L'envie
pascale hassoun
Qu'en est-il de cette invidia qui nous taraude, nous envahit et
entraîne l'analysant et l'analyste dans une sorte d'acharnement thérapeutique ? Faut-il
la différencier de la jalousie et de l'avidité comme le propose Mélanie Klein ? Peut-on
parler d'Envie primaire (par rapport à l'objet primaire maternel) et d'Envie secondaire
(Penisneid) ? L'Envie n'est-elle pas souvent à l'origine de ruptures affectives :
tentation de "jeter le bébé avec l'eau du bain" ? Est-elle du même ressort
que l'hystérie ? N'est-elle pas plutôt une passion narcissique ? Tout en développant
ces questions l'auteure, à l'aide d'un cas clinique, met en évidence l'envie comme
pathologie de l'identification projective.
Qu'est-ce que l'envie ? L'envie c'est cette réflexion de deux amies,
l'une dit à l'autre : "Nous avons la même jupe, la tienne est plus belle."
L'envie c'est aussi cette réflexion d'une patiente dont la mère accueillait en nourrice
une enfant de l'Assistance publique. Cette jeune femme disait à son analyste : "Je
ne peut pas vivre parce qu'elle n'a pas de mère."
L'envie, selon le Petit Robert, est un sentiment de tristesse,
d'irritation et haine qui nous anime contre qui possède un bien que nous n'avons pas.
C'est aussi une rivalité, le désir de jouir d'un avantage, d'un plaisir égal à autrui.
C'est encore l'envie de, d'avoir, de posséder quelque chose. C'est également
ressentir "le besoin de", ne pouvoir s'empêcher de" : j'ai envie de
pleurer, je ne peux pas m'empêcher de pleurer. C'est de plus une lubie. Ce sont aussi ces
envies des femmes enceintes qui manifestent un désir vif, subit et bizarre. L'envie ce
sont encore ces marques présentes sur le corps de certains nouveaux-nés et que l'on
croyait être la marque d'une envie de la mère. "C'est un fait que ces signes
nommés "envies" se réduisent à un petit nombre de types qu'on peut classer
d'après leur couleur et leur forme en fraise, groseille et framboise, tache de vin et de
café." Envies, ce sont encore "ces petits filets de peau autour des
ongles". Le dictionnaire étymologique nous dit que l'envie est la francisation du
latin invidia qui veut dire jalousie, haine, hostilité ; invidia veut dire
mal voir. Enfin, à l'envie est un terme qui renvoie au défi, au jeu, à une
surenchère, qui est tiré lui-même de l'ancien verbe "envier", c'est-à-dire
en propre "inviter", d'où provoquer au jeu.
Tournons-nous maintenant vers l'iconologie. Voici ce qu'en 1663 Cesar
Ripa illustre et dit sur l'envie, au chapitre "Traité des passions" :
"L'envie qui s'attriste ordinairement du bien du prochain, autant qu'elle se réjouit
du mal qui lui arrive, fait voir l'un et l'autre de ces effets par le serpent qui lui ronge
la mamelle gauche et par l'Hydre qu'elle caresse : car comme ce monstrueux animal aime
naturellement à affecter de son venin tous ceux qui l'approchent, l'envieux de même
par une secrète contagion se plaît à perdre le plus de gens de bien, sans
épargner les plus proches, ni ceux dont il fait semblant d'être l'ami."
L'hydre représente un danger sans cesse renaissant. L'envie est en
effet suffisamment dangeureuse pour être classée parmi les sept péchés capitaux :
l'avarice, la colère, l'envie, la gourmandise, la luxure, l'orgueil et la paresse.
Plus près de nous Mélanie Klein, dans le texte passionnant Envie
et gratitude paru à la fin de sa vie, en 1957, écrit :
"J'aborde un aspect particulier de ces toutes premières relations
d'objet et des processus d'intériorisation, dont la source réside dans l'oralité. Je
veux parler des effets qu'exerce l'envie sur le développement de l'aptitude à la
gratitude et au bonheur. L'envie contribue à rendre l'élaboration du bon objet difficile
à l'enfant : il sent que le sein s' est emparé à son profit de la gratification dont il
a été, lui, privé ; le sein est ainsi vécu comme responsable de sa frustration.
Il convient d'établir une distinction entre l'envie, la jalousie et
l'avidité.
L'envie est le sentiment de colère qu'éprouve un sujet quand
il craint qu'un autre ne possède quelque chose de désirable et n'en jouisse ;
l'impulsion envieuse tend à s'emparer de cet objet ou à l'endommager.
La jalousie se fonde sur l'envie, mais alors que l'envie
implique une relation du sujet à une seule personne et remonte à la toute première
relation exclusive à la mère, la jalousie comporte une relation avec deux personnes au
moins et concerne principalement l'amour que le sujet sent comme lui étant dû, amour qui
lui a été ravi - ou pourrait l'être - par un rival. Selon l'idée commune, la jalousie
est le sentiment qu'éprouve l'homme ou la femme d'être privé de la personne aimée par
quelqu'un d'autre.
L'avidité est la marque d'un désir impérieux et insatiable,
qui va à la fois au-delà de ce dont le sujet a besoin et au-delà de ce que l'objet peut
ou veut lui accorder. Au niveau de l'inconscient, l'avidité cherche essentiellement à
vider, à épuiser ou à dévorer le sein maternel ; c'est dire que son but est une
introjection destructrice.
L'envie, elle, ne vise pas seulement à la déprédation du sein
maternel, elle tend en outre à introduire dans la mère, avant tout dans son sein, tout
ce qui est mauvais, et d'abord les mauvais excréments et les mauvaises parties du soi,
afin de la détériorer et de la détruire. Ce qui, au sens le plus profond, signifie
détruire sa créativité" (Klein, 1957, 18).
Une des différences entre l'envie et la jalousie est que l'envie se
joue à deux, tandis que la jalousie se joue à trois. Quelle place le père a-t-il dans
les représentations de l'infans ? Pour l'infans en proie à l'envie, le père semble
n'être qu'un appendice de la mère. Il y a une triangulation qui n'arrive pas à se
faire.
