Entre doute et
certitude: paranoïa et dépression
bernadette tanguay
" Même celui qui est sûr de lui dans la plaine, peut devenir
hésitant, apeuré en montagne."
Engler, Guide de Montagne (entrevue)
Lors dune entrevue, Hélène Pednault, écrivain et dramaturge
québécoise, disait pour expliquer laccueil enthousiaste que sa pièce La
déposition avait reçu, "que celle-ci rejoint les deux seules certitudes de
lexistence, celle du corps à corps avec la mère et celle de la mort."
Entre ces deux certitudes lhumain voyage sur des chemins
incertains, ombragés, où les éclaircies se font rares. Ce monde lui apparaît beaucoup
trop aléatoire. Cest pourquoi, souvent, il tentera déchapper à la noirceur,
à lincertitude en construisant des théories, des fictions, des croyances ou des
délires quil brandira comme des vérités, des convictions.
On sait la précarité des énoncés qui nous sont ainsi au fil des
jours soumis comme vérité. Cependant, le philosophe ou le sage doute.
En effet, pour ces derniers, la certitude ne peut être quune
quête. Toute vérité ou certitude présentée aura à être exposée au doute, à la
vérification; elle se pose donc comme un jalon transitoire, une bouée fragile, efficace
et souvent utile, le temps quune remise en question permette à une nouvelle
vérité de simposer à son tour pour remplacer la précédente. Ainsi, doute et
certitude sinterpellent dans un rapport dialectique plus quils ne sont dans
une polarité où ils sexcluraient mutuellement.
Le titre que je propose pourrait laisser croire à cette polarisation
doute-certitude. Sil est vrai que le paranoïaque impose son délire avec autorité
et ne tolère aucune remise en question, le mélancolique, pour sa part, hésite, vacille,
doute profondément de lui-même avant den venir à senfermer dans la
certitude délirante de sa nullité. Le doute, la méfiance, il ladresse aussi à
lautre. Lautre qui trop souvent se sera présenté comme défaillant,
décevant. Le paranoïaque, quant à lui, sest installé dans la haine.
La clinique psychiatrique en témoigne: entre paranoïa et dépression,
il y a des voisinages certains. Le psychotique que la médication prive de ses idées
délirantes se retrouve souvent vide, déprimé.
Ces passages déroutants dangoisses dépressives à des angoisses
paranoïdes se présentent aussi dans la situation psychanalytique où doute et certitude
se font écho. Ce sont ces entrelacs complexes et serrés qui mintéresseront ici.
Certitude ou doute seront tour à tour abordés dans leur dimension défensive. Je
tenterai den cerner les mouvements à lintérieur de situations
transférentielles.
La conviction délirante
Le délire paranoïaque pourrait se présenter comme le prototype de
toute conviction. On en connaît les formes: délire passionnel, érotomanie, délire de
persécution, délire dinterprétation.
Au départ, si lon retourne à lhistoire de la psychiatrie,
aux descriptions premières de la paranoïa, on voit quil y a une tentative de
dissocier paranoïa et dépression. Pour Kalbaum, en 1863, la paranoïa est un trouble de
lentendement. A coté de cette entité, il fait place à la dysthymie qui serait
davantage une atteinte de la sphère affective. Dans cette perspective héritée, par
lintermédiaire de Heinroth, de la philosophie kantienne, la paranoïa apparaît
donc comme la maladie des fonctions du jugement, de lentendement sopposant en
cela à celle des émotions et des sentiments, ce qui permet den exclure toute
pathogénie émotionnelle ou affective. Cette approche pourrait laisser croire que la
certitude se situerait du coté de la pensée, le doute du coté de laffect.
Lécole française, pour sa part, avec Lasègue, décrit une
situation où le sujet passe successivement de la dépression à la persécution puis à
la mégalomanie et à la folie des grandeurs.
Quant au contenu des délires, on en connaît les descriptions
cliniques. Il porte, en général, sur des explications du monde très personnelles, sur
des systématisations dun savoir interprétant et globalisant à partir de pièces
détachées de la réalité extérieure. La caractéristique majeure de cette pensée est
son apparente cohérence qui lui confère une force de conviction et un pouvoir de
contamination peu communs. Cest ainsi que le délire du paranoïaque pourra emporter
lassentiment dun tiers qui lui est lié affectivement, on parle de folie à
deux. Il pourra dans certains cas exercer son autorité sur des groupes et inciter à des
engagements ou à un militantisme fervent pour peu quil rejoint des insatisfactions
communes en période troublée. Pour un temps, il peut faire miroiter un sens, une
solution plausible dans la confusion soulevée, par exemple, par une crise sociale.
Lhistoire témoigne de telles situations.
