elle devient un monstre vengeur. Si
le père est compréhensif, il devient un chevalier à larmure rutilante. La
psychothérapie touche aux sphères de la personnalité où le clivage et la projection
opèrent encore en secret leur distorsion derrière lécran de la conscience adulte
et du sens commun. En mettant à découvert ces aspects de la personnalité, sous le
parapluie protecteur du cadre et dans la sécurité que procure lenvironnement de
soutien, la psychothérapie aide le patient à comprendre les parties déniées ou
cachées de lui-même et à négocier avec ces mêmes parties qui ont gouverné sa vie en
influant sur ses humeurs, ses attentes, ses actions, ses choix et sa perception de
lui-même.
Cest dans ce contexte que le psychothérapeute et le
patient essaient de découvrir et dexplorer ce qui peut être décrit, dans la
terminologie du complexe médico-légal, comme des "abus nocifs". La question
nest pas seulement de savoir sil y a eu traumatisme et de quelle sorte, mais
de savoir dans quel contexte il est ramené et traité. Lidée centrale
sous-jacente, voire la condition de lexercice psychothérapique, est que le
traitement se produit à lintérieur dun cadre délibérément construit,
protégé et activé artificiellement. Tout dépend du maintien de la distinction entre le
temps imaginaire de lespace thérapeutique, où tout se passe virtuellement, et le
temps réel de lespace social où les causes ont des effets moins réversibles et
où les actes ont des conséquences juridiques. Le thérapeute se leurre sil ne
comprend pas que les phénomènes auxquels il a affaire émergent dans un contexte très
particulier et sont distincts de la "réalité" du patient. Cest ce genre
de thérapeute qui est le plus susceptible de se retrouver empêtré dans une relation
perverse avec lidéologie psycho-légale contemporaine.
En pratique, bien entendu, personne ne peut limiter son
transfert aux confins inoffensifs dun espace virtuel. Toutes les frontières
sociales sont, en principe, imaginaires et fuient de toute part. On ne peut échapper au
fait que la substance affective au fondement de nos relations sociales ordinaires est
irrationnelle. Nous vivons nécessairement notre vie quotidienne à travers la lunette de
nos préjugés, de nos idéalisations et de nos vulnérabilités personnelles.
Langoisse qui nous réveille au cur de la nuit est pleine de ce que le peintre
Francis Bacon appelait "la violence de la réalité". Cette violence tend à
être amplifiée dans la sphère/la peur publique des démocraties libérales
contemporaines, dans lesquelles les trains ne roulent pas à lheure, où les médias
nous bombardent de reportages porteurs de mauvaises nouvelles, où nous sommes mis en face
de la nudité des corps quand nous ne le désirons pas et assaillis couramment par un
langage qui nous offense. Nous sommes tous les jours les témoins silencieux de scènes
dinhumanité et de souffrance insensées. Il se peut même que ce soit pendant le
trajet pour aller chez notre psychothérapeute que les rames du métro sarrêtent
pour que soit dégagé des rails le corps dun être désespéré. Résultat : nous
arrivons en retard à notre séance.
La tentation de transposer nos réactions émotionnelles
dans le champ politique et juridique est nécessaire et inévitable. Si nous empêchions
cela totalement, nous détruirions notre humanité. Le problème politique ne résulte pas
de la perméabilité des frontières, mais de la supposition quil ny a pas de
différence de contexte, que la température sociale peut être réglée au même niveau
que celle de la psychothérapie intensive. Nous ne pouvons pas nous empêcher
despérer pour des raisons qui nous sont propres et qui ne sont jamais
identiques pour tous que la société elle-même se transforme en un immense
cabinet psychothérapique à lintérieur duquel nous puissions régresser vers
nos états de conscience les plus sensibles, vers nos vulnérabilités et notre état de
dépendance. Nous aimerions que lexpérience sociale soit aussi stable, prévisible
et contenante quune bonne séance danalyse ou quune mère ordinairement
dévouée. Ne serait-il pas agréable de pouvoir oublier le cadre qui nous rappelle
impitoyablement que nous sommes responsables de notre expérience vécue, et de pouvoir
simplement organiser par décret la société tout entière comme un environnement de
soutien ! Comme il serait merveilleux construire une société "à lépreuve de
lenfant" ! Chaque objet toxique serait hors de portée, loin des yeux,
loin du cur. Finis les abus denfants, finis la violence conjugale, la
pornographie, les agressions sexuelles erratiques, les meurtres, les suicides, les
davortements. Tout serait ordre et beauté. Plus jamais ne serais-je offensé par
des images désagréables avec lesquelles je midentifie malgré moi, ni dans la rue,
ni sur les étalages de magazines, ni à la télévision, ni sur les écrans de cinéma ou
dordinateurs du monde entier ! Ma croyance commode quant à qui je suis et à ce que
je suis ne serait plus jamais dérangée par le vécu menaçant que mimposent les
autres dans le grand royaume sociétal impersonnel de la peur publique. Plus de
"climat glacial", plus d"environnement hostile", plus aucun
tort, plus aucun trauma.
