Le 'blues' du
psychothérapeute.
Préambule
Hélène Richard
Une fois qu'on a compris, il n'y a plus rien à
comprendre, et il n'y a plus rien du tout. Et si on a rien compris, il y a comme un oiseau
qui ne se pose jamais et qui meurt en plein vol. Alors?
Brigitte Jaques, "Elvire Jouvet 40"
Tu vois, tu vois et encore tu vois. Tu vois que tu
n'as rien fait, rien dit, rien compris qui compte. Et tu restes là, pantelante; quelle
détresse absolue si tu ne te soumets pas à un courage insensé! Si tu ne peux pas jouer,
et non pas jouer le jeu - car il n'y a aucun jeu - la nature révélera ce qu'elle est
depuis toujours: une grande housse blanche et vide. Joue, vois-tu, joue et joue!
Brigitte Jaques, "Elvire Jouvet 40"
Un homme m'a conté une histoire et m'a
priée de vous la transmettre. ...Mais est-ce ici le lieu, est-ce maintenant le temps de
m'acquitter de ce legs? Un homme, psy de son métier, m'a raconté une histoire
étonnante, puis m'a demandée de vous en faire part. C'était en fin de journée, après
le travail; l'ambiance était aux confidences et nous avions beaucoup parlé; du métier,
de nous, de la vie. Puis, est survenu ce récit. ...Mais oserai-je ici? Oserai-je
maintenant? En ce premier Préambule? La vie l'a amené à immigrer chez-nous;
psychothérapeute, il pratique en bureau privé, mais il pourrait tout aussi bien le faire
dans un hôpital ou dans un centre d'accueil; le lieu n'a pas d'importance. Nous avions
parlé de ce que le métier de thérapeute représente pour nous, de comment il nous
empoigne parfois pour nous laisser vides ou exaltés; et souvent seuls. C'est alors que
s'est présentée cette étrange histoire dont il a été le témoin et que je vais, oui,
je le sais maintenant, vous raconter à mon tour. Nous avions beaucoup causé; il était
tard; je me souviens moins de ses paroles que des images qu'elles ont suscitées en moi.
Et ces images, les voici.
Assis en un large cercle autour du feu,
ils écoutent l'un d'eux parler. Les flammes dessinent de violents contrastes sur leurs
visages attentifs. Hommes et femmes aux vêtements disparates et dont la posture exprime
la fatigue du voyage. Car plusieurs viennent de loin, l'isolement les ayant poussés à
prendre la route à la recherche de ces rencontres nocturnes dont la rumeur colportait
l'existence et parmi ceux qui sont de la région, certains sont descendus des hautes
falaises dont, troglodytes, ils habitent les entrailles.
Loin au-dessus d'eux, la lune,
énigmatique, assiste à leur colloque. Ils ont en commun certains rêves, sans pourtant
se connaître, car ils ont fait les mêmes pèlerinages au pays de l'Idéal et de la
Solitude et les récits des uns et des autres forment autour d'eux autant de courants
chauds, lénifiants. L'homme à la veste de peau, à gauche, est berger; il assiste les
agnelles prématurées et rêve d'incubateurs; il a raconté, tout à l'heure, ces
incubateurs oniriques dans lesquels il se love pendant que son frère prend la relève. Sa
voisine est jardinière; elle offre de la terre aux racines et célèbre les tiges
nouvelles lorsqu'elles déroulent leur première feuille. Sa fille, elle, encourage les
guêpes à piquer puisque c'est là leur métier; elle parcourt aussi la campagne, la
nuit, pour détacher les chèvres avant que l'aube ne les incite au suicide. Le jeune
blond à leur droite vient de loin. Il est homme-grenouille; les bateaux qui restent en
rade, voiles tristes et languides, sont sa passion; plus précisément, les libérer de
leur ensorcellement est ce qui le passionne. Leurs ancres, en effet, se prennent dans les
chaînes de navires-fantômes échoués au fond des baies. Lui plonge et replonge, tentant
de rompre le charme de ces épaves sous-marines; car sa passion n'est pas de voguer mais
de plonger.
Ainsi, chacun porte son bagage. Tous ne
le déposent cependant pas près du feu. La grande femme aux cheveux gris, là-bas, ne
cache pas son ravissement et sa tendresse pour les loups des steppes, mais elle n'en a pas
encore dit le prix. Et le pompier des golfes persiques a décrit son odyssée en omettant
de parler de sa terreur. L'apprenti oiselier, quant à lui, n'ose même pas prendre la
parole; il ne sait comment dire que chaque fois qu'un oiseau s'envole, ses pensées
s'affolent dans sa tête comme des phalènes en panique. Le feu ne réussit pas à les
réchauffer tous.