Avant tout, le délire a pour point de départ lexpérience
personnelle, le moi est à la recherche dune explication causale. À partir
dun fragment de sa réalité, le paranoïaque construit une compréhension qui
devient le centre de lunivers.
"La psychose nous confronte à un ordre de causalité toujours
singulier qui est sa création." "Causalité délirante parce que non partagée
et non partageable par lensemble"
dira Aulagnier. (1979, 62).
Il sagit dune erreur de jugement qui prend sa source dans
le moi primitif. Freud à partir de Schreber démontre comment dans la paranoïa :
" la libido libérée se fixe sur le moi, quelle est
employée à lamplification du moi ". (Freud,1935, 316)
Schreber entretient un délire de persécution qui a pour objet
Fleschig, délire qui aboutit à la conviction quune grande catastrophe, que la fin
du monde est imminente.
" Le fait que la libido se soit détachée de la personne de
Fleschig peut bien avoir constitué le processus premier, immédiatement suivi de
lapparition du délire; la libido est alors ramenée à Fleschig ( mais précédée
dun signe négatif qui marque le fait du refoulement accompli,) ... lobjet qui
est cette fois lobjet de la lutte est le plus important du monde extérieur:
dune part, il voudrait tirer à soi toute la libido, dautre part, il mobilise
contre lui toutes les résistances : aussi la bataille, qui fait rage autour de ce seul
objet, devient-elle comparable à un engagement général à lissue duquel la
victoire du refoulement se manifeste par la conviction que lunivers est anéanti et
que survit le moi seul. " ( Freud, 1935, 317).
On le voit les forces régressives et narcissiques qui alimentent le
délire imposent que le paranoïaque croît hors de tout doute. Les éléments
persécutoires, la haine en cause obligent, il en va dune question de vie ou de
mort. Renoncer au délire signifierait leffondrement, la chute devant lennemi,
la mort. Piera Aulagnier décrit cette haine comme :
" une nécessité absolue... le ciment sans lequel la
construction seffondrerait tel un château de cartes. "
(Castoriadis-Aulagnier, 1981, 301)
Pour Aulagnier, la haine est présente à lorigine chez le sujet
porteur de paranoïa:
"haine qui, telle une sorcière, se penche sur leur berceau dès
leur entrée en ce monde... La haine perçue, qui marque le destin de ces sujets et
devient le pivot autour duquel sélabore leur théorie sur
lorigine. " (Castoriadis-Aulagnier, 1981, 287)
Angoisses persécutrices et angoisses dépressives
La théorie kleinienne, de toutes les théories psychanalytiques, est
probablement celle qui souligne davantage la continuité que la rupture entre angoisses
paranoïdes et angoisses dépressives.
Le moi primitif peut survivre aux angoisses qui lassaillent en
clivant le bon et le mauvais sein, selon quil représente les expériences
satisfaisantes ou frustrantes. Si les expériences positives prédominent
lévolution se fait vers une possibilité dintégration des objets bons et
mauvais,
"Nous pouvons supposer que, quand langoisse de persécution
est moins forte, la portée du clivage est moindre, et que le moi est donc capable de
sintégrer lui-même et de synthétiser dans une certaine mesure ses sentiments à
légard de lobjet." ( Klein et al., 1980, 192)
Avec ce développement et cette intégration des sentiments amoureux et
des pulsions agressives apparaîtra langoisse dépressive. Pour un temps presque
parallèlement le moi oscille entre poussée intégrative et réactivation du clivage sous
la pression de langoisse de persécution.
"Il semble que parallèlement à la croissance, les expériences
de synthèse et par conséquent dangoisse dépressive deviennent plus fréquentes et
durent plus longtemps... ladoucissement des pulsions destructrices par la libido
devient possible " (Klein et al., 1980, 193)
Le travail analytique, Petot le rappelle en commentant la théorie
kleinienne, irait dans le sens de lintégration et permettrait après avoir
réactivé la haine, lenvie, lavidité liées aux angoisses persécutrices, de
les dépasser.
"lintégration des composantes agressives à travers
lexpérience du deuil, de la douleur et de la culpabilité permet la perlaboration
de la position dépressive " ( Petot, 1982, 263 )
Telle serait donc la voie de sortie de la cure analytique.
Bion, dailleurs, croit que mieux vaut réserver les termes et la
description de cette évolution intégrative décrite chez le nourrisson par Mélanie
Klein, à ce qui passe pour lanalysant dans la situation analytique.
Clinique
Le grand paranoïaque ne se retrouve pas sur nos divans. En revanche,
parfois, au cours dun parcours psychanalytique, il nous arrivera de nous heurter à
une construction quasi délirante, à une conviction jusque-là conservée bien secrète,
bien enchâssée que le travail analytique rejoint ou qui est ravivée devant une angoisse
de nature transférentielle. Lanalysant parle de vide, de dépression mais souvent
lintensité, la force de la résistance mise en place amène lanalyste à
craindre pire. Analyste et analysant peuvent alors faire lexpérience d une
situation de violence transférentielle.
