"Un étranger sur
mon divan : différences culturelles, linguistiques et situation thérapeutique"
éditorial à deux voix : originale et doublée...
marie hazan, hélène richard
Ce dossier "Un étranger sur mon
divan" est en version originale sous-titrée. Il nous apparait, en effet, qu'on peut
y lire, en filigrane, l'accent chantant de psy métèques aux noms imprononçables et/ou
d'analysants qui, à travers leurs larmes, rompant le silence, après mille et un
détours, arrivent à balbutier leur histoire tourmentée, en advenant comme sujets,
traversés et marqués au fer rouge par l'Histoire. Elle pourrait commencer ainsi :
Je suis né le 22 juin 1944 à Lyon, en France
occupée par les nazis (longtemps j'ai pensé que j'étais né et mort le 22 juin 1944).
Je suis juif. Je suis d'origine juive et je suis juif. (ou) Je suis né à Santiago du
Chili.
(ou) Ma mère ne m'a jamais donné la main.
C'est dire que l'Étranger, comme celui
de Camus, se débrouille comme il peut, s'il le peut, en terre d'exil ou d'asile, paradis
d'accueil ou enfer de refuge, donnant prise au rejet de soi-même, de ses origines ou à
la nostalgie lancinante.
Faut-il être persan pour entendre un
persan, ou homosexuelle pour comprendre une lesbienne? C'est l'impératif impérialiste de
l'identité-étiquette qui voudrait que l'on ne puisse sagglomérer qu'entre
pareils. L'envers de la médaille c'est donc d'être réduit, comme une peau de chagrin,
à une portion de son identité, à une facette de sa surface, à une partie de sa peau,
de sa voix, cessant ainsi d'être étrangers à nous-mêmes...
Car plutôt que d'entrevoir la partie
de l'étranger expulsée, projetée, sur l'autre, nous nous proposons par ce numéro de
voir celle qui colle à la peau, au nom, qui se vit plus dans le corps à corps ou le
face-à-face. On peut y voir se refléter le narcissisme des petites différences, mais
aussi des affects désagréables plus proches de la honte ou de la haine de soi projetés,
de l'expulsion à l'extérieur, de l'inquiétante étrangeté, comme en parle Monique
Schneider
Car l'étranger n'est pas seulement sur
le divan, il est à l'intérieur de l'analyste, de l'analysant, dans l'imaginaire des
deux, et comme tiers entre eux.
La psychanalyse, on l'a dit, est née
de l'intime étranger à l'intérieur de soi, l'inconscient. Mais aussi, elle a été
inventée, à la fin du siècle dernier, par un Juif, qui a longtemps lutté pour la
sortir du ghetto de Vienne, au cur de la Mittle Europa, microcosme où se
sont croisés tant de groupes et d'ethnies qui, on le voit aujourd'hui après la longue
glaciation du communisme, sont si (peu) différents qu'en proie à la haine, ils se
massacrent entre eux...
La question du rapport à l'Étranger
est particulièrement d'actualité au Québec en 1996. En effet, le même et l'autre,
l'étranger et le différent et diverses déclinaisons de l'altérité, occupent les psy
de manière répétitive dans les colloques à Montréal depuis quelques années...
Il nous est apparu par ce numéro et
par les articles reçus, qu'il était impossible de l'envisager en dehors du contexte
socio-politique du Québec aujourd'hui.
Or, au lendemain du référendum et du
discours de Jacques Parizeau, ne risque-t-on pas ce repli du même sur lui-même et de
l'autre de même, sur une identité schématique et squelettique de soi-même, sans
l'ombre d'une étrangeté? Car italiens, corses ou intégristes, gays, inuits,
"wasps" ou "pures laines", si on entonne qu'on n'est si bien qu'entre
soi, qu'est-ce qu'on va s'ennuyer...
La question ethnique, telle qu'exhumée
dans un moment clé, est restée en suspens et s'imaginarise de manière différente selon
les regroupements et les recoupements divers. Ainsi, Suzanne Jacob dans Le Devoir nous
en a donné un instantané avec un très beau texte : là c'est l'Arrêt sur l'image du
Père qui a bu, qui donne le départ d'un imaginaire particulier. Et, dans un autre
imaginaire, relié à d'autres histoires, à un autre passé, d'autres voix s'éléveront
pour répéter la peur et l'obsession de se faire ostraciser, ou renvoyer à sa couleur,
à sa voix comme une "minorité audible" selon l'expression de Nathalie
Petrowsky, ou à un seul trait de sa culture ou de son groupe ethnique ou religieux. Cela
augmente le risque de chercher refuge dans ce qu'on a passé très longtemps à rejeter
hors de soi, mais qui demeure familier, quand le reste semble menaçant. Et se mêlent à
la fois l'horreur de se faire renvoyer à une toute petite portion de soi-même, -ou pire,
à une partie haïe- et la jubilation de se replier sur des semblables, sur des pareils.
