La rédaction
Résumé
La participation de la psychanalyse aux débats sur les affaires
de la cité et même la simple survie de cette discipline dépendent de la capacité de
cette dernière à intervenir sur trois thèmes-clefs : la science, ou, en quoi, de quelle
façon et dans quelle mesure la psychanalyse en est une, le sexe, ou, comment intégrer à
la théorie et à la clinique psychanalytiques le roc psychosocial aussi bien que le roc
biologique du sexuel, et le travail, ou, comment tenir compte, dans une
"clinique" du travail, de la profonde interdépendance, dans les relations
intersubjectives, du champ érotique et du champ social du travail.
INTRODUCTION
Psychanalyse et politique : intervenir sur ce thème est
téméraire et, pourtant, il y a longtemps que la question me préoccupe. Il faut donc
préciser à partir de quel point de vue je voudrais organiser mon propos : de celui
dun clinicien qui travaille sur les limites du champ psychanalytique. Du côté des
sciences biologiques dune part avec la psychosomatique, du côté des sciences
sociales dautre part avec la psychodynamique du travail. Point de vue dun
clinicien qui cherche à poser la question du sujet, là où précisément on la
considère comme sans objet. Partant de cette position clinique, jen suis venu à
poser la question des rapports entre psychanalyse et politique, mais pas pour défendre la
psychanalyse en soi parce quelle serait en crise, ou pour me mettre au service de la
cause ou de la politique de la psychanalyse, comme si jétais un militant. La
question que je me pose, est plutôt de savoir comment défendre la légitimité de
certaines questions formulées par la psychanalyse dans le débat politique actuel, ou
mieux, dans la cité. Cest-à-dire non pas dans la cité conçue comme un universel,
mais dans le contexte spécifique contemporain des sociétés occidentales, qui se
caractérise précisément par un appauvrissement du débat politique, ou comme on dit
parfois par un rétrécissement progressif de lespace public.
En effet, le recul des forces sociales, des syndicats et
des partis politiques, léchec du socialisme réel et la quasi impossibilité de
réfléchir collectivement sur les utopies sociales et politiques alternatives au
libéralisme triomphant, conduisent à un déplacement sensible du lieu de la discussion
et de la lutte politiques : ce lieu, ce nest plus lespace public de la cité,
cest de plus en plus lespace de discussion interne à la communauté
scientifique ; ou pour le dire autrement, le lieu du débat démocratique a tendance à se
déplacer du terrain conventionnel de la lutte de classes vers celui de la lutte
scientifique. Cest du moins lexpérience que je tire de la transformation
impressionnante des demandes qui parviennent à mon laboratoire.
Mais ce déplacement a des conséquences considérables :
il impose dabord des changements de forme dargumentation et de rhétorique.
Mais il impose aussi des changements sur le fond. Les questions discutables et discutées
ne sont pas exactement les mêmes que dans lespace public.
Mon propos, donc, nest pas motivé par la défense
ou léloge de la psychanalyse. Mon propos est centré sur lidentification des
questions clefs ayant une dimension politique ou relevant du politique, à propos
desquelles les psychanalystes pourraient faire entendre ce quils ont à dire quant
à lévolution de la cité. Ou pour le dire autrement, quelles sont les conditions
pour que la communauté psychanalytique puisse sengager dans la confrontation des
opinions, cest-à-dire pour quelle trouve des interlocuteurs et quelle
puisse apporter sa contribution au débat dopinions?
Des confrontations que jentretiens depuis un
quinzaine ou une vingtaine dannées avec des scientifiques et des praticiens
intervenant dans le champ médico-biologique dune part, dans le champ
socio-anthropologique dautre part, jaboutis à la conclusion que la
participation de la psychanalyse aux débats sur les affaires de la cité dépend de sa
capacité à intervenir sur trois questions clefs : la science, le sexe, et le travail.
