LE MALAISE DE
LIMPOSTEUR
réal laperrière
Résumé
La pédopsychiatrie moderne tend à exiger de ses cliniciens
quils soient des experts, aptes à libérer lenfant et sa famille des
symptômes qui nuisent à ladaptation. Or, quelle expertise le psychothérapeute
psychanalytique ou le psychanalyste uvrant en institution peut-il revendiquer, lui
dont léthique le place dans une position fort différente, face au symptôme, de
celle proposée par léthique médicale ? Seul avec son patient, na-t-il
pas parfois le sentiment dêtre un imposteur ? Lauteur présente la
psychothérapie dun garçon de dix ans, avec lequel ni lapproche directe du
symptôme, souhaitée par les parents et le médecin, ni linterprétation
psychanalytique ne semblaient appropriées, et montre comment sy est manifesté le
malaise de limposteur.
"En réagissant, un enfant nest pas"
D.W. Winnicott, 1949, 12)
Le mouvement actuel de la pédopsychiatrie est
daller vers une offre de service "spécialisée", cest-à-dire
organisée en fonction dune problématique précise, identifiée et pour laquelle un
traitement préalablement défini est proposé, de façon standard. En conformité avec le
modèle de la médecine somatique, il sagit maintenant doffrir au jeune
patient et à sa famille une modalité dintervention qui soit en réponse directe à
un symptôme ou un syndrome donné. En toute logique, un service de pédopsychiatrie doit
donc tendre à regrouper ses ressources à lintérieur de "cliniques
spécialisées", ayant pour mandat de développer pour des clientèles cibles des
méthodes diagnostiques et thérapeutiques différenciées. En fonction de la
manifestation pathologique prédominante, lenfant ou ladolescent en besoin
pourra être, par exemple, orienté vers une clinique de lhyperactivité, de
lautisme, de la dépression, des troubles alimentaires, anxieux, de la conduite,
etc., chaque catégorie diagnostique incluse dans le DSM-IV pouvant, à la limite
(cest-à-dire si le nombre de cas dans la population le justifie, si un lobby
politique lexige, si un groupe de cliniciens ou de chercheurs manifeste un intérêt
pour une problématique particulière) faire lobjet dune telle clinique. Le
traitement proposé, une fois le symptôme ayant amené les parents à la consultation
précisément identifié (comme par exemple une agitation à la maison ou en classe, des
propos suicidaires, une difficulté à sendormir) visera à faire disparaître ce
dernier le plus rapidement possible, ladaptation maximale à
lenvironnement étant lunique visée thérapeutique. Lobjet de
linvestigation clinique nest donc pas de comprendre ce dont lenfant
souffre psychiquement, mais didentifier lexpression de sa souffrance; et
cest sur cette expression particulière que va porter lintervention. Par un
curieux retournement, la souffrance psychique est alors considérée comme un phénomène
secondaire, conséquence du symptôme et appelée à disparaître avec lui. Ainsi, par
exemple, on ne dira pas de tel enfant hyperactif quil se défend contre
lémergence dune angoisse dépressive intense, mais quil présente une
telle angoisse parce quil est agité, peu concentré et ne réussit pas aussi bien
que les autres en classe ; on ne dira pas de tel enfant psychotique - on parle
maintenant dun "trouble envahissant du développement", le diagnostic de
psychose infantile nexistant plus pour la psychiatrie nord-américaine (voir le DSM
IV, 1996) - quil évite le contact avec les pairs parce quil est aux prises
avec dangoissants fantasmes dintrusion, mais quil a développé de tels
fantasmes en raison de son incapacité à développer des habiletés sociales et à
fonctionner avec les autres. Si le symptôme est la maladie, la suppression de lun
entraîne donc celle de lautre.