Ce qui n'empêche pas la nécessité de rechercher, auprès de ses proches, gratification
et reconnaissance, dans une recherche d'identité plus "positive". Mais il n'est
pas facile de conjuguer l'étrange et le familier, l'intime et l'étranger...
Il serait très regrettable de rabattre
le politique sur le psychanalytique et vice-versa, mais cela ne dispense pas de la
nécessité de penser les deux registres ensemble et d'essayer de les articuler avec la
clinique. C'est ce que nous avons tenté dans ce numéro.
marie hazan
4891 dornal
montréal, qc h3w 1v9

Faire de la psychanalyse, c'est être au service de
gens qui vivent dans le même temps que moi, dans la même ethnie que moi, pour les
écouter et les mettre en mesure de parler tout ce qu'ils ont à dire par rapport à leur
souffrance. (...) Elle (la théorie) est utile pour des gens qui sont dans le même temps,
le même espace, la même ethnie.
Françoise Dolto
Elle (la position de Françoise Dolto) est
dangereuse, pour nous non-Européens, car, si nous n'y prenons garde, elle risque de nous
enfermer dans un repliement sur nous-mêmes. (...) Elle est dangereuse pour toute la
psychanalyse, car elle véhicule l'idée d'une détermination culturelle des mécanismes
psychiques humains. (...) Quelque soit l'origine ethnique du patient, l'analyse reste ce
qu'elle a été depuis ses origines : "l'histoire d'une double rencontre". (...)
L'analyse idéale serait celle où l'analyste ignorerait tout de l'univers de référence
de son patient et inversement(...).
Guillaume Surena
Le flux migratoire et le pluralisme
culturel qui caractérise cette fin de siècle a atteint le Québec. Nous, cliniciens,
sommes appelés à rencontrer des patients aux référents culturels différents des
nôtres, dont les métaphores nous sont étrangères et pour qui nos idiomes demeurent des
abstractions. Nous sommes amenés parfois à travailler avec ces patients dans une langue
tierce, qui n'est ni notre langue maternelle ni la leur.
Filigrane s'est demandée quels impacts
ces différences de langue et de culture avaient sur la situation thérapeutique.
Le psy, en effet, est un individu dont
l'identité et le fonctionnement psychique sont enchâssés dans une origine et une
appartenance sociale, culturelle et linguistique qui donnent une coloration spécifique à
sa façon d'entendre spontanément, d'emblée, les dires de son patient. Les remous
occasionnés par le référendum qu'a tenu, en novembre dernier, le gouvernement
québécois sur son projet de souveraineté politique en est un exemple éloquent. Il a
même eu le mérite de servir de révélateur à une partie du milieu psy québécois. Les
réactions souvent intenses suscitées par cet événement, tant côté fauteuil que
côté divan, sont venues, selon maints témoignages, briser temporairement le fil de
l'écoute et démontrer qu'il est difficile au clinicien de continuer son travail quand
son identité ou son appartenance sociales sont prises à partie ou mises en question. Par
ailleurs, ces réactions ont aussi fait surgir des souvenirs enfouis, remis de l'avant des
problématiques désinvesties, relançant ainsi parfois le travail thérapeutique,
l'autoanalyse, sur des pistes jusque-là inexplorées.
C'est donc avec encore plus d'acuité
que certaines questions se sont posées à Filigrane. D'abord celle des enjeux psychiques
du processus migratoire.
Émigrer, immigrer, migrer. Quitter son
pays natal, sa langue, sa culture, sa famille, son mode de vie. S'exiler. Endosser le
statut d'étranger. Se refaire un foyer dans une terre d'accueil. S'adapter. Adopter. Se
faire adopter. Changer de langue, de culture, de métier. Changer tout en restant
soi-même. Se renouveler. Devenir étranger dans son pays natal sans être autochtone dans
sa terre d'accueil. Quel est le prix psychique à payer pour réussir ce processus?