Du coté de la certitude, Madame S.
Madame S. est une maîtresse -femme. Ce sont les termes
quelle-même utilisera, dailleurs, pour parler de sa mère. Elle a grandi
entre une mère, distante et froide, " qui régissait tout dans la maison du
haut de son piédestal " et un père qui se désintéressait de la féminité de
sa fille, voire même la méprisait, " les filles navaient aucune
importance pour lui ".
Le décès des deux parents a laissé la famille brisée. Frères et
soeurs ne se voient plus que pour des questions dargent. Toute sa vie dadulte
sest investie du coté des réussites personnelles, enfants à son image, mari dont
les succès professionnels rejaillissent sur elle, et plus récemment un début de
carrière dans les affaires, activité boudée par son mari. Elle a aussi une vie sociale
intense autour dactivités reliées à lart.
Au moment où elle vient me voir, à la fin de la quarantaine, des
zones de fragilité se sont installées. Les enfants grandissent, imposent leurs propres
choix, le mari prend quelque distance, leurs nuits, " sont moins
collées ". Elle nose penser quune autre femme pourrait être en
cause. Que demande-t-elle à lanalyse? Elle se voudrait surtout moins vulnérable,
moins atteinte par les événements familiaux; elle voudrait mieux tolérer la distance
que réclament les personnes qui lentourent.
Jindique mes disponibilités et fixe une date de début. Elle
décide de vacances à létranger et commencera lanalyse trois semaines plus
tard que prévu. Longtemps elle racontera des souvenirs idylliques, nostalgiques de sa
première enfance, liés à ses grands-parents maternels, de ses amitiés, de ses amours
dadolescente, de la rencontre de son mari et de son mariage qui a été marqué par
un désaccord profond avec sa famille, la naissance des enfants et une vie familiale très
investie par elle, très au chaud.
Puis lannonce dune première absence de ma part, la laisse
dans un état de panique. Il y a des séances manquées. Les événements se précipitent.
Elle mavoue une relation passionnelle non consommée avec un homme qui est son
employé au travail. Ses pensées sont constamment tournées vers lui; tous les
mouvements, toutes les paroles de cet homme sont entendus comme des gestes de séduction,
comme des aveux de son amour. Elle décide de lui ouvrir son coeur. Il a une femme, est
heureux, il ne peut répondre à ses sentiments. Lui aussi, apeuré, prendra ses
distances. Elle se réfugie dans des rêveries au sujet de son amant, essaie de planifier
des situations de travail où elle pourrait se retrouver seule avec lui et
lentretenir davantage de ses sentiments. Elle vit une expérience que je pense à
qualifier dérotomane. Toutefois, la possibilité de percevoir le poids de la
réalité ne la pas tout à fait abandonnée. Elle doit se rendre à
lévidence. Son mari informé de la situation ne peut la tolérer; il ne comprend
pas. Ce matériel amené en analyse demeure intouchable. Elle est convaincue que je ne
peux comprendre pourquoi une femme comme elle peut aimer un homme plus jeune, de condition
inférieure à la sienne tant au plan social quintellectuel. Comme son mari je suis
sûrement en désaccord. Elle est cependant confrontée à lévidence dun
amour non partagé. Son corps semble la lâcher; plusieurs malaises physiques
lassaillent, une grande fatigue sempare delle à certains moments de la
journée, si bien quelle tombe endormie, dans le coma, dira-t-elle. Elle arrive mal
à travailler, elle ne peut plus tenir la maison. Elle quitte donc le domicile familial
pour réfléchir.
Puis, elle quitte aussi lanalyse, subitement avant la date
prévue de mon absence, "pour un voyage de repos" sans vouloir préciser le
moment où elle reviendra. Ceci, elle le soutient, ne met pas en doute, ni en péril, la
poursuite de lanalyse.
Des douleurs abdominales la ramènent de façon précipitée. Elle doit
subir une chirurgie qui lui impose un retour à la maison et ainsi un rapprochement avec
le mari.
Elle est aussi de retour en analyse. Elle veut me faire comprendre que
jai pris un très grand risque en partant. Elle a été exposée à tous les dangers
voire même la mort. Jamais avant elle navait pensé au suicide; pendant les
dernières semaines, elle a envisagé cette possibilité. Très vite, elle se reprend. De
nombreuses activités sollicitent son intérêt. Cette période sera marquée par
lengagement dans des causes. Dabord des causes religieuses, lecture sur
lhistoire des religions, retour à léglise, à la foi.
Rien ne larrête. Sa nouvelle cause est celle de sauver des amis
dans une impasse relationnelle, en difficultés financières. Il ny a pas de limites
à ce quelle peut investir en temps et en argent.