Bien sûr, cette conclusion paraîtra réductrice et en partie due à lexercice de
style quimplique un exposé sur un thème aussi vaste que "Psychanalyse et
politique". Pourtant, formuler ces trois questions science, sexe, travail, ne relève
pas que dune contrainte de dissertation. Ce sont trois questions que je crois
essentielles non seulement parce quelles sous-entendent des défis théoriques
capitaux, mais aussi parce quelles permettent dintroduire dans le débat
politique la dimension de la clinique, sans laquelle nous perdons notre force
dimpact et notre légitimité à y prendre la parole. Cest me semble-t-il par
ces trois questions, science, sexe, travail, que lon peut obliger nos interlocuteurs
à venir sur le terrain de la clinique quils ont une fâcheuse tendance à
contourner, pour formuler de leur côté des thèses et des théories philosophiques,
sociales et politiques qui évacuent presque systématiquement la question du sujet et la
question de la souffrance.
I - LA SCIENCE
Le reflux du débat dopinions de lespace
public vers la communauté scientifique se traduit par un changement des critères de
légitimité de la parole. Dans lespace public, une opinion ou une idée est jugée
acceptable si elle est juste ou équitable. Dans la communauté scientifique, une idée
nest acceptable que si elle satisfait aux critères de lobjectivité. De ce
fait se trouve posée la question du statut scientifique de la psychanalyse. Si nous ne
pouvons défendre la scientificité de la psychanalyse, nous sommes aujourdhui
impitoyablement exclus du débat. Je plaiderai personnellement en faveur de la
scientificité de la psychanalyse. Pour ce faire il va falloir de façon vigoureuse
contester lépreuve supposément décisive de lobjectivité, qui me parait
spécieuse, et défendre à la place lépreuve de la rationalité.
Auparavant, jusquà une période récente, il y
avait une place dans la communauté scientifique elle-même pour la confrontation des
opinions, cest-à-dire pour le débat entre des idées, même si ces idées
nétaient pas toutes légitimées par la démonstration expérimentale. Mais depuis
quelques années, lespace public sest singulièrement rétréci. Ne peuvent
plus y être invoqués que les arguments dûment démontrés par la méthode
expérimentale ou, lorsquils ne le sont pas, les arguments qui sont légitimés par
leur efficacité, essentiellement du point de vue de lutilitarisme, au sens
économique du terme.
Pour rendre compte de lévolution qui conduit au
contexte actuel où se déploie le débat scientifique, ne sont citées que des
considérations dordre social et politique. Est-ce à dire que le développement
scientifique stricto sensu nait apporté aucune contribution à cette évolution ?
Non point !
Il est certain que la réfutation des connaissances issues
de lexpérience vécue (au sens " dexperience " par opposition
avec " experiment ") a fait dimportants progrès. La théorie des
communications de lÉcole de Palo Alto, linteractionnisme symbolique
goffmanien, lanalyse de conversation, lethnométhodologie de Garfinkel, la
philosophie analytique du langage après Wittgenstein et la théorie des jeux, ont
colonisé une partie importante du champ où se déployait librement la psychanalyse, avec
un souci affiché de chasser cette dernière des positions quelle occupait. Aussi ne
se étonnera-t-on pas dassister à un appel pressant au retour à léthique,
pour compenser cette évolution assez brutale, ce qui est parfaitement légitime
dailleurs. Et voilà que léthique devient à son tour une mode. Mais à quel
prix ? A condition que ceux qui en réfèrent à léthique fassent en même temps la
preuve de son efficacité. Ce qui est un comble !
Pour nous, la question éthique se pose différemment. Il
ny a pas de progrès possible en sciences humaines et en psychanalyse qui
nimplique une discussion rigoureuse de leurs principes déontologiques. Cest
quici, dans le domaine des sciences humaines et sociales, les exigences
déontologiques ne sont pas que morales. Elles sont aussi méthodologiques. En effet la
véracité de lexpression et lauthenticité de la parole, donc aussi
linterprétation du sens du discours, sont profondément affectés par les
conditions morales dans lesquelles on entre en relation avec un patient en psychanalyse,
un acteur en sociologie, un indigène en ethnologie. Et pour le coup, si lexigence
déontologique est aussi une exigence méthodologique, ce nest certes pas au nom du
critère de "lefficacité éthique", mais au nom dun autre critère
de validation, fondamental, et que ne respecte presque aucune démarche
dinvestigation hormis la psychanalyse ; à savoir : le critère de validation de
lauthenticité ou de la véracité de la parole, pour reprendre le vocabulaire
épistémologique de Habermas (1989).