Ce fantasme très séduisant et essentiellement
totalitaire exerce un attrait universel pour lenfant dâge de latence en
chacun de nous. Cest prévisible et sans controverse, cest le sujet de
prédilection de la politique de sous-sols déglise et des campagnes électorales,
un pré-requis nécessaire à la lubrification de linteraction sociale
conventionnelle à chaque étage de la société.
Dans la cause R. - c - Butler, la Cour suprême du Canada
a tenté de nous convaincre quil est vraiment possible à nos politiciens de mettre
en application, dans une société libre et démocratique, une telle vision de la
société thérapeutique, grâce à une "restriction raisonnable" du droit à la
libre expression. Leur décision ne repose pas sur la définition de lobscénité,
quils ont esquivée, mais plutôt sur largument juridiquement innovateur,
dérivé des campagnes idéologiques psycho-légales de Catherine McKinnon et Andrea
Dworkin, selon lequel un des objectifs prioritaires de la société réside dans
"lévitement du tort causé par lévolution antisociale des
attitudes". Bien plus, les juges ont stipulé que le sens du concept de
"tort" doit demeurer ouvert et ne demande aucune définition claire ni aucune
démonstration pour compter comme facteur significatif dans la répression légale de la
communication. Largument ici nest pas que le tort est fait, mais quil
peut être ressenti comme ayant été fait. Parodiant la position psychanalytique
de neutralité selon laquelle toutes les considérations rationnelles sont suspendues en
faveur de lécoute de la logique émotionnelle du moment, la plus haute cour du pays
la transformée en argument légal universel, qui en principe pourrait être
utilisé pour justifier la répression de nimporte quelle communication jugée
"antisociale".
Dans une décision plus récente, la cause Williams, la
même cour déterminait que dans certaines circonstances, au nom de léquité, la
justice a le devoir de fouiller dans linconscient, ou "lesprit
subconscient", par le moyen dun contre-interrogatoire qui permettrait de
déterminer ce qui est "profondément enfoui dans la psyché humaine".
Lentité particulière que les juges espèrent ainsi trouver dans les profondeurs
psychiques, cest les préjugés raciaux. Bien que lobjet spécifique du
raisonnement de la cour était de réduire au minimum les préjugés raciaux au sein des
jurys, la forme que prend largumentation des juges suggère que la détermination
des contenus inconscients dans lesprit des citoyens canadiens nest pas une
activité légitime de la cour alors que des décisions judiciaires importantes peuvent
dépendre du résultat de ces investigations. Il est, bien entendu, difficile dêtre
en désaccord avec les buts avoués de cette argumentation des juges, cest-à-dire
légitimer linterrogatoire de jurés potentiels quant à leurs opinions raciales
afin dassurer un procès équitable à un accusé. Mais tout comme dans le cas
Butler, la décision dans le cas Williams repose sur une caricature de la position
psychothérapeutique. Elle rejette lexigence réelle davoir au préalable un
doute raisonnable quant à labsence de préjugés raciaux. Comme dans le cas Butler,
le juges se basent sur une évocation vague du climat social pour déterminer la présence
de préjugés raciaux dans "lesprit subconscient" dun juré. On
semble penser que le racisme dans lesprit du juré peut être si "fuyant",
"enfoui [si] profondément", quil serait injuste de penser quun
interrogatoire judiciaire puisse se justifier à lavance. Cest la même
logique qui a servi à motiver la production du dossier clinique en cour, à savoir que
laccusé ne peut savoir, avant de lavoir consulté, ce quil trouverait
dans ces dossiers qui pourrait servir à sa défense. Mais le risque de ce genre de
raisonnement est que, une fois que les concepts et les valeurs psychothérapeutiques ont
été déplacés de leur contexte spécifique dorigine sur la base dintuitions
psycho-juridiques (telles que lexistence dun "esprit subconscient"
que la science peut rendre accessible à lobservation judiciaire), ces mêmes
concepts et valeurs peuvent facilement servir des buts contraires, et donner foi à des
conclusions bien autres que celles que les juges espéraient atteindre. Cest
