Traitement
à long terme de patients psychotiques dans le cadre d'un groupe
maxine sigman
Les individus psychotiques semblent avoir des perceptions
(visuelles, auditives et tactiles) plus intenses que les autres. Peut-être sont-ils nés
avec une vulnérabilité biologique leur conférant cette capacité. Par exemple, les
patients schizophrènes semblent avoir de la difficulté à filtrer la douleur provenant
de la réalité extérieure et à juguler les émotions menaçantes qu'ils absorbent en
eux-mêmes. En 1924, Freud a suggéré que l'individu psychotique se défend en prenant la
fuite devant ce qui lui semble insupportable dans le monde extérieur et en s'inventant
une fausse réalité, une illusion, qui joue un rôle protecteur contre les idées et les
affects envahissants. Lorsqu'on travaille avec des personnes gravement perturbées, de
telles résistances ou défenses contre les prises de conscience sont persistantes et
prennent des formes multiples; toutefois, il semble qu'elles soient exacerbées par la
perte et par le deuil. Une "perte" peut prendre la forme de toute modification
d'un statu quo : le départ d'un lieu familier, la séparation d'avec un groupe ou une
personne, la séparation la plus douloureuse étant le décès. L'objectif du présent
article est de montrer comment des individus psychotiques, dans le cadre d'un groupe,
s'efforcent de composer avec la séparation et la perte. L'article se concentrera sur des
segments tirés de rencontres en groupe tenues à une année d'intervalle, segments qui
illustrent la façon dont les participants travaillent ensemble à ce processus.
Le groupe du jeudi
Le groupe du jeudi a été mis sur pied en 1985 à l'intention de
patients ambulatoires souffrant de troubles psychiatriques chroniques, et référés par
l'hôpital. Pour être référés au groupe, les patients devaient être disposés et
aptes à participer à une rencontre hebdomadaire en groupe d'une durée de 45 minutes.
Mon but était simple : fournir à ces personnes un lieu et un moment où se
rencontrer régulièrement afin de parler de ce qui leur tenait à coeur. Depuis un
certain temps j'avais l'impression que, pour bon nombre de patients, la séparation,
l'isolement et l'intimité étaient accompagnés de crises psychologiques, lesquelles
entraînaient fréquemment un effondrement du patient et son hospitalisation, et qu'un
groupe pourrait servir à amortir certaines de ces crises. En effet, dans le cadre d'un
groupe, on aurait la possibilité d'interpréter les comportements psychologiques
exacerbés et l'escalade de l'anxiété en les assimilant aux craintes du participant et
aux événements ponctuant sa vie actuelle. De plus, dans ce cadre, les membres seraient
capables de fixer le degré d'intimité qu'ils pourraient supporter tout en demeurant à
l'aise. Enfin, le groupe, se réunissant à la même heure, en un même lieu et devant un
même leader, serait en mesure d'offrir un soutien solide à ses membres les plus
fragiles. En s'appuyant sur l'expérience accumulée ailleurs, on estimait que le groupe
pourrait servir de rempart contre la dépression, l'anxiété, la psychose et les conflits
qui assaillent ses membres (Sigman, 1985). Les patients ne se sentiraient plus abandonnés
dans la vie et, grâce au cadre offert par le groupe, ils n'auraient pas à se
compromettre outre mesure dans le partage de leurs expériences. Bion (1959) a insisté
sur l'importance, pour le développement normal de l'enfant, de la présence de parents
capables de jouer le rôle de contenant solide pour leurs identifications projectives,
afin que les enfants puissent explorer leurs propres émotions. Bion ajouta que cette
dynamique était une composante essentielle de l'interaction patient-thérapeute.
Des publications antérieures viennent appuyer le bien-fondé du
traitement en groupe des patients souffrant de troubles mentaux sérieux (Cohn, 1988;
de Bosset, 1988, 1991; Kanas, 1985; Kibel, 1991; Lesser et Friedman, 1980;
Malawista et Malawista, 1988; McIntosh et Stone, 1991; O'Brien et coll., 1972;
Seeman, 1988; Vaccaro, 1992; Wilson, 1992; Yalom, 1985; Sigman et coll., 1985).
