PENSER SON
ENFANCE :
traumatisme
réel, traumatisme fantasmé
gilles fauvel
Résumé
L’auteur
identifie une configuration clinique particulière où le patient, sans
disposer d’éléments probants dans la réalité matérielle, cherche
à faire la preuve d’une enfance traumatique. Au-delà de ce qui peut
relever du cas singulier est examinée la motivation sous-tendant
l’attrait qu’exerce la théorie traumatique. S’appuyant sur
certaines idées freudiennes et la théorie de Laplanche sur la
naissance de la sexualité inconsciente, il est proposé que la théorie
traumatique tirerait son pouvoir d’attraction du fait qu’elle
exprime une certaine vérité sur le rôle de l’autre dans ce
processus. Finalement,
rappel est fait que la recherche d’une source générale ne
dispense aucunement
d’un examen rigoureux des motivations personnelles propres à chaque
patient.
Nulle part le discours analytique ne rencontra plus de
résistances que face aux formulations concernant la sexualité
infantile. De tout temps on
s’objecta aux propositions freudiennes en la matière qui donnaient de
l’enfance un portrait trop divergeant de celui idéalisé que l’on
s’efforçait de maintenir. On
voulait préserver de l’enfance une image de pureté et d’innocence
alors que la psychanalyse en faisait un temps comportant sa part
d’angoisse et de tourments. Plus
scandaleuse encore était l’idée d’un enfant porteur de désirs
sexuels, pervers polymorphe. La psychanalyse proposait là une vision du monde intérieur
des enfants qui ébranlait les conceptions du temps. La résistance à ces idées fut vive et force est de
constater que, malgré une pénétration importante des conceptions
analytiques dans divers champs de la culture, elle demeure de nos jours
très active notamment en ce qui concerne la sexualité infantile.
Dans le travail clinique, cet idéal de pureté et d’innocence
favorise souvent chez les patients une vision paisible et sans histoire
de leur enfance. Combien de
fois sommes-nous, comme cliniciens, confrontés à ce portrait présenté
d’emblée par des patients qui subséquemment prennent conscience de
la visée défensive d’une telle image face à des vécus intérieurs
plus troubles ? L’activité
défensive contribue généralement à ce travail en expulsant
hors de la conscience les éléments susceptibles de provoquer de
l’angoisse. L’idée
d’une enfance sans relief en est souvent le résultat.
Aussi sommes-nous étonnés lorsque le jeu défensif semble viser
l’inverse et que le patient, loin de maintenir une image idyllique de
son enfance, veut plutôt nous en présenter une plus traumatique, malgré
l’absence d’éléments en mesure de l’objectiver.
Il est facile de comprendre les motifs menant à une
vision idéalisée de l’enfance : évitement de la douleur, de
l’angoisse, refoulement des pulsions sexuelles et agressives etc...
Il est plus difficile de saisir, à première vue, quels sont les
avantages à maintenir la vision d’une enfance plus trouble.
Dans cet ordre d’idée, je voudrais attirer l’attention sur
une situation clinique particulière où, dans le cours du travail
analytique, se développe un désir plus ou moins appuyé de convaincre
l’analyste de la réalité effective d’une hypothétique scène
traumatique sexuelle survenue dans l’enfance. Ce désir est le plus
souvent méconnu par le patient et n’est donc pas exprimé ouvertement
dans la cure. Il prendra
plutôt la forme sur le plan manifeste d’une recherche de la vérité,
presqu’une enquête, où chaque contenu psychique sera évalué,
soupesé en fonction de l’appui qu’il apportera à la thèse
naissante du patient. Ce dernier procédera à cet examen muni d’une
lunette déformante susceptible d’infléchir son jugement en la matière.
Ainsi, telle émotion ressentie ou telle portion de rêve seront
vus comme autant de preuves de la réalité de l’événement.
Cette quête de la vérité occupera largement l’esprit du
patient sans toutefois que les éléments rassemblés n’emportent entièrement
son adhésion ; côte à côte existeront et le doute et la
certitude que la scène pressentie a réellement eu lieu.