exactement ce qui sest produit à propos du principe de confidentialité dans les
lois canadiennes, où lappel à des valeurs thérapeutiques et à de vagues concepts
psychosociaux résultant du désir dapporter une protection légale accrue à
dinnocentes victimes est maintenant utilisé précisément dans le but
dintimider et de discréditer ces mêmes victimes. Malheureusement, les juges ne
semblent pas sapercevoir que la référence à un "subconscient" dans le
contexte pragmatique qui est le leur est toujours une arme à deux tranchants. Dans le cas
Williams, ils sont conduits à souligner que les idées inconscientes "ne peuvent
être facilement et effectivement établies ni rejetées". Néanmoins, ils supposent
unanimement non seulement quil y a une façon judiciaire équitable
didentifier les idées inconscientes, mais même den rejeter lexistence,
à travers un contre-interrogatoire sans doute assisté dun "sens commun
enrichi".
La prudence avec laquelle le droit a traditionnellement
manié les aspects psychologiques complexes de concepts légaux tels que motif,
intention et responsabilité, a été balayée ces dernières années sous la pression
administrative et politique de la société thérapeutique. À mesure que le crime est
redéfini comme une maladie sociale, léquation malencontreuse établie entre les
contextes légaux et cliniques (et leurs concepts correspondants) simpose de plus en
plus. Les efforts bien intentionnés de corriger les préjugés, comme la décision
mentionnée ci-dessus à propos de la procédure de sélection des jurés ou la loi de
protection en cas de viol, pataugent dans des rationalisations désespérément confuses,
basées sur des versions populaires distordues de principes thérapeutiques hautement
spécifiques. Ainsi, il y a le besoin attribué à la victime dabus dêtre
entendue et crue sans être confrontée, lidée que le thérapeute devrait
reconnaître la réalité du dommage psychologique, même si ses causes ont été mal
comprises ou imaginées par la victime ; également le besoin attribué à la victime
de ne pas être "re-traumatisée", afin quelle puisse mettre l'événement
"derrière elle". Ces idées sont toutes basées sur des observations cliniques
de la vie émotionnelle mais ont une pertinence des plus ambiguës dans une cour de
justice. Malheureusement, des thérapeutes héroïques et des avocats malavisés les ont
systématiquement amalgamées avec le droit à la vie privée de la victime et les
obligations sociales de la justice à légard de celle-ci. À la différence des
besoins affectifs contradictoires des êtres humains ordinaires, le concept juridique de
vie privée (privacy) présuppose un concept abstrait, formel, de
lindividualité. Vie privée et individualité sont des constructions
juridico-culturelles fragiles, qui ne peuvent survivre en dehors dun cadre légal
conséquent qui les protège des pressions affectives de la vie collective. Essayer de
redéfinir la vie privée en fonction du besoin affectif de la victime dêtre
exemptée de la rigueur du processus normal a mené, en pratique, à la trivialisation du
concept dans la jurisprudence contemporaine, comme le montrent clairement les décisions
récentes de la Cour suprême.
Les efforts daccorder un traitement dexception
à des catégories spécifiques de citoyens, sous prétexte quautrement ils ne
pourraient pas se décider à porter plainte, illustrent bien ce fait. Dans ce genre de
situation juridique, le parallèle avec (ou la parodie de) lespace thérapeutique
est très clair. La cour essaie de se redéfinir comme un environnement de soutien dans
lequel le témoin traumatisé peut sexprimer librement avec beaucoup moins de
crainte de provoquer une réaction défensive qui pourrait le re-traumatiser. Selon des
versions extrêmes de cette stratégie, les présumées victimes nauraient pas à
être confrontées aux accusés, et la véracité de leur témoignage devrait être
considérée au-dessus de tout soupçon. De plus, les techniques suggestives des
thérapeutes qui ont obtenu la preuve des crimes allégués devraient être reconnues
valides sans plus, étant donné le contexte psychologique spécial et la nature offensive
du crime lui-même.