Si jai dressé ce portrait, moins caricatural
quil ny paraît, de ce quest en train de devenir la pédopsychiatrie
moderne, cest pour situer le contexte périlleux dans lequel le psychanalyste ou le
psychothérapeute psychanalytique qui y travaille doit, en conformité avec l'éthique qui
lui est propre, exercer son métier. Or, tant au niveau de labord du symptôme
quà celui de la position dexpert ou de spécialiste, éthique psychiatrique
et éthique psychanalytique entrent en conflit. Et de ce conflit peut surgir le malaise de
limposteur.
Le symptôme
Si loffre faite par linstitution dispensatrice
du soin psychiatrique est essentiellement organisée en fonction du symptôme, comment le
psychanalyste, payé par cette dernière, peut-il entreprendre le traitement dun
enfant ou dun adolescent sans avoir le sentiment dêtre le sujet dune
tromperie, dun camouflage, dun mensonge ? Pour lui, le symptôme
nest pas la maladie, mais bien souvent ce qui en protège lindividu ; à
la fois révélant et camouflant un désir interdit, il est porteur de sens ou au
contraire peut être un rempart contre le vide effrayant de linsensé, du
non-symbolisé. Contraignant, source de souffrance pour lenfant et pour son
entourage, il est également source dun plaisir secret, et pilier caché de
léquilibre familial. Enfin, il est surtout nécessaire à léquilibre
psychique du sujet, et en est même parfois garant de la survie. Comment donc ne pas
lapprocher avec dinfinies précautions, et ne pas craindre quen
cherchant à en guérir lenfant on ne favorise chez celui-ci une adaptation en
"faux-self", triste caricature de la santé psychique et tombeau de
lespace intérieur ? Comment ne pas se demander si, en répondant directement
au symptôme, le clinicien ne répète pas un "mal entendu" générateur chez
lenfant dune perte de contact avec lui-même ?
En ne reconnaissant pas au symptôme de lenfant sa
valeur de communication inconsciente et en le considérant comme un "corps
étranger", on risque de priver le sujet dune reconnaissance dun pan de
sa réalité psychique, et de répéter ainsi ce qui a pu se produire dans sa relation aux
premiers objets. Au mieux, lenfant se sentira incompris, seul ; au pire, il
cherchera à sadapter au discours de lautre sur lui, gommant ainsi sa propre
réalité psychique ou la confondant avec la réalité extérieure.
"Les vagissements dun bébé demandent à être
interprétés et peuvent être mal compris. Un nourrisson peut, par exemple, parfois être
nourri alors quil na pas faim (et, sil est systématiquement nourri
lorsquil na pas faim, il développera un soi virtuel persuadé quau fond
il ne désire jamais que manger." (Phillips, 1997, 23)
Un enfant bouge sans arrêt dans sa classe, dérange les
autres, ne porte pas attention à son travail. Inconsciemment, il cherche à communiquer
son incapacité à tolérer la perte inhérente au processus de symbolisation auquel il
est soumis, et veut faire entendre son refus de renoncer à la pleine possession de
lobjet, ravivé par la tâche davoir à partager avec dautres le regard
du professeur. À la consultation psychiatrique, on sempresse de lui prescrire du
Ritalin, pour quil puisse mieux réussir académiquement et lui épargner la
souffrance de léchec et de linadaptation. Mais, en lui faisant ainsi faire
léconomie dune élaboration psychique de la perte, nentretient-on pas
lillusion quil existe une satisfaction possible à son désir de ne pas
renoncer ? Et que cette satisfaction repose sur une substance extérieure ? Si
on répond au besoin dêtre entendu en prescrivant un médicament, ne risque-t-on
pas de créer la conviction que le besoin nest pas dêtre entendu, mais
dêtre apaisé par lingestion dune substance, préparant ainsi le
terrain dune éventuelle dépendance addictive?