L'invidia
Pour aborder l'invidia, je commencerai par cette citation de Lacan
(1964, 105) : "Pour comprendre ce qu'est l'invidia dans sa fonction de regard, il ne
faut pas la confondre avec la jalousie. Ce que le petit enfant ou quiconque envie, ce
n'est pas du tout forcément ce dont il pourrait avoir envie, comme on l'exprime
improprement. L'enfant qui regarde son petit frère, qui nous dit qu'il a encore besoin
d'être à la mamelle ? Chacun sait que l'envie est communément provoquée par la
possession de biens qui ne seraient à celui qui envie d'aucun usage et dont il ne
soupçonne même pas la véritable nature. Telle est la véritable envie. Elle fait pâlir
le sujet devant quoi ? Devant l'image d'une complétude qui se referme et de ceci que le a,
le a séparé, à quoi il se suspend, peut être pour un autre la possession dont
il se satisfait, la Befriedigung." Lacan se réfère à un passage de
Saint-Augustin dans lequel celui-ci parle du petit enfant regardant son frère pendu au
sein de sa mère, le regardant amare conspectu, d'un regard amer qui le décompose
et fait sur lui-même l'effet d'un poison.
Au travail de Lacan, il faut aussi ajouter le travail de Rosine Lefort
avec la petite Nadia dans Naissance de l'autre.
Que remarquons-nous ?
1) Le désir jaillit de la privation par l'autre. Dans cette rencontre
se trouve posée la question de ce que cet autre est pour la mère, autrement dit, de ce
qu'il en est de la jouissance de la mère.
2) L'envie est ce mal-voir, ce voir qui fait mal , parce que
l'infans cherche un espace où il y aurait du vide ou bien de la séparation. . . et il
voit un autre enfant - son partenaire - colacteum - qui peut, lui, avoir la
jouissance de l'objet parce que sans doute il est déjà suffisamment séparé pour le
faire, ou bien parce que le problème de la séparation ne se pose pas encore pour lui. Il
voit donc un autre enfant le précéder. Il y a une sorte de contre-temps, un autre enfant
venant jouir de l'objet au temps où lui-même est dans un processus de séparation.
3) L'envie en tant que voir, que pulsion scopique passivante,
catatonisante, c'est le regard cousu. Le voir/être vu est bloqué. Il n'est pas
encore possible que la pulsion scopique accède à l'activité de la pulsion qui est de
"se faire voir" ( par le membre sexué, dit Freud). Le circuit pulsionnel
complet est triple : voir, être vu, se faire voir. Il faut en effet que la pulsion aille
vers l'autre mais revienne sur soi pour détacher quelque chose de soi. Dans l'envie il
semble que le troisième temps de la pulsion scopique soit rendu impraticable. Comme me
disait une patiente : "Je n'arrive pas à savoir ce que ça peut être d'être
soi-même, de pouvoir se voir. Je suis sans arrêt projetée dans l'autre". Ce
blocage du troisième temps est important, car il s'agit du temps du "se faire voir
par le membre sexué", c'est-à-dire du temps de la sexualisation de la pulsion
scopique. Dans l'envie, la pulsion scopique serait en quelque sorte désexualisée, trop
réelle.
4) L'envie c'est le sentiment que la place est prise, d'être
en-dehors. Comment se constitue ce dehors ? Par quels mécanismes ? Il y a un pas
immense entre "être dehors" à "il y a du dehors". C'est
l'énonciation du "il y a du dehors" qui reste problématique pour l'envieux. Il
ne parvient pas à faire fonctionner la négation - ne pas - de manière à ce que
celle-ci fonde non pas du manque mais du vide et du voilement rendant possible la
manifestation du il y a .
L'envie du côté de la vie
Dans l'envie le haï est aussi l'aimé, mais un aimé qui ne peut
être aimable (qui ne peut être qu'envié).
1) Reprenons la structure à trois telle qu'elle se pose pour le petit
Augustin, une structure à trois qui est en fait une fausse structure à trois. Une mère
: la sienne, son frère de lait et lui-même. Je poserai l'hypothèse que le petit
Augustin traite avec son partenaire colacteum quelque chose qui s'est joué
antérieurement entre lui et sa mère. Quel rôle peut jouer l'envie violente éprouvée
envers le petit frère ou la petite soeur ? L'envie peut être un moment structural que
j'appellerai "de l'Autre à l'autre". En effet, la violence ressentie envers
le petit frère ou la petite soeur n'est rien d'autre que la violence dans laquelle est le
sujet lorsqu'il n'a pas encore renoncé à la jouissance totalisante. Cette violence n'est
rien d'autre que la mise en scène de la violence de l'Autre. Le jeu violent avec le
partenaire tente de débloquer quelque chose. L'envie est comme un passage, même si elle
prend les allures d'un passage à l'acte. Cet autre soi-même qu'est le petit frère ou la
petite soeur a le mérite d'être à la fois soi-même et à la fois un autre, d'être cet
autre séparé alors que soi-même le refuse encore.
2) L'envieux est un infirme, il a sacrifié, anesthésié une partie de
lui-même pour l'Autre sans doute, et ce n'est que par un autre qu'il peut la recouvrer. L'envieux
c'est celui qui a dû donner avant de recevoir. Par exemple à une mère en deuil.
Mais il a donné en continuant à réclamer (heureusement pour lui) mais sans pourvoir
reconnaître ce don. Il a donné malgré lui. L'issue à l'envie sera donc de pouvoir
vraiment donner ce premier don. Etre dans l'envie, c'est être dans la vie/la mort. C'est
avoir posé un autre qui a la vie, alors que soi-même on garde en soi un fragment de
corps mort. La mort impensée, impensable par l'Autre maternel. L'envie dans ce cas peut
se dire : il y a trop de vie pour moi. Je ne peux pas. La vie est dans l'autre m'agresse
et pourtant c'est cet autre qui est mon partenaire.
3) Il y a comme un effet de rebroussement dans l'envie.
