"LIRE ENTRE LES
RIDES"
Paulette LETARTE
Le troisième âge!... Faut-il
l'envisager sous le seul angle du vieillissement et des pertes successives? Non, car c'est
aussi l'"après-coup" de l'âge mûr, une période de réorganisation féconde
des années antérieures... Nous pouvons donc le repenser en tant que nouvelle étape de
maturation, d'où l'intérêt de psychothérapies nouvelles qui nous orientent vers des
possibilités d'épanouissement que nous n'aurions pas soupçonnées.
Peu de temps avant sa mort une vieille
voisine me confiait : "J'ai toujours été une râleuse, une grande insatisfaite...
mais aujourd'hui je regarde ma vie globalement et j'en suis satisfaite". Ce
changement s'est produit hors psychothérapie; il nous est fort précieux car tel est
l'objectif que nous voulons poursuivre quand nous abordons le troisième âge en détresse
(je parle ici de détresse psychologique et je dois laisser de côté les détresses
neurophysiologiques). Quel sens peut-on donner à une vie envisagée globalement ?
La psychothérapie d'un septuagénaire
m'a suggéré le titre de cet article: "Lire entre les Rides" ce qui nous
éloigne de l'idée d'une psychothérapie destinée à "boucler un dossier".
J'ai souhaité mettre en lumière l'espoir d'une découverte qui serait offerte au
patient, mais aussi à nous-mêmes psychothérapeutes.
On a longtemps considéré que le
travail psychanalytique devait être offert à des jeunes gens qui ont la vie devant eux:
sur un mode ironique, on prétendait qu'ils devaient présenter les qualités suivantes:
"beaux, intelligents, riches et en bonne santé"... On a cru que la
psychothérapie psychanalytique ne s'appliquait valablement qu'aux seuls patients qui
croyaient disposer encore d'une longue vie devant eux! Une vie derrière soi laissait
craindre une pléthore de souvenirs, trop de "matériel" risquant de mettre
obstacle à la compréhension. Mais la vie n'a pas moins de prix lorsque qu'elle approche
de sa fin. Elle garde tout son prix, quelle qu'en soit la durée, jusqu'aux derniers
instants.
Je vous parlerai donc de la
psychothérapie d'un homme de 75 ans, artiste peintre, juif d'Europe de l'Est. Abattu,
courbé, hypertendu, coronarien, constipé, glaucomateux, un peu sourd, angoissé,
insomniaque, anorexique, Monsieur Vincent était occupé à des ruminations nostalgiques;
il était envahi par un sentiment d'échec qui recouvrait sa vie entière. Il vivait
douloureusement le deuil... de lui-même!
Poussé à consulter, Monsieur Vincent
s'était prêté passivement à cette démarche qui lui paraissait inutile. Il avait jadis
réussi à fuir son pays au début de la dernière guerre; quand il était revenu, à la
Libération, il ne restait plus personne, plus rien! Sa maison avait été soufflée par
les bombardements, ses parents étaient morts en camp de concentration et ses oeuvres de
jeunesse avaient brûlées... Monsieur Vincent avait droit à une certaine
"compensation" qu'il recevait d'Allemagne tous les ans. Il n'en tirait aucun
bénéfice: au contraire, il dressait le bilan de ses griefs actuels... et il engageait
des procédures judiciaires coûteuses. Un procès intenté à sa propriétaire lui avait
coûté le fruit d'une dizaine d'années de "compensations" et s'était soldé
par une mesure d'éviction fort humiliante!
Abattu, ruminant, répétitif,
douloureux, Monsieur Vincent prétendait chercher un interlocuteur, mais il réclamait
plutôt une écoute attentive et complice pour des plaintes répétées à l'infini...
Il avait entrepris jadis deux analyses.
La première, à l'étranger, s'était interrompue de façon insolite: il était parvenu
à peindre le portrait de l'épouse de son analyste!... Il avait l'habitude d'utiliser le
jardin de ce dernier comme salle d'attente et il aimait contempler la jeune femme quand
elle taillait les rosiers; un beau jour, il avait réussi à la "croquer"... ce
qui lui avait valu le courroux de son analyste et l'interruption du traitement! Arrivé en
France il avait repris une nouvelle tranche d'analyse. L'habitude aidant, il avait encore
réussi à "croquer" aussi la compagne du second analyste et il lui avait fait
cadeau du portrait. L' analyste était entré, lui aussi, dans une grande colère et il
avait congédié son patient!... Monsieur Vincent ne comprend pas ces réactions et il
commente ainsi cette scène: "Je ne connais pas ses goûts en peinture, je pense
qu'il n'a pas aimé ce portrait"... Il ne s'interroge pas sur la répétition d'un
passage à l'acte d'analyse qui lui a valu d'être encore une fois expulsé. Il reste
humilié car, par deux fois, ses oeuvres n'ont pas été reconnues.