Face à loffre faite par linstitution
dun soulagement ou dune guérison des symptômes et dune adaptation
accrue à lenvironnement, le psychanalyste ou le psychothérapeute psychanalytique
se trouve dans lembarras. Sil ne sadapte pas lui aussi, il lui faudra
uvrer dans la clandestinité, trompant à la fois le tiers payeur et ses patients,
à qui lon a promis tout autre chose.
Lexpert
Si la pédopsychiatrie moderne tend à offrir des services
de plus en plus spécialisés, répondant à des objectifs thérapeutiques de plus en plus
précis, elle tend également à exiger de ses cliniciens quils deviennent des
experts. Ainsi, voit-on apparaître tel psychologue spécialisé dans la méthode
"TEACCH" pour les autistes, tel autre dans lévaluation
neuro-psychologique de lenfant présentant un déficit attentionnel ; tel
psychiatre se spécialise dans le développement de lestime de soi chez
lenfant déprimé, tel orthophoniste devient expert des troubles du langage chez
celui qui présente un syndrome de Gilles de la Tourette. Or, de quelle spécialité ou
expertise le psychanalyste ou le psychothérapeute psychanalytique peut-il réclamer la
prérogative ? Est-il le spécialiste de linconscient et de son
interprétation ?
"Si linconscient est ce que lon ne peut anticiper,
comment peut-il engendrer des experts ?" (Phillips, 1997, 44)
Cet auteur nous rappelle en effet quêtre un expert
de linconscient est une contradiction dans les termes et que puisque les patients
souffrent de sêtre oubliés eux-mêmes, le psychanalyste ne peut être quun
expert de lignorance. Bollas (1996) en fait même une condition de son travail
analytique, ce qui nest pas sans faire problème :
"Dans un pays comme les Etats-Unis, où un grand nombre de gens
nhésitent pas à entamer une action en justice, les psychiatres peuvent vivre dans
langoisse que leurs patients leur intentent un procès pour la simple raison
quils ne savent pas ce quils font. On peut dire après tout que les autres
professionnels de la santé mentale, solidement armés de leur manuel diagnostique (le DSM
III), sont à même dexercer leur métier avec plus de certitude. Pour moi, cette
absence de savoir représente un accomplissement. Je suis convaincu quil ma
fallu exercer mon métier danalyste pendant des années avant de pouvoir apprécier
cette disposition desprit et lestimer pour ce quelle est, à savoir une
condition nécessaire à la création dun espace potentiel [
] " (Bollas, 1996, 89-90)
Mais le psychanalyste peut-il au moins revendiquer
dêtre le spécialiste de la traduction des manifestations de linconscient, du
décodage des canaux embrouillés de lexpression du désir ? Cest ce que
la lecture de certains "classiques" de la psychanalyse de lenfant (Klein,
1961 ; Diatkine et Simon, 1972) lui a en effet appris. Quarrive-t-il alors
lorsquil se retrouve face à un jeune patient pour qui les interprétations
nont aucune résonance intérieure et qui ne peut les recevoir quen tant
quattaques persécutrices ou empiétement du soi ?
Privé de lusage de linterprétation,
impuissant à faire disparaître le symptôme, le psychothérapeute en institution ne peut
alors que se voir comme limposteur qui "usurpe le nom, la qualité dun
autre" (Petit Robert, 1990). Cest du moins ce que jai moi-même ressenti
pendant le traitement dOlivier.
Un enfant sous pression
Lorsquaujourdhui je repense à Olivier et à
la cinquantaine de séances de psychothérapie que nous avons vécues ensemble, un mot me
vient à lesprit : la pression.