L'envieux veut posséder. Il sent qu'il ne possède pas. Il sent que l'autre possède plus
que lui. Il croit que ce dont il s'agit c'est de posséder, alors que ce dont il s'agit,
c'est que le sein qui est ainsi montré, reprenons l'exemple du petit Augustin,
n'appartient en fait ni à l'un ni à l'autre. Il n'appartient pas au petit Augustin, il
n'appartient pas à la mère. Le petit Augustin pouvait soutenir cela jusqu'au moment où
il le voit appartenir à l'autre enfant. C'est sans doute ainsi que l'on peut comprendre
ce point de rebroussement auquel nous avons affaire dans certaines cures, lorsque nous
assistons à des moments d'élaboration, de construction, d'avancée, et tout à coup,
presque sur un mode imprévisible, ce qui est découvert, trouvé, pensé, rêvé, revient
au sujet sur un mode persécutif, entraînant refus, revendication et rage. Il semble que
cela puisse arriver justement lorsque quelque chose du sein, du "bon sein",
apparaît. Et cela apparaît - dans ce qu'il doit être - comme n'appartenant ni à l'un
ni à l'autre. Mais cela est encore pour le moment insupportable. Et quand on ne le
possède pas, on veut le détruire jusqu'au moment où par un travail psychique, il peut
être reconnu, accepté, comme n'étant ni à l'un ni à l'autre. Le sujet alors admet qu'il
y a du sein, de la vie, de la mort, un espace où il n'est plus obligé de se
rétracter. Pendant encore un temps, le sujet préfère se raccrocher à "je n'ai
pas" plutôt que d'admettre "j'ai" ou bien "il y a". D'ailleurs
dire "j'ai" ou "il y a" est d'autant plus difficile que l'amour est
aussi vorace et l'on sait qu'il a tendance à engloutir son objet.
Envie, transfert et désir de l'analyste
Freud puis Lacan ont déjà remarqué que le transfert est antérieur
à la cure du fait de l'autre. Freud a déjà remarqué que l'amour de transfert est à la
fois l'outil de l'analyse, mais aussi une résistance à l'analyse. Bien plus, Freud et
Lacan ont mis en évidence que la situation analytique transférentielle produisait
justement le symptôme qu'elle était censée réduire : l'amour/la haine. Pas seulement
du fait du Sujet Supposé Savoir sur le symptôme qu'est l'analyste pour l'analysant, mais
du fait de la parole : parole qui produit l'amour mais aussi la haine du fait du réel de
la parole. Il y aurait un réel que la parole transférentielle approche mais ne peut pas
réduire.
Le transfert ne se situe ni dans une relation du sujet au sujet, du moi
au moi, mais dans une disparité du rapport à l'autre, disparité au niveau du désir de
l'autre. Il y a comme une antériorité du désir de l'autre.
Est-ce que ce ne sont pas là les conditions idéales pour susciter
l'envie ? Voilà une situation où il y a demande d'amour, irréductibilité de l'amour,
altérité divisée et non pas redoublée : il n'y a pas d'autre de l'Autre, il y a
disparité et non réciprocité. Est-ce que ce n'est pas la situation même de l'envie
dans laquelle le sujet se sent aimant l'autre plus que lui-même, souffrant d'une
dissymétrie ?
Mais déjà on voit que l'envie est une réduction à un
face-à-face imaginaire, une réduction de la cause de cette disparité, c'est-à-dire une
réduction du désir.
L'on voit tout de suite la difficulté : c'est le désir même de
l'analyste, moteur de la cure, qui sera aussi le lieu même de l'exacerbation. Ce sera la
parole elle-même, véhicule de communication, qui produira sa propre limite : le réel,
et deviendra un enfer.
Et pourtant, le transfert en tant que tel est une issue à l'envie. Car
le transfert soutient le désir. Je fais l'hypothèse que du point de vue transférentiel,
le Penisneid n'est rien d'autre qu'un transfert qui ne peut s'opérer,
c'est-à-dire une cassure dans l'investissement de l'autre.
On pourrait croire que dans l'envie l'autre est trop investi. C'est
juste. Et cependant, ce n'est pas par un retour sur le moi que s'opère la levée de
l'envie, mais par un mouvement vers l'autre - sans doute pas le même autre que le premier
autre qui a suscité l'envie, mais un autre davantage voulu pour son altérité.
Il faudrait revenir sur l'analyse que Lacan fait du Banquet où l'on
mettait en évidence qu'Alcibiade n'envie pas Socrate, il le désire : il a envie de
Socrate, ce qui n'est pas la même chose qu'envier. Et si dans le désir il y a une
dépréciation de l'objet pour le consommer, la dépréciation envieuse n'est pas loin de
cette position, sauf que l'objet est tué, déprécié, faute de pouvoir être
consommé.
L'effet sur le sujet du miroitement des "agalma" n'est pas le
même, dans un cas le sujet se trouve grandi, dans l'autre il se trouve diminué et il
cherche à amener le désiré (Socrate) à n'être surtout pas désirant. ("Ne me
désire pas, regarde, je ne suis aucun de ces agalma que je viens de te faire
miroiter").
L'envie du côté des femmes
L'opinion générale veut que l'envie soit aux femmes ce que la
jalousie est aux hommes. Le plus souvent ce sont, en effet, les femmes qui expriment ce
sentiment ou sont qualifiées d'envieuses. Pourquoi ? De quoi s'agit-il pour elles ? Je
retiendrai deux réponses.
1) L'envie, définissant un rapport d'inclusion, se trouve presque
obligatoirement dans le rapport mère-fille. Elle se révèle particulièrement vive
lorsqu'il s'agit d'opérer une différenciation sans élément qui fasse tiers. Avant que
soient trouvés les points d'identification spécifiant chacune d'elles, la
différenciation passe par l'envie et la haine. Le parcours oedipien de la petite fille
est semé de déceptions, reproches, demandes de réparation d'un dommage: communauté
d'images que souvent elle partage avec sa mère et qui rend difficile de trouver les
traits symboliques qui les soutiendraient pour subjectiver leur séparation. L'envie
serait ce qui reste de la dimension imaginaire infinie qui soude toute petite fille à sa
mère.