Soudain, les têtes se redressent et le
silence se fait plus dense: une femme vêtue de brun s'est mise à raconter qu'elle a, par
le passé, essayé d'exercer plusieurs métiers sans aucun succès. Pendant qu'elle parle,
sa main gauche joue nerveusement avec de fins bracelets qui ornent son bras droit et il en
monte de petites bulles de son parfaitement rondes qui accompagnent son récit. Le lait de
ses brebis s'est tari, son blé a moisi, sa flûte jouait faux, elle n'a réussi à
convertir, bâtir, guérir rien ni personne. A la fin, elle aurait bien décidé de rester
à la maison pour y élever ses enfants, mais elle n'en avait pas. A mesure qu'elle parle,
le feu s'amenuise et des chapes de nuit se déposent sur les épaules; un murmure
frissonne parmi les gens. La femme continue: elle aurait voulu exercer un métier noble,
elle aurait voulu être noble pour servir les idéaux auxquels elle croit. Mais elle a
échoué. Est-ce l'odeur de son haleine devenue aigre qui imprègne ainsi l'air, ou celle
de la peur qui se propage dans le groupe? Pourtant tous rêvent de célébrer la vie, de
pourfendre la mort et aucun n'y parvient assez souvent à son goût; tous préféreraient
porter le Saint-Graal plutôt qu'une épée de bois; tous ont eu la bouche pleine de
graviers alors qu'ils voulaient en faire couler le miel. Et que fait-elle maintenant? Elle
est devenue archiviste et consigne les exploits des autres. "Il n'y a pas de sot
métier et celui-ci est plein de conséquences", affirme un vieux pas très sage,
"quelle est donc la consigne?" Un chien roux grogne; il est encore trop jeune
pour savoir le faire convenablement et personne n'arrive à comprendre son propos. Reste
qu'il a grogné et dans le silence qui s'en suit se faufile une petite voix:
"Pourquoi les exploits?" fait l'apprenti oiselier qui défaille presque, ému
par sa propre audace. S'engage alors un débat sur ce qui mérite d'être couché sur
papier et transmis à l'histoire, dispute qui risque de ranimer la querelle entre les
Anciens et les Modernes.
Les flèches fusent de partout depuis
près d'une heure quand, tout à coup, un homme aux vêtements poussiéreux, accompagné
d'une femme, réclame la parole avec une telle urgence dans la voix que tous
s'interrompent pour se tourner vers lui. Silencieux depuis le début de la joute,
l'inconnu et sa compagne sont manifestement la proie d'une forte émotion; leurs visages
sont d'une pâleur extrême et les mains de la femme tremblent. L'homme se présente comme
un vigneron immigré depuis peu et dans le silence devenu attentif, il fait au groupe le
récit suivant.
"Je viens de l'ouest. Mon pays
était l'objet d'un maléfice étrange quand je l'ai quitté: les gens y étaient
affectés par une espèce de léthargie qui les faisait se traîner comme des somnambules
en fuyant le regard d'autrui. J'ai moi-même connu cet état et c'est un miracle que j'aie
pu en sortir. Quand j'allais au travail, en effet, une chose noire s'était mise à
remonter périodiquement du marécage au fond de moi et à exiger plus, toujours plus:
plus de chaleur, plus de pluie, plus d'audace, plus de soleil, plus de tout et, surtout,
plus des mêmes choses. Quand elle se retirait, je tombais par dedans, à sa suite, dans
ce fond instable à l'intérieur de moi, cette étendue de vase et de sables mouvants où
rien de ferme ne s'offrait pour que j'y prenne appui; je me sentais petit, honteux, car la
chose avait raison, mais elle m'en demandait vraiment trop. Cet état me faisait tant
souffrir que j'en vins peu à peu à ne plus jamais parler de mon travail pour lequel je
me passionnais, pourtant, jusqu'alors; les autres vignerons du canton faisaient de même,
en proie à une douleur semblable."