Obstacles initiaux
Le groupe du jeudi a failli ne pas démarrer, il a même failli
disparaître durant les quatre premières années, car trop peu de personnes lui étaient
recommandées. Cette situation traduisait peut-être un état de fait régnant à
l'intérieur du contexte hospitalier. Le personnel soignant ne reproduisait-il pas là le
rapport existant entre lui et les patients, "oubliant" la possibilité d'un
traitement en groupe dès que le leader n'était plus présent en personne (Sigman, 1989).
J'ai distribué un questionnaire au personnel, puis j'ai publié un article sur les
problèmes rencontrés dans l'obtention de recommandations de patients (Sigman, 1990).
Aujourd'hui, il existe une liste d'attente pour le groupe.
Une rencontre en groupe, janvier 1994
Ce qui suit est tiré de notes prises lors d'une rencontre en groupe
tenue après le congé de Noël. Ce congé nous avait fait rater une rencontre. Or,
j'avais lu la veille dans le journal que le père de Dan, l'un des membres du groupe,
était décédé et qu'il allait être enterré le vendredi, c'est-à-dire le lendemain.
Juste avant le congé, Dan avait dit devant le groupe avec beaucoup
d'émotion : "Je suis tellement fâché contre mon père, en train de mourir et de
m'abandonner, que je pourrais le tuer". Sitôt cela dit, Dan reconnut le ridicule de
son emportement.
En y réfléchissant, je reconnais que l'emportement de Dan avant le
congé pouvait bien s'appliquer au fait que moi-même et le groupe nous apprêtions à
nous quitter pour le congé de Noël. Mais sur le coup, et jusqu'au moment d'écrire des
notes sur cette séance, je n'y ai pas fait attention. Je refuse de m'imaginer la
réaction de Dan à la mort de son père : c'est là ma propre contre-résistance.
J'arrive donc à la rencontre d'après Noël. Apercevant Dan, je lui dis :
"Salut Dan, je suis tellement contente que tu sois venu aujourd'hui, je suis
désolée pour ton père". Dan me remercie. Leon poursuit : "J'ai eu trois parties
durant les Fêtes, etc., etc.......", exprimant sa résistance à surmonter la perte.
Depuis des années, il se fait du souci pour le décès possible de ses deux parents,
même si ceux-ci sont bien portants.
Je demande alors à Dan comment il va. "Ça va, me répondit-il en
sanglotant, il me manque, c'était un homme bon, il a lutté jusqu'au bout. Nous lui avons
demandé s'il voulait que nous lui enlevions l'oxygène pour qu'il puisse mourir... il a
dit non... il voulait vivre jusqu'au bout... Je m'inquiète pour les funérailles
demain... j'ai peur de fondre en larmes..." Ce sur quoi je dis : "Qu'est-ce
que ça représente pour toi de fondre en larmes, tu as le droit de pleurer, tu
sais". "Je sais que c'est correct de pleurer; mais c'est que j'ai peur de sauter
dans la tombe." Ben intervient : "Je crois qu'il veut dire plus que
pleurer".
À ce moment, Sol parla de Billy, un des membres du groupe absent,
hospitalisé et "déprimé"; Nan ajouta ensuite : "J'ai vu Billy à
l'hôpital... il était très volubile". Kay dit : "J'ai vu Billy... il
était très hostile et agressif". Leon parla de ses sentiments à l'égard de son
père, contre lequel il est si souvent fâché, mais qu'il aime en même temps. Je
mentionnai l'ambivalence vécue par certains membres du groupe éprouvant des sentiments
contradictoires; j'ai souligné que celle-ci faisait partie de la nature humaine, à
l'exemple de celle de Dan, qui était très fâché contre son père à la veille du
congé parce que ce dernier était malade et qu'il l'abandonnait, alors qu'en même temps,
il l'aimait. Leon poursuit : "J'ai des fantasmes au sujet des femmes. J'ai des
problèmes avec mes intestins. J'ai très mal au rectum. Depuis une semaine, rien ne se
passe au niveau de mes intestins. (Quelqu'un lui suggère d'aller voir un médecin.) Je ne
veux pas voir de médecin. Les instruments qu'ils utilisent font très mal". Nan
sourit... Je me retiens de dire que ce n'est pas le moment pour Leon de poursuivre au
sujet de ses intestins, et garde le silence. Quelqu'un lui demande s'il a des
hémorroïdes. Leon répond : "Non, c'est une fissure". Alors moi, sans doute en
réaction au mot fissure, et me demandant comment diable on pouvait parler d'intestins
alors que Dan était si inquiet à l'idée de sauter dans la fosse sur le cercueil de son
père, je fais une "fissure" et demande : "Ben, que voulais-tu dire en
disant que Dan s'inquiétait d'autre chose que du fait de pleurer ?" (Je savais qu'il
en savait plus que moi là-dessus.)