2) L'envie - toujours oedipienne - peut revenir quand un des maillons
de la structure féminine de la sexuation fait défaut. Depuis que Lacan nous l'a si
clairement mis en évidence, nous savons que pour aller au-delà de la frustration
oedipienne, la femme a besoin d'un "au moins-un", d'un homme dont le nom -
signifiant du Nom-du-Père - la sorte de la non-inscription où elle est du fait de ne pas
exister. Elle est aussi dans la nécessité et de se situer au sein du jeu
phallique de son partenaire auquel elle se prête comme objet a, et d'être dans un
rapport à l'Autre (au signifiant de cet Autre S(A)). Si un de ces maillons fait défaut,
ou si elle s'y dérobe, elle se retrouve égarée, désarrimée, et souvent renvoyée aux
premières identifications - vécues comme des frustrations - oedipiennes : le pôle
féminin de la sexuation peut tourner à l'aigreur.
L'envie du côté de la mort psychique
J'aimerais développer ce dernier point un peu plus longuement. Pour
l'introduire, je vous propose un conte :
"La parole étouffée"
Il était une fois une petite fille qui croyait ne plus avoir de
langue. On avait beau lui dire qu'elle avait une langue, elle prétendait que non. Elle
tenait sa langue serrée, enroulée contre son palais. Elle ne savait pas pourquoi elle
était comme ça. C'était plus fort qu'elle. Quelque chose la contraignait. Elle était
malheureuse de ne pas être comme les autres. D'ailleurs, c'était encore plus fort que
ça. Elle était malheureuse de ne pas n'être (naître) comme les autres. Devant
"être" elle rajoutait un "n" qui faisait "naître". Elle
pensait qu'elle n'était pas encore née. Elle se sentait vraiment différente des autres.
Elle tenait sa langue et ne parlait pas.
Cela dura très longtemps, ses parents ne savaient que faire pour leur
fille. Ils essayèrent mille et milles choses. Ils lui offrirent tout ce qu'on peut donner
à une petite fille : des jouets, des friandises, des distractions, des animaux. Cela ne
servait à rien. Son père la prenait sur ses genoux, sa mère la prenait dans ses bras,
son institutrice lui parlait doucement, sans la gronder. Peu à peu son malheur se
répandit sur son entourage. Tous devinrent malheureux. Ils n'étaient même plus
inquiets, ils étaient tristes. Plus personne ne parlait. Plus personne ne chantait ni ne
dansait. Plus personne ne voyageait. Plus personne ne sortait de chez soi. C'était
terrible, car il y avait un tel silence que l'on se mettait à entendre le bruit des pays
voisins. On entendait les voisins vivre, chanter, se faire la guerre. Et cela était
insupportable. Les voisins devinrent très gênants.
Cela n'avait pas toujours été comme cela. La petite fille avait
parlé. Mais un jour elle s'était arrêtée de parler, elle avait renoncé à son droit
de vivre. C'est le jour où elle voulut devenir une "bonne soeur". Elle voulut
le devenir tellement fort qu'elle en perdit sa langue. La petite fille souhaita être une
bonne soeur, une sainte. Elle fit un voeu. Celui de ne plus dire de mal de personne. Et
Dieu sait si elle était tentée d'en dire, car Dieu sait à quel point elle en ressentait
pour chacun de ceux qui l'entourait. En particulier elle éprouvait une jalousie énorme
pour sa soeur aînée, mais surtout pour son petit frère. D'ailleurs elle arrêta de
parler quelques mois après sa naissance. Les gens ne comprirent pas, car elle avait paru
contente d'avoir un petit frère, elle s'était montrée tendre avec lui, elle n'avait
rien dit. Elle n'avait plus jamais rien dit. Sa langue s'enroula définitivement contre
son palais. Contre le riche palais qui était en elle, elle avait gardé sa langue
enroulée comme on roule une pierre devant la chambre aux trésors. Et elle ne savait plus
si c'était elle qui devait sortir de la chambre secrète ou si c'était le secret qui
devait sortir d'elle. Elle vivait comme en cachette, elle était et la détenue et celle
qui détenait.
Le temps passa. Les années passèrent jusqu'au jour où quelque chose,
plutôt quelqu'un arriva. Un très beau jeune homme. La petite fille devenue maintenant
une jeune fille en fut si émue que sa langue se délia. L'attrait du jeune homme fut si
fort qu'il balaya la pression qui tenait sa langue enroulée. L'attirance que le jeune
homme provoqua en elle fut telle que toutes les forces qui la rendaient muette se
trouvèrent balayées.
Maintenant la jeune fille est devenue une jeune femme. Vous ne serez
pas étonnés de savoir que ce dont elle rêve n'est pas d'un beau jeune homme, mais d'un
grand homme noir qui la poursuit, comme si le beau jeune homme n'avait pas complètement
effacé les peurs et la jalousie de la petite fille. Peur et jalousie se mêlent à
l'image du beau jeune homme et le transforment en grand homme noir qui la poursuit. Qui
est ce grand homme noir ? Demandez-le lui, car maintenant elle a retrouvé sa langue.
Lorsque, après plusieurs années d'analyse, Chemana (en hébreu :
isolement, désolation) me dit qu'elle avait écrit un conte pour sa fille, celui que je
viens de vous raconter, je décidai que le moment était venu pour moi de faire un travail
sur l'envie. Je venais de traverser avec elle un tunnel ou, plutôt, un souterrain, nous
avions cheminé ensemble très longtemps dans le noir. Dernièrement, elle avait utilisé
la métaphore du chien d'aveugle, disant que c'était comme si elle avait été
mise au monde pour ça : pour être aveugle ou pour guider une aveugle. Elle suivait ce
chien d'aveugle, se reposait toujours sur lui, n'avait rien fait pour secouer le joug,
avait tout fait au contraire pour ne pas ressentir les choses.