"C'est à peu près à cette
époque que je notai chez-moi d'autres changements. A force de ne raconter à personne la
couleur de ses raisins, la texture de sa terre, la taille de ses ceps, j'en vins à moins
bien voir ma vigne quand je la regardais, à sentir avec de moins en moins d'acuité ses
menues transformations. Puis un jour, je constatai que j'y pensais peu, que je ne
réfléchissais d'ailleurs plus à grand chose. Autrefois mes pensées volaient librement
autour des grappes; maintenant, ankylosées, lourdes, elles butaient sur le moindre
obstacle. Penser consistait pour moi à parler à quelqu'un dans ma tête, or le silence
dans lequel je me terrais pour ne plus sentir ma honte rendait impossible tout dialogue,
inutile toute pensée. Je vaquais à mon travail en automate, la tête réquisitionnée
par un vide noir. Ma vigne dépérissait sous mes yeux et je continuais à lui donner ce
qui ne lui convenait plus. Il aurait fallu tenir compte des changements végétaux qui
survenaient et diversifier mes soins, mais je n'avais plus la force d'y réfléchir.
L'impuissance acheva d'éroder mon courage". A ce moment du récit, la femme vêtue
de brun se met à pleurer silencieusement.
"Je dois mon salut à ma
femme" poursuit le conteur. "Elle a mené un combat titanesque contre la bête
noire qui me dévitalisait. Elle m'a obligé à parler, à nommer les couleurs de mon
âme, celle boueuse de la honte, l'irisée de l'idéal, et la fluorescente de l'ambition y
compris. Elle m'a débarrassé de mes pensées sclérosées, m'a nourri tendrement,
syllabe après syllabe, de paroles vives, m'amenant à drainer mon marais jusqu'à ce
qu'un feuillage de mots y croisse à nouveau, que des conversations s'y promènent et que
je puisse recommencer à penser par moi-même à la vigne. Je revins à moi pour constater
l'épuisement de ma compagne et l'état de déchéance dans lequel sombrait le canton; la
région toute entière était dévastée et personne ne semblait s'en soucier. Je décidai
alors d'imiter mes voisins et, pendant que j'en avais encore la force, de m'enfuir avec
mon épouse vers un pays où mes pensées ne seraient pas menacées."
"Quelle partie de mon récit
mériterait d'être consignée?" demande enfin le vigneron au groupe, la question
servant de clôture à sa narration. Les anciens comme les modernes se raclent la gorge et
murmurent entre eux; ils sont pris au piège car ils ont écouté avec intérêt
l'épisode de son début à sa fin. Peut-être est-ce cet intérêt qu'il faudrait
consigner? Mais pourrait-on le faire sans y joindre le récit?
C'est à ce moment que se produit
l'événement qui m'a été conté pour que je vous en fasse part. La vigneronne se lève,
blanche de colère; elle avance dans le cercle, tenant à la main un petit tambourin
qu'elle a pris dans son bagage. Debout, grande et large, elle clame son exaspération,
scandant sa sortie de coups du plat de la main sur son instrument: pour elle tout vaut la
peine d'être consigné quand il s'agit de la suite du monde; et la vie et la mort, et le
petit et le grand, l'échec tout autant que le succès. Elle se met ensuite à raconter
son métier de vigneronne, s'accompagnant toujours de son tambourin. Au début, sa voix
est sourde, retenue; puis, peu à peu, elle enfle et se déploie en une mélopée qui
remplit l'espace au-dessus du cercle et monte lentement vers la nuit. Inscrits en
filigrane d'argent dans cette écharpe qui flotte sont ses rêves, ses peurs, sa
souffrance, ses calculs, son dur labeur. Le feu, envoûté, se met à ronfler, se gonfle
et s'élève; la lune se penche vers le filigrane et le fait scintiller. A son tour, un
homme se lève de l'autre côté du feu et commence à donner la réplique à la
vigneronne. Tête renversée, gorge vibrante, sa voix ondule vers l'écharpe, s'enroule
autour d'elle, puis se dénoue et s'élance en solo. Un peu plus tard une autre femme
vient prendre la place de la vigneronne, puis se lève un autre, puis encore une autre et
il en est ainsi jusqu'à l'aube autour du feu...
Si j'ai voulu vous rapporter cette
histoire en guise de préambule au dossier inaugural de Filigrane, c'est - vous vous en
doutez bien - parce qu'à tous les beaux métiers qui y sont mentionnés le nôtre est
apparenté, lui qui cherche aussi à célébrer la vie, à pourfendre la mort. L'homme qui
m'a confié ce récit a connu autrefois ces rencontres autour du feu et il en chérit le
souvenir. Ancien troglodyte, il travaille maintenant au fond d'un bureau privé. Certains
soirs de fatigue, quand les courbatures du métier se font sentir, il éteint la lumière,
se rasseoit dans son fauteuil et, m'a-t-il dit, il se souvient; les courants chauds que
formaient autour du groupe les récits des uns et des autres l'entourent de nouveau. Il
m'a priée de vous dire qu'il était possible de se nourrir de ces échanges.
|