Or, à quelle condition épistémologique peut-on
rapatrier la dimension de léthique dans le débat scientifique ? Cela implique une
discussion serrée.
Dans cette discussion, trois positions sont possibles :
- Seules les sciences expérimentales ont légitimement droit au
statut de science, et dans ce cas, la psychanalyse et les autres sciences
"molles" ne relèvent que de la croyance et de lexpérience mystique,
cest-à-dire quelles sont définitivement rejetées du côté de
lobscurantisme. Cest la position défendue presque hégémoniquement
aujourdhui par le positivisme et, plus largement, par le scientisme ordinaires.
- La deuxième position admet aussi que seules les sciences
expérimentales sont des sciences à part entière. Mais alors, on reconnaît que la
science ne rend pas compte du monde réel. Elle ne traite rigoureusement que de situations
artificiellement créées, à savoir les situations expérimentales réglées. Du coup,
une part du réel échappant à lexplication scientifique, on est fondé à
rétablir la légitimité des connaissances produites à partir des croyances et des
expériences mystiques. Dans cette perspective, la psychanalyse relève en propre de
lexpérience mystique. Mais cela na rien dexceptionnel, car toute vision
du monde, tout système dinterprétation est aussi et dabord fondé sur une
autre forme dexpérience mystique dont la fécondité doit être reconnue. Cette
position, qui sinscrit dans la critique de la connaissance, est défendue par Henri
Atlan (1986).
- La troisième position consiste à revendiquer pour les sciences
non expérimentales le statut de sciences à part entière. Les sciences non
expérimentales relèvent alors dune catégorie particulière quon oppose aux
sciences empiriques ou empirico-analytiques, à savoir, les sciences
historico-herméneutiques. Cest la position défendue par Habermas (Connaissance
et intérêt - 1976).
Psychanalyse et critique de la rationalité
Pour pouvoir mener la discussion avec les
expérimentalistes sur la scientificité de la psychanalyse, il me semble nécessaire de
préciser dabord un point : le discours des sciences expérimentales se déploie à
partir des faits. Sur ce terrain, nous éprouvons, nous psychanalystes, des difficultés,
car il est malaisé, à laide de notre appareil conceptuel, de définir et
dattester ce quest un fait. Langoisse névrotique a-t-elle le statut
dun fait ? Cest douteux. A partir de cette simple question, il serait possible
de passer la psychanalyse au crible et de montrer que nous ne travaillons pas sur des
faits et que nous nagissons pas pour produire une modification réglée et
reproductible de faits. La psychanalyse nest pas une science des faits au sens des
faits matériels ou des états de choses dans le monde objectif.
A la science des faits nous devons opposer une théorie
des conduites humaines, car la psychanalyse ne sintéresse pas beaucoup aux faits
objectifs, cependant quelle sefforce de comprendre comment les hommes et les
femmes interprètent les faits, ce quils éprouvent devant les faits et comment, à
partir de cette interprétation et de cet éprouvé, ils organisent une conduite
réaliste, névrotique ou créatrice.
Si toutefois nous faisons progresser lanalyse
dun chaînon supplémentaire, nous admettrons alors que le rapport aux faits,
fût-il rapport subjectif, nous intéresse finalement assez peu et que ce qui polarise
notre curiosité intellectuelle est essentiellement constitué par les rapports, non pas
du sujet au monde objectif, mais du sujet à un autre sujet. Le champ délection de
la psychanalyse, cest avant tout celui des déterminants intersubjectifs des
conduites humaines. Les faits objectifs, les états de choses dans lenvironnement,
ne sont guère alors que des prétextes, des occasions, éventuellement des obstacles, sur
lesquels rebondit la dynamique intersubjective des conduites.
Congruente avec la définition même de son objet, la
démarche psychanalytique elle-même est organisée par la dynamique intersubjective :
celle du transfert et du contre-transfert. Point capital : si cette dynamique ne
relève pas de la démarche expérimentale, elle peut en revanche être
mutative, et
parfois même bouleverser de façon aiguë ou critique, mais aussi quelquefois de façon
durable, léconomie des sujets qui y sont engagés.