Ce quelle nomme sa démarche spirituelle lamène dans des
groupes plus ésotériques, plus marginaux les uns que les autres, des groupes où la
croyance joue un rôle prédominant.
Pendant cette période toutes les séances danalyse se
présentent à peu près de la même façon. Elles commencent toutes ainsi:
-" Comment je vais?" Et elle fait la réponse: "Je vais
bien."
Elle dira:
-"Jai été guérie par enchantement de ma dépression"
Le reste de la séance est un flot de paroles, où il mest
impossible dintroduire un mot. Elle raconte ses expériences presque mystiques,
souvent transportée dans un au-delà, une vie après la vie, une existence antérieure.
Sans vouloir tout à fait me convaincre, elle cherche une certaine adhésion de ma part,
du moins à son enthousiasme. elle mentretient de gourous et de chamans Les seules
coupures à ses exposés emportés sont pour me parler dune femme rivale,
compétitrice en affaires qui lui tendrait actuellement tous les pièges et lui ferait
constamment des demandes.
Parfois, elle sarrête aussi dans une séance pour me poser une
question précise en me nommant "docteur". Elle me salue toujours ainsi au
départ avec un "certain" sourire. Labsence de réponse de ma part ne la
trouble pas vraiment. Souvent, je pense quelle trouve pour le moment ses réponses
ailleurs.
Sa recherche spirituelle se poursuit et elle se retrouve dans un groupe
inspiré de religion tibétaine où lon traiterait par les ondes, les énergies qui
passent par imposition des mains. Sa participation à un de ces groupes la
confirmé, elle a le don de guérisseuse, elle veut poursuivre. Je ne saurais décrire
avec quelle emphase, elle me fait part de son expérience. Mon silence la laisse perplexe.
En même temps, elle sétonne de vouloir me faire participer à ce point à sa
découverte. Même auprès de son mari, elle est demeurée plutôt secrète.
-"Je dois vous faire une grande confiance pour vous confier
cela."
Elle vient de découvrir sa voie. Elle pense même que dautres
expériences de sa vie devaient la mener là. Elle se souvient de sa passion pour les
masques, il y a plusieurs années. Elle en possède toute une collection. Elle fait le
lien entre don de guérisseur et masque.
Elle me dira, alors, que tout ce quelle attend de moi,
cest:
-"[...] le miracle, lassurance quaucun mal ne pourra
jamais lui arriver."
Ici séclaire davantage pour moi, la nature du lien
transférentiel qui nous unit. Dune part, une relation didentité, par
identification projective, sest établie entre nous; nous sommes toutes deux des
guérisseuses, douées de pouvoir magique, remplies damour et de compassion pour la
souffrance.
Le titre de docteur quelle moctroie ostensiblement tout à
coup mapparaît comme le masque.
Dans certaines traditions tribales, le masque représente à la fois la
maladie et la guérison. Il est porté par le sorcier, parfois aussi par le malade, il
chasse le mal, les démons. La menace que jai représentée pour elle au moment de
ma première absence la obligée à se prémunir contre moi. Le rapprochement avec
la mère a été trop brutal, insoutenable. Lanalyste-interprète est trop
dangereuse. Le masque du docteur guérisseur lui permettra de me tenir en respect, à
distance. Je me souviens quau retour des premières vacances elle avait voulu
sallonger sur le divan alors que javais proposé au début que le travail
analytique se passe en face à face, soupçonnant quelques fragilités paranoïdes. Du
divan, il lui était plus facile de me faire porter le masque du docteur. Elle peut aussi
se protéger derrière le masque en se soustrayant à mon regard. Elle-même est remplie
de la toute-puissance quelle maccorde, donc invulnérable. Mes paroles
risqueraient trop de mettre en doute ses pouvoirs.
La certitude sétait logée chez elle dabord dans une forme
dérotomanie puis, plus dans la croyance que dans le délire. Mais, celle-ci avait
toute la force nécessaire pour endiguer la peur dêtre submergée par la
dépression, de sombrer dans le coma. Elle était à la mesure de la menace, des angoisses
persécutrices.
Où se cache la haine? Une femme lui fait des difficultés. Elle y
risque des pertes financières. Ses frères sen prennent à son avoir comme son
père autrefois à sa féminité. Les paroles de son analyste la menacent.
La haine se cache aussi derrière le masque. Qua-t-elle vu dans
le miroir, au "moment identificatoire primordial" comme le nomme Lacan ?.
Gantheret rappelle à la suite de Winnicott que ce moment :
"résulte dune activité du sujet et de sa rencontre, son
accueil et son retour avec, dans et depuis le visage de la mère." ( Gantheret, 1996,
29)
Le nourrisson aurait-il perçu de la haine dans le visage de sa mère?
Haine quil aurait vue ensuite se refléter dans le sien.