Le principe de limiter les possibilités pour la défense
de blâmer laccusateur "en allant à la pêche" est bon, mais il
naura aucun poids juridique si, en même temps, le thérapeute de la victime dépose
comme témoin à charge (sans oublier la demande actuelle que le témoignage à propos des
effets psychologiques du crime sur la victime, sa famille et la communauté soit utilisé
comme un des critères pour létablissement la sentence).
Une fois que les thérapeutes ont réussi, sur la base de
leurs reconstructions intellectuelles de souvenirs refoulés, à devenir des témoins
crédibles dhistoires dabus sexuels infantiles et de sectes à rites
sataniques, il ny a plus aucune limite logique au genre de confusion psychologique
quune cour peut entretenir. À long terme, la tactique dutiliser comme un
atout juridique le trauma ou lappartenance à un groupe désavantagé minera
gravement à la fois ladministration de la justice et la crédibilité de la
profession de psychothérapeute. Quand des meurtriers sont acquittés sur la base du
témoignage de leur psychothérapeute attestant quils souffrent dun désordre
de personnalités multiples ou du "syndrome du batteur de femme", nous sommes
passés à travers le miroir thérapeutique et parvenus au pays des merveilles
judiciaires.
La question nest pas de savoir si lissue
judiciaire désirée dans de tels cas inusités est moralement condamnable. Il est fort
possible quune femme battue ait agi en légitime défense quand elle a assassiné
son mari et cette possibilité doit être prise en compte. Le risque à long terme ne
réside pas dans la condamnation ou lacquittement de tel ou tel accusé, mais dans
le fait de considérer comme allant de soi le témoignage du thérapeute en tant que
source fiable et raisonnable dans létablissement des faits et des procédures
légales. Laffirmation que le dossier clinique ne peut être utilisé loyalement que
par laccusation, ajoutée à la collusion délibérée du thérapeute dans cette
forme spéciale de plaidoirie, a eu un effet extrêmement dommageable. Depuis le début
des années 1990, cela a mené à une série de décisions de la Cour Suprême dans
lesquelles le principe de confidentialité thérapeutique a été largement discrédité
aux yeux de la loi. Selon ces décisions, le dossier clinique est une source normale et
naturelle de preuves et il peut être cité dans une cour criminelle sur la simple
suspicion quil contient du matériel pertinent, que ce soit pour laccusation
ou pour la défense,.
La tendance à transformer la loi et la politique en une
psychothérapie pour personnes souffrantes na en soi rien de surprenant. Les racines
archaïques de la psychothérapie puisent à la vie symbolique et rituelle de la
communauté, comme nous lavons vu précédemment, et il est donc tout naturel que
les structures conceptuelles, spécialisées et abstraites, de la loi et de la
psychanalyse se combinent et se confondent parfois, notamment quand le transfert opère à
fond dans le groupe social. Heureusement ou malheureusement, les conditions sociales
traditionnelles, dans lesquelles le petit groupe était autrefois capable de traiter les
effets du crime dune manière affectivement satisfaisante, nexistent plus. Nos
tentatives pour recréer ces conditions dans la sphère publique peuvent difficilement
réussir sans en même temps miner la structure de la vie démocratique elle-même et la
culture dindividualité sur laquelle elle est fondée. Tant que lalliance
politique de la psychothérapie et du droit continuera à fausser la conduite de ces deux
professions, elle les mènera toutes deux à un discrédit de plus en plus grand. Il se
pourrait bien que, si les conditions décrites dans cet article persistent, le siège de
lespace thérapeutique sera maintenu jusquà ce quil aboutisse à la
disparition totale de lintériorité comme sanctuaire socialement acceptable de
lindépendance desprit.
charles d. levin
304, ave grosvenor
westmont
qc h3z 2l9
Traduction : madeleine vitré
Révision : hélène richard, dominique scarfone |