Nous avions donc longtemps cheminé dans le noir. Je dis
"nous" parce que, pendant longtemps, je n'ai eu aucun autre quide que celui de
ne pas agir. Dans le noir j'avais eu l'intuition que la règle de conduite de la cure
était tout au plus l'accompagnement. J'accompagnais une aveugle, quelqu'un qui ne voulait
pas ou ne pouvait pas voir, qui lorsqu'elle voyait, voyait du sexuel cru, qui fermait donc
les yeux, les sens, qui malgré toutes ces fermetures se ressentait comme éclatée,
pleine d'émotions et de sensations inintégrables, qui n'en pouvait plus d'éprouver des
colères et des haines que toute son énergie s'efforçait à contenir.
J'avais décidé de m'en tenir à ce profil bas après que chacune de
mes interventions eussent été ressenties par elle comme intrusives et négatives,
surtout celles me semblant les plus justes. Elle ne pouvait tout simplement rien faire de
ce qu'elle entendait. Toute parole émise par moi était rejetée, surtout si celle-ci se
voulait compréhensive et indulgente, et nous étions à chaque fois à deux doigt de
l'affrontement. Il est des cas ou l'affrontement est nécessaire et fructueux, mais dans
ce cas-ci, non, l'affrontement aurait immanquablement amené une rupture, chacune restant
retranchée dans son camps. Car c'était ainsi qu'elle vivait : en camp retranché, en
retrait des autres, sur ses gardes, vite envahie et profondément mortifiée de ne pas
avoir de répartie.
Elle m'avait d'ailleurs prévenue que je n'avais devant moi qu'une
carcasse vide, sur laquelle mes paroles viendraient se heurter et me seraient retournées
comme la parole d'Écho. Elle m'avait aussi avertie qu'elle se faisait caméléon, douce
et avenante, afin de me leurrer, miroir aux alouettes.
De la bagarre, elle passa néanmoins à l'abattement. Moi aussi
d'ailleurs.
Donc, après toute une phase de la cure où je relevai le défi et
engageai la partie, il s'établit une autre phase, celle du chien d'aveugle : l'une
guidait l'autre, l'une se faisait aveugle au moment où l'autre la guidait, l'autre ne
voyait plus rien au moment où l'une relançait la dynamique de la cure par un rêve.
Avancée à tâtons, repérage des marques, lecture des inscriptions avec le toucher du
doigt.
Que lisait-elle ? Ce qu'elle parvenait à lire ainsi du bout des doigts
resta encore logntemps inaccessible, car elle était submergée par le fait que celle qui
la guidait, celle qui la prenait par l'épaule pour être guidée ou pour la guider, la
main de celle-là, était encore une main qui la retenait, qui la faisait marcher au pas,
mais un pas qui n'était pas le sien, un pas qui l'étouffait. Elle aurait été comme une
aveugle qu'elle venait de rencontrer dans le métro. Une dame que l'on aurait prise par le
bras et que l'on aurait fait monter. Mais cela lui paraissait insupportable car on
l'aurait prise sans rien lui demander, sans rien lui dire, comme on aurait abusé d'une
enfant. Ainsi on la prenait à elle-même. D'ailleurs "la prendre à
elle-même", lui paraissait très explicite pour dire qu'elle faisait tout pour ne
pas ressentir les choses, pour vivre sous l'emprise, pour ne pas bouger, pour ne pas voir
les dirrérences. En elle, il y avait comme une nécessité d'éteindre toute vie et,
cependant, ce qu'il y avait d'étouffé en elle lui crevait le coeur. Une parole
étouffée.
Nous avions donc cheminé longtemps dans le noir. Elle était venue me
voir, il y a de longues années de cela, parce qu'elle se sentait inhibée et surtout
rougissante. Elle rougissait aussitôt que quiconque s'adressait à elle. Elle venait de
subir une opération esthétique du nez et elle en avait été déçue. Elle avait alors
25 ans, elle était secrétaire, vivait seule ou plutôt avec un ami. Au cours de ces
années, elle changea fréquemment d'amis. Ce qui m'a toujours paru extraordinaire, c'est
la rapidité avec laquelle elle pouvait, à l'époque, en perdre un pour en retrouver un
autre, jusqu'à il y a cinq ans environ où elle rencontra son ami actuel. Une partie du
travail de l'analyse consista à lui faire éviter les ruptures aussitôt qu'une
contrariété insupportable se présentait à elle. Mais il se noua quelque chose de
particulier entre ce garçon et elle qui lui permit de surmonter les tentations de rompre
et d'éviter ainsi de "jeter le bébé avec l'eau du bain".
Elle est la deuxième fille de sa mère, et la première fille de son
père, la mère ayant eu une fille avant son mariage. Il y a après elle quatre garçons
dont un garçon qui la suit de près, avec lequel elle a une différence d'âge de
quatorze mois.
La première partie de son analyse fut essentiellement le lieu
d'expression d'un traumatisme sexuel par la personne de son père : à la fois adoré mais
aussi haï, car présenté par elle comme un superman sexuel. Il semble qu'elle ait non
seulement assisté aux ébats sexuels de ses parents, mais qu'elle ait aussi cherché à
en être, à être sur le lieu même, c'est-à-dire dans le lit de ses parents.
Elle évoquera aussi une très grande rivalité avec sa demi-soeur
aînée et une très forte jalousie à l'égard de son frère cadet.
Elle ne cessera de se présenter comme, d'une part, celle qui porte
encore sur son corps la cicatrice de la petite fille de dix ans s'élançant vers son
père lors d'une course de vélo de celui-ci, élan qui aboutit à un accident et, d'autre
part, comme la petite fille muette devant son institutrice.
Peu à peu son analyse évolua et ceci, parallèlement à sa
stabilisation affective dans sa vie professionnelle. À l'intérieur de l'espace
analytique, dans la mesure où elle ne supportait aucune de mes interventions, mais dans
la mesure aussi où elle maintenait une présence régulière à ses séances, je choisi
d'admettre qu'elle savait mieux que moi ce qu'elle faisait et j'optai pour une attitude
plus en retrait, d'accompagnement. Il me fallut cependant bien souvent me mordre les
lèvres pour ne pas réagir à ses attaques ou me secouer pour ne pas plonger, selon ses
dires, dans le fait que tout cela ne servait à rien et qu'il serait plus sage d'arrêter,
pour ne pas plonger non plus dans l'ennui. Mais ce que j'éprouvais principalement était
une irritation, une envie de la malmener, de lui faire mal par un mot vexant par exemple,
ou bien une envie de la laisser tomber. Ce fut une époque éprouvante où je méditai
longuement sur les vertus de la répétition. Il y avait comme de l'acharnement.