Survient alors une autre interruption (résistance de la part du
groupe), et le groupe se remet à parler de Billy. Quelqu'un dit que Billy avait cessé de
prendre ses médicaments. Ben dit : "Je connais ça, la dernière fois que ça m'est
arrivé, je me suis retrouvé à l'hôpital". Sol ne cesse, pendant ce temps, de
répéter que Dan ne devrait pas demeurer seul pendant la semaine de shiva (les
sept jours de deuil), qu'il devrait dormir chez sa mère. Pensant que Sol projette ses
propres peurs, je lui dis : "Sol, ça, c'est ton problème, et non celui de Dan. Dan
se débrouille dans son appartement, mais, en ce moment, son père lui manque. C'est toi
qui aimes dormir chez ta mère". Sol répond : "Elle dort dans une chambre et
moi dans l'autre".
Dan parle alors de la culpabilité qu'il éprouve pour avoir causé
tant de problèmes depuis des années à cause de sa maladie depuis 20 ans...
toutes ces complications... si peu de plaisir... et toute cette colère. Leon lui dit :
"Tu n'as pas à te sentir coupable". Moe ajoute : "Ce n'est pas ta faute si
tu as été malade, tu n'y pouvais rien". Dan répond en pleurant : "Je
sais cela; même mon père a dit que ce n'était pas ma faute... mais je regrette quand
même... mon père ne méritait pas cela, c'était vraiment un homme bon... Je suis
inquiet pour demain, pour les funérailles... et si je devenais fou ?"
Leon déclare alors qu'il n'irait jamais aux funérailles de ses
parents s'ils mouraient. Et Moe de dire qu'il n'a pas pu aller aux funérailles de sa
mère (Moe a passé huit mois à l'hôpital à la suite de la mort de sa mère; il était
très suicidaire). -La résistance de Moe à cette prise de conscience insupportable a
commencé à céder au moment où il s'est fait une petite amie dans le pavillon de
l'hôpital; elle est actuellementsa fiancée- Sol mentionne que son père est mort vingt
ans auparavant et que lui-même a dû séjourner à l'hôpital par la suite.
Léchange continue. Dan raconte que l'homme du salon funéraire
qui l'a aidé à choisir un cercueil a été très aimable, l'invitant à considérer les
cercueils comme de simples meubles, et non comme des cercueils. Mike, sadressant à
Dan : "Je trouve que tu es une très bonne personne... tu parles à partir de tes
sentiments... demande seulement à Dieu de te venir en aide". Dan exprime à nouveau
ses craintes face au lendemain, dans le cimetière. Mike ajoute : "Apporte simplement
ton siddur (son livre de prières) et tiens-le dans tes mains".
À ce moment, les larmes me sont montées aux yeux. Mike avait peu
parlé jusque-là, ne faisant partie du groupe que depuis un mois, et il avait trouvé le
moyen de donner quelque chose à Dan. Il lui donnait ce qu'il pouvait... ce qu'il croyait
être utile pour lui; c'était généreux de sa part. Ce moment m'a beaucoup émue.
Juste alors, Sol ajoute : "Seth, ce doit être difficile pour toi
d'être assis à côté de Dan; tu ressens le choc de ce quil vit". -Sol avait
peut-être perçu ma tristesse du fond de la salle- Seth répond : "Je crois que ce
doit être très difficile pour Dan; je crois savoir ce qu'il veut dire".
Puis, Sol relance l'idée que Dan ne devrait pas demeurer seul (c'est
sa façon à lui de surmonter des événements pénibles). -Offrait-il une résistance à
sa propre tristesse et la projetait-il sur Seth, assis entre lui et Dan ? Était-ce
à moi qu'il s'adressait aussi, indirectement ?
Quelques réflexions
On peut suivre un segment du processus du travail en groupe comme celui
susmentionné et l'analyser à la lumière de la résistance caractéristique des
mécanismes de défense protecteurs. Si nous examinons toutefois les associations globales
au niveau du processus primaire, nous sommes en mesure de constater que le groupe aborde
concrètement les questions qui le préoccupent, bien que ce soit souvent sur le plan de
l'inconscient.
