Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

MALAISE DANS LA CLINIQUE: CADRE, ÉTHIQUE, DÉONTOLOGIE

PRÉSENTATION

 

louise grenier

Tu te comportes comme un monarque absolu qui se contente des informations que lui donnent les hauts dignitaires de la cour et qui ne descend pas vers le peuple pour entendre sa voix. Rentre en toi-même profondément et apprends d'abord à te connaître ; alors tu comprendras pourquoi tu vas tomber malade et peut-être éviteras-tu de le devenir. ( Freud, 1971, 146 )

L'idéal thérapeutique demande de ne jamais servir nos belles théories plus que nos patients. (Lussier, 1994, 23)

 

   Il nous arrive à tous, psychanalystes et psychothérapeutes, de faire la sourde oreille aux voix discordantes, du dehors ou du dedans, qui contestent notre autorité réelle ou imaginaire. Alors, comme le Moi, nous rejetons ce que nous considérons un crime de lèse-majesté. " Quoi, pourrions-nous répliquer, nous ne sommes pas maîtres en notre maison " ! Non, mais sans doute, ne l'avons-nous jamais été, et c'est peut-être tant mieux. Une remise en question incessante, l'aveu d'un " non savoir " fondamental ne sont-ils pas deux des ingrédients essentiels de la clinique freudienne? Questionner nos belles certitudes, nous prémunir contre le désenchantement, refuser l'hégémonie du Moi dans notre psychisme, n'est-ce pas rester fidèle, en dépit de toutes les(nos) résistances, au désir unique, singulier qui fit de nous des cliniciens ?

   Filigrane prend acte de la situation de crise dans laquelle est plongée la psychanalyse en cette fin de siècle. Dans notre argument Malaise dans la clinique : cadre, éthique, déontologie, nous y reconnaissions " les effets des divergences théoriques et des éclatements de la société psychanalytique ", de même que " les reflets des changements sociaux ayant des conséquences sur les pratiques analytiques, aussi bien en privé qu'en institution ". Des praticiens issus d'horizons divers, également sensibles à nos préoccupations, ont généreusement répondu à notre invitation de participer à ce dossier dont nous présentons ici le premier numéro.

   Nous nous demandions comment pouvait s'articuler une démarche spécifiquement analytique avec les objectifs de guérison promus par le discours social. Comment concilier l'exigence d'analyser la demande de soins " quand l'intervention thérapeutique est conçue comme une réponse supposée satisfaire la demande manifeste du"client"" ? Comment accorder notre éthique psychanalytique avec certaines règles édictées par nos ordres professionnels ? Et enfin, comment élaborer le sentiment de culpabilité quand la loi impose au thérapeute un devoir de dénonciation, question liée à celle de la construction et de la préservation d'un cadre permettant l'élaboration analytique de la réalité psychique ?

   Le thérapeute, l'analyste sont parfois tiraillés entre des attentes et des exigences contradictoires : devoir de préserver un espace de parole et droit de regard des ordres professionnels ; demande de guérison qui néglige parfois les origines pulsionnelles du désir de soigner et de guérir. Considérer le " patient " comme un " client ", comme un " usager ", n'est-ce pas le désubjectiver à l’avance, le priver du sens même de sa responsabilité et donc de sa " dette " ? La solitude du clinicien ne cesse de faire question dans cette espèce d'impasse où le maintiennent, d'une part, ses identifications inconscientes aux instances institutionnelles et leurs effets contre-transférentiels et, d'autre part, le peu de réponses qu'il trouve auprès des théoriciens du cadre.

