Papa nous a parlé. Nous attendons sa nouvelle femme qui va arriver à
midi aujourd'hui. C'est la quatrième nouvelle femme que papa nous présente depuis que
nous sommes séparés en deux maisons. Ça sonne enfin. C'est moi qui cours et j'ouvre la
porte toute grande. Elle est moins belle que maman, plus belle que Dominique, plus grande
que maman, moins grande que Félicia, plus vieille que maman, plus jeune qu'Ursule. Elle
n'entre pas. Je me présente bonjour madame, je m'appelle Anne, j'ai dix ans, je vous
présente ma soeur Colette, douze ans, Nicolas, mon frère, il a treize ans, il est chez
maman. Elle dit bonjour Anne, bojour Colette, je suis Delphine. Je lui dis d'entrer.
Entrez, entrez. Elle demande si papa est là. Bien sûr! Il vous attend dans la chambre.
Je souris si largement que j'ai mal aux joues et la porte est grande ouverte. Delphine ne
veut pas aller rejoindre papa dans la chambre. J'ai très chaud parce que ses yeux voient
que j'ai mal aux joues à cause du sourire que je ne sais plus comment arrêter. Papa
finit par arriver. Ma grand-mère est morte l'année dernière. J'ai dessiné des larmes
sur mes joues avec la gouache pour être comme les autres au salon. Quand je me suis mise
à pleurer pour une raison que je n'arrivais pas à attraper et plus la raison
s'enfonçait en moi pour se cacher, plus je sanglotais. J'ai envie de raconter ça à la
nouvelle femme de papa avant qu'il l'embrasse. Mais il l'embrasse et je n'ai plus envie de
raconter ça. Je ne suis pas une grande langue.
Avec papa, on met la nappe pour Delphine. On mange. Je n'arrive pas à
savoir si elle a hâte d'aller dans la chambre. Elle ne commence pas comme les autres à
faire une enquête. Elle n'a pas l'air pressée de se faire une idée. Plus tard, ils
s'enferment dans la chambre. Colette et moi, on prend chacune un livre et on fait semblant
de lire. Je dis à Colette qu'elle fait semblant de lire. Colette dit qu'elle ne fait pas
semblant de lire. Bientôt, ça tourne mal, nous sommes en chicane. Nous nous bataillons.
Papa arrive en robe de chambre. Il dit d'arrêter. Je dis que c'est Colette. Colette dit
que c'est moi. Papa dit qu'il va nous punir toutes les deux. Il retourne dans la chambre.
Je tire la langue à Colette. Je laisse ma langue tirée et je me mets à lire pour vrai,
la langue pendante. Colette rit. Je lui dis de cesser de rire, que ça me dérange, que si
elle n'arrête pas de me déranger, je vais appeler papa qui va revenir comme une patate
en robe de chambre. Colette dit de l'appeler, que ça ne la dérange pas, puis elle rit.
J'appelle papa en criant. Colette dit tu as peur qu'ils crient, patate. Elle rit. Je lui
dis tais-toi qu'on entende. Elle dit qu'on entend rien.
Tout va bien avec Delphine. Delphine, t'es fine, t'es fine Delphine.
Mais tu n'as pas encore vu mon frère Nicolas. Dès que Nicolas arrive, papa devient tout
vert et sa voix enfle et se durçit. Nicolas fait une gaffe presque tout de suite, papa
lui tape dessus, va dans ta chambre. Ensuite papa tourne en rond dans toute la maison sans
trouver ce qu'il cherche. Finalement, il va dans la chambre demander pardon à Nicolas de
lui avoir tapé dessus. Alors Nicolas peut venir manger à table avec nous en attendant la
prochaine connerie. Et ça recommence. Papa s'énerve, va dans ta chambre, pardon, je me
suis énervé, dit papa. OK, OK papa, dit Nicolas. T'es fine, Delphine, mais je ne sais
pas ce que tu vas penser de ça.