Victime des tragédies de la guerre
'39-'45, Monsieur Vincent a consacré son âge adulte à la recherche masochiste du rejet;
il s'est employé à se faire chasser de partout. Dans son troisième âge, il reste tout
aussi maladroit, mais il peut maintenant songer à ses maladresses passées et utiliser
ses ruminations pour lasser son entourage...et se faire évincer à nouveau! J'ai été
émue par le "destin" de Monsieur Vincent: un monument au masochisme moral. La
psychanalyse pouvait-elle l'aider à échapper à la répétition?
Nous avons entrepris un traitement
classique, en position assise, à raison de trois séances par semaine. Comme on pouvait
s'y attendre, le vieil homme s'est d'abord engagé dans des ruminations répétitives et
lassantes. A ses griefs anciens, il pouvait ajouter de nouvelles plaintes: il devait se
déplacer pour venir à ses séances, verser des honoraires à son analyste, comme jadis
à son ancienne propriétaire. Sa situation financière était plutôt difficile mais il
était assuré social et il bénéficiait d'une possibilité de prise en charge à 100%.
Il avait pourtant voulu que je le recoive à mon cabinet privé plutôt qu'à ma
consultation à l'hopital. Nous avons pu relier ses réticences à l'usage masochique
qu'il faisait des compensations allemandes: ne pas bénéficier des avantages auxquels il
a droit. La période du versement des "compensations" revenue, Monsieur Vincent
a pris une double décision: accepter des séances gratuites à l'hôpital et... acheter
un caveau au cimetière Montparnasse! Je ne savais pas très bien comment interpréter
cette nouvelle acquisition mais il la commentait ainsi: "J'ai maintenant un coin de
terre à moi!".
Par la suite, Monsieur Vincent s'est
ouvert sur d'autres aspects de sa vie; il a beaucoup parlé de son épouse pour laquelle
il ressent une grande admiration. Il a raconté son amour nostalgique pour un vieux
grand'père, ses inquiétudes concernant l'avenir de son jeune fils, sa passion pour le
clair-obscur et ses tentatives pour utiliser dans sa peinture les couleurs préférées de
Rembrandt, ses recherches pour mieux connaître la technique du Maître et de son école.
Un beau matin, Monsieur Vincent est
différent: son expression est grave, "professionnelle". Il porte un grand
carnet de croquis. Est-ce qu'il s'apprête à me montrer certains dessins? Il s'asseoit,
prend un crayon, jette dans ma direction un coup d'oeil observateur. Incrédule, je
comprend enfin qu'il s'apprête à faire un croquis... à me "croquer" dans mon
fauteuil d'analyste! Pour la troisième fois, Monsieur Vincent veut utiliser son art pour
un passage à l'acte au sein du travail psychanalytique! Il sait pourtant de quel prix il
a payé les deux oeuvres précédentes! Mais il cherche encore à assurer son contrôle et
à s'emparer de l'objet. Et pourquoi pas?.. Au moins il cherche à retenir quelque chose!
Me tenir!... A son âge, c'est important! Ajoutons que je trouvais la situation assez
caricaturale: un analysé croquant son analyste!... Mais surtout, Monsieur Vincent
engageait dans son passage à l'acte une partie extrêmement précieuse de lui-même: sa
possibilité de création, son potentiel de sublimation. Encore une fois, il menaçait son
amour-propre, son narcissisme qui avait été meurtri déjà à la suite de deux tableaux
rejetés. Il était évident que je n'allais pas me prêter à la nouvelle entreprise de
Monsieur Vincent. Mais il fallait en faire usage!...
Dans un survol du contre-transfert j'ai
retrouvé un souvenir qui présentait des liens évidents avec la situation actuelle .
J'avais dix ans. Un artiste-peintre ami de ma famille avait été intéressé par mon
visage rond et mes longues tresses. Il avait voulu faire mon portrait. Mes parents ayant
consenti, j'étais donc allée poser sur un balcon, en plein soleil, près d'une grande
ferme: "Ne bouge pas, tiens ta tête comme ceci...". Les séances de pose
étaient longues et fort ennuyantes. Par un bel après-midi, un boeuf s'était échappé
et il était poursuivi dans la prairie par des enfants joyeux. Le peintre avait accepté
que je me joigne à eux, à la condition que je revienne bien vite... Deux ans plus tard,
je suis enfin retournée chez le peintre: "Je reviens pour mon portrait". Il a
regardé mes cheveux coupés et frisés, mon visage affiné de future jeune fille et il a
refusé: "C'est dommage, mais maintenant ce n'est plus le temps, tu es trop
vieille" Devant Monsieur Vincent, je pensais avec humour: "Encore une fois mon
portrait ne se fera pas!... mais cette fois c'est moi qui dois refuser, sans blesser mon
patient". Le survol contre-transférentiel m'avait soulagée: je pouvais désormais
me dégager narcissiquement et repenser la situation actuelle dans ce qu'elle pouvait
signifier pour mon patient.