Il s’ensuivra pour l’analyste un malaise, un sentiment étrange
d’être entraîné malgré lui dans une recherche au but ambigu, dont
un des enjeux latents se révèle à lui par le biais du
contre-transfert. En effet,
c’est par la reconnaissance contre-transférentielle que la
configuration clinique singulière que j’évoque ici prend corps et
acquiert une certaine existence ; c’est par elle que l’analyste
arrivera à ressentir d’abord, puis à nommer ensuite, le désir
qu’il partage cette conviction. Je
ne parle pas ici des cas où l’analyste et le patient acquièrent tous
deux une certitude quant à la réalité de certains événements
traumatiques (encore faudrait-il se demander quels
éléments suffisent à tel ou tel analyste pour emporter sa
conviction) mais plutôt de ceux où subsiste un doute, même à des
degrés divers, chez les
deux membres du couple analytique.
Il est toujours malaisé dans un contexte thérapeutique
de statuer sur la véracité d’un traumatisme évoqué.
Faute de critères dits objectifs, l’analyste doit souvent se
rabattre sur des impressions contre-transférentielles afin d’en
arriver à une conclusion personnelle à cet égard. Il est certes souhaitable pour le processus analytique que
patient et analyste s’entendent tacitement pour laisser en suspens
toute décision sur le sujet et maintiennent plutôt cette question dans
cette aire transitionnelle si chère à Winnicott, où il est convenu de
ne pas décider si tel ou tel événement fut réellement survenu ou
non.
Nous le constatons, la pratique analytique demeure,
cent ans plus tard, confrontée aux mêmes interrogations que Freud à
ce sujet. La remise en
question de la « Neurotica » par Freud entraîna une
valorisation du rôle du fantasme dans la constitution de symptômes.
Je crois qu’il est possible d’affirmer que nous assistons
aujourd’hui au mouvement
inverse, de telle sorte que, dans la recherche d’une causalité
psychique, l’option traumatique est souvent privilégiée par rapport
à une compréhension qui mettrait en évidence l’inconscient
dynamique. De là nous
guette un danger de collusion avec la structure défensive du patient
qui utilisera un certain discours psychologisant pour maintenir refoulés
les désirs culpabilisés
de l’enfance, la sexualité infantile.
Ce type de discours auquel participe ce mouvement dit des
« souvenirs retrouvés » (recovered
memories) fournit une armature toute prête à être utilisée par
le patient pour consolider le refoulement.
Exemple
clinique : Mme A.
Mme A. consulta d’abord pour des symptômes
phobiques et dépressifs accompagnés de préoccupations au sujet
de vagues inhibitions sexuelles. Celles-ci
prirent cependant de l’ampleur au point de mettre en péril sa
relation conjugale. Elle attribuait alors ses difficultés à certaines expériences
pénibles de l’adolescence avec un frère violent et possessif qui
exerçait une emprise jalouse sur elle.
Face à lui, elle se sentait impuissante et sans défense, les
parents, surtout la mère, refusant de reconnaître la nature perverse
de ce lien.
Après des débuts plutôt calmes, les séances
prirent une tournure différente à la faveur d’une série de rêves
dont le scénario de base était quasi invariable.
La scène avait toujours lieu dans la maison de son enfance, la
nuit. Quelqu’un
s’approchait de son lit et elle s’éveillait effrayée, au moment où
elle allait découvrir l’identité du mystérieux personnage.
L’angoisse consécutive à ce rêve persistait la journée
durant allant même provoquer après quelques temps une sévère
insomnie. Devant la répétition
de ces rêves et l’ampleur de l’angoisse elle élabora l’hypothèse
que ces rêves ne pouvaient qu’être des
copies conformes de scènes sexuelles réellement vécues dans
son enfance. L’activité
analytique se centra alors sur la recherche d’indices pouvant l’éclairer
sur ces scènes, surtout sur l’identité du séducteur.
Elle demeurait tout de même divisée entre le désir de résoudre
l’énigme et la crainte d’y trouver la confirmation de ce qu’elle
soupçonnait à présent, à savoir que ce personnage ne pouvait être
autre que son père. C’est
malgré tout avec un zèle d’enquêteur qu’elle s’engagea dans ce
travail. A ce moment, l’hypothèse de la réalité de ces scènes ne
pouvait être écartée. Chaque
souvenir, chaque nouveau rêve était scruté, disséqué dans une
recherche de nouveaux indices.
De
cette activité psychique ne parvenait cependant pas à se dégager une
certitude quant à ces hypothèses.