Cest son père, homme public, occupant
simultanément deux emplois et menant sa vie professionnelle à train denfer, qui
fait la demande de consultation à notre clinique externe de psychiatrie, en créant
demblée autour de sa démarche un climat de tension vécu par nous tous comme un
empiétement brutal. Dès le premier contact téléphonique, il dit vouloir "faire
pression" pour que son fils soit rencontré sans délai. Il prétend "bien
connaître le système", savoir lutiliser et nous avise quil ne se
laissera pas "avoir". Il va jusquà menacer de faire usage de ses
"contacts" politiques pour que les choses aillent plus vite. Après quelques
jours dattente, il loge dailleurs une plainte auprès du directeur des
Services professionnels de lhôpital, ce qui aura pour effet de susciter la
méfiance de toute léquipe. Habituellement très pris par son travail, le père ne
simplique auprès de ses enfants que lorsquil y a débordement et que des
démarches à lextérieur simposent : il réagit alors en fonçant. La
mère, qui semble déprimée et résignée, assume les enfants à la maison, mais ne se
mêle à peu près pas de la consultation à la clinique. Tout au long de la démarche,
elle sera pratiquement absente, fait plutôt rare en clinique infantile.
Olivier a 10 ans. À lécole, il provoque sans
arrêt les autres, notamment par ses blagues incessantes, et est devenu un bouc
émissaire. Cette situation semble sétendre à tout le quartier : dans la rue,
au parc, au centre sportif, il est rejeté, insulté et à loccasion battu. Depuis
quelques semaines ses parents doivent même le voiturer entre la maison et lécole,
qui ne sont pourtant quà quelques minutes à pied lune de lautre, pour
éviter quil soit agressé par des enfants. Récemment, lors de la cérémonie
annuelle de remise de prix de sa ligue sportive, il est copieusement hué par
lassistance au moment de sa nomination (il est en effet un excellent joueur), ce qui
provoque chez le père, présent à lévénement, une honte intolérable, lui si
soucieux de son image publique. Il quitte la soirée habité dune rage intense.
Olivier présente également une encoprésie persistante.
Depuis lentraînement à la propreté, coïncidant avec la naissance de son unique
sur, il retient ses selles, ce qui lui occasionne des maux de ventre et
lamène à souiller ses vêtements lorsquil séchappe. Ce symptôme
devient de plus en plus gênant pour lui et contribue au rejet par les autres dont il est
victime. Il a également dimportants dégoûts alimentaires, qui obligent sa mère
à lui préparer, la plupart du temps, un repas différent de celui servi au reste de la
famille.
Depuis lentrée à la maternelle, Olivier a des
difficultés avec les pairs. Adoptant une attitude protectrice avec les plus jeunes, il se
montre "baveux" et arrogant avec les plus grands, au point de provoquer leurs
coups. Avec les adultes, toutefois, il se montre gentil et docile.
Suite à lévaluation psychiatrique, Olivier
mest référé pour une psychothérapie. Il pourra, lui a-t-on dit ainsi quà
ses parents, "parler de ses problèmes dagressivité et
dencoprésie" et "se faire donner des moyens pour mieux les contrôler et
fonctionner plus adéquatement avec les autres". Me voilà dès le départ présenté
comme le spécialiste qui sait faire parler les enfants et les libérer de leurs
symptômes.
Lors de mon premier contact avec Olivier, je me retrouve
devant un enfant avenant, poli, bien élevé et supérieurement intelligent. Il fait
preuve dun très bon niveau de langage pour son âge, et son discours est clair,
cohérent, logique mais sans aucune spontanéité. Je réalise rapidement à quel point
cet enfant est sous pression : il semble en état de tension constante, cherchant
continuellement à se contrôler et donnant limpression dêtre toujours en
effort pour retenir quelque chose à lintérieur de lui. À certains moments, la
tension devient plus importante : tout son corps semble alors se durcir, et de
nombreux tics faciaux apparaissent. En même temps, Olivier a le souci de bien faire les
choses avec moi : il me parle, de façon très adulte, de son problème
dagressivité, de son sentiment de décourager ses parents et de détruire la
carrière de son père, il dit se sentir "petit" et "coupable". Mais
ce discours raisonne en moi comme une abstraction, comme si Olivier me parlait de
quelquun dautre, comme sil nhabitait pas ses mots. De
lencoprésie, il ne dit rien. Sentant quil sagit là dune zone de
fragilité narcissique, je nose laborder moi-même. Il nen sera ensuite
jamais question entre nous.