Je suis intervenue de la façon
suivante: "Je vous remercie d'avoir eu cette idée; il est très important que, vous
et moi, nous y renoncions. Il faut que je renonce à voir mon portrait fait par vous, et
que vous renonciez à faire mon portrait. C'est d'un analyste que vous avez besoin. Si je
posais pour vous, je ne serais plus votre analyste; je vous trahirais sans en avoir
l'air!". Monsieur Vincent a très bien compris. Il a rangé son carnet de croquis, et
nous nous sommes engagés dans une nouvelle étape de sa psychanalyse.
Il a cherché à me provoquer de façon
sournoise: il citait Freud en allemand et je devais lui demander de traduire. Il se
racontait en hébreu... Monsieur Vincent prenait plaisir à mettre en évidence mes
ignorances... Il ne cherchait plus à me croquer, mais plutôt à m'écraser...
Répétition de ses attitudes anciennes vis à vis d'une mère qui, selon lui, n'avait pas
de talent particulier. Quand il était adolescent, il la considérait comme inculte et il
ne manquait pas une occasion de la mépriser ouvertement. L'image du père restait plus
floue, rangée sous la puissante image du grand père maternel.
Un problème technique m'était posé:
Monsieur Vincent avait traversé une longue vie: il avait presque le double de mon âge...
Ce vieil homme aux cheveux blancs aurait pu être mon père; comment faire pour lui dire
qu'il me considérait comme sa mère? L'interprétation directe du transfert maternel
impliquait un renversement des générations qui me paraissait grotesque... Le métier
d'analyste met sans cesse à l'épreuve notre capacité de rêverie. Mon premier objectif
thérapeutique concernant Monsieur Vincent concernait justement le réveil de sa capacité
de rêverie. Dans le cadre des "provocations" il annonce un jour: "J'ai
fait telle démarche tout en me disant que vous ne seriez pas d'accord. J'ai pensé
qu'étant psychanalyste, vous ne pourriez pas me dire votre désaccord". Monsieur
Vincent me fournissait l'occasion rêvée pour interpréter le transfert maternel. Mais
comment? J'ai pointé un doigt accusateur dans sa direction: "Petit
désobéissant!". Monsieur Vincent était déconcerté:
"Est-il possible que malgré mes cheveux
blancs, je me comporte avec vous comme si vous étiez ma mère ?".
Survinrent alors des souvenirs
nostalgiques concernant cette mère perdue, dans les circonstances tragiques et
mystérieure que l'on sait.
Dans une étape ultérieure, Monsieur
Vincent ajoutera:
"J'ai réfléchi. Si nous avions été de la
même génération, j'aurais été très fier que vous portiez un enfant de moi".
Cette notion de fierté est importante:
quand on parle du désir de donner un enfant, on néglige parfois cette composante si
importante: la fierté de l'homme, du père.
Le périple oedipien de Monsieur
Vincent n'est pas terminé. Il le complète par un fantasme qui donne un poids nouveau au
travail analytique qu'il a entrepris malgré son âge:
"A la réflexion, vous et moi avons fait un
enfant: c'est le nouvel hommeque je suis... Le clair-obscur manque un peu de couleur...
ça ne se compare pas à la Renaissance italienne".
Et il se consacre à une nouvelle
source d'inspiration: la douceur des couleurs jointe à la vigueur du trait des maîtres
de la Renaissance italienne.
Sept années se sont écoulées. En
cours de psychothérapie, Monsieur Vincent a renoncé aux procédures judiciaires. Il a
acheté deux chambres au bord de la mer et il les a transformées en atelier; il a trouvé
un nouvel atelier en plein Paris et il en est devenu propriétaire; il est finalement
parvenu à s'associer à un galeriste. Bref, il s'est réorganisé, revitalisé. Sa
situation financière s'étant stabilisée, il demande que je le reçoive désormais en
ville car il veut verser des honoraires et se sentir indépendant.