La patiente ne trouva pas plus de confirmation à celles-ci
lorsqu’elle sollicita l’avis et le souvenir de membres de sa
fratrie. Malgré cela, la
conviction de leur véracité ne fléchit pas et sa force m’apparut
alors sans commune mesure avec les éléments corroborants. S’il était auparavant tout à fait plausible d’aller
dans le sens de Mme A., il semblait que plus nous avancions, plus se
posait la question de la nécessité psychique pour elle de croire en
ces hypothèses , non pas qu’il fut devenu tout à coup possible de
statuer en faveur de leur caractère fantasmatique, mais que l’écart
entre leur investissement et la faiblesse du pouvoir de conviction des
indices avancés par la patiente permettait de poser la question du rôle
que jouait cette conviction dans son économie psychique.
Certes, on pouvait penser que la patiente cherchait ainsi à
donner un sens, à maîtriser, en inscrivant dans une histoire, une
masse de pensées, de sensations et d’émotions qui, pour l’instant,
lui apparaissaient sans structure et qu’elle ne pouvait penser en
termes de conflictualité psychique.
Au moyen de la théorie traumatique prenaient sens ses multiples
angoisses, ses phobies inexplicables, ses difficultés conjugales. De plus elle lui permettait de canaliser et d’objectiver
une colère sourde contre les parents qui autrement ne s’exprimait que
difficilement et avec des retours lourdement culpabilisants.
Le bénéfice économique d’une telle conviction devenait plus
transparent. Sur le plan transférentiel, le désir d’amener
l’analyste à faire ce que sa mère n’avait pas fait, soit reconnaître
la nature traumatique de la scène, ne pouvait être écarté ; non
plus que l’élaboration d’une scène de séduction qui aurait, dans
le travail en cours, à être replacée dans le cadre du transfert pour
lequel elle était sans doute en partie produite.
Du discours de la patiente émergea lentement le fait
que cette conviction avait aussi un rôle à jouer dans le maintien de
son incapacité à assumer pleinement sa vie sexuelle, à tenir une
position de sujet porteur de ses propres désirs.
Cette reconnaissance culmina dans une séance en particulier où
apparut plus clairement le rôle défensif que jouait la conviction
traumatique. Dans cette séance,
elle se surprit à constater que lorsque sa vie conjugale s’améliorait,
les cauchemars revenaient la hanter.
L’effet était immédiat : elle reprenait rapidement une
position passive, presque de victime, dans l’échange sexuel devenu dès
lors à nouveau angoissant. Elle
ajouta :
« comme
si quelque chose en moi, j’appelle ça mon petit démon, me donnait ça,
me disait que je n’avais pas le droit d’être bien avec mon mari. »
Le démon du Surmoi sonnait le glas, avec toute la sévérité
dont il était capable, de toute ouverture qu’elle essayait d’aménager
comme sujet désirant. Cette
séance nous permit d’amorcer un travail fructueux sur sa crainte
d’assumer sa vie sexuelle de façon plus satisfaisante.
Nous avons pu voir que l’épisode de l’adolescence avait
bouleversé l’organisation psychique de sa sexualité naissante à un
point tel qu’elle avait défensivement abandonné toute velléité
d’occuper une position active dans le jeu de la séduction, effrayée
qu’elle avait été d’en voir les conséquences.
Au fil de cette élaboration, les hypothèses traumatiques se
sont vues mystérieusement retirer une partie de leur investissement.
L’enquête perdit de sa pertinence et le travail s’engagea
sur une voie où pouvait être reconnu un certain degré de
responsabilité personnelle dans l’élaboration de ses difficultés.
Cette vignette clinique recoupe l’expérience d’un
grand nombre de cliniciens. On pourrait légitimement s’attarder sur
certains éléments de ce cas, que ce soit la place et l’évolution du
transfert dans la conception et le maintien d’une telle conviction, ou
l’importance du contre-transfert comme moyen de saisir au vol ce qui
est en train de se jouer. L’évolution du cas de Madame A montre aussi
la valeur défensive de cette croyance qui lui permettait de
s’affranchir de ses désirs en situant leur origine dans le parent séducteur.