   Le comité de rédaction de Filigrane a apprécié la qualité et la densité des textes reçus. À l'évidence, il en ressort que nos questions rejoignent bon nombre de cliniciens et de chercheurs tant au Québec qu'en France, tant dans les milieux anglophones que francophones. Leurs réponses, ou plutôt leurs élaborations, se déploient en de multiples ramifications. Retenons tout de même ce fil conducteur : le " malaise dans la clinique " (d’ailleurs incontesté ) paraît refléter le malaise d'une culture qui privilégie des modes d'interventions fondés sur des valeurs d'efficacité, de rentabilité, d'économie. Les aménagements du cadre thérapeutique qui en découlent éprouvent les conceptions éthiques et déontologiques du praticien.

   Mettrons-nous au compte du hasard ou de la nécessité le fait que cinq sur sept des auteurs du présent dossier s'inspirent explicitement des concepts de Winnicott ? À moins que ce ne soit l'originalité d'une théorie, d'une pratique et la créativité d'un homme analyste qui servent ici de modèle. Il semble que les trouvailles cliniques de Winnicott, du fait de leur enracinement dans le sol pulsionnel infantile, dans l'imaginaire du sujet, soient aptes à renouveler nos façons de concevoir le cadre et le travail thérapeutiques. Mais peut-être ce recours à Winnicott a-t-il été également induit par notre appel au " jeu " lancé en conclusion de notre argument " et dont les seuls poètes écrivent encore le nom: "liberté"". Construire un lieu pour jouer l'interdit, pour jouer le désir, pour jouer avec les mots en se jouant des choses et des représentations.

   Tous les textes de ce dossier ont en commun une interrogation sur l'espace nécessaire au déploiement du sujet de l'inconscient, analyste ou analysant. Une vision - un idéal? - du rapport à l'(A)autre en émerge : gardienne du droit à l'incertitude et au doute, du droit à l'indécidable et au manque, la psychanalyse serait un des derniers bastions de la liberté de penser et de parler, de jouer et de jouir impunément. Mais cette conception - dont le cadre est la condition - paraît assaillie de toutes parts, tant par des résistances issues de l'intérieur du champ analytique que par d’autres venant de l'extérieur.

   " Du moment que quelqu'un parle, il fait toujours clair " s'intitule le texte de Paul Lallo qui ouvre notre dossier. Ces mots d'enfant - et on sait que la vérité sort de la bouche des enfants - déjà rapportés par Freud rappellent opportunément le pouvoir éclairant de la parole et l'importance du rapport symbolique à l'autre et à soi. Paul Lallo utilise la métaphore du " jeu du pendu " pour illustrer une des significations du processus analytique. Trouver le mot juste, pour vaincre la mort psychique, pour rester vivant, désirant. Allégorie de l'analyse, le " jeu du pendu " permet également de se (re)présenter perdu dans le noir, dans une solitude dont nous sauve la parole. L'analyste prescrit des mots comme d'autres prescrivent des médicaments. Paul Lallo met notamment l'accent sur le pouvoir curatif du symbolique en tant qu'il "tisse l'ombilic de la relation ". L'analyste " contribue lui-même au surgissement de certaines paroles, voire même de certains actes " car, " l'offre précède la demande ", l'analyste " poursuit sa propre analyse avec ses patients ". De la même façon que l'offre d'analyse va à la rencontre du désir de l'autre, le désir d'un savoir sexuel sous-tend le désir de guérir.

   Comme Paul Lallo qui questionne la tendance à faire entrer la psychanalyse dans le champ de la vérification expérimentale et à réduire les symptômes par une modification comportementale, Bernadette Tanguay dans " Lettre ouverte à un jeune clinicien ", nous met en garde contre la tentation de transformer " l'aire de jeu " propre à la séance d'analyse en " champ d'expertise scientifique se situant aux antipodes de l'approche analytique ". Vouloir entendre une demande de guérison au premier degré est risqué dans la mesure où " l'écoute abstinente de l'analyste " met à jour le mouvement parallèle des pulsions destructrices, lesquelles se manifestent souvent par un refus de guérir, expression de la réaction thérapeutique négative.