Les entretiens suivants, au cours desquels jai
recours à des épreuves projectives, mettent en évidence chez lui limportante
rivalité entretenue envers la jeune sur, de même quun sentiment de ne pas
être soutenu par ses objets, laissé à lui-même au plan affectif et sans reconnaissance
de sa réalité interne. Lagressivité, omniprésente, nest que très peu
mentalisée, ne semblant trouver de voie dexpression que dans lacte ; la
culpabilité, pour sa part, semble motiver la recherche de punition.
Mais avant tout, Olivier mapparaît alors comme un
enfant dont le moi semble ne sêtre construit quen réaction à un
empiétement par le monde extérieur, un environnement exerçant une pression telle
quil a dû se retourner totalement vers lextérieur. Ce mouvement défensif
dauto-protection semble avoir entraîné une coupure davec la réalité
intérieure, ressentie subjectivement comme un espace vide et menaçant.
Winnicott signale que, pour un jeune enfant dont
lorganisation du moi est peu développée, le besoin de réagir à un environnement
trop pressant peut être vécu comme une perte temporaire didentité.
"Ceci donne une sensation aiguë dinsécurité et établit
les bases dune appréhension dépisodes ultérieurs de perte de la continuité
du soi et, même, un désespoir congénital (et non héréditaire) en égard à
laccession à la vie personnelle" (Winnicott, 1988, 121).
De vie personnelle, despace intérieur, Olivier ne
semble à peu près pas en disposer. Totalement collé à la réalité extérieure, il ne
fait que répéter par sa provocation continuelle des autres, un empiétement possiblement
vécu de façon précoce, quil est maintenant en mesure de contrôler, plutôt que
den être la victime passive (Laperrière, 1997).
Supérieurement intelligent (tel que démontré par les
tests administrés à lécole), il est féru de connaissances et na de cesse
de vouloir réaliser des prouesses cognitives (comme le montreront les séances de
psychothérapie). Capable dun discours sensé et logique, il narrive pas à
parler de lui-même et à rendre compte de ce qui se passe à lintérieur de lui.
Chez lenfant trop précocement soumis à un
environnement pressant, nous dit Winnicott,
"il peut se produire une fausse intégration, impliquant une sorte
de pensée abstraite qui est contre nature. Ici encore, il y a deux termes à
lalternative ; dans un cas il y a précocité du développement
intellectuel ; dans lautre cas, il y a défaillance du développement
intellectuel [
..] . Le
développement intellectuel est une gêne car il découle dune étape trop précoce
de lhistoire de lindividu, si bien quil reste pathologiquement détaché
du corps et de ses fonctions, ainsi que des émotions et pulsions et sensations du moi
dans son ensemble." (Winnicott, 1988, 121).
Ainsi, chez Olivier, comme le formulerait Phillips (1997),
lesprit nest pas un acteur parmi dautres, mais devient un sujet de
préoccupation excessive.
Par ailleurs, lencoprésie et les dégoûts
alimentaires, de par limpuissance quils entraînent chez les parents, semblent
avoir pour fonction de protéger le moi dOlivier, tout en lui permettant
secrètement de rester en lien avec ses objets. Phillips (1997) affirme en effet que chez
les enfants:
"un symptôme contre lequel on ne peut rien peut leur assurer une
forme dintimité paradoxale : une partie deux-mêmes échappe à toute
intrusion et, en même temps, maintient le contact avec les gens dont ils ont
besoin." (80)
Face à son incapacité daccéder à son monde
intérieur, totalement tourné vers lextérieur pour se protéger dun
éventuel empiétement du moi, enfermé dans un discours intellectualisant et
désaffecté, mais quand même très souffrant de sa condition, Olivier se retrouve
totalement désemparé dans mon cadre thérapeutique habituel.
