Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

"Un étranger sur mon divan : différences culturelles, linguistiques et situation thérapeutique"

éditorial à deux voix : originale et doublée...

marie hazan, hélène richard

   Ce dossier "Un étranger sur mon divan" est en version originale sous-titrée. Il nous apparait, en effet, qu'on peut y lire, en filigrane, l'accent chantant de psy métèques aux noms imprononçables et/ou d'analysants qui, à travers leurs larmes, rompant le silence, après mille et un détours, arrivent à balbutier leur histoire tourmentée, en advenant comme sujets, traversés et marqués au fer rouge par l'Histoire. Elle pourrait commencer ainsi :

Je suis né le 22 juin 1944 à Lyon, en France occupée par les nazis (longtemps j'ai pensé que j'étais né et mort le 22 juin 1944). Je suis juif. Je suis d'origine juive et je suis juif. (ou) Je suis né à Santiago du Chili.
(ou) Ma mère ne m'a jamais donné la main.

   C'est dire que l'Étranger, comme celui de Camus, se débrouille comme il peut, s'il le peut, en terre d'exil ou d'asile, paradis d'accueil ou enfer de refuge, donnant prise au rejet de soi-même, de ses origines ou à la nostalgie lancinante.

   Faut-il être persan pour entendre un persan, ou homosexuelle pour comprendre une lesbienne? C'est l'impératif impérialiste de l'identité-étiquette qui voudrait que l'on ne puisse s’agglomérer qu'entre pareils. L'envers de la médaille c'est donc d'être réduit, comme une peau de chagrin, à une portion de son identité, à une facette de sa surface, à une partie de sa peau, de sa voix, cessant ainsi d'être étrangers à nous-mêmes...

   Car plutôt que d'entrevoir la partie de l'étranger expulsée, projetée, sur l'autre, nous nous proposons par ce numéro de voir celle qui colle à la peau, au nom, qui se vit plus dans le corps à corps ou le face-à-face. On peut y voir se refléter le narcissisme des petites différences, mais aussi des affects désagréables plus proches de la honte ou de la haine de soi projetés, de l'expulsion à l'extérieur, de l'inquiétante étrangeté, comme en parle Monique Schneider

   Car l'étranger n'est pas seulement sur le divan, il est à l'intérieur de l'analyste, de l'analysant, dans l'imaginaire des deux, et comme tiers entre eux.

   La psychanalyse, on l'a dit, est née de l'intime étranger à l'intérieur de soi, l'inconscient. Mais aussi, elle a été inventée, à la fin du siècle dernier, par un Juif, qui a longtemps lutté pour la sortir du ghetto de Vienne, au cœur de la Mittle Europa, microcosme où se sont croisés tant de groupes et d'ethnies qui, on le voit aujourd'hui après la longue glaciation du communisme, sont si (peu) différents qu'en proie à la haine, ils se massacrent entre eux...

   La question du rapport à l'Étranger est particulièrement d'actualité au Québec en 1996. En effet, le même et l'autre, l'étranger et le différent et diverses déclinaisons de l'altérité, occupent les psy de manière répétitive dans les colloques à Montréal depuis quelques années...

   Il nous est apparu par ce numéro et par les articles reçus, qu'il était impossible de l'envisager en dehors du contexte socio-politique du Québec aujourd'hui.

   Or, au lendemain du référendum et du discours de Jacques Parizeau, ne risque-t-on pas ce repli du même sur lui-même et de l'autre de même, sur une identité schématique et squelettique de soi-même, sans l'ombre d'une étrangeté? Car italiens, corses ou intégristes, gays, inuits, "wasps" ou "pures laines", si on entonne qu'on n'est si bien qu'entre soi, qu'est-ce qu'on va s'ennuyer...