Elle me renvoyait l'image d'un acharnement thérapeutique auquel je me serais livrée sur
elle et auquel elle venait se livrer. Mais acharnement qu'il serait peut-être plus juste
d'appeler harcèlement. Harcèlement thérapeutique (harceler : poursuivre,
presser, talonner, mettre l'épée sous les reins).
À cette époque, je n'avais pas encore lu Envie et gratitude de
Mélanie Klein, oeuvre dans laquelle celle-ci explique clairement que tant que l'analysant
éprouve de l'envie, il ne peut tirer profit de ce que lui dit son psychanalyste. Mélanie
Klein écrit aussi que le psychanalysant ne veut pas risquer de perdre son analyste comme
objet d'amour et cherche à le protéger. C'est pourquoi il s'interdit toute expression,
voire même tout ressenti, de cette envie qui, fréquemment, n'est donc pas formulée mais
agie. Mais j'avais compris que dans cette cure, il se passait quelque chose de cet ordre
et qu'il ne fallait surtout pas que je veuille son bien. Il ne me fallait pas
occuper la place de la mère dans le sens où celle-ci a un désir pour son enfant,
projette quelque chose d'elle sur lui, investit son enfant d'une fonction phallique. Ce
qui ne fut pas simple car je savais que ce dont souffrait aussi terriblement Chemana,
c'était d'avoir manqué d'une mère au sens de flux maternel. Ce que je voyais séance
après séance, c'est qu'elle ne cessait de se faire mal à se présenter comme
objet, à s'objectiver plutôt que de pouvoir profiter du plaisir des mots et de
l'échange. Elle ne cessait de se meurtrir en surévaluant l'objet, en se présentant à
moi comme objet d'étude. Elle surévaluait l'objet dont en retour elle était meurtrie
par sa discontinuité et sa limitation. Elle ne cessait de perdre un narcissisme qui
l'aurait enracinée pour un objet qui la morcelait. Elle cherchait sans doute dans la
continuité des séances à éprouver la continuité du flux qui est le mode archaïque de
l'imaginaire corporel mère-enfant, mais elle ne trouvait qu'une relation érotique avec
le corps de la mère pris comme objet partiel, relation érotique dont elle ne savait que
faire.
Je choisis donc de faire un pas de côté et de me situer à côté
d'elle, c'est-à-dire sans reprendre de front ce qu'elle me disait mais sans pour autant
rester silencieuse. Et je parlais, pas à proprement parler à partir de mon
contre-transfert, mais j'énonçais tout simplement toutes les images que ses paroles
faisaient surgir en moi, un peu comme l'on retient les images des rêves alors que ceux-ci
ne cherchent qu'à retourner à la nuit.
Après avoir longtemps cheminé dans le noir, nous arrivâmes à cet
endroit du tunnel où parfois quelques lueurs apparaissent, faisant dire que la fin n'est
plus loin, même s'il est encore impossible d'en définir la distance. Les lueurs sont
trop floues, trop fragiles, nos yeux ne voient pas encore. Et de toute façon, il faut le
temps que nos yeux s'habituent à la lumière.
En demi-teinte, des formes à peine discernables émergèrent pour
aussitôt rentrer dans le noir. Ce fut la période des rêves, rêves qu'elle identifiait
comme disant quelque chose d'elle-même, d'un elle-même qui était elle mais aussi sans
tout à fait lui appartenir puisque c'était un "elle" du rêve.
Comment suis-je intervenue par rapport au rêve ? Le plus souvent
j'utilisais les personnages du rêve comme étant une expression de parties d'elle même
mais je ne ficelais pas le rêve avec des interprétations car, alors, nous serions
retombées dans un savoir - du côté de la mère-toute -, je préférais la position de
lecture - la mère lisant les émotions de l'enfant.
Je m'efforçais de ne pas rester muette, d'une part parce que j'étais
déjà terrifiée, figée par l'objet fixe en elle, accablée, impuissante, immobilisée,
tout silence pouvant alors ramener de la mutité ; d'autre part, pour accompagner par mon
intérêt le narcissisme naissant. Et, enfin, pour porter mon regard sur sa vie psychique
et non sur sa vie réelle car ce type de patients préfèrent leur vie psychique
insupportable à rien du tout et, même, ils la préfèrent à tout autre chose.
Il n'empêche que malgré mon désir d'occuper une position souple de
lectrice - la mère qui lit les émotions de l'enfant - position qui me semble essentielle
car lorsque la mère donne le sein et plus que le sein : sa parole, le plaisir, la lecture
de ses émotions, en faisant cela elle se donne et donne à son enfant le statut
d'orphelin - ce qui ne veut pas dire abandonner - et annonce ainsi une Autre filiation. Ou
pour le dire autrement - je le redis ici car c'est une idée qui m'est chère - c'est à
être orphelin du corps maternel que l'autre corps, celui que j'appellerais la
corporéïté du lieu, est produit par l'enfant.
Or, malgré mon désir d'occuper une position souple de lectrice, je
n'étais pas encore ressentie par Chemana comme telle. Elle continuait à m'idéaliser et
à me statufier, à me ressentir comme surmoïque et exigeante. Elle continuait à dire
que si elle s'écartait des autres, c'était qu'elle s'était écartée d'elle-même, que
si des gens perdaient leur chemin, elle, elle s'était perdue en chemin. Ce n'était pas
le chemin qu'elle avait perdu mais elle-même. Elle disait qu'elle avait constamment mal
à la gorge et qu'elle manquait d'air, qu'elle souffrait de ne pas pouvoir dire et que les
mots ne pouvant sortir s'entassaient. Elle disait qu'elle était rentrée en elle-même
pour avoir quelque chose, contenir quelque chose, et que déplier son corps - corps en
boule - l'amènerait à laisser tomber quelque chose. Elle ne cessait de s'imaginer
habitant une "chambre de bonne", ces chambres qui sont si laides disait-elle.