   Paul Lallo et Bernadette Tanguay proposent d'accepter de jouer le jeu de la quête des mots à travers les trous et les failles du tout discours sur soi. Il s'agit, écrit la seconde, de " rendre au sujet malade ce qui lui appartient en propre : son être, sa souffrance, sa demande d'écoute tout autant que de soins ". Tous deux s'entendent pour souligner la difficulté de soumettre la psychanalyse aux critères de la scientificité. Il s'agit, disent-ils, de traduire les symptômes et comportements en mots et non en explications toutes faites.

   La psychanalyse est-elle à l'agonie comme le prétendent certains détracteurs? Non, répond Barnadette Tanguay, mais sa survie comme corpus théorique et comme pratique clinique dépend du respect de sa spécifité, c'est-à-dire de la prise en compte du " corps sexué, érotique, un corps traversé par la pulsion. Trouver une causalité neurobiologique aux processus inconscients serait réduire l'humain à ses neurones et nier l'essence même de la rupture épistémologique introduite par Freud. Ainsi, " il n'y a pas d'ailleurs possible ". Et pourtant, ajoute-t-elle, ne sommes-nous pas tous porteurs d'un ailleurs, d'une identité professionnelle autre : psychologue, psychiatre, philosophe, sociologue, médecin ? Ce tiraillement, cette dualité intérieure de l'analyste, pourrait bien redoubler la lutte qu'il doit mener à l'extérieur pour faire reconnaître sa discipline ?

   René Roussillon dans " Un malaise signal d'alarme " et Dominique Scarfone dans " La psychanalyse entre malaise et résistance " admettent eux aussi qu'il y a malaise en la demeure psychanalytique, tout en proposant des approches différentes du problème. René Roussillon en repère les causes dans l'évolution et les crises sociales, dans les modifications idéologiques et leurs effets sur la pathologie narcissique. Il attribue le désenchantement actuel envers la psychanalyse au fait qu'elle s'est elle-même mise au service de " certaines idéologies modernistes, libertaires ". Elle a, dit-il, réduit son discours, l'a ravalé au niveau d'une vision simpliste quand, par exemple, elle a substitué le sexuel à la sexualité , le passé traumatique et refoulé à la pulsionnalité. Un malentendu se serait creusé non seulement en dehors du champ psychanalytique mais aussi à l'intérieur, par ceux-là mêmes qui sont chargés d'en préserver l'authenticité. D'une part, l'exportation de concepts analytiques sur la scène sociale a mal résisté à la critique des milieux scientifiques. D'autre part, certaines interprétations pré-établies ont renforcé l'idée d'un savoir acquis au lieu d'un savoir à découvrir. Faisant à son insu le jeu du pouvoir, la psychanalyse s'est alors félicitée " de ses avancées sociales sans réfléchir aux conditions " de ce transfert dans des lieux hétérogènes à sa pratique. René Roussillon énumère à titre d'exemple : la psychiatrie, les tests psychologiques, les expertises judiciaires, les sciences humaines. Il nous faut, croit-il, chercher une réponse au " malaise " de la clinique psychanalytique du côté des contradictions internes à sa théorie et à sa pratique.

   C'est précisément en ce sens que s'oriente la réflexion de Dominique Scarfone. Il ramène la résistance à la psychanalyse à une résistance dans la psychanalyse. " N'y aurait-il de malaise, dans la clinique psychanalytique, que les effets, traces, restes du grand malaise dans la culture, ou de la civilisation, par elle mis en relief ? " demande-t-il. Est-ce que l'analyse n'intéresse plus que ceux ou celles qui veulent devenir analystes? Dans ce cas, il y aurait quelque raison de s'inquiéter puisque nous fonctionnerions en vase clos, nous serions voués à une infinie reproduction du même. Plutôt que de nous réfugier entre nous, il suggère que nous quittions une position de repli, que nous acceptions de débattre avec les représentants des autres disciplines. Le danger serait de se développer en mouvement autarcique et d'ignorer les critiques. Dominique Scarfone préconise une ouverture sur le monde de la recherche, un travail en collaboration avec les cognitivistes (par exemple) tout en réaffirmant nos différences et la pertinence de l'approche analytique,