Linvitation à associer librement à laide de
mots, de dessins ou du jeu provoque en lui une anxiété telle quil en devient
misérable. "Je ne me souviens pas davoir joué avec des jouets" me dit-il
pour justifier ce quil perçoit sans doute comme une incapacité chez lui à
répondre à mes attentes, vécues comme un nouvel empiétement. Je me rend vite compte
par ailleurs que toute intervention à teneur interprétative de ma part, et plus
spécialement si elle a pour objet un de ses symptômes, entraîne chez lui une vive
réaction défensive : ou bien il argumente intellectuellement (et savère
supérieur à moi à ce jeu auquel je me laisse parfois prendre) ou bien il se soumet
docilement. Dans un cas comme dans lautre, la défense contre un sentiment
dintrusion lemporte sur la possibilité dun travail délaboration.
Privé de la possibilité dinterpréter, impuissant
à le guérir des symptômes dont il ne mest même pas permis de parler, installé
dans un dispositif qui ne semble pas convenir, je me sens bien loin dêtre
lexpert à qui des parents inquiets, un médecin consciencieux et une institution
sérieuse ont confié un enfant en difficulté importante.
La construction dun lieu
"Je ne joue pas avec des jouets" me dit Olivier
dès la première séance de psychothérapie, "mais à des jeux de société".
Comme il nen trouve aucun à sa disposition dans mon bureau, il en invente un, dont
la fabrication sétend sur quelques séances. Il sagit dun parcours,
effectué à laide de dés (quil fabrique aussi) et sur lequel il faut
accumuler des points en solutionnant des problèmes mathématiques de plus en plus
difficiles. Puis, après quelques séances consacrées à ce jeu, Olivier commence à en
apporter de chez lui. Chacune des rencontres suit alors un déroulement rituel :
après mavoir consacré, patiemment, une dizaine de minutes au cours desquelles il
me laisse tenter de parler avec lui, Olivier sort dun sac le "jeu de la
semaine" et men explique les règles. Ici, donc, tout est contrôlé, défini,
sûr. Puis, avec une hâte et un enthousiasme non dissimulés, il sempresse de
débuter la partie, qui dure toute la séance et parfois se prolonge à la suivante. Peu
de mots hors contexte sont tolérés par lui, et lorsque je my essaie, il me ramène
rapidement à lordre : "joue !".
Ainsi, pendant une bonne année, Olivier viendra à mon
bureau une fois par semaine, son jeu sous le bras, et nous ne ferons pratiquement que
jouer : échecs, Master Mind, Scrabble, Quelques Arpents de Pièges, Boggle, Clue,
Monopoly, Puissance 4, etc, sa réserve personnelle de jeux mapparaîtra
inépuisable.
Au début, Olivier se montrera avec moi tel que pendant
les entretiens préliminaires : affable, poli, respectueux. Puis, quelques pets
odorants, malencontreusement lâchés, viendront ponctuer la séance, déclenchant chez
lui un rire incontrôlable. Enfin, stimulé par la situation même du jeu, il deviendra
progressivement hautain, arrogant et suffisant à mon égard, cherchant manifestement à
mécraser et à me soumettre par sa supériorité incontestée à ce type de jeux
(je ne gagnerai pratiquement jamais la partie au cours de ces séances, malgré mes
efforts réels !).
De mon côté, je me sentirai de plus en plus contrôlé,
petit et impuissant, sans espace pour penser, incompétent, et habité dune colère
intense me donnant lenvie de le provoquer, de contre-attaquer par des
interprétations. Mais pour quoi faire, sinon pour me défendre, protéger mon
intégrité ?