Nicolas a treize ans et sa voix couaque. Il dit à papa qu'il n'a
jamais vu une femme comme Delphine. Nicolas est dans le salon et Delphine est dans la
salle à manger. Où est papa? J'ai mal au ventre, je ne sais pas ce qu'on a mangé. La
phrase a le temps de faire couac couac dans toutes les pièces, couac couac, je n'ai
jamais vue une femme comme elle, avant que papa dise de sa voix gonflée et durcie
qu'est-ce qu'elle a? J'ai mal à la gorge, je crois que j'ai pris froid, j'ai perdu mon
foulard. On ne sait pas quel âge elle a, couac couac, dit Nicolas, on lui donne treize
ans et tout de suite après, on lui donne quatre-vingt-trois ans. Delphine rit. Nicolas
dit couac couac, on ne sait jamais pourquoi elle rit au juste, Delphine, peux-tu nous dire
pourquoi tu ris au juste, couac couac. Delphine se lève de table. Je vais peut-être
devoir aller vomir. Delphine vient dans le salon. Colette fais semblant de lire. Delphine
dit à Nicolas qu'elle rit parce qu'elle est émue d'avoir plusieurs âges à la fois et
elle remercie Nicolas d'avoir pensé à ça et de lui avoir dit ça. J'ai envie de
pleurer. Papa ne s'est pas énervé. Nicolas ne s'est pas énervé. Nicolas n'a pas été
puni. Papa n'est pas allé lui demander pardon dans sa chambre. Je crois que j'ai de la
fièvre, Delphine, est-ce que j'ai de la fièvre? Delphine met sa main sur mon front. Tout
se met à fondre dans ma tête. Ça fond si vite que je dois courir au bord de moi pour ne
pas être emportée par le courant. Je saute sur Colette. Je la bourre de coups de poing.
Colette ne quitte pas son livre, elle se met à lire à tue-tête et elle ajoute au bout
de chaque phrase qu'elle déteste Anne. Mai Anne qui est moi n'est plus dans Anne. Anne
est au bord d'Anne et ça ne lui fait rien que Colette la déteste. Ma grand-mère m'a
appris une prière en cachette de papa. Maintenant, je dis cette prière pour que Delphine
reste avec nous, sa main sur mon front.
Delphine ne nous fait pas de câlin le soir parce qu'elle n'est pas
maman. C'est elle qui l'a dit comme ça. Elle dit bonsoir Anne, bons rêves. On n'a plus
le droit d'entrer dans la salle de bains sans frapper à la porte si la porte est fermée,
plus le droit d'entrer sans frapper dans la chambre de papa si la porte est fermée.
Delphine n'entre jamais dans ma chambre sans frapper et elle attend toujours qu'on lui
dise d'entrer pour entrer. J'ai fouillé dans le sac de toilettes de Delphine. J'ai
écrasé la pointe de ses crayons à maquillage sur le miroir en dessinant un grand diable
avec une queue. Delphine est entrée, elle a refermé la porte de la salle de bain
derrière elle, elle a regardé le diable avec la queue du diable et elle m'a demandé où
je l'avais vu. J'ai dit qui? Elle a dit le diable. J'ai mis mon visage sur son ventre et
elle m'a laissée respirer son parfum. Il sent bon. Ça sent bon. Delphine sent bon. Tu
sens bon, Delphine. Est-ce que tu vas durer longtemps? J'aurais voulu regarder son corps.
Montre-moi ton corps, Delphine. Elle ne veut pas, mais au lieu, elle me dit qu'elle est la
maman d'un enfant, un garçon, il s'appelle Maxime et il est plus grand que Nicolas dans
un autre pays. Tu lui as donné du lait alors? Oui, dit Delphine, je lui ai donné du lait
de mes seins, comme ta maman a fait pour toi. Et est-ce que tu frappes à la porte de sa
chambre aussi? Delphine rit, oui, oui, je frappe toujours à la porte de sa chambre. Je
dis à Delphine on dirait que tu pleures en riant. Delphine me regarde. Je voudrais la
téter. Ce serait pour la protéger. Elle dit bonne nuit, bons rêves, Anne. Elle souffle
sur le miroir et le diable disparaît.
Nicolas dit que Delphine prend trop de place, couac couac, que papa ne
s'occupe plus assez de nous, qu'il faut qu'on fasse quelque chose pour nous trois couac
couac. Colette lève son nez de son livre pour dire oui. Je demande pourquoi. Nicolas dit
parce qu'elle est trop scrupuleuse. Colette tourne une page. Anne, tu ne comprends rien,
dit Nicolas, Delphine a pris notre place. Je ne comprends rien, c'est vrai. Je dessine une
larme invisible sur ma joue. On est assis tous les trois sur la voie ferrée. On décide
d'en parler à Delphine. On va trouver Delphine qui prépare le gâteau de Noël. C'est
Nicolas qui parle, tu nous voles papa, on en a parlé ensemble et avec maman. Delphine
monte dans la voiture et s'en va. C'est le soir. C'est la nuit. Papa revient des courses,
où est Delphine? Nicolas dit nous trouvons que Delphine prend trop de place couac couac.