   Charles Levin dans "La situation thérapeutique en état de siège " et Louis Brunet dans " Éthiques et Psychanalyse : de l'éthique du sens à la fonction contenante " commentent eux aussi l'utilisation qui est faite de la psychanalyse par le système social, judiciaire entre autres. Ils relèvent tous deux une des difficultés majeures de la pratique actuelle, celle qui concerne la confidentialité. On veut savoir ce qui se passe dans un cadre a priori fermé, étanche. L'oeil de la justice, comme celui des instances professionnelles, peut pénétrer par ordre de cours ou par règle de droit l'espace analytique. La société ne tolérerait plus l'existence de lieu interdit d'accès, lieu du secret, de l'intime, du caché. Il lui faut un droit de regard, avec les risques de dérapage qu’il implique du point de vue de l'éthique psychanalytique ou psychothérapique.

   Louis Brunet analyse précisément ce type de conflits entre les principes éthiques de la psychanalyse et les règles déontologiques propres à un ordre professionnel. Par exemple, l'analyste ou le psychothérapeute peut être appelé à témoigner en cours, situation qui entre en conflit avec le secret professionnel promis. Il rappelle que l'analyste est le gardien du cadre et que celui-ci est la condition de possibilité du travail analytique, c'est-à-dire de la mise en jeu du transfert. Le cadre analytique nous sépare du social tout en créant un espace de parole favorisant la régression et le déploiement de l'imaginaire de même que l'identification de l'analyste à son analysant. Louis Brunet pense qu'il faut en assurer la protection pour qu'il continue de fonctionner comme contenant des psychismes de l'un et l'autre partenaire de la relation.

   " Seuls les poètes... " se démarque des autres articles de ce numéro. Pour François Roustang , il n'y a plus de malaise dans la clinique puisqu'il a trouvé une autre voie, et cette voie, dit-il, s'écarte de la psychanalyse. Abandonnant certaines notions fondamentales, spécialement celles de transfert et d'analyse de la demande, il réactualise celles d'hypnose et de suggestion. Ainsi, s'appuyant sur l'idée de " jeu " chère à Winnicott, il veut construire, un espace relationnel propice à " la naissance de l'humain ", du " vivant ". Il mise également sur sa capacité à imaginer le potentiel de l'autre : " Le thérapeute, par sa vision anticipatrice impose au patient d'être ce qu'il est déjà non pas même comme possibilité, mais comme réalité, d'être autre ce qu'il se donne l'air de devoir être en permanence ". L'idéal, si idéal il y a, réside selon lui dans la qualité de l'échange interhumain qui permettrait le changement intérieur. Seule voix discordante dans ce concert propsychanalytique, François Roustang n'en contribue pas moins à stimuler notre réflexion sur le sens de l’engagement comme analyste ou thérapeute.

 

   Nous présentons ici des articles qui reflètent le dilemme auquel nous confrontent les discours socioculturels –vs- les principes psychanalytiques qui supportent cet engagement. Leurs auteurs interrogent principalement les rapports entre l'action sur le symptôme (réponse à la demande, visée adaptatrice) et l'écoute de la personne souffrante (découverte du désir inconscient ). Ils ont laissé en suspens les questions suivantes : comment concilier l'exigence d'objectivité dans le dossier clinique et l'analyse de la subjectivité ? que penser du manque de théorisation sur le cadre dans les écrits psychanalytiques ? quelle est la relation entre les passages à l'acte sexuel et la règle de " chasteté" analytique ? qu'en est-il enfin de l'élaboration de la culpabilité et de la dette avec des individus considérés comme les usagers d'un service ? Notre numéro de l'automne 1999 nous permettra sans doute de combler ces lacunes.

 

 

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