Toutes ces caractéristiques de la démarche
dinvestigation et du travail de la cure suggèrent que la psychanalyse nest
pas une démarche seulement spéculative ; elle vise aussi le changement, la
transformation. Elle relève donc en propre de laction dans le monde humain, et non
de lobjectivité des faits dans le monde de la nature.
En passant du fait à laction, le centre de gravité
de lanalyse théorique se déplace et ses critères de validation changent. On passe
ainsi du critère de lobjectivité à celui de la rationalité, à savoir, la
rationalité de laction.
Deux remarques :
- Le débat sur laction et sur la rationalité de laction
ne peut pas être soumis au seul tribunal des sciences expérimentales qui, traitant des
faits objectifs, sont inaptes à traiter des conduites humaines. Est-ce à dire que ce
débat sur les conduites humaines ou sur laction ne relève pas de la science ? Que
la discussion sur la rationalité de laction relève de la morale et de la
politique, mais pas de la science ? Rien nest moins sûr, car la discussion de la
rationalité de laction relève en propre aussi de lépistémologie, en ce
lieu même où la théorie de la connaissance est en même temps théorie de la société.
Ce dont attestent toutes les recherches récentes sur lanthropologie et la
sociologie de la science (cf. les travaux de Latour et Woolgar) qui montrent que les dits
faits objectifs ne le sont pas sans ambiguïté. Lobjectivité elle-même ne peut
dailleurs pas être déclarée sans un consensus social construit par la communauté
scientifique sur ce que lon conviendra dadmettre comme critères de validation
de lobjectivité, critères qui, au demeurant, évoluent avec le contexte
social-historique, comme le montre par exemple Anne Fagot-Largeault (1986).
- La psychanalyse pourrait à propos de la rationalité, développer
un argumentaire rigoureux en faveur de la "rationalité subjective", sur
laquelle elle possède des connaissances qui ne sont pas prises en compte par les
théories de laction. Pourtant, un débat extrêmement actif se développe, tant
dans la théorie sociale que dans la philosophie, sur laction. Il est dommage que
les psychanalystes en soient absents.
Ce sont ces considérations qui me conduisent, en vue de
désenclaver la psychanalyse de son isolement, à plaider pour lengagement
délibéré de la communauté psychanalytique dans le débat avec les chercheurs en
sciences sociales qui travaillent sur la théorie de laction et sur la théorie
sociale.
La psychanalyse : entre expliquer et comprendre
Pourquoi ce débat entre psychanalyse et théorie sociale
na-t-il pas lieu ?
Les psychanalystes accepteraient-ils de reconnaître à la
psychanalyse le statut dune science non positive, dune science non
expérimentale ? Accepteraient-ils de ranger la psychanalyse en dehors des sciences dites
"empirico-analytiques", pour reprendre ici la catégorisation proposée par
Habermas ?
Défendre à la fois le statut non empirico-analytique et
le statut scientifique à part entière de la psychanalyse nous oblige à prendre position
en faveur dune partition épistémologique entre sciences de la nature et sciences
de lesprit (Naturwissenschafften et Geisteswissenschafften), pour reprendre une
terminologie ancienne, ou entre sciences de la nature et sciences humaines ou encore entre
sciences empirico-analytiques et sciences historico-herméneutiques, la psychanalyse
étant alors située dans le deuxième terme de ces couples dopposés. La question
devient alors : la psychanalyse relève-t-elle épistémologiquement des sciences
historico-herméneutiques ?