De plus, il pourrait sembler que je me joins souvent au groupe à ce
niveau de l'inconscient. Je donne l'impression de diriger le groupe tout en étant
"avec" ses membres, souvent sans analyser le processus. Ce n'est que lorsque je
parcours les notes prises pendant la séance que je commence à comprendre plus en
profondeur les défenses et les résistances qui se sont manifestées. Quand je remets en
question ma propre "résistance" à reconnaître ou à comprendre ce qui se
passe au sein du groupe, je me demande si peut-être je ne me contre-identifie pas à la
façon d'être au monde des participants. Le terme "contre-identification
projective", créé par Grinberg (1962), semble utile ici. Grinsberg s'en sert pour
décrire une forme de contre-transfert dans lequel le thérapeute, sans s'en rendre compte
consciemment, développe en réalité une perception de lui-même conforme aux projections
des patients. Selon Ogden (1979), la personne impliquée dans le processus
d'identification projective agit en partie à un niveau de développement où les
frontières entre le moi et l'objet sont indistinctes. Les frontières du thérapeute
peuvent devenir encore plus floues à mesure qu'augmente sa perception d'une menace.
Goldberg (1979) fait remarquer que les émotions engendrées chez un thérapeute par des
patients psychotiques sont plus intenses que celles engendrées par des patients plus
sains. Dans la séance évoquée plus haut, il est possible que j'aie manifesté davantage
d'anxiété face à la capacité de Dan de surmonter la mort de son père parce que c'est
à la même saison que mon propre père est décédé, il y a de cela plusieurs années.
Le groupe, une année plus tard
Voici des segments tirés de deux séances tenues en janvier 1995.
Première séance
Dan s'est présenté à la première de ces séances se disant
extrêmement anxieux; il voulait apparemment "quitter sa peau", sans savoir
pourquoi. Ben expliqua à Dan que parfois, lorsqu'il éprouvait la même sensation, c'est
que quelque chose d'autre l'ennuie et qu'il doit chercher ce dont il peut s'agir. Dan
répondit : "Je ne comprends pas ce que tu veux dire". Leon mentionna qu'il
se sentait troublé par le fait que ses parents se querellaient très fréquemment, qu'il
éprouvait de la colère envers son frère, qu'il craignait ne pouvoir la contenir et
qu'il envisageait de passer à l'acte. (Il ne s'était pas présenté à la première
séance suivant le congé de Noël.) Il dit qu'il était très furieux contre moi parce
que je m'absentais pour de longues vacances et pour aller à des conférences. Nous avons
discuté à fond de cette question. D'autres participants y sont allés de leur opinion
sur les vacances; Leon dit alors qu'il se faisait du souci pour le moment du décès de
ses parents. Ben commenta que le décès de personnes proches était pénible, mais qu'on
s'y faisait. en quelque sorte. (Au cours des dernières années, il avait perdu une soeur,
son père et un chien). Je me demandai à voix haute si l'anxiété de Dan ne venait pas
du fait que c'était l'anniversaire du décès de son père. Dan répondit qu'il
s'ennuyait énormément de lui, surtout maintenant, au moment du Superbowl... "Je
n'ai qu'une seule envie : pleurer. Rester au lit ne sert à rien, sauf si je peux
dormir. À demeurer tout simplement étendu, je deviens très anxieux. Ma mère dit
qu'elle ne peut plus m'aider, qu'elle est trop vieille, mais je ne lui demande que de
m'écouter, ce qui m'aide. Et elle le fait." Les participants s'exprimèrent sur ce
qui les aide à vivre, comme la prière, l'étude, le fait de parler devant le groupe.
Billy commença à imiter un comédien (de la résistance s'était manifestée au sein du
groupe) et Leon revint sur la question de mes absences trop fréquentes, ce sur quoi lui
et Dan me prièrent de prolonger la séance hebdomadaire du groupe, car ils n'avaient pas
suffisamment de temps pour se vider le coeur. Je leur répondis que j'y songerais. Cela
mit fin à la séance.