"[
]
avant dintroduire des interprétations, nous devons nous demander sil y a un
lieu pour elles, et sil ne vaut pas mieux construire dabord ce lieu avec le
patient en lui permettant dintrojecter progressivement une modalité relationnelle
satisfaisante" (Ferro, 1997, 164)
Olivier me semblait recréer en séance une situation de
pression et dintrusion, mais dans laquelle il occupait cette fois la "bonne
place", par une opération de retournement (Roussillon, 1991). Lexpérience de
la séance, au sens où Pontalis (cité par Ferro, 1997) parle de lexpérience du
rêve en opposition à sa traduction par lanalyste, mapparaissait alors plus
importante pour lui que sa signification. Je ressentais dailleurs
quinterpréter naurait eu aucun sens pour Olivier, que cela aurait été une
activité exercée sur lui plutôt quavec lui.
"Un excès de "vérité" sur le patient, vérité qui ne
naît pas dun unisson affectif mais de linjection en lui de nos propres
vérités, engendre de la persécution." (Ferro, 1997, 165)
Bollas souligne dailleurs que pour des auteurs comme
Winnicott,
"le succès dune analyse repose non seulement sur la
transformation de conflits inconscients en connaissance consciente, mais aussi sur des
expériences psychiques totalement nouvelles, générées par la situation analytique, en
particulier, les expériences favorisées par les états transférentiels." (1996,
22)
Il me fallait donc tenter de tolérer la situation créée
par Olivier, situation devenant peu à peu mise en acte de son expérience et de son
histoire denfant sous pression, premier pas vers une possible psychisation.
A la reprise des séances après les vacances
dété, première longue séparation depuis le début de la psychothérapie, Olivier
reprend le jeu créé lors des premières rencontres, mais cette fois il décide de lui
donner un nom : l "O.R." (abréviation
d"Olivier-Réal"). Quelque chose sest-il construit entre nous ?
Dans les rencontres qui suivent, il me semble davantage parler de la séance comme
dun lieu, dun espace où lui et moi pouvons nous rencontrer, sans craindre
trop dempiétement par lautre. Dautre part, sa situation nouvelle de
pensionnaire dans un collège privé semble agir comme catalyseur, et Olivier commence à
tenter timidement de trouver une façon dexprimer sa tristesse, sa rage, sa
culpabilité. Parfois, il se laisse aller à jouer avec de petits soldats, prenant le
risque dune expression de lagressivité échappant aux règles préétablies,
au contrôle par un agent extérieur. Et, face à moi, il manifeste non plus la peur
dune intrusion et dun contrôle, mais celle de provoquer en moi le désir de
labandonner. Avec prudence, je peux commencer à nommer certaines choses pendant les
séances, que je lui offre comme autant de pièces dun nouveau jeu, consistant à
faire des liens.
Mais les circonstances ne nous permettront pas de
poursuivre ce jeu plus loin. Après un peu plus de cinquante séances, un déménagement
de la famille hors de la ville met fin à la psychothérapie dOlivier. À ma
dernière rencontre avec le père, celui-ci mexprime sa satisfaction : le
comportement de son fils sest considérablement amélioré, lencoprésie est
totalement disparue. Lui aussi me dit avoir changé : "Peut-être est-ce parce
que je communique plus avec lui, que jai décidé de relâcher un peu la pression
sur lui
De toute façon, merci beaucoup !"
Je nai eu des nouvelles dOlivier que deux ans
plus tard, toujours par son père. Il avait entrepris son secondaire dans un autre
collège, et y semblait épanoui. Ayant eu quelques difficultés avec les pairs en début
dannée, il avait dû aller chercher de laide auprès dun professeur en
qui il avait confiance. Peut-être Olivier avait-il gardé de ses séances avec moi la
trace dune expérience possible dutilisation de lobjet, dans un lieu
pouvant devenir un espace de jeu partagé ?
Le malaise
Cest lorsque je me retrouve en séance avec un
enfant comme Olivier, à tenter de me rendre disponible à être utilisé (au sens donné
par Winnicott, 1971), de devenir peu à peu un médium malléable (Roussillon, 1991), à
me laisser prendre par la façon quil a, lui, de répéter son histoire, et moi
dessayer den faire une, que je ressens parfois le malaise de limposteur.