Je pense à sa façon hautaine, distante et froide voire même
sarcastique de me saluer, de minterpeller, "docteur.
Je reconnais peut-être là larrogance ou le mépris dont parle
Bion:
"lorsque chez une personnalité prédomine la pulsion de vie, elle
transforme sa fierté en respect delle-même, tandis que là où prédomine la
pulsion de mort, cette fierté se change en arrogance...lorsque apparaissent chez le
patient les dits éléments darrogance, de curiosité et stupidité, on se trouve en
face dune situation de désastre psychologique. " (Bion, 1958, 65-85)
Pour le moment, du moins, la haine semble exorcisée, rien ne la
touche. Je me vois tenue à distance et mes efforts pour lapprivoiser sont
anéantis. Mais à quel prix? Pourrons-nous éviter le désastre?
Du coté du doute, Simon
Simon, est un homme à la fin de la trentaine qui a conservé
lallure du petit garçon. Tout chez lui est doute, non pas le doute stérile de
lobsessionnel, lindécision, mais bien le doute sur sa valeur: hésitation,
insuffisance et insatisfaction. Les exigences posées, celles de sa mère, sont
inaccessibles et, moi son analyste, je ne peux quêtre son juge, le témoin
implacable de ses efforts vains.
Son travail est la création; il critique sévèrement toutes ses
productions, même si la plupart du temps ses collègues et patrons les endossent de
façon enthousiaste. Le moindre froncement de sourcils, la moindre suggestion est pour lui
synonyme déchec, de ratage. Il va ainsi, demploi en emploi répétant les
mêmes scénarios. Sa vie affective se déroule dans le même climat. Il a beaucoup à se
plaindre, de façon répétitive, de son compagnon de vie. Si bien que chez lui tout
nest quinsécurité, craintes, angoisses.
Puis, vient un moment où on lui propose un "poste de
patron". Il hésite, a peur, puis compte tenu des avantages financiers qui
accompagnent cette promotion, il laccepte. Après une première phase
dapprivoisement avec ses nouvelles tâches, quelques réussites reconnues dans son
entourage, il prend de plus en plus plaisir à exercer lautorité. Toutefois, il
sétonne de la violence, de la brutalité avec laquelle il fait parfois valoir ses
opinions. À chacune des séances il tient à me faire un récit détaillé de son emploi
du temps, des appuis quil reçoit, mexplique ses moments dautorité,
bref, il déploie devant moi toutes ses couleurs, demeurant attentif à mes réactions. Il
reçoit félicitations de sa famille et de ses amis avec qui il célèbre généreusement.
Même sa tenue vestimentaire a évolué; il porte plus souvent le complet comme il
simpose pour un patron. Il semble avoir gagné beaucoup dassurance.
Un jour, il croit avoir perçu un sourire sur mon visage, au moment où
il me salue en me donnant la main comme à lhabitude. Une peur panique sempare
de lui. Il doit tout de suite mavertir:
-"Vous savez, il y a une chose dont je suis certain, je sais que
je suis un grand séducteur. Comme patron, ce nest pas sur mon autorité que je
compte mais sur ma capacité de séduction."
Il me raconte longuement comment au cours de sa première
psychothérapie, il avait réussi à séduire sa psychothérapeute, même son
psychothérapeute par la suite. La première a quitté le pays, il y a eu interruption.
Quant au second, lui-même, Simon a signifié la fin.
Il doit donc sérieusement me mettre en garde. Il voudrait être
certain que je nai pas souri.
- "Ce serait trop dangereux", lui dis-je.
- "Vous savez, il faut faire attention, je pourrais perdre les
pédales, devenir fou, très fou."
Il fait le récit de ce que jappellerais ses folies
comportementales du temps de sa première psychothérapie, abus dalcool, de drogues
légères, menus larcins, blagues plutôt féroces à ses amis.
Plus loin dans cette séance, il a dans sa tête une image: Il a vu
récemment une photo représentant une sculpture, le dos nu dune femme sur lequel se
pose la main dun enfant, il précise, un dos de pierre, une main de pierre. Une
pensée simpose à lui : "faire corps avec ma mère". Il est troublé au
souvenir davoir peut-être eu ce moment privilégié avec sa mère. Les choses
sembrouillent dans sa tête. Dernier dune famille nombreuse, il nest pas
certain davoir été désiré par sa mère; mais il sait quil a pu passer de
longues journées, seul avec elle à la maison sans aller en classe.
Son père aurait dû faire en sorte que ça narrive pas. Mais il
ne pouvait saffirmer que dans la violence, une violence à laquelle sa mère le
soustrayait; effet de la séduction?
Avec moi, il aime le rituel de lentrée en séance, mais encore
une fois il ne faudrait pas que je lui aie souri. Il note quil amplifie même ce
rituel, marche toujours au même endroit dans le bureau, sassure que je fasse
toujours les mêmes gestes. Sinon, il est déstabilisé.