Le débat nest pas neuf. Mais les réponses qui ont
été formulées par la communauté psychanalytique me semblent fort embarrassantes. La
discussion a été inaugurée par celui qui passe légitimement pour le plus grand
théoricien actuel de lherméneutique, à savoir Paul Ricur dans : De
linterprétation (1965). La position de Ricur a été assez mal
accueillie par les psychanalystes. Le débat a rebondi sous une autre forme avec Serge
Viderman, dans La construction de lespace analytique (1970) et dans
lallusion, dans son titre, à la théorie aristotélicienne de laction:
"Le céleste et le sublunaire". Le céleste renvoie, chez Aristote, à
lordre des astres, de limmuable, de la nature, de la science et de
lagencement de lUnivers, cependant que le sublunaire serait le monde humain,
celui du changeant, de linédit et de laction. Les thèses de Viderman ont
tout de même causé des remous, mais on na pas suffisamment mesuré les enjeux de
cette discussion. Non plus seulement par rapport aux enjeux internes à la communauté
psychanalytique, mais aux enjeux externes, notamment aujourdhui, pour pouvoir
prendre rendez-vous avec la communauté scientifique et pour pouvoir assurer la présence
de la psychanalyse dans lespace public et le débat démocratique. Il est vrai
quà lépoque, le contexte social et politique était bien différent
daujourdhui et que la psychanalyse nétait pas menacée disolement
comme cest le cas actuellement. Il est vrai aussi que le débat sur la théorie de
laction et sur la critique de la rationalité nétait pas aussi engagé
quil lest actuellement, du moins dans les pays de langue française.
Cela dit, indépendamment du contexte, il y a une autre
difficulté que je situerai du côté des implications, vis-à-vis de la tradition, de la
catégorisation de la psychanalyse comme science
historico-herméneutique. Que les
psychanalystes anglo-saxons revendiquent assez largement, au nom du pragmatisme, le
tribunal de lefficacité pour la psychanalyse et maintiennent depuis son début la
psychanalyse dans le giron des sciences empirico-analytiques, sous la protection de la
médecine, nest pas pour moi largument décisif.
Ce que je vise, cest avant tout la position de Freud
lui-même sur cette question. Freud, en effet, était positiviste et réclamait,
jusquen 1938, le statut de science de la nature pour la psychanalyse. A cela on peut
voir, me semble-t-il, deux raisons :
- Sa formation intellectuelle et scientifique en milieu
physiologique, qui constituait somme toute sa seule culture épistémologique.
- Le contexte social et historique du début du siècle, où le
positivisme était incontestablement du côté progressiste, alors quil ne
lest plus toujours aujourdhui lorsquil se transforme en scientisme comme
idéologie du libéralisme.
Freud pourtant est, dans son uvre, en contradiction.
Cest sur la reconnaissance dun échec quil fonde la théorie
psychanalytique avec Linterprétation du rêve. Cet échec cest celui
de Lesquisse ou du Projet de psychologie scientifique. Et sur ce
point, je me porte en faux par rapport à de nombreux auteurs qui font du Projet la
fondation de la psychanalyse. Cest tout le contraire, selon moi. Cest de
léchec de ce Projet, reconnu par Freud lui-même, quest née la
théorie psychanalytique et labandon de toute référence à la matérialité et à
la localisation anatomique de linconscient. Contrairement à certains, je ne crois
plus au réalisme de linconscient et je reste profondément attaché à la critique
faite par Politzer de la métapsychologie qui a été reprise, sans être citée, par Roy
Shafer et Merton Gill par exemple. Il me semble que la psychanalyse à partir de 1900 est
effectivement fondée sur la démarche herméneutique, celle de linterprétation, et
non de lobjectivité des faits, sur la reconnaissance de la prévalence du sens sur
la substantialité des objectités. Comment comprendre un texte comme Construction en
analyse, sinon comme linscription de la psychanalyse dans le paradigme
constructiviste, cest-à-dire de la construction des faits et non de
lobjectivité pré-donnée des faits ?
De mon point de vue, lessentiel de la découverte et
de la théorisation freudiennes relève de la démarche historico-herméneutique et non de
la démarche expérimentale, et je ne vois pas comment on peut défendre de façon
convaincante un autre point de vue. Laplanche pourtant, encore récemment, se prononçait
contre Viderman et contre Ricur. Soit ! Mais Freud? Pourquoi cette insistance
positiviste ?