Il est bien certain que le désir que l’analyste, contrairement à la
mère, reconnaisse la réalité d’une scène traumatique ainsi que
l’expression d’un scénario transférentiel où la patiente-enfant
passive et vulnérable est aux prises avec un analyste-adulte actif et
menaçant ont tous deux alimenté le besoin de me prouver la réalité
de l’expérience infantile. Il existe donc des éléments singuliers
propres à chaque cas de ce type en mesure de nous aider à comprendre
une telle configuration clinique. Mais
je voudrais plutôt m’attarder sur une interrogation qui s’imposait
à moi et ce, d’autant plus qu’elle se répète dans d’autres
situations cliniques semblables. Je
ne cessais de me demander pourquoi certains patients, indépendamment
qu’ils aient ou non été réellement victimes d’une telle situation
traumatique, ont tant besoin de croire, et de faire croire à cette
hypothèse. Au-delà de la
singularité de chaque cas, pourrait-on y voir un effet direct de la
nature du sexuel, de son origine, de quelque chose qui transcenderait
l’histoire personnelle de chacun et qui influencerait la façon
d’organiser l’expérience infantile ?
Serait-il légitime de croire que quelque chose encore difficile
à nommer, oriente cette expérience de telle sorte que la théorie
traumatique dans son essence est privilégiée lorsque vient le temps
d’inscrire la place du sexuel dans le psychisme ?
La vision que tout un chacun a de l’enfance, et de son enfance,
s’en trouverait à coup sûr modifiée.
Ne nous retrouverait-on pas alors repoussés vers la polarité si
souvent évoquée, l’enfance comme lieu idyllique ou enfer rempli
d’angoisse ? Se
pourrait-il que certains préfèrent croire en une enfance traumatique
et n’utilisent pas leurs ressources défensives dans le sens d’un
adoucissement de cette perception ?
Parvenus à ce point on peut s’interroger sur la
validité de cette intuition ; y a-t-il un principe général en
cause ou n’est-ce qu’une particularité singulière à chaque cas ?
Existe-t-il dans la littérature psychanalytique une ou des réflexions,
des concepts susceptibles de nous venir en aide dans ce questionnement ? On se retrouve alors à la place du marcheur qui, au sortir
d’un forêt touffue, fait soudainement face à un carrefour aux débouchés
multiples. Il essaie d’évaluer
quelle peut être la meilleure route, la plus courte mais aussi la plus
enrichissante ; pour nous c’est naturellement du côté de la
voie freudienne que nous porterons en premier notre regard.
La
théorie traumatique
Beaucoup de choses se sont écrites sur la place du
traumatisme dans l’œuvre freudienne et
sur l’abandon, tout relatif soit-il, de la « Neurotica »
de 1897. D’une certaine manière, nous nous retrouvons au même point
que Freud à nous demander si nous avons affaire à un événement bien
réel ou à une version déformée de celui-ci sous l’influence du
fantasme. Se pose alors la question des critères permettant de
conclure avec suffisamment
d’assurance que l’événement a bel et bien eu lieu.
Freud, dans la lettre à Fliess du 21 septembre 1897, exposa les
motifs justifiant le rejet de la théorie traumatique.
Un des éléments invoqués était qu’il n’existait dans
l’inconscient aucun indice de réalité, ce qui rend impossible un sûr
départage entre la vérité et la « fiction investie d’affect ».
Cette conviction toujours partagée par les analystes
d’aujourd’hui invite à une grande prudence face au discours du
patient. Pour ce dernier
cependant, un tel scepticisme demeure difficile tant la « fiction
investie d’affect » prend
valeur de vérité. Même
s’il affirme cette impossibilité et s’engage alors dans une
recherche qui le mènera à la découverte de la sexualité infantile et
du complexe d’Oedipe, il n’en reste pas moins, et le récit de la
cure de l’Homme aux Loups en fournit le meilleur exemple, que Freud
n’abandonne pas l’espoir que, dans une cure donnée, on puisse
remonter à des événements traumatiques réels susceptibles de donner
sens au portrait clinique présenté
par le patient. Imbeault
(1989) souligne que dans son œuvre la théorie du fantasme ne remplace
pas la théorie de la séduction, ne l’élimine pas du paysage
analytique. Selon lui :
« […] il conviendrait plutôt de dire que la
théorie du fantasme s’insère après coup dansla conception de l’événement
psychique pour répondre à l’énigme persistante de l’originede cet
événement ».(Imbeault,
1989, 85)
Freud tente de dégager la structure et la fonction du
fantasme, ce qui ne manqua pas chemin faisant, de le conduire à le
situer par rapport au souvenir. A
ce sujet, Imbeault (1989) rappelle que pour Freud :
« […]les fantasmes consistent en des
falsifications du souvenir par fragmentation et reformation après-coup. »
(Imbeault, 1989, 112)
Par le biais de ce lien étroit avec le souvenir le
fantasme en a aussi un avec la réalité matérielle. C’est dans la même période de son œuvre que Freud s’est intéressé au souvenir et à la mémoire ;
le texte de 1899 sur les souvenirs écrans en témoigne.
Mais c’est d’abord dans une lettre à Fliess datée du 6 décembre
1896 (Freud, 1956) qu’il expose pour la première fois ses intuitions
concernant la façon dont se constitue la mémoire.
Essentiellement, il soutient que le psychisme opère tout au long
du parcours menant de la perception au souvenir une série de
remaniements, de traductions qui font en sorte que le souvenir conscient
qui en résulte a toutes les chances d’être différent de la
perception qui en constitua le matériau de départ.
Entre les deux pôles, diverses
influences, dont celle du fantasme ont exercé une action
transformatrice, ce qui ne nie cependant pas qu’à l’origine quelque
chose ait été perçu, ait donc existé.
Scarfone (1996 ) le souligne à propos de la polémique des
souvenirs dits retrouvés (où les patients dans le cadre d’une
psychothérapie « retrouveraient » le souvenir de scènes
sexuelles traumatiques jusque là oubliées), polémique qui dans son
essence recoupe de près notre sujet.
Il soutient ainsi que promouvoir la place du fantasme n’exclut
pas automatiquement la théorie traumatique, le fantasme venant plutôt
à la rescousse de l’enfant lorsque ce dernier est confronté à une
perception, un événement qui débordent ses capacités
d’assimilation, de faire sens. Par
conséquent, le recours au fantasme n’infirme aucunement la place du réel.
Freud (1899) réaffirme cependant dans son texte sur
les souvenirs écrans qu’on ne peut se fier au souvenir conscient quel
qu’il soit lorsque vient le temps de juger de la réalité d’un événement
de l’enfance. La
perception initiale, toute transformée soit-elle, n’en continue pas
moins d’exercer une certaine pression sur le psychisme , le forçant
à ce travail, à cette suite de traductions qui s’opèrent, selon
Freud, en des temps successifs. Le
souvenir serait ainsi constamment retravaillé, remanié , et ce, à des
époques différentes de la vie.
Revenons à ce moment de notre réflexion où nous
nous demandions ce qui pouvait inciter un patient à vouloir croire à
une scène traumatique ; comment comprendre la volonté de Mme A.
d’adhérer à cette version de son histoire infantile ?
Se pourrait-il qu’un tel élément perceptuel, issu du réel, demeure suffisamment actif dans le psychisme
pour servir d’élément moteur, de force inaltérable conduisant à
une nouvelle réorganisation du souvenir ?
On est alors en droit de se demander ce qui peut inciter cet élément
issu de la réalité à vouloir à tout prix être reconnu sur la scène
psychique. Devrait-on alors postuler un hypothétique « impératif
de vérité » au sein du Moi pour qui toute trace, toute déformation
qui lui est imposée aspire à une forme d’expression, de
reconnaissance et qui agirait à la manière d’un principe de conduite
qui le pousserait à rechercher et/ou à produire de la « vérité » ?
Ce serait cependant lui attribuer un esprit des plus tortueux
compte tenu des efforts qu’il met par ailleurs à dissimuler, à déformer
cette vérité. Mais à la
lumière de l’expérience clinique avec ces patients pour qui semble
vitale la reconnaissance par l’autre des préjudices qui lui furent
jadis causés, il apparaîtrait prématuré
d’abandonner complètement cette piste.
Peut-être cet « impératif de vérité » a-t-il à
faire avec la tendance naturelle du matériel refoulé à chercher à
se faufiler jusqu'à la conscience et que cette déformation en serait
la condition, le prix à payer pour que le refoulé parvienne à la
conscience. Plus la poussée
vers la conscience sera forte, plus grande sera la possibilité que le
Moi doive constamment composer d’une façon ou d’une autre avec l’élément
refoulé. Cette force de la
poussée peut être déterminée par l’intensité de la perception
initiale qui , trop grande, rendra difficile sa maîtrise par le
refoulement. Mais la nature
même de celle-ci jouerait aussi un rôle primordial.
Le fait que cet élément de réalité concerne la sexualité
impose un travail supplémentaire au psychisme qui doit organiser ce matériel
et trouver une issue à l’excitation qu’il génère.
C’est là une des découvertes fondamentales de Freud réalisée
dès les « Études sur l’hystérie ».
Ainsi pouvons-nous postuler que ma patiente se trouva aux prises,
de par l’actualité du transfert, avec une excitation qui ébranla un
fragile équilibre maintenu depuis longtemps.
L’appareil psychique dut se remettre au travail afin de lier à
nouveau ce qui, sous l’effet d’une nouvelle dose d’excitation dans
le champ sexuel, menaçait de déborder.
Le champ du sexuel se trouve, on le sait, extrêmement fragile à
cet égard.
Nous pouvons maintenant comprendre un peu mieux
pourquoi ce travail doit à nouveau être mis en branle.
Cependant reste obscur ce qui le guiderait vers une solution de
liaison consistant à réécrire l’histoire infantile dans le sens de
la théorie de la séduction.
Après
avoir abandonné l’idée que toute névrose découlait ultimement
d’une scène réelle de séduction, Freud mit l’accent sur le rôle
du fantasme. Plusieurs années
plus tard il élabora la notion de fantasmes originaires, laquelle
curieusement propose une sorte de compromis entre ces deux tendances.
Puisqu’on ne peut plus soutenir que le moteur premier de la névrose
réside dans un incident de la vie réelle de l’individu, situons-le
plutôt dans celle de l’espèce.
L’événement recherché aurait alors eu bel et bien lieu mais
à une époque lointaine, dans le temps de la phylogenèse. Il en serait
résulté une structure fantasmatique, le fantasme originaire, transmise
de génération en génération qui organiserait, orienterait la
production fantasmatique de chaque individu.
Freud identifie quatre fantasmes originaires dont le fantasme de
séduction. Essentiellement
il s’agit d’une formation fantasmatique typique où le scénario de
base consiste en une séduction sexuelle de l’enfant par l’adulte.
Ces scénarios de base structureraient la production
fantasmatique à un point tel que Freud (1918) n’hésite pas à dire
que là où les événements individuels ne coïncident pas avec eux,
ils sont soumis dans le fantasme à un remaniement destiné à établir
cette concordance. Le schéma
phylogénétique triomphe donc de l’expérience individuelle qui,
elle, doit s’y plier. Ainsi
lorsque, sous l’action des éléments transférentiels, furent ébranlées
les anciennes certitudes quant à l’origine de la sexualité,
l’activité théorique remise en branle trouva tout naturellement du côté
du fantasme de séduction une voie déjà tracée.
Ce fantasme offre une structure préétablie, qui transcende
l’individu et sert alors de niche à cette activité théorique.
Toute
alléchante que puisse paraître cette réponse à notre questionnement,
celle-ci n’est cependant
pas sans faille. Freud
lui-même s’exposa à de multiples critiques en élaborant ce concept
qui fut souvent perçu comme une fuite en avant pour se sortir d’une
impasse théorico-clinique. Le
facteur constitutionnel, impossible à nier ou à prouver par les voies
usuelles de l’analyse, apparut à plusieurs, comme une solution de
facilité et tous ne le suivirent pas sur cette voie.
Pour l’admettre il eût fallu imaginer un mode de transmission
via l’hérédité d’un élément, le fantasme, difficilement repérable au plan biologique.
D’autres analystes le suivirent mais avec prudence et modération.
Laplanche (1987) est un de ceux-là.
S’il émet de sérieux doutes quant au mode de transmission, il
n’en affirme pas moins la pertinence de la découverte freudienne
quant à l’existence de structures prototypiques dépassant le vécu
individuel. Par ailleurs il
élabore sa théorie de la séduction généralisée.
En bref, Laplanche réhabilite
ainsi la théorie de la séduction mais en y conférant une valeur
universelle et à portée plus large.
La séduction dite alors originaire, consiste dans le fait que
l’enfant est confronté au monde des adultes qui lui envoient à leur
insu des signifiants verbaux et non-verbaux imprégnés de
significations sexuelles inconscientes.
Ces signifiants, Laplanche les qualifie d’énigmatiques parce
que l’enfant, au moment où il les reçoit, ne dispose pas du bagage nécessaire
pour les décoder. Les
adultes déposeraient ainsi des énigmes, qui sont par définition
insolubles parce que porteuses des grandes questions concernant la
sexualité inconsciente, lesquelles n’en continueront pas moins de
faire travailler inlassablement le psychisme de l’enfant et de
l’adulte qu’il deviendra. Ils
seraient porteurs d’éléments sexuels issus de l’inconscient
parental. Les parents à
travers les soins prodigués à l’enfant, transmettent à leur insu
ces signifiants énigmatiques. Non
seulement s’agit-il pour Laplanche d’un processus inévitable et
universel, mais aussi fondateur de la sexualité inconsciente chez
l’enfant. Laplanche nomme
ce processus normal l’implantation.
A côté de ce mécanisme normal, il en propose un autre,
l’intromission, essentiellement pathogène, pour rendre compte de
situations où l’enfant est confronté à un adulte intrusif qui lui
imposera au cours de ce processus une violence déstructurante.
Pour Laplanche, c’est par le biais de ces deux mécanismes que
s’inscrit la sexualité inconsciente chez l’enfant.
Cette inscription ne peut donc se réaliser qu’à partir de
l’inconscient parental, qui transmettra dans le même mouvement des
parcelles de son propre inconscient.
Cette présentation des idées de Laplanche , évidemment
bien schématique, nous permet tout de même de constater que sa théorie
présente au moins deux éléments majeurs susceptibles de nous venir en
aide quant à notre recherche. En
premier lieu elle permet d’inscrire la place de l’autre, du parent
dans ce cas-ci au cœur même de la sexualité infantile.
La constitution de la sexualité inconsciente n’est dès lors
plus un processus exclusivement endogène régi uniquement par des lois
de développement interne et qui serait somme toute, en situation
normale, relativement indépendant du monde environnant.
Laplanche propose plutôt, et en cela il rejoint d’autres
auteurs importants (par exemple, Green et Roussillon), de considérer
l’autre comme occupant une place centrale dans ce processus.
C’est par lui et uniquement par lui, et dans un mouvement
d’ouverture à lui par l’enfant, que peut se constituer la sexualité
infantile. Ce qu’à son
insu cet autre déposera en lui sera, on le conçoit , d’une
importance capitale pour la suite de la vie de l’enfant.
Le recours, comme chez ma patiente, à la théorie de
la séduction infantile (par opposition à la théorie de la séduction
généralisée) ne serait-il pas favorisé d’une quelconque façon par
le fait qu’à l’origine il y eut nécessairement une autre séduction,
originaire celle-là , dont il s’agirait, dans un effet d’après-coup,
de rendre compte ? Cette place de l’autre comme agent de
transmission de la sexualité qui sous-tend tout signifiant énigmatique
n’est-elle pas constamment réévaluée, retravaillée tout au long de
la vie et ne forme-t-elle pas en soi une énigme suffisamment puissante
pour imposer ce constant travail de pensée ? Quel que soit le
caractère réel de la scène énoncée, il n’en reste pas moins que,
pour ces patients, la conviction traumatique contient une part indéniable
de vérité de par le rôle dévolu à l’autre.
Peut-être faut-il chercher dans cette parcelle de vérité le
motif véritable de la formation du fantasme de séduction,
qui tirerait alors son caractère de prototype du fait qu’il
représente la « vérité » sur la naissance de la sexualité,
en ce sens qu’elle est dans
son essence même de nature traumatique, corps vécu comme étranger, reçu
de l’autre, porteur d’énigme, de sens inconnu.
De par une
action d’auto-représentation le psychisme établirait une catégorie
fantasmatique de base, le fantasme de séduction, ayant une valeur
structurante et qui oriente la production fantasmatique.
Cela se ferait à partir du processus même qui instaure la
sexualité inconsciente, soit la transmission d’éléments
inconscients provenant de l’autre (de l’adulte).
Autrement dit, le prototype fantasmatique serait élaboré à
l’image de ce qui le constitue et, par
ce biais, en rendrait compte.
L’hypothétique impératif de vérité que nous évoquions
serait à saisir plutôt comme relevant de cette nécessaire activité
d’auto-représentation du psychisme, celui-ci ne pouvant faire
autrement pour se constituer, que d’utiliser dans un mouvement réflexif,
les processus à la source même de sa structuration en tant que matériau
de base. La théorie
traumatique qui vise à répondre à l’énigme de l’origine de la
sexualité, le ferait donc en stipulant qu’a eu lieu sur la scène de
la réalité ce qui, de fait, est survenu sur la scène interne et qui a
donné naissance au champ du sexuel.
Il y aurait, dès lors, transposition d’un plan à l’autre,
du lieu de l’inconscient à celui de la réalité matérielle.
Ces hypothèses esquissent une possible réponse, à
portée plus large, à la question de l’attrait exercé par la théorie
traumatique. Rappelons que
Freud en énonçant le concept de fantasme originaire fit de même
lorsqu’il voulut rendre compte de la fréquence du phénomène.
Cela n’exclut nullement la nécessité d’un examen minutieux
des motivations individuelles de l’analysant.
Préserver cette vision d’un enfant innocent apparaît parfois
comme l’ultime tentative pour protéger une partie de soi contre
l’angoisse et la violence du monde.
Conclusion
Arrivé à cette étape de notre parcours, comment
faire le point sur celui-ci ?
Nous nous interrogions au départ sur ce qui conduisait certains
patients à vouloir nous convaincre de la réalité d’une enfance
traumatique. Tout en reconnaissant qu’il ne saurait être question , au
cœur de chaque cure, de faire l’économie de l’étude des
configurations psychiques personnelles pouvant mener à une telle
conviction, nous nous demandions s’il n’y
avait pas dans les conceptions analytiques existantes des éléments
nous permettant de concevoir une
source plus générale, peut-être même inscrite au sein même du développement
de la sexualité inconsciente, à celle-ci.
Cette réflexion s’est développée du fait d’être confronté
à plusieurs cas où, sous une forme ou sous une autre, ce recours à
l’hypothèse traumatique fut rencontré, m’amenant lentement à déborder
du cas singulier, dans une tentative pour mieux saisir le phénomène.
L’activité théorique peut s’avérer ici, comme souvent
d’ailleurs, une réponse aux éléments contre-transférentiels soulevés
par ce désir de nous convaincre.
La théorisation de Laplanche sur la séduction généralisée
nous offre une aire de réflexion riche pour comprendre ce phénomène.
En inscrivant l’élément traumatique (venant de l’extérieur)
au cœur même du développement de la sexualité inconsciente,
elle propose une conception qui, tout en fournissant une armature théorique
à portée universelle, laisse
une place importante à la manière dont se fera, sur un plan
individuel, la rencontre entre l’enfant et l’adulte, rencontre qui
sera déterminante pour la configuration que prendra pour chacun la
sexualité infantile et pour la représentation qu’il s’en fera.
La quête d’une vérité, tout subjective soit-elle,
à propos de cette rencontre animera toute entreprise analytique .
Dans les cas comme celui-ci de Mme A. où les offres d’une
collusion confortable abondent, la
seule position réellement analytique en demeure une de modestie quant
à l’étendue de notre
savoir (Scarfone, 1996). Ce n’est qu’à ce prix que sera préservé l’espace de
la réalité psychique du patient,
seul véritable objet du travail analytique.
Seulement ainsi sera-t-il possible pour le patient d’ouvrir en
toute liberté un nouvel espace de pensée sur son enfance.
gilles fauvel
4535 lacombe
montréal
qc h3t 1m7
Références
Freud, S., 1899, Sur les souvenirs-écrans, in Freud,
S., 1973, Névrose, psychose et
perversion, Paris, 1985, Presses Universitaires de France , 113-132.
Freud, S., 1918, Extrait de l’histoire d’une névrose
infantile, in Freud, S., Cinq
psychanalyses, Paris,
Presses Universitaires de France, 1973, 325-420.
Freud, S., 1956, La
naissance de la psychanalyse, Paris, Presses Universitaires de
France.
Imbeault, J., 1989, L’événement et l’inconscient, Tryptique, Montréal.
Laplanche, J., 1987, Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, Presses
Universitaires de France.
Scarfone, D., 1996, Traumatisme, mémoire et fantasme :
la réalité psychique, Santé
mentale au Québec, vol.21, no 1, 163-176.
|