À partir de là, il prend quelque distance de sa mère et de son
analyste. Il saperçoit quil a oublié doffrir des voeux
danniversaire à sa mère, une première dans sa vie. Il ne lui a pas retourné un
appel quelle lui a fait. Quant à son analyste, Simon décide dun voyage
impromptu au cours duquel il manquera trois séances.
Parlant de son voyage, à la dernière séance avant son départ, il me
confirme son absence aux trois prochaines séances et dun même souffle me dit
quil reviendra peut-être pendant la semaine pour son travail.
Je lui souligne :
- "Et lanalyse?"
- "Jai pensé quà limproviste, à lheure
de ma séance, je pourrais venir, voir si vous êtes là, si vous mattendez. Vous
devez mattendre, cest la loi."
Silence
-"Jai pensé que je voudrais vérifier, savoir ce que vous
faites quand je ne suis pas là. Je nai pas confiance."
Puis, il réfléchit au fait quil pense beaucoup à faire des
lectures sur la psychanalyse ces temps-ci,
- "Je fais enquête sur vous. je voudrais tout savoir,
jusquà vos pensées."
Dhabitude, il reçoit mes interprétations ou interventions comme
des vérités, y donnant un accord manifeste généreux; plus tard, parfois il y revient,
pour requestionner, mettre des nuances ou poursuivre plus loin; on dirait, un bon travail
danalysant.
Pendant cette période que je nommerais de la séduction, il
nentend plus rien. Il me fait répéter pour sassurer des termes que jai
utilisés, les retourne dans sa tête, sans plus. Le mot juste a pris la place du sens.
Devant le danger fantasmé de la séduction, il a pris panique. Il doit sassurer de
tout. Il saccroche donc à la certitude de la perception de mes mots; les sables
mouvants du sens à leur donner lui apparaissent trop dangereux. Sil arrivait à y
percevoir que je réponds à la séduction, quel risque pourrait-on courir? Déjà, Il
ma indiqué, la folie. Il lui faut saccrocher à la certitude de sa
perception.
Comme si ce nétait pas suffisant, pour échapper à tout danger,
il part, il senfuit.
Chez Simon, le doute, la méfiance sest déplacé sur
lanalyste; il ne peut me faire confiance. Il a dû construire une certitude à
partir du cadre et de la théorie analytique. Il veut même saccaparer mon savoir,
il parle de devenir analyste.
Discussion
Certaines crises de lexistence, lexpérience
transférentielle dans le travail analytique, ravivent les angoisses fondamentales face à
lobjet damour. Si lon en croit la théorie de Mélanie Klein qui veut
que toute personne porte en elle ce noyau psychotique on peut penser que toute analyse
avec la régression quelle comporte peut nous mener à ces émotions primordiales.
Cest la position de Klein et de Bion. Toute analyse na-t-elle pas ses
situations de crise, ses passages difficiles qui se nouent autour dangoisses
persécutrices. Le fait quelles pourront être dépassées ou non sera déterminant
dans lissue du processus analytique. Des réactions thérapeutiques négatives
pourraient se cristalliser autour de ces moments critiques.
Une série de résistances se mettent alors en place, résistances qui
sorganisent sur le mode relationnel de larchaïque, clivage, introjection
massive, identification projective. Dans certains cas, ce système défensif peut prendre
une telle importance, quau prix dun désinvestissement de la réalité,
lévolution prendra la forme dune psychose de transfert, allant jusquà
une expérience délirante du transfert vécue directement en rapport avec lanalyste
ou déplacée sur dautres personnes. Le plus souvent, lanalysant aura recours
à des modalités défensives paranoïdes, qui sans impliquer tout son système de pensée
et sa vie relationnelle, nen demeurent pas moins des écueils majeurs pour la
poursuite du travail analytique.
On la vu dans les exemples cliniques apportés ces résistances
se présenteront de façon plus ou moins systématisées, je les rappelle, croyances,
arrogance, ritualisation du cadre, fuites agies, elles auront le même objectif, soit de
juguler un danger réveillé par un mouvement pulsionnel qui se tourne vers un objet qui
risque de se montrer défaillant, décevant. Cest ainsi que ce mouvement pulsionnel
remettra lanalysant en contact avec la haine perçue, la haine qui sest
penchée sur le berceau pour reprendre les termes dAulagnier.
Dans le cas de Madame S., on peut assez bien voir la haine se profiler
derrière la froideur de la mère. Pour ce qui est de Simon, les aspects haineux semblent
plus subtils; mais il se pourrait bien que la surprotection de la mère, ses attitudes
enveloppantes aient représenté pour lenfant un "en trop" suspect qui
risquerait dêtre revécu dans la séduction possible de son analyste. Ne
faudrait-il pas parler aussi de ce père au langage violent, extrême.