Papa s'énerve, il gueule, il frappe Nicolas, va dans ta chambre. Puis il monte, il
demande pardon à Nicolas. Delphine rentre. Elle va dans la chambre. Elle trouve papa
étendu sur le lit avec Nicolas qui pardonne.
Dans la voiture, ça n'a pas changé. Papa s'énerve toujours parce
qu'il ne peut pas voir ce qui se passe en arrière et ça lui donne mal à l'oreille.
Quand il a mal à l'oreille, il devient vert, sa voix gonfle et se durçit. Qu'est-ce que
vous faites derrière, Nicolas cesse de harceler tes soeurs, Anne, pousse-toi, cesse de
harceler ton frère. Aujourd'hui, c'est Delphine qui conduit. Papa s'énerve parce qu'il
ne voit pas ce que fait Nicolas qui ne fait rien. Nicolas, change de place, non, pas comme
ça. Boum, les vitres volent dans la voiture et c'est un accident de voiture. Delphine
descend de la voiture, elle regarde si Colette est blessée, elle touche partout. A mon
tour ensuite, je n'ai rien. Puis Nicolas crie ne me touche pas! Delphine ne touche pas.
Elle regarde. Nicolas dit tu n'es pas comme ma mère, tu n'es pas comme ma mère. Delphine
dit à Nicolas qu'il n'est pas blessé. Nicolas dit ma mère crierait sans pouvoir
s'arrêter, elle leur sauterait à la figure. Delphine ramasse les éclats de vitre. Elle
fait des boules de Noël avec les éclats de vitre et elle pend dans l'arbre. Colette
trouve que c'est beau. Nicolas dit que Delphine n'est pas normale parce qu'elle ne crie
pas. Il demande à Delphine si elle a un coeur comme tout le monde. Delphine regarde
l'arbre de Noël et elle sourit parce que ça brille comme des bijoux sur les boules de
Noël. J'ai eu dix ans.
Maman est passée voir papa. Delphine est restée enfermée dans la
chambre de papa. Maman a regardé dans le frigo, elle a regardé aussi dans le sac de
toilettes de Delphine. Elle a laissé sa serviette hygiénique sur le dessus de la
corbeille pleine de mouchoirs, sous le lavabo. On voit le sang. Je ne me décide pas à
fermer la serviette de sang de maman. Maman est partie. J'attends que Delphine trouve le
sang de maman. Delphine trouve le sang de maman. Elle tremble. Elle parle à papa. Papa
dit que ce n'est rien. Delphine dit que c'est quelque chose. C'est la première fois que
je vois Delphine être aussi blanche pour rien. Mais c'est quelque chose. Ensuite, maman
annonce à papa qu'elle veut que tout recommence comme avant. Delphine s'en va. Maman
revient.
Ça gueule et papa frappe Nicolas presque tous les jours pour une
raison qui s'enfonce toujours plus loin en moi et c'est comme si sa cachette prenait toute
ma place. J'ai mal au corps. J'en veux à Delphine. Elle aurait dû se mettre à crier
sans arrêt qu'elle voulait rester entre nous. Elle est partie sans un seul cri. Les cris
sont tous restés ici. Colette a décidé ce qu'elle ferait plus tard. Elle sera riche.
Elle a déjà un portefeuille. Je me bats presque tous les jours contre Colette ou contre
Nicolas, parfois contre tout le monde à la fois. Parfois aussi, je sais que je veux tuer,
mais je ne l'entends pas. Je n'entend plus ma voix en moi. La cachette de la raison prend
toute la place. Je voudrais tuer papa et Nicolas. Je vais les tuer un jour, papa ou
Nicolas. Maman crie. Je la tuerai elle aussi si elle n'arrête pas de crier pour une
raison qui se cache en moi. Colette lit. Je la tuerai aussi si elle n'arrête pas de lire.
Ensuite je m'achèterai un cheval et je partirai avec lui dans les prairies.
Maman nous a parlé. Ce n'est plus possible. Tout va changer encore.