Commentaire : la contre-identification projective
Après cette séance, je me sentais tellement impuissante et
incompétente que je remis en question le bien-fondé de prolonger les séances. J'avais
le fort sentiment de ne pas donner suffisamment au groupe. Après consultation avec mes
collègues, je me suis rendue compte que le fait de prolonger les séances de dix minutes
n'aiderait personne. J'ai compris que les participants étaient aux prises avec un
problème de type "loin des yeux, loin du coeur", qu'ils croyaient que je les
"oubliais" dès que je prenais congé. J'ai compris également que, par le biais
du mécanisme de la contre-identification projective, je vivais et partageais le sentiment
d'impuissance exprimé par les participants. À la suite de cette consultation informelle,
je me suis rendue à l'évidence qu'un changement superflu, peu importe dans quel sens, ne
serait d'aucune utilité. J'ai donc pu revenir à ma conviction selon laquelle le groupe,
avec ses rencontres tenues à intervalles réguliers, était en mesure de procurer un
soutien "suffisamment valable" aux participants.
Deuxième séance
La semaine d'après, par coïncidence, la séance du groupe débuta
avec l'arrivée en trombe d'une patiente, absente la semaine précédente, exprimant sa
rage au sujet d'un changement à l'heure du rendez-vous avec son psychiatre (y avait-il eu
au sein du groupe des rumeurs de modification d'horaire ?). Les autres participants
s'exprimèrent sur les colères qu'ils éprouvaient, colères susceptibles de les amener
à tuer. Leon dit : "Docteur Sigman, j'aimerais que vous compreniez ce que cela
signifie pour moi que de nourrir des pensées colériques... je me sens alors très mal,
c'est comme si je passais à l'acte..." Jintervins en parlant de la différence
entre les pensées et les actes. Moe paraphrasa l'Évangile selon Saint-Mathieu,
chapitre XIV : "ce que vous pensez, vient de votre coeur, et c'est comme si
vous l'aviez fait". Kay s'objecta à l'interprétation de Moe mais dit qu'elle ne
voulait pas voir de dispute au sein du groupe. Leon répliqua qu'il n'avait aucun
contrôle sur ses pensées, qu'elles surgissaient tout simplement dans son esprit. Ben
ajouta qu'il avait l'impression qu'il y avait une grande différence entre les pensées et
les actes, même si les pensées provenaient du coeur. (Ben avait été hospitalisé
brièvement après avoir donné libre cours à sa colère et avait maintenant une notion
très claire de la différence entre pensée et acte.) Moe se référa de nouveau à
Saint-Mathieu, chapitre XIV, tandis que Mike répondait : "Mais Moe, cela,
c'est le Nouveau Testament; nous, nous sommes censés suivre l'Ancien Testament. Dans le
judaïsme, lorsqu'on est assailli de mauvaises pensées, on doit tout simplement les
chasser et continuer à vaquer à ses occupations". Moe ajouta, de son ton
imperturbable et inimitable : "Je ne fais que présenter un point de vue
différent". En fait, Moe exprimait ce qu'il continue à croire fermement, à savoir
que "les pensées équivalent aux actes". Il ne participe à aucune séance
d'ici à ce que le groupe ne se sépare pour les vacances, probablement à cause de ses
pensées colériques. Il surmonte la séparation en quittant le groupe avant que celui-ci
ne le quitte. À cet égard, il n'a pas fait de progrès; il est cependant capable de dire
devant le groupe à quel point sa fiancée vit difficilement le jour de l'anniversaire du
décès de son père.
Durant l'année qui vient de sécouler, Dan et Leon semblent avoir
effectué des progrès sensibles dans leur façon de composer avec les séparations.
L'anxiété de Dan s'est nettement dissipée au moment où il a confié au groupe à quel
point il s'ennuyait de son père. Leon m'a téléphoné immédiatement après le congé de
Noël pour m'expliquer qu'il devrait s'absenter de la prochaine séance à cause de sa
colère contre moi, la force de sa résistance. Leon ne s'était jamais absenté d'une
réunion du groupe. À la rencontre subséquente, il a toutefois été capable d'exprimer
en paroles ses émotions, les autres membres du groupe l'épaulant dans cet effort. De
cette façon, la réticence de Leon et du groupe à exprimer la colère contre moi sembla
se dissiper quelque peu.
Discussion
Lefficacité du groupe
Qu'est-ce qui fait que ce groupe fonctionne ? Il me semble que
moins je cherche à être efficace, plus le groupe l'est, lui. Je crois que ma présence
en tant que personne réelle, intéressée et concernée par les patients, aide ceux-ci à
se sentir plus humains face au vide qu'ils éprouvent. Ils se chargent ensuite, grâce à
leur propre sensibilité, de convertir cela en "bonnes paroles" à l'intention
des autres membres du groupe.