   La question ethnique, telle qu'exhumée dans un moment clé, est restée en suspens et s'imaginarise de manière différente selon les regroupements et les recoupements divers. Ainsi, Suzanne Jacob dans Le Devoir nous en a donné un instantané avec un très beau texte : là c'est l'Arrêt sur l'image du Père qui a bu, qui donne le départ d'un imaginaire particulier. Et, dans un autre imaginaire, relié à d'autres histoires, à un autre passé, d'autres voix s'éléveront pour répéter la peur et l'obsession de se faire ostraciser, ou renvoyer à sa couleur, à sa voix comme une "minorité audible" selon l'expression de Nathalie Petrowsky, ou à un seul trait de sa culture ou de son groupe ethnique ou religieux. Cela augmente le risque de chercher refuge dans ce qu'on a passé très longtemps à rejeter hors de soi, mais qui demeure familier, quand le reste semble menaçant. Et se mêlent à la fois l'horreur de se faire renvoyer à une toute petite portion de soi-même, -ou pire, à une partie haïe- et la jubilation de se replier sur des semblables, sur des pareils. Ce qui n'empêche pas la nécessité de rechercher, auprès de ses proches, gratification et reconnaissance, dans une recherche d'identité plus "positive". Mais il n'est pas facile de conjuguer l'étrange et le familier, l'intime et l'étranger...

   Il serait très regrettable de rabattre le politique sur le psychanalytique et vice-versa, mais cela ne dispense pas de la nécessité de penser les deux registres ensemble et d'essayer de les articuler avec la clinique. C'est ce que nous avons tenté dans ce numéro.

marie hazan
4891 dornal
montréal, qc h3w 1v9

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Faire de la psychanalyse, c'est être au service de gens qui vivent dans le même temps que moi, dans la même ethnie que moi, pour les écouter et les mettre en mesure de parler tout ce qu'ils ont à dire par rapport à leur souffrance. (...) Elle (la théorie) est utile pour des gens qui sont dans le même temps, le même espace, la même ethnie.

Françoise Dolto

Elle (la position de Françoise Dolto) est dangereuse, pour nous non-Européens, car, si nous n'y prenons garde, elle risque de nous enfermer dans un repliement sur nous-mêmes. (...) Elle est dangereuse pour toute la psychanalyse, car elle véhicule l'idée d'une détermination culturelle des mécanismes psychiques humains. (...) Quelque soit l'origine ethnique du patient, l'analyse reste ce qu'elle a été depuis ses origines : "l'histoire d'une double rencontre". (...) L'analyse idéale serait celle où l'analyste ignorerait tout de l'univers de référence de son patient et inversement(...).

Guillaume Surena

   Le flux migratoire et le pluralisme culturel qui caractérise cette fin de siècle a atteint le Québec. Nous, cliniciens, sommes appelés à rencontrer des patients aux référents culturels différents des nôtres, dont les métaphores nous sont étrangères et pour qui nos idiomes demeurent des abstractions. Nous sommes amenés parfois à travailler avec ces patients dans une langue tierce, qui n'est ni notre langue maternelle ni la leur.

   Filigrane s'est demandée quels impacts ces différences de langue et de culture avaient sur la situation thérapeutique.

   Le psy, en effet, est un individu dont l'identité et le fonctionnement psychique sont enchâssés dans une origine et une appartenance sociale, culturelle et linguistique qui donnent une coloration spécifique à sa façon d'entendre spontanément, d'emblée, les dires de son patient. Les remous occasionnés par le référendum qu'a tenu, en novembre dernier, le gouvernement québécois sur son projet de souveraineté politique en est un exemple éloquent. Il a même eu le mérite de servir de révélateur à une partie du milieu psy québécois. Les réactions souvent intenses suscitées par cet événement, tant côté fauteuil que côté divan, sont venues, selon maints témoignages, briser temporairement le fil de l'écoute et démontrer qu'il est difficile au clinicien de continuer son travail quand son identité ou son appartenance sociales sont prises à partie ou mises en question. Par ailleurs, ces réactions ont aussi fait surgir des souvenirs enfouis, remis de l'avant des problématiques désinvesties, relançant ainsi parfois le travail thérapeutique, l'autoanalyse, sur des pistes jusque-là inexplorées.

   C'est donc avec encore plus d'acuité que certaines questions se sont posées à Filigrane. D'abord celle des enjeux psychiques du processus migratoire.

   Émigrer, immigrer, migrer. Quitter son pays natal, sa langue, sa culture, sa famille, son mode de vie. S'exiler. Endosser le statut d'étranger. Se refaire un foyer dans une terre d'accueil. S'adapter. Adopter. Se faire adopter. Changer de langue, de culture, de métier. Changer tout en restant soi-même. Se renouveler. Devenir étranger dans son pays natal sans être autochtone dans sa terre d'accueil. Quel est le prix psychique à payer pour réussir ce processus? Quelles ressources psychiques exige-t-il ? Laisse-t-il des stigmates ? Quelles en sont les retombées psychiques? De quelle façon ce vécu imprègne-t-il la situation thérapeutique, que l'immigrant soit le psy ou le patient ?