Nicolas a demandé si Delphine allait revenir. Maman a giflé Nicolas. Papa a frappé
Nicolas. Colette a sangloté dans son livre. Moi rien. J'ai partagé mon lit avec maman en
attendant qu'elle ait trouvé une autre maison. Elle se colle. J'ai pensé qu'elle
pourrait avoir un accident de voiture avec Nicolas. Ça crie tout seul dans ma tête. Je
ne peux pas écrire à l'école, ni compter, ni rien. Je ne veux pas apprendre. Je ne peux
pas apprendre. Trop de cris qui m'empêchent d'entendre ma voix en moi. Pas de place en
moi pour ma voix. Papa passe des heures sans s'énerver à m'aider à retenir. Toutes les
matières ont des règles. Je ne sais pas avec quoi retenir toutes les règles qu'il
faudrait que je retienne. Nicolas entre avec les plus hautes notes de l'école. Impossible
de savoir pourquoi papa se met à trembler. Ses mains se mouillent. Il essuie son front
pour chasser une tache invisible. Frappe Nicolas. Lui demande pardon au bord du lit. Papa
ne tremble jamais à cause de moi. Ne me frappe pas. Ne me demande jamais pardon au bord
du lit. Je voudrais défigurer Colette parce qu'elle lit, parce qu'elle retient toutes les
règles, parce qu'elle est imperméable, parce qu'elle a raison, parce qu'elle est
toujours première de classe comme Nicolas. Maman s'en va. Nous ressortons les valises
pour nous partager entre les deux maisons. J'ai eu onze ans.
Delphine revient très fatiguée. Elle passe beaucoup de temps à
récupérer. Elle vomit souvent. Repart, revient. Quand elle va mieux, elle va faire des
courses qui durent longtemps. Maman dit qu'elle déteste Delphine. Nicolas dit la
scrupuleuse, on ne peut même plus se promener tout nu dans la maison. Ah non? dit maman.
Nicolas ricane, il dit à maman demande à Colette. Colette lit. Je dis à maman tu ne
connais pas Delphine et tu détestes Delphine. Maman me gifle, montre dans ta chambre.
Ensuite, maman monte me demander pardon et me serrer. Elle se colle. Je dessine un diable
invisible sur ma joue. Maman embrasse le diable sur ma joue. Le mouille. Ensuite, elle
demande dans mon oreille est-ce que ton père te touche, est-ce que ton père touche
Colette? Ma bouche devient toute sèche. Avant que j'ai trouvé la réponse, l'homme de
maman nous appelle. L'huile à massage est juste chaude. Maman et l'homme de maman
apprennent à faire des massages. Ils nous massent pour s'exercer. Je cherche la réponse.
Je ne trouve pas la réponse. Maman vient nous reconduire chez papa. Elle dit ne dites pas
à papa. Je dis ne dites pas quoi? Nicolas fait couac couac, tu as compris, Anne, ne dis
pas à papa les massages. Alors je demande à Delphine est-ce que tu peux me faire un
massage? Delphine dit qu'au lieu, elle va me raconter une hisoire. Colette me prévient,
si tu lui dis je le dirai à maman, grande langue, grande langue. Je pleure, dire quoi, je
cherche. Toutes les règles de toutes les matières s'emmêlent dans ma tête. J'ai mal au
corps partout. Je dis à Colette je t'arracherai le visage. Je dis à Nicolas je te
tuerai. Colette lit. Nicolas grandit, maintenant, on n'entend presque plus ce qu'il dit.
Articule, crie papa. Tiens-toi droit, crie papa. Quest-ce que tu grognes encore, crie
papa. Ça gueule dans la cuisine. C'est encore Nicolas qui n'articule pas. Ensuite papa va
demander pardon à Nicolas. Un soir, Delphine frappe doucement à la porte de ma chambre.
Elle a son manteau et son bagage. J'ai peur. Elle dit au revoir ma petite Anne, bonne nuit
et bons rêves. Elle part. J'ai peur. Je vais dans la chambre de papa. Il y a un enveloppe
sur l'oreiller. Je la prends, je me sauve dans ma chambre, j'ai peur, j'ouvre l'enveloppe
et je trouve l'écriture de Delphine. Les lettres sont attachées ensemble et serrées
serrées. C'est marqué le viol de Nicolas ne cessera donc jamais...
Ensuite, mes yeux prennent en feu, je ne sais plus lire et je n'entends plus ni dehors ni
dedans, et tout de suite après il y a de la vitre qui éclate partout autour de moi.
C'est comme si je courais pour toujours sans cheval. Puis, ce n'est rien. Il n'y a rien.