Il revient donc à mon cabinet: très
discret, regard au plancher, s'asseyant sans regarder autour de lui... Il parle surtout de
sa mère, de ses remords de l'avoir trop souvent mise au défi devant un père qui ne la
protégeait pas. Par exemple: un de ses copains était venu le chercher à l'heure du
repas. La mère avait servi une soupe épaisse que l'enfant n'aimait pas. Pour
impressionner son copain, le jeune Vincent avait lancé le plat sur le mur. Pendant des
années, il sera poursuivi par l'image de cette soupe qui dégouline le long du mur tandis
que la mère humiliée pleure dans un coin de la cuisine. Un sentiment de culpabilité
intolérable auquel il ne pouvait échapper. Par la suite, il se sentira responsable des
malheurs de sa famille.
Un jour Monsieur Vincent franchit une
nouvelle étape:
"Ça fait maintenant sept-huit ans que je viens
vous voir et ma femme commence à se demander qui vous êtes. Elle aimerait vous
rencontrer... je me demande ce qui se passerait si elle venait avec moi".
Le jour vint où j'ouvris ma porte à
un couple âgé. Monsieur Vincent etait accompagné de son épouse, une dame d'environ 70
ans, de fière allure. Elle est professeur de danse classique, élégante et chaleureuse.
Le patient me salue à peine; il me présente sa femme et d'autorité il la fait entrer et
entreprend la visite guidée de mon entrée et de mon cabinet. Il désigne, commente,
critique, choisit!
"Ceci c'est pas mal... une sculpture
intéressante là... regarde ici... Ça, ça ne m'intéresse pas mais attends... Viens
voir par là, je vais te montrer autre chose... Regarde ces dessins... ceux-ci n'ont pas
beaucoup d'intérêt... mais celui-ci, derrière la porte, est remarquable. Ça n'a pas
dû être fait à la même époque. Les premiers font un peu oeuvres de jeunesse... et ce
piano, regarde, ce sont des partitions de musique de chambre...".
J'étais interloquée! Monsieur Vincent
allait et venait avec son épouse, comme un propriétaire, comme un père qui fait visiter
l'appartement de sa fille... Alors qu'il avait semblé ne voir que la moquette, je
constatais, à mon grand étonnement, qu'il connaissait en détails les objets qui
m'entouraient. Il avait même fait l'inventaire de mes livres; il allait directement aux
livres d'art et il négligeait les autres. Le transfert avait brutalement pivoté.
Monsieur Vincent avait repris sa place de père; il s'était mis dans la position du
parent qui montre à un visiteur la chambre de la petite... Profitant d'un moment où son
épouse était près de moi, Monsieur Vincent plonge rapidement la main dans son sac, il
en sort un appareil de photo qu'il braque rapidement sur nous. "Flash!" Il range
sereinement l'appareil, me regarde en souriant et dit:
"Et voilà!...Les deux femmes de ma
vie!..."
Après des années d'attente, Monsieur
Vincent avait enfin pris sa revanche; il avait déjoué l'interdit! Il me dira plus tard
qu'il était prêt à se faire congédier comme jadis, car il se sentait désormais
étayé par son épouse. Il considérait qu'il n'avait plus vraiment besoin d'analyste et
qu'il pouvait désormais me photographier... pour garder un souvenir! J'imagine que son
épouse devait être complice de ce nouveau passage à l'acte. Par la suite, Monsieur
Vincent a voulu espacer les séances, et le traitement s'est interrompu quelques mois plus
tard. Il est revenu à quelques reprises à l'occasion d'une prostatectomie. Son
hypertension artérielle et son glaucome étaient contrôlés, il n'avait plus de soucis
coronariens... il était traité pour un début d'insuffisance cardiaque compatible avec
son âge. Cinq ans plus tard Monsieur Vincent et son épouse revenaient pour que nous
parlions à trois de l'adolescence de son petit-fils. Il avait maintenant 86 ans.
Au début de ce traitement, mes
prévisions étaient plutôt pessimistes. J'avais cru que Monsieur Vincent m'apprendrait
ce qu'est le masochisme moral, et que nous resterions coincés dans ses ruminations
jusqu'à la fin des temps. Faute d'expérience clinique, je n'avais pas mesuré le
potentiel de fraîcheur transférentielle chez certains patients du troisième âge ni la
richesse associative qui en découle. Quand on offre à ces patients l'occasion d'une
écoute qui fait sens, et qui s'inscrit dans un déroulement prévisible et attendu, ils
se montrent très aptes au transfert. Leur attachement prendra la couleur de leur
existence, la teinte des principaux évènements qui les ont marqués. Monsieur Vincent
nous le démontre bien. Les patients du troisième âge s'engagent souvent dans des
psychothérapies un peu à la façon dont un enfant s'engage dans un traitement : avec la
même fraîcheur, je dirais avec le même potentiel de ferveur.