A mon avis, cela pourrait venir de son manque de
curiosité pour les sciences sociales, lhistoire et la sociologie notamment. Ses
textes dits sociologiques sont importants pour ce quils apportent du point de vue
des concepts psychanalytiques, mais la sociologie et lethnologie ne lui servent que
dillustration, de prétexte, de métaphore pour la démarche analytique. Il ne
travaille pas du tout dans le respect de la démarche sociologique, et ses fameux textes
sociologiques sont sociologiquement et scientifiquement discutables. Ils ont
dailleurs été largement contestés et critiqués mais les psychanalystes
post-freudiens nont pas su relever le défi de la discussion avec les sociologues,
ce qui est dommage. Recourir à Gustave Le Bon est une faiblesse théorique difficilement
excusable, même de son temps. Dautre part, Freud disait sa méfiance à
légard des philosophes et de la discussion épistémologique. Pourtant, il a suivi
les cours de Brentano, dont linfluence sur ses découvertes et sa conceptualisation
me parait fondamentale, bien quobjet de dénégation par Freud. Husserl aussi
suivait les cours de Brentano, et si Freud avait été intéressé par la
phénoménologie, la fécondité et la légitimité de la démarche herméneutique ne lui
auraient pas échappées. Car enfin ! Du temps de Freud, la débat sociologique et
épistémologique faisait rage. Freud est un contemporain de Dilthey, qui avait soutenu la
contradiction avec la sociologie positiviste de Durkheim. Georg Simmel eut la chaire de
sociologie de Strasbourg en 1900. Freud était contemporain de Max Weber et même de
Schütz, au moment où se discutait la fondation épistémologique des sciences humaines
ou des sciences de lesprit, où se rediscutait la contradiction entre lErklären
et le Verstehen, entre lexpliquer et le comprendre.
Aussi, je serais conduit à interpréter la réticence de
Freud à renoncer au statut empirico-analytique de la psychanalyse, principalement comme
le résultat de son aversion affichée à légard de la démarche des sciences
sociales et de la philosophie. Si nous voulons échapper à lisolation progressive
de la psychanalyse hors de la communauté scientifique et de lespace public de
discussion dans la cité, si nous voulons pouvoir intervenir sur ce quimplique dans
la société civile et dans les rapports avec lÉtat le respect de la subjectivité,
alors, il faut reprendre, me semble-t-il, le débat épistémologique de façon beaucoup
plus serrée que nous ne lavons fait, avec le concours des philosophes et des
épistémologues, en privilégiant la discussion interdisciplinaire avec les théoriciens
de laction, de la philosophie du langage et de lherméneutique philosophique.
II - LE SEXE
Faute de temps, je ne pourrai pas développer aussi
longuement mes autres points, qui sont pourtant étroitement liés au précédent. La
psychanalyse propose une théorie de la sexualité et, comme beaucoup, je tiens cette
théorie pour centrale, cest-à-dire pour le centre de gravité de la théorie et de
la clinique. Sous limpulsion des débats déclenchés dans le monde par la
psychanalyse, de nombreuses recherches ont été initiées sur les différentes dimensions
de la sexualité humaine, notamment par les anthropologues et les sociologues.
Aujourdhui, des arguments non seulement
idéologiques et politiques, mais aussi scientifiques ont été rassemblés pour contester
la théorie psychanalytique de la sexualité, en particulier par ceux et celles qui se
battent pour lémancipation politique des femmes et léquité entre femmes et
hommes.
La théorie psychanalytique de la sexualité, tout le
monde le sait, est une théorie qui se conjugue au masculin. Certains auteurs ont compris
les conséquences extrêmement sérieuses de cette position théorique et ont écrit des
textes importants sur la sexualité féminine, qui tentent de reconsidérer la théorie
freudienne de la sexualité. Mais la communauté psychanalytique, dans son ensemble,
na pas évolué. Elle na pas changé de point de vue et elle fonctionne sur
une théorie fondamentalement machiste de la sexualité. Ceux qui la formulent autrement
sont toujours marginalisés par les institutions psychanalytiques.