Elle y aurait vécu en recluse. Et ceci dans les jours les meilleurs, car ce qu'elle
disait plutôt c'est que chaque journée de travail était une journée qu'elle devait.
Ce n'était pas quelque chose qui lui aurait appartenu. Elle s'appartenait tellement peu
qu'elle vivait mal le fait de devoir autant, mais c'était parce qu'elle avait
constamment cette impression de ne pas s'habiter. Elle était sans habitat.
Est-ce que le corps de sa mère était un habitat ? Même pas. De tout
façon, dès que sa mère occupait une place, elle avait l'impression que c'était la
sienne qui était occupée. Mais surtout, le corps de sa mère était lui aussi fantôche
: un jour, en rêve, elle essaya de toucher le corps de sa mère mais celui-ci se pencha
en avant et tomba dans un trou, ne rencontrant rien.
C'est alors que, elle qui voulait être sainte, eut recours aux saints.
Elle se voulait sainte et eut voulu entrer dans les ordres, à la fois pour obéir à une
règle imposée, pour signifier qu'elle était zombie, obéissant à des ordres, passant
à côté d'elle-même sans se voir et sans s'appartenir, et à la fois pour être dans le
défi : c'est-à-dire en posant un voeu, celui de se situer par rapport au désir de
l'autre - voeu de chasteté par exemple, ou voeu de la mère que son enfant dorme - et y
répondre par le refus entêté : je ne dormirai pas. Elle avait de longues insomnies.
Cette sainteté aurait attiré l'admiration de tous, en particulier de
son père.
Elle eut donc recours aux saints : elle se mit à lire la vie des
saints (on retrouve la lecture). Pourquoi ? Pour savoir ce qu'est un saint, mais aussi
pour savoir ce qu'est un saint qui parle : elle lut la vie de saints prêcheurs.
Elle disait qu'elle avait envie de savoir ce qu'étaient ces hommes, de comprendre leur
quête, et qu'ainsi elle cherchait à se défaire de quelque chose, quelque chose d'une
insécurité si forte en elle qu'elle ne pouvait absolument pas faire comme les saints :
avoir confiance en Dieu et en l'avenir et surtout parler. Elle lut aussi Ignace de Loyola
dont la réflexion principale porte sur le contrôle des émotions. Les exercices
spirituels préconisés par Ignace de Loyola consistent à analyser et surtout à
différer suffisamment les émotions pour prendre une décision en toute liberté.
Je crois que ceci est extrêmement important car c'était de ses
émotions dont Chemana était le plus embarrassée. Elle fut toujours très partagée
quant à ses émotions : devait-elle les contenir ou les expulser ? En avait-elle ? Elle
se sentait le plus souvent vide d'émotions, ou bien non autorisée à les éprouver, ou
bien quand celles-ci surgissaient, elles étaient tellement intempestives, confuses,
démesurées, débordantes, non reprises par des mots qu'il eût été préférable
qu'elles ne manifestassent point.
Arrivée à ce point de mon parcours, essayons de dégager ce qu'est le
processus de l'envie. Tel que l'illustre ce fragment de cure, l'envie est une
pathologie de l'identification projective : l'identification projective et le clivage
sont deux mécanismes normaux et essentiels pour pouvoir penser. En effet,
l'identification projective consiste à projeter dans l'autre une partie mauvaise de soi
de manière, d'une part, à pouvoir en être soulagé et à tirer profit de la bonne
partie restante et d'autre part, à récupérer cette partie mauvaise qui, ayant
séjourné dans un autre aimant et bienveillant, revient moins mauvaise et peut donc
s'intégrer en soi. C'est donc l'idée que deux entités, d'une part, ce qui est projeté
(le contenu) et, d'autre part, le lieu de cette projection (le contenant), peuvent avoir
l'une sur l'autre un effet bénéfique : pour l'enfant qui non seulement intègre quelque
chose qui lui est tolérable mais intègre en même temps la possibilité d'intégration
de la mère, et pour la mère qui entre en contact avec son enfant et le sent vivre.
Dans l'envie il y a comme une dégradation en chaîne : d'une part le
nourrisson clive et projète dans l'autre une situation émotionnelle encore intolérable
pour lui. Mais, d'autre part, il casse cet autre qui pourrait accueillir son émotion. Il
le casse parce qu'il n'a pas surmonté le premier vécu de frustration venu de cet autre :
le fait que cet autre, le porteur de bon sein, pour reprendre les termes kleiniens, a
été manquant. Ce qu'il garde comme trace de cet autre c'est son indifférence, son
indifférence à ses premiers appels. Le nourrisson en attend encore quelque chose et en
même temps cherche à le détruire.
Ceci étant, ce qu'il reçoit en retour, c'est une émotion qui a été
non pas modifiée par l'autre de manière à être tolérable, mais modifiée par l'autre
au point d'être sans valeur. "Si cette émotion était par exemple la peur de
mourrir", explique Bion sur lequel je m'appuie pour cette présentation de la
pathologie de l'identification projective, "ce qui revient au nourrisson c'est une
frayeur indicible" (1962, 117).
Mais le processus de projection va encore plus loin. Car dans l'envie,
l'émotion est si forte que le nourrisson ne projette pas une seule émotion mais à la
limite il projette toute sa capacité émotionnelle. Il y a une mise à nu dans laquelle,
pour reprendre l'exemple de Bion, l'enfant ne retrouve plus le désir de vivre qui était
à l'origine de la peur de mourir. Il perd ce qui était en lui au départ.
Tout se passe alors comme si le nourrisson ayant projeté toute sa
capacité émotionnelle sans retour valable, il n'y avait plus de nourrisson pour
réintrojecter mais uniquement un semblant de psyché. Il n'y a plus d'habitat.
Mais plus encore, quelle est la nature de ce qui est quand même
réintrojecté ? Bion nous dit que sa caractéristique principale est l'absentéïté. Le
fait d'être sans. Ce qui est réintrojecté est le "sans valeur". Ce
serait, dit-il, "un objet interne sans intérieur". "Un sur-moi à écrire
en deux mots : un moi au-dessus du moi, privant le moi de toute vie".