Soulignons que ces psychothérapies
posent un problème contre-transférentiel important: quel que soit notre âge
chronologique, une partie de nous reste toujours l'enfant ou le petit-enfant d'un patient
aux cheveux blancs. Notre contact avec le troisième âge sera donc marqué par notre
propre enfance. Le troisième âge s'engage plus vite dans la régression qui favorise
l'émergence des souvenirs d'enfance. Mais nous aussi, nous nous y engageons, trop souvent
à notre insu, et en nous laissant tromper par notre rôle de "grande personne"
psychothérapeute. Notre contact avec le troisième âge sera très marqué par
l'évolution de nos relations avec nos propres parents, morts ou vivants, et par le choix
que nous faisons des souvenirs prioritaires de notre vie. Il nous faut donc être prêt à
reconnaître et accepter de singuliers renversements de générations.
Le troisième âge garde un potentiel
d'anticipation d'un avenir encore porteur de rêves. Les rêveries du troisième âge
doivent être entretenues, absolument, par des contacts vivants avec des objects
privilégiés. Sinon le patient perd toute capacité de rêverie; dans le meilleur des
cas, il n'aura pas d'autres ressources que d'organiser des délires sinon, psychiquement
carencé, il risque de s'engager dans la voie de la dépression vide et de la démence.
Pour terminer, permettez-moi de vous
dire quelques mots concernant l'approche de la mort. Une voisine d'à peu près 70 ans
m'explique que sa très vieille mère est malade. En cas de crise nocturne, elle demande
que j'aille lui injecter la morphine prescrite par son médecin traitant. Voulant
préparer cette éventualité, je vais faire la connaissance de cette dame et je lui rend
visite tous les jours. Elle commente sa vie: jadis insatisfaite, elle est maintenant
contente de son existence et elle anticipe calmement sa fin:
"Maintenant je vais mourir. De toute façon,
cela vaut mieux. Vous savez, j'ai 97 ans, tous mes amis sont morts... Ce n'est pas à mon
âge qu'on se fait des amis. J'ai vécu toute ma vie dans la maison de mon enfance; je
l'ai quittée l'année dernière quand ma fille a emménagé ici... On ne déracine pas un
vieil arbre. J'ai été scrupuleuse toute ma vie: le missel à portée de la main, le
chapelet aussi! Je les ai rangés. Les péchés ça ne m'intéresse plus, je n'y pense
plus! De toute façon les jeux sont faits".
Comment aborder la mort? La sagesse de
ma voisine me laissait assez admirative... et vaguement perplexe. Pouvait-on mourir ainsi
naturellement, comme on sort de table après un bon repas, en croyant qu'on n'aura plus
jamais faim? Cette dame semblait bien s'éteindre en douceur. Quand j'allais la voir, elle
se plaignait du travail qu'elle m'imposait, elle s'excusait d'être encore là:
"Docteur, c'est long mourir!...".
Un jour elle m'accueille d'un air enjoué.
Spontanément, elle raconte un rêve:
"Docteur, figurez-vous que j'ai rêvé! Dans
une salle de spectacle, j'entend une voix qui dit:"Et maintenant, mesdames,
messieurs, nous allons vous présenter la centenaire d'Auteuil! Vous savez qu'il n'y a pas
de centenaire à Auteuil en ce moment.?.. Mais c'est long trois ans!... Le rêve avait une
suite: j'entendais une voix qui me disait: "Lève-toi et marche". Ça m'a
réveillée. J'ai voulu me lever: j'ai constaté que je n'en étais pas capable... et j'ai
pleuré...".
Derrière la résignation consciente de
cette vieille dame se profile la défense par la négation de la mort: elle se rêve
miraculée, échappant à la mort. Par la suite, nous la verrons déployer une énergie de
refus impressionnante. A partir de ce rêve notre vieille amie s'est transformée. Elle
est devenue opposante, exigeante, désagréable. Lorsque l'infirmière venait la chercher
pour l'amener aux toilettes, elle refusait de se lever et déféquait immédiatement sous
elle, refusait de se laver, refusait la nourriture qu'elle rejetait loin d'elle. Elle
menaçait de déshériter sa fille etc. Il est devenu impossible de la garder à la maison
et elle a vécu les derniers mois de sa vie en institution, dans la contestation. Elle est
morte de triste façon, fort mécontente comme, disait-elle, elle l'avait été tout au
long de sa vie. J'ai regretté que la dénégation ne se soit pas poursuivie jusqu'à la
fin...
Paulette Letarte
91, rue de l'Assomption
75016 Paris
|