Les patients savent que je ne les juge pas. La plupart du temps, ils ne
se jugent pas les uns les autres. Ils savent que j'accepte leur contribution à chacune
des rencontres.
Je permets au groupe d'arriver, d'exister. Il n'y a ni buts, ni
attentes. Au sein du groupe, tous savent que personne ne tente de les changer. Cette
liberté d'être ouvre la porte à la croissance et à la confiance; ainsi, chacun peut
apporter quelque chose aux autres participants du groupe. Les patients savent qu'ils
peuvent être tels qu'ils sont, parfois un peu fous, craintifs, ou même très anxieux,
très psychotiques ou très suicidaires. Ils ont la certitude d'être acceptés, quel que
soit leur état du moment.
Mais le plus important, c'est sans doute la régularité des
rencontres, d'une durée de 45 minutes, tous les jeudis. Elles se déroulent toujours dans
la même salle. Je suis toujours là... sauf pendant mes vacances. Il n'y a pas d'autres
limites. Le groupe constitue en lui-même le cadre solide à l'intérieur duquel les
membres peuvent participer, quelle que soit la fragilité de leurs propres structures.
Statistiques sur l'hospitalisation des participants
Les participants sont-ils moins fréquemment hospitalisés depuis
qu'ils se sont joints au groupe ? J'ai étudié les admissions à l'hôpital pour
chacun des membres du groupe depuis au moins deux ans. J'ai comparé le nombre de
journées passées à l'hôpital avant et après l'arrivée dans le groupe, chaque membre
servant de mesure pour lui-même. Ainsi, dans le cas d'un membre faisant partie du groupe
depuis neuf ans, j'ai enquêté sur les neuf années précédant son arrivée dans le
groupe. Dans le cas d'un autre participant, membre du groupe depuis deux ans seulement,
j'ai compté uniquement les journées d'hospitalisation au cours des deux années
précédant son arrivée, et non ses hospitalisations antérieures. Au total, les 14
patients membres du groupe depuis au moins deux ans ont été hospitalisés durant 1624
jours avant leur arrivée dans le groupe, contre 786 jours seulement par la suite.
Un membre (Moe) a dû être hospitalisé pendant huit mois à la suite
du décès de sa mère dont il s'était occupé toute sa vie. Il est revenu au groupe et
s'est finalement pris un logement dans un environnement supervisé. Aujourd'hui, il est
fiancé à une participante vivant dans le même environnement. Il est toujours aux prises
avec des voix et des dépressions. Quatre autres personnes ont accédé, depuis qu'elles
font partie du groupe, à une situation de logement plus autonome.
Une femme de 67 ans a récemment quitté le groupe après sept années
de participation. Elle n'a connu aucune hospitalisation durant cette période, mais en
avait vécu quatre durant l'année précédant son arrivée dans le groupe. Elle est
passée de l'ergothérapie offerte par l'hôpital au travail bénévole à son église.
Elle a progressé petit à petit, jusqu'à maintenant, où elle s'est sentie capable de se
tirer d'affaire sans l'aide du groupe. Une autre femme avait déjà fait de même, après
trois ans de participation au groupe.
Quelques statistiques
L'âge des membres actuels s'échelonne de 28 à 63 ans. La plupart
sont malades depuis la vingtaine. Les diagnostics sont multiples : schizophrénie,
troubles bipolaires, maladie schizo-affective. Tous ont été hospitalisés à quelques
reprises et sont rattachés à la clinique de soins prolongés ou à un psychiatre de
l'hôpital.
Plus de 75 personnes ont été référées au groupe depuis sa
création en 1985, et 52 en ont participé à ses séances. Seize personnes y sont
demeurées le temps de une à trois rencontres. Quelque vingt autres y sont restées de un
mois à deux ans; quatorze autres y sont restées deux ans ou plus. Et deux autres se sont
jointes au groupe l'an passé.
Conclusion
Je crois fermement que la force du groupe réside dans sa capacité de
servir de structure susceptible de contenir la dépression, l'anxiété et la psychose. Sa
force tient aussi à l'humour et surtout au combat que les patients doivent livrer pour
garder contact avec la réalité. Et c'est grâce à la compréhension d'autrui que les
patients peuvent poursuivre ce combat.
maxine sigman
6100, côte des neiges #305
Montréal, Québec, H3S 1Z7
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