   S'est posée aussi la question des enjeux techniques et transférentiels d'une psychanalyse, d'une psychothérapie qui se déroulent dans une langue différente de celle d'origine de la patiente, du psychanalyste. Freud et ses collègues ont, en effet, souvent travaillé avec des patients de langue étrangère. On peut cependant se poser la question des limitations du travail analytique quand la psychanalyste, le psychothérapeute, ne connaissent pas la langue maternelle de leur patient. Qu'en est-il, en effet, des manifestations des processus primaires, des représentations de mots, dans une langue étrangère ou seconde ? Comment, dans l'intimité de la talking cure, le psy et son patient se rejoignent-ils à un niveau autre que secondaire, quand ils n'ont pas accès aux mots d'esprit, aux idiomes l'un de l'autre ? Qu'en est-il de l'archaïque quand cette cure se déroule dans une langue qui n'est pas maternelle? Le genre des mots et leur sexuation influe sur le refoulement; or cette sexuation varie d'une langue à l'autre.Comment ce facteur joue-t-il au sein d'un travail thérapeutique effectué dans une langue étrangère au patient, au psychanalyste ?

   Par ailleurs, autre question, on peut se demander quels sont les principaux enjeux techniques et transférentiels d'une psychanalyse, d'une psychothérapie, se déroulant dans une culture différente de celle d'origine du patient/de la psychanalyste ? On peut partager une langue maternelle commune et demeurer étranger l'un à l'autre. Comment effectuer un travail psychanalytique en profondeur quand les mots n'ont pas le même poids, le même sens, les mêmes référents culturels, historiques, religieux ? Comment les différences culturelles servent-elles les résistances, nourrissent-elles les angoisses d'envahissement et d'abandon ? Comment servent-elles la compréhension de l'inconscient? Qu'implique le choix délibéré, par le patient, d'un analyste, d'une psychothérapeute, d'une autre culture que la sienne ?

   Enfin, dernière question, on est toujours l'étranger de quelqu'un; on peut aussi être étranger parmi les siens. Qui sont les métèques de la psychanalyse au Québec ? L'inconscient, cet étranger tapi au fond de soi, prend parfois les traits d'un survenant d'une autre culture, d'une autre ethnie. L'autochtone a besoin de l'étranger car celui-ci, par sa différence, lui permet de consolider son identité. Or, on sait que la psychanalyse est "l'étrangère" de plusieurs idéologies sociales et scientifiques ici, au Québec, comme ailleurs. Mais à qui, à quoi, la psychanalyse, elle, se bute-t-elle, se ferme-t-elle, au Québec ou ailleurs, pour consolider sa cohérence ? Existe-t-il des problématiques psychiques, des modes de vie, de pensée, des institutions, qui lui seraient incompatibles, opaques, trop étrangers ?

   À toutes ces questions, les auteurs sollicités par Filigrane ont choisi de répondre de la façon suivante.

  • Judith Stern et Francesco Sinatra soulignent l’importance des racines maternelles dans l’intégration comme sujet en terre d’accueil.

  • D’autre part, Tobie Nathan (dans la rubrique Entrevue), Cécile Marotte et Denise Noël, chacun à leur façon, étudient divers impacts de la non reconnaissance de l’étranger dans sa différence, son statut de sujet.

  • Par ailleurs, Monique Schneider et Diane Sarafian (dans la rubrique Ébauche) décrivent toutes deux la création de l’étranger comme le fruit de l’expulsion au dehors du refoulé et d’affects négatifs chez le sujet. Monique Shneider, d’autre part, présente la création de la psychanalyse, dans le contexte historique du mouvement nazi, comme l’effet fécond de l’assomption par Freud, le juif, du négatif en soi.

  • Enfin, Chantal Talagrand et Madeleine Vitré, l’une par une narration, l’autre par une recension, soulignent le rôle des mots et des racines linguistiques dans le travail psychique.

hélène richard
40, chemin bates, #221
outremont, qc h2v 14t

 

 

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