Quelles ressources psychiques exige-t-il ? Laisse-t-il des stigmates ? Quelles en sont les
retombées psychiques? De quelle façon ce vécu imprègne-t-il la situation
thérapeutique, que l'immigrant soit le psy ou le patient ?
S'est posée aussi la question des
enjeux techniques et transférentiels d'une psychanalyse, d'une psychothérapie qui se
déroulent dans une langue différente de celle d'origine de la patiente, du
psychanalyste. Freud et ses collègues ont, en effet, souvent travaillé avec des patients
de langue étrangère. On peut cependant se poser la question des limitations du travail
analytique quand la psychanalyste, le psychothérapeute, ne connaissent pas la langue
maternelle de leur patient. Qu'en est-il, en effet, des manifestations des processus
primaires, des représentations de mots, dans une langue étrangère ou seconde ? Comment,
dans l'intimité de la talking cure, le psy et son patient se rejoignent-ils à un niveau
autre que secondaire, quand ils n'ont pas accès aux mots d'esprit, aux idiomes l'un de
l'autre ? Qu'en est-il de l'archaïque quand cette cure se déroule dans une langue qui
n'est pas maternelle? Le genre des mots et leur sexuation influe sur le refoulement; or
cette sexuation varie d'une langue à l'autre.Comment ce facteur joue-t-il au sein d'un
travail thérapeutique effectué dans une langue étrangère au patient, au psychanalyste
?
Par ailleurs, autre question, on peut
se demander quels sont les principaux enjeux techniques et transférentiels d'une
psychanalyse, d'une psychothérapie, se déroulant dans une culture différente de celle
d'origine du patient/de la psychanalyste ? On peut partager une langue maternelle commune
et demeurer étranger l'un à l'autre. Comment effectuer un travail psychanalytique en
profondeur quand les mots n'ont pas le même poids, le même sens, les mêmes référents
culturels, historiques, religieux ? Comment les différences culturelles servent-elles les
résistances, nourrissent-elles les angoisses d'envahissement et d'abandon ? Comment
servent-elles la compréhension de l'inconscient? Qu'implique le choix délibéré, par le
patient, d'un analyste, d'une psychothérapeute, d'une autre culture que la sienne ?
Enfin, dernière question, on est
toujours l'étranger de quelqu'un; on peut aussi être étranger parmi les siens. Qui sont
les métèques de la psychanalyse au Québec ? L'inconscient, cet étranger tapi au fond
de soi, prend parfois les traits d'un survenant d'une autre culture, d'une autre ethnie.
L'autochtone a besoin de l'étranger car celui-ci, par sa différence, lui permet de
consolider son identité. Or, on sait que la psychanalyse est "l'étrangère" de
plusieurs idéologies sociales et scientifiques ici, au Québec, comme ailleurs. Mais à
qui, à quoi, la psychanalyse, elle, se bute-t-elle, se ferme-t-elle, au Québec ou
ailleurs, pour consolider sa cohérence ? Existe-t-il des problématiques psychiques, des
modes de vie, de pensée, des institutions, qui lui seraient incompatibles, opaques, trop
étrangers ?
À toutes ces questions, les auteurs
sollicités par Filigrane ont choisi de répondre de la façon suivante.
Judith Stern et Francesco Sinatra soulignent
limportance des racines maternelles dans lintégration comme sujet en terre
daccueil.
Dautre part, Tobie Nathan (dans la rubrique
Entrevue), Cécile Marotte et Denise Noël, chacun à leur façon, étudient divers
impacts de la non reconnaissance de létranger dans sa différence, son statut de
sujet.
Par ailleurs, Monique Schneider et Diane Sarafian
(dans la rubrique Ébauche) décrivent toutes deux la création de létranger comme
le fruit de lexpulsion au dehors du refoulé et daffects négatifs chez le
sujet. Monique Shneider, dautre part, présente la création de la psychanalyse,
dans le contexte historique du mouvement nazi, comme leffet fécond de
lassomption par Freud, le juif, du négatif en soi.
Enfin, Chantal Talagrand et Madeleine Vitré,
lune par une narration, lautre par une recension, soulignent le rôle des mots
et des racines linguistiques dans le travail psychique.
hélène richard
40, chemin bates, #221
outremont, qc h2v 14t
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