En effet, je crois que cette haine dont parle Aulagnier ne se présente
pas à létat pur, si cétait le cas nous nous retrouverions davantage devant
des carences, des arrêts de développement affectif ou intellectuel. Il sagirait
plutôt de moments haineux prenant la forme dinconstance, dimprévisibilité
ou encore de débordements affectifs dans les réponses de lobjet maternel qui
déroutent lenfant et le laissent aux prises avec une charge pulsionnelle
irreprésentable, ressentie comme une violence à lintérieur de lui. Violence
perçue comme haine.
Ferenczi pose déjà les bases dune telle compréhension:
" La question se pose alors de savoir sil ne faut pas
rechercher chaque fois le trauma originaire dans la relation originaire à la mère, et si
les traumas de lépoque un peu plus tardive, déjà compliquée par
lapparition du père, auraient pu avoir un tel effet sans la présence dune
telle cicatrice traumatique maternelle-infantile, archi-originaire... Les premières
déceptions damour (sevrage, régulation des fonctions dexcrétion, ton
brusque, menaces, corrections) doivent avoir dans tous les cas un effet traumatique,
cest-à-dire, sur le coup psychiquement paralysant. La désintégration qui en
résulte rend possible la constitution de nouvelles formations psychiques. En particulier,
on peut supposer la constitution dun clivage à ce moment-là." (Ferenczi,
1985, 137)
Pour Piera Aulagnier, la haine chez le futur paranoïaque ne se vit pas
que dans la relation duelle à la mère mais aussi dans une scène primitive où les
protagonistes sont :
"une mère dont la caractéristique (dans la rencontre clinique)
est lambiguïté" ...et un père présentant des traits spécifiques voire
paranoïaques."... Une scène primitive, qui évite le retour à une relation duelle,
mais triangulation caractérisée par une malfaçon et une fragilité de ses
fondations"".. ( Castoriadis-Aulagnier, 1981, 301, 323 )
Il sagit donc dune triangulation qui ne posera pas ou
posera mal la loi, linterdit de laccès au corps de la mère. Il sagit
aussi dun père qui se présentera comme une image identificatoire insuffisante.
Poursuivons avec Aulagnier:
"Au moment de lidéalisation de limago paternelle
paraît faire suite une expérience qui va rendre ce quon appelle la
"castration symbolique" impossible, pour deux raisons apparemment
contradictoires. La première est que la violence du père, si elle dépasse certaines
limites, va faire fusionner le terme de castration avec limage dune vraie
mutilation... Lautre raison... renvoie à ce que nous avons appelé lhorreur
de la déchéance, la déception inacceptable. Ce qui jusqualors était apparu comme
les signes dun pouvoir et dune force se révèle signe de la psychopathie, de
la déchéance ou de la délinquance. Il y a dès lors impossibilité de faire de ce
représentant des autres le garant dune loi et de préserver les repères
identificatoires nécessaires au processus didentification. Cest en ce moment
que va sopérer un premier tournant qui tente de reposer dans le lieu maternel ce
quon ne peut pas situer dans le champ du père." (Castoriadis-Aulagnier, 1981,
324 )
Sans se situer aux confins du délire paranoïaque, les deux moments
danalyse que jai voulu aborder me semblent évocatrices de celles décrites
par Aulagnier, quoique moins extrêmes. On retrouve, en effet, chez les pères une
relative violence, refus de la féminité de sa fille pour madame S. et violence verbale
chez le père de Simon. Tous deux ont une image grandiose de la mère, lune dans sa
froideur, lautre dans sa toute-présence, sa toute-bonté et ses attentes.
Les deux analysants, dans la situation transférentielle vivent une
idéalisation de lanalyste, celle-ci devient la mère toute-puissante, mère à
laquelle ils sidentifieront pour devenir à leur tour détenteurs de tous les
pouvoirs, lune devient guérisseuse, lautre analyste, défenseur du cadre, le
cadre étant ici non pas un tiers mais le représentant de mon pouvoir comme analyste.
Dans le transfert, il y aura donc un appel à ce pouvoir, guérison
magique par le docteur-analyste, ou emprunt au savoir de lanalyste. Un rapport de
forces sinstalle ici, une lutte de pouvoir où linterprétation représentera
pour lanalysant une vérité imposée dautorité avec laquelle il voudra
argumenter. Dans les modalités paranoïdes qui poussent jusquau délire, il peut
même arriver que linterprétation soit intégrée au système délirant.
Linterprétation se heurte à la croyance, à une conviction
érotomane ou encore à la méfiance, elle est alors vécue comme persécution. Elle
quitte le domaine du plausible, de la métaphore et ne renvoie plus à un sens à
élaborer, à démonter. Elle se trouve fixée comme la pensée paranoïde qui ne tolère
aucune remise en question, aucun doute. Linterprétation se trouve ainsi
neutralisée.