Or la question de lémancipation des femmes et de
légalité, ou de léquité entre les sexes, est une des questions centrales
de la démocratie qui na pas été résolue. Il y aurait sur ce chapitre beaucoup à
dire. Mais là encore si jinsiste sur cette question, cest parce que la
difficulté à faire évoluer la théorie de la sexualité en psychanalyse ne vient pas à
proprement parler dobstacles scientifiques. Héritiers en cela de la réticence de
Freud à légard des sciences sociales, les psychanalystes répugnent à étudier la
sociologie et sont donc mal à laise pour soumettre le fonctionnement de leurs
propres Écoles et de leurs Institutions au crible de la critique sociologique. Pour le
coup, je porterai une critique à Viderman, car sur ce point, il na pas compris
lirréductibilité des sciences sociales. Luvre de Viderman est tendue
entre psychanalyse et philosophie, mais sa conception du social est naïve et pétrie de
stéréotypes. LInstitution, contrairement à ce quil écrit (Réf in
"Psychanalysts"), ne fonctionne pas comme une résistance à lanalyse.
LInstitution, les Sociétés et les Écoles de psychanalyse sont la condition sine
qua non de la construction de la psychanalyse, y compris théorique, comme jai
tenté de lillustrer dans mon exposé à la Société psychanalytique de Montréal
en février 1992. Or ces institutions psychanalytiques répliquent systématiquement les
rapports sociaux de sexe et de domination. Faute de procéder à leur analyse, les
psychanalystes ont tendance, comme Freud, à naturaliser la différence entre les sexes,
cest-à-dire à être aveugles à ce que les hommes, y compris dans les sociétés
psychanalytiques, exercent comme pouvoir de domination et de discrimination sur les
femmes. De sorte quaujourdhui, la psychanalyse est en passe de perdre son tour
de parole dans lespace public, jusque sur les questions de la sexualité, là où
pérorent ces naturalistes que sont les sexologues.
La sexualité et ses usages se sont pourtant profondément
transformés. La banalisation des perversions, le développement de lhomosexualité,
le transsexualisme, la multiplication des violences sexuelles et des viols, les émissions
télévisées sur linceste qui tendent à le banaliser, les usages du corps, la
procréatique, les manipulations génétiques, le sida..., sur tous ces problèmes la
psychanalyse nest pas aujourdhui très éloquente.
En effet, ces bouleversements des usages du corps et
de la sexualité ne peuvent pas être expliqués par la psychanalyse. Aucun dentre
nous ne pourrait soutenir quils résultent dune transformation du désir. La
société, le contexte historique, les rapports sociaux ont évidemment un impact majeur
sur lévolution des murs sexuelles. Car la sexualité réelle ne procède pas
que du désir mais aussi des murs et son analyse relève de la sociologie des
murs, cest-à-dire de la sociologie de léthique. Seulement, la
psychanalyse ne sait pas comment traiter cette question, parce quelle na pas
théorisé les rapports, dans le fonctionnement psychique, entre inconscient et champ
social, ni entre inconscient et civisme ordinaire (Pharo. P. 1991). Elle a pourtant
dès le départ, avec Freud, théorisé les rapports entre linconscient et le roc
biologique, grâce à une série de concepts : la pulsion, létayage, les deux
principes du fonctionnement psychique, etc... et a même plus tard, assimilé une clinique
et une théorie spécifiques, celles de la psychosomatique. Or il nexiste pas
déquivalent du côté du "roc sociologique" (pourtant comparable par sa
résistance au roc biologique), et dans lensemble les théories psychosociologiques
dEliott Jaques à Gérard Mendel nont pas été mieux intégrées à la
psychanalyse que celles dAlfred Adler. Le seul concept intermédiaire accepté est
celui de sublimation, mais il manque encore une théorie psychologique ou psychanalytique
du travail et de laction, ainsi que de létayage non pas de la pulsion sur la
fonction, mais de lidentité sexuelle sur les conduites socialement construites.
(Dans cette perspective de recherche théorique, je pense que le concept de travail, à la
fois au sens qua le mot Arbeit en psychanalyse (et quon retrouve dans
le travail du rêve, travail du deuil, travail de la pulsion, perlaboration...) et au sens
de travail dans la clinique de la sublimation, occupe une place centrale. Cest
pourquoi jai proposé, lan dernier, dintroduire la clinique et la
théorie de la psychodynamique du travail, pour ouvrir un espace entre psychanalyse et
sciences sociales, homologue de lespace ouvert par la psychosomatique entre
psychanalyse et science du vivant).
Il me semble que la difficulté rencontrée par la
psychanalyse à intervenir sur les débats concernant les usages du corps vient de ce que
la théorie freudienne de la sexualité est fondée sur lanalyse des rapports entre
lenfant et ses parents, comme si le déterminisme de lidentité sexuelle
était rigoureusement défini par la dynamique verticale parents/enfant , enfant/parents.
Cest évidemment une dimension déterminante. Mais lidentité sexuelle est
aussi construite par les relations entre les sexes, non seulement dans lespace
privé, mais aussi par les rapports sociaux entre groupes sexués dans lespace
social, dans la société. Si nous reconnaissons la validité de lanalyse
sociologique de la sexualité et de la construction de lidentité sexuelle, et donc
si nous admettons la puissance des déterminations sociales de lidentité sexuelle,
la question pour le psychanalyste se pose autrement : face au déterminisme et aux
contraintes sociales qui pèsent sur les conduites sexuelles, comment font nos jeunes
patients pour trouver un compromis singularisé, mais vivable, entre le conformisme
quimplique la subordination aux contraintes sociales dune part,
loriginalité éventuelle quimplique laccomplissement des attentes
dictées par le désir dautre part ? Entre attentes par rapport à
laccomplissement de soi dans le champ érotique, et attentes par rapport à
laccomplissement de soi dans le champ social, comment chaque sujet négocie-t-il sa
sexualité ?
A cette question, les psychanalystes ne savent pas
répondre, et de ce fait ils nont que peu à dire actuellement sur lévolution
des pratiques sexuelles de leurs propres patients, pour linterprétation de laquelle
somme toute ils nont pas linstrumentation adéquate. De ce fait toujours, les
psychanalystes sont peu capables de répondre aux questions quon leur pose tant
parmi les acteurs sociaux que dans la communauté scientifique sur la sexualité.
On aura compris que, si précédemment je plaidais pour
une épistémologie critique de lhégémonie de la science des faits objectifs, je
ne plaide pas du tout pour la désinvolture affichée par certains psychanalystes
vis-à-vis du réel. Si je mets en doute lobjectivité des faits ou des états de
choses, en revanche je tiens pour essentiel le réel, cest-à-dire ce qui se fait
connaître au sujet par sa résistance : résistance au désir dabord, mais aussi
résistance à la maîtrise, résistance à la connaissance, résistance à la technique,
résistance aux savoir-faire. Or le déterminisme social des conduites et le déterminisme
social des conduites sexuelles sont pour le sujet du désir un réel : le réel du social
qui est tout aussi résistant que le réel du roc biologique. Et la question est de savoir
comment construire son identité sexuelle dans un tissu de contraintes sociales, qui est
loin dêtre mou. Comment nos patients se servent-ils dautrui pour définir
leur identité sexuelle ? Comment négocient-ils avec leurs collègues de travail, avec
lautre sexe ? Comment peuvent-ils sappuyer sur leurs camarades de lycée ou
duniversité pour forger leurs conduites sexuelles ? Comment les frères et
surs, comment les parents les aident-ils à se situer par rapport à ces contraintes
sociales encadrant les conduites sexuelles ? Les parents poussent-ils au conformisme de la
génération des jeunes, défendent-ils le conformisme de leur propre génération ou de
celles du passé ?
Toutes ces contradictions font de lidentité
sexuelle un objectif énigmatique, que chaque sujet a bien du mal à définir et plus
encore à réaliser pour atteindre la maturité.
Cest pourquoi il est si important de développer
comme lont fait récemment certains auteurs, la clinique de ladolescence qui
constitue ce carrefour décisif où se rencontrent, dans lactuel, déterminisme
psychique et déterminisme social des conduites sexuelles. Mais les théoriciens de
ladolescence, là encore, ne mènent pas avec suffisamment de rigueur le débat avec
les sociologues. Nous avons besoin aujourdhui dune théorie de la sexualité
qui ne soit pas celle de lidentité sexuelle masculine ou, à défaut, de