Il se produit alors une incapacité et même une haine envers tout
développement nouveau de la personnalité, comme si tout développement pouvait
constituer un rival à détruire. Cette transformation du moi en sur-moi donne à
l'envieux le sentiment et les apprarences d'une supériorité morale. Au nom de la morale,
il est dans une recherche incessante des idéaux de vérité. Mais loin d'être ressenti
comme un homme de vérité, l'envieux est plutôt ressenti comme cherchant à conserver la
capacité, essentielle pour lui, de pouvoir éveiller la culpabilité de l'autre.
Ce en quoi Chemana n'était peut-être pas tout à fait à ce point
extrême de l'envie car même si elle faisait éprouver la culpabilité de l'autre,
c'était bien elle qui l'éprouvait encore le plus fort.
C'est en presque aveugle ou en demi-voyante qu'elle eu une petite
fille. Durant la grossesse elle devint anorexique ; le fil de la vie, tel celui d'Ariane,
se fit par instant à peine perceptible. Aucune certitude sur celle qui sortirait de la
grotte.
C'est encore aveugle ou pas encore voyante qu'elle choisit de mettre sa
fille en crèche pour poser d'emblée un environnement tiers entre elle-même et sa fille.
Un garde-fou à sa pulsion d'emprise.
C'est alors qu'elle put reprendre pour elle une proposition que j'avais
été amenée à faire et . . . cela seul eut suffi, comme on dit à la fin de la
Hagadah de Pâques lorsqu'on reprend toute l'histoire de la sortie d'Égypte et des
interventions de Dieu, "Daienou ", "cela seul suffit ". Pour
Chemana, cela seul eut suffi à indiquer le chemin parcouru : écrire en conte pour sa
fille ce qu'il en était de son propre vécu. Elle écrivit plusieurs contes qui viennent
actuellement scander sa cure.
C'est par un conte que j'ai ouvert ce dont j'ai cherché à rendre
compte. C'est par un rêve que je vais terminer. Voici le rêve. Dernièrement Chemana
rêva qu'une femme, la mère de son compagnon, était prise depuis quatre ans dans les
glaces de la mort. Elle rêva que celle-ci revenait à la vie. Dans le rêve Chemana
était gênée parce qu'elle portait sur elle des vêtements et des bijoux ayant appartenu
à la morte, et elle se demandait comment celle qui revenait à la vie allait prendre la
chose. Mais celle-ci revenait à la vie vêtue, n'ayant pas attendu qu'on lui rende ses
vêtements.
A la suite du rêve, Chemana me dit, d'une part, qu'elle était
étonnée car elle avait l'impression de voir pour la première fois certaines personnes
qu'elle connaissait bien. Aurait-elle passé sa vie sans les voir, s'est-elle demandé ?
Elle me dit, d'autre part qu'elle avait pensé à moi comme à quelqu'un qui n'était pas
celle qu'elle croyait : "Je vous ai vue, m'a-t-elle dit, avec beaucoup de
manque". Elle ajouta qu'elle avait ainsi l'impression de recevoir des claques. Mais
elle me dit encore, en pensant aux rideaux de l'infirmerie, que ceux-ci était des
jalousies et que c'était comme si les jalousies s'entr'ouvaient et qu'elle voyait à
travers. Enfin, elle affirma qu'elle se sentait malheureuse. Alors je compris que la vie
sortait des glaces et reprenait ses droits sur la mort. Ce qu'elle confirma en disant :
"Un cadavre pris dans la glace c'est comme un objet, c'est quelque chose qui ne bouge
pas. Si ce corps se met à s'animer il y a la glace qui fond. J'ai aussi l'impression,
a-t-elle ajouté, qu'il y a quelque chose qui fond en moi. C'est peut-être pour ça que
je me sens malheureuse. C'est la première fois que je dis : je me sens malheureuse. Avant
je disais : c'est douloureux."
Quant à moi, c'est ainsi que j'avais entendu ce "je suis
malheureuse". Comme quelque chose qui la quittait, dont elle était en train de faire
le deuil.
Pour boucler la boucle sur l'envie, remarquons que c'est encore le
regard qui est anxiogène dans le rêve : le regard de la morte qui verrait que l'autre
lui a pris quelque chose. Nous retrouvons bien là les mécanismes de l'identification
projective et l'angoisse lorsque celle-ci tente d'être levée. Angoisse d'avoir à
soutenir le regard à partir de ce qui a été projeté. De la même manière que Freud
dit que le sujet est regardé à partir de son membre sexué, ce qu'on appelle se faire
voir, de la même manière le sujet de l'identification projective est regardé par ce
qu'il a projeté. Ce qui en dit d'ailleurs beaucoup sur l'érotisation possible,
c'est-à-dire morbide, de l'identification projective et sur l'angoisse qui ne peut
manquer de surgir à partir du moment où le sujet cherche à briser cette fascination
morbide.
Quant à Chemana, peut-être que, pour elle, les jalousies sont
vraiment en train de s'entr'ouvrir et qu'il ne lui est plus du tout à fait aussi
dangereux de s'arrêter et de voir.
Pascale Hassoun
9 Passage d'Enfer
75014 Paris
Références
Bion, W. R., 1962, Aux sources de l'expérience, P.U.F.,
Paris, 1979.
Freud, S., 1914, Pour introduire le narcissisme in La vie sexuelle,
PUF, Paris, 1969.
Freud, S., 1915, Pulsion et destin des pulsions in Métapsychologie,
Gallimard, Paris, 1968.
Klein, M. 1957, Envie et gratitude, Gallimard, Paris, 1968.
Lacan, J., 1964, Les complexes familiaux, Navarin, Paris 1973.
Lacan, J., 1964, Le Séminaire XI, Les Quatre concepts fondamentaux
de la psychanalyse, Seuil, Paris.
Lacan, J., 1972-73, Le Séminaire XX : Encore, Seuil, Paris,
1975.
Lefort, R. et R., 1980, Naissance de l'autre, ed. Seuil, Paris.