Que fais-je donc là, qui suis payé pour appliquer un traitement efficace, pour être
celui qui sait, le spécialiste, lexpert ? Ne suis-je donc pas en train
duvrer clandestinement à créer, entre lenfant et moi, un espace dans
lequel chacun puisse retrouver quelque chose de lui-même, plutôt que de laider à
sadapter aux exigences de son environnement ?
En parlant dOlivier, jai choisi une histoire
dont lissue a été favorable : il a été effectivement soulagé de ses
symptômes, sans que ni lui ni moi nayons eu à en parler. Jai donc pu, face
à linstitution au sein de laquelle je travaille, faire preuve de mon expertise, de
lefficacité de mon traitement, gardant mon malaise pour moi seul. Mais les choses
ne sont pas toujours aussi faciles. Il y a quinze jours à peine, une mère en furie se
précipite dans mon bureau, à lheure de la séance de son fils, et minvective
violemment : "Jen ai assez que vous laissiez Guy dessiner et bricoler au
lieu de le faire parler de ses problèmes et de les régler: il continue à faire
toutes ses conneries à la maison, je nen peux plus !" Caché derrière
mes explications sur la méthode, le cadre, le processus de mon travail, le malaise est
là : suis-je vraiment intègre, face aux attentes de cette mère qui veut, avec
raison, être soulagée, face à ce qui lui a été proposé par linstitution, par
le médecin qui la référée à mes services ? Ma-t-on demandé
daider cet enfant à se retrouver lui-même, ou plutôt à retrouver sa faculté à
sadapter à son environnement ?
En y repensant
Le malaise de limposteur, dont jai attribué
la source au contexte actuel de la pédopsychiatrie et de ce quelle attend de ses
cliniciens, fait bien sûr écho à mon histoire personnelle, retrouvée dans
lespace de mon analyse, et qui est présente dans ce texte sous les traits de
personnages qui la révèlent et la dissimulent tout autant. En dehors de celle-ci, je
crois quil est également partagé par dautres cliniciens qui, à
lintérieur de linstitution, tentent dexercer leur métier selon
léthique que leur impose la pensée psychanalytique, et qui, eux aussi, sont soumis
à la pression exercée par la "modernisation" de la pensée psychiatrique. Mais
si ce malaise est le fruit de ce qui, à lextérieur de la situation analytique,
pèse sur elle, il est également le produit de celle-ci, et est donc intrinsèquement
lié au travail de lanalyste. En effet, permettre chez un patient
létablissement du transfert à laide du dispositif thérapeutique me semble
impliquer pour le thérapeute quil accepte, pour un temps et pour le bénéfice de
lanalyse, de prendre la place dun autre, dêtre ce nécessaire
imposteur. Freud, parlant de lamour de transfert, en faisait dailleurs avec
humour un avertissement :
"Il [ le médecin, ou lanalyste] doit considérer, que lamour de la patiente est déterminé
par la situation analytique et non par les avantages personnels dont il peut se targuer,
quil na donc aucune raison de senorgueillir de cette ²
conquête² , comme on lappellerait en dehors de
lanalyse. En être averti est toujours une bonne chose." (Freud, 1953, 118)
Mais plus loin dans ce texte, Freud nous dit que si
létat amoureux apparaissant dans le transfert nest quune réédition de
faits anciens, une répétition de réactions infantiles, il nen a pas moins le
caractère dun amour véritable. On pourrait sûrement en dire tout autant du
contre-transfert. Peut-on alors penser que, de façon paradoxale, de limposture
surgirait le vrai, et que le malaise serait donc à la source dun travail analytique
authentique ? Je laisse au lecteur, imposteur ou non, le soin den juger.
réal laperrière
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