Je déchire la lettre et l'enveloppe en mille petits morceaux que je mâche et que
j'avale. Je fais la prière que ma grand-mère m'a apprise en cachette, mais il n'y a rien
et c'est pour rien, c'est pour dormir encore un peu avant de je ne sais pas quoi. Desphine
ne revient pas. J'ai eu douze ans.
J'écris à Delphine. Chère Delphine, en lettres détachées. Je ne
peux pas continuer, ça se met à crier dans ma tête, chère Delphine, j'ai eu treize
ans, je vais redoubler mon année encore une fois. Je dessine un diable avec une longue
queue fourchue et c'est papa qui va poster la lettre. J'ai toujours mal à la gorge. Papa
me fait boire du ciron et du miel. J'ai mal aux oreilles. Citron et miel. Papa fait des
câlins, maman fait des câlins. Je grandis. J'écris à Delphine. Chère Delphine, et ça
s'arrête là parce que je n'entends pas ma voix en moi. Je dessine une larme géante sur
la feuille. Papa va la poster. Chère Delphine, je tombe malade, maman devient folle,
Nicolas porte un bandeau de pirate serré sur sa tête de punk, Colette va devenir riche,
elle a arrêté l'école. Nicolas va arrêter l'école aussi. On est toujours dans une
autre direction avec nos valises. On perd des chaussettes et des petites culottes, chère
Delphine, je pose toute seule ma main sur mon front et je m'inonde de larmes. Je suis à
l'hôpital pour quelque chose de grave, maman vient me voir, elle crie contre le médecin,
contre papa, contre les dessins de diables avec des seins et des queues que je fais dans
mon lit, tu es folle, Anne. Anne est moi. Chère Delphine, tu n'as rien dit. Dis quelque
chose. Tu n'as rien dit. Tu ne dis rien. Chère Delphine, je vais partir sur mon cheval à
travers les prairies. J'aurai mon fusil. J'ai mon fusil. Je vais tuer la raison dans sa
cachette. Chère Delphine, t'es fine, ma tête sur ton ventre et le silence, je m'en
souviens, tu sens bon, je voudrais te téter, je vais tirer les cris dans ma tête avec
mon fusil, tu n'as rien dit, chère Delphine, chère Delphine, chère Delphine, tu poseras
ma lettre sur ton oreiller sur tes deux oreillers, j'ai tiré, je monte sur mon cheval à
travers les prairies, je voulais te demander pourquoi tu n'as rien dit. Delphine, pourquoi
tu n'as rien dit? Delphine, t'es fine, pourquoi c'est toi qui n'as pas su crier?
COMMENTAIRES
Par son travail d'écriture et de fiction, l'écrivaine nous donne à
entendre comment résonne chez une petite fille la violence de son père à l'égard de
son frère, comment s'inscrit en elle ce qu'on pourrait appeler le traumatisme du témoin.
L'auteure nous fait littéralement entendre comment la voix du père peut-être le lieu
d'une érection dans la colère et que la violence ordinaire d'un père se déploie entre
son désir incestueux pour son fils et son refoulement. Contre cette violence
passionnelle, qui est aussi le fait de la mère et qui envahit toute la famille, le
personnage de Delphine apporte la force réassurante et restructurante de la chasteté. La
pudeur de chacun y retrouve ses droits, elle ne jouera pas à la mère incestueuse dans le
corps à corps des câlins et elle partira pour ne pas être complice, caution de la
violence du père.
Dans un contexte culturel où domine le fantasme d'une libre expression
de l'affectivité entre parents et enfants comme la résolution de tous les problèmes,
contexte où le mot "refoulement" a mauvaise presse. Un dessin de diable
met l'accent sur la chasteté, le refoulement comme ce qui fonde une famille et structure
chaque être, un refoulement du pulsionnel où la violence et le sexuel sont toujours
liés, ce que Freud montrait déjà dans On bat un enfant, même s'il ne se
préoccupait alors que de ce fantasme incestueux chez l'enfant, sans se soucier de son
devenir chez l'adulte. Le travail de l'écrivain soulève ici une vérité refoulée
collectivement, à savoir que le parent violent et le parent violeur sont dans la même
transgression de l'interdit de l'inceste. Ce texte peut aussi alerter les
psychothérapeutes sur le danger qu'il y a à définir leur intervention en fonction du
symptôme, violence ou inceste, le "ou" excluant l'un de l'autre; si certains
organismes d'aide psychologique obtiennent ainsi des subventions, ils handicapent pourtant
ainsi dès le départ tout travail d'élucidation des problématiques inconscientes de
chacun.