Lassociation qui me viendrait ici serait celle dune
écriture sur la pierre. Il est frappant que les deux vignettes cliniques que jai
présentées, suggèrent cette image de la pierre. Dans le cas de madame S., il
sagit de la mère sur un piédestal, image qui renvoie à la statue, image proposée
demblée par Simon; le dos nu de la mère de pierre, la main de lenfant de
pierre.
Cette évocation de la pierre fait écho chez-moi à ce patient
schizophrène porteur dun délire paranoïde au sujet duquel jai déjà parlé
dun transfert minéralisant. En effet, il rêvait à moi sous la forme dune
gargouille et une pierre sculptée avait été entre nous le véhicule, pour un temps,
dun échange transférentiel. Cette minéralisation permettait, sans doute,
déviter un réveil pulsionnel qui aurait été éminemment dangereux pour nous
deux.
Madame S. menferme dans le rôle de docteur-guérisseur , Simon
me fixe dans le cadre, en quelque sorte. Serait-il possible que dans ces moments où la
haine et les angoisses persécutrices qui laccompagnent sont ravivées, certains
analysants porteurs dune organisation paranoïde latente, doivent avoir recours à
cette protection fantasmatique ultime contre toute poussée pulsionnelle, qui serait de
fixer dans la pierre le corps de la mère. Lérotomanie naurait-elle pas ce
même effet neutralisant; ici il sagit dun envoûtement de lautre, donc
dune jugulation totale de la haine; la force des sentiments amoureux ne peut
quêtre contraignante et convaincre lautre daimer.
Ainsi, à ce prix, ces analysants, pourraient-ils garder en eux la
conviction, la certitude dun faire corps avec la mère qui serait enfin source de
plaisir, de satisfaction, preuve que personne na succombé à la haine. Il y aurait
lassurance dun paradis.
Pour eux, toute mise en doute est impensable, le risque serait que la
violence du mouvement pulsionnel se déchaîne de nouveau dans la haine. Beaucoup plus
tard, Madame S. pourra me dire combien elle se sentait, au début de lanalyse, en
rivalité, en compétition avec moi. Combien ma présence faisait monter de la violence à
lintérieur delle. Simon, pour sa part, au sortir dune autre situation
dimpasse transférentielle arrivera à mavouer des fantasmes violents: on
lacère son visage, il se tourne ensuite vers moi pour voir mon visage ensanglanté.
Si la mise en doute devient possible, elle signe une évolution
intégrative à lintérieur du processus analytique, ce qui voudrait dire que
sentiments haineux et sentiments amoureux ont perdu de leur violence et peuvent être pris
en compte avec leur caractère ambivalentiel. Alors seulement les angoisses dépressives
pourront faire lobjet dun authentique travail de deuil. Il y a là
lexigence dun long temps de présence souvent silencieuse, de travail de
"fil à fil" selon lexpression dAndré Green.
La seule certitude est celle de la pulsion, celle du besoin qua
le nourrisson du sein de sa mère pour assouvir sa faim. La pulsion enracinée dans le
biologique ne serait-elle pas une autre version de ce roc biologique dont parle Freud? Le
mouvement pulsionnel qui se tourne vers son objet de besoin ne doute pas. Le doute est
introduit par lobjet, par la réponse plus ou moins conforme au plaisir fantasmé
quil apportera. Le désir, représentant de la pulsion, doit se nourrir, non pas de
la certitude, mais de lillusion, que lobjet le comblera.
bernadette tanguay
9 mc culloch
outremont, qc h2v 3l5
Références
Aulagnier, P., 1979, Destins du plaisir, Paris, P.U.F.
Bion, W., 1958, On hallucination, in : Introduction aux idées
psychanalytiques de Bion, Leon Greenberg, traduction de Elsa Ribeiro Hawelka, Paris,
Dunod, 1996.
Gantheret, F., 1996, Moi, monde, mots, Paris, Gallimard.
Ferenczi, S., 1985, Journal clinique. Janvier-octobre 1932,
Paris, Payot, coll. Science de lhomme.
Freud, S., 1935, Cinq psychanalyse, Paris, P.U.F., 1970
Castoriadis-Aulagnier, P., 1981, La violence de
linterprétation. Du pictogramme à lénoncé, Paris, P.U.F., coll. Fil
rouge
Castoriadis-Aulagnier, P., Les destins du plaisir,
Klein, M., Heimann, P., Isaacs, S., Riviere, J., 1980, Développements
de la psychanalyse, Paris, P.U.F.
Petot, J.-M., 1982, Mélanie Klein, le moi et le bon objet,
1932-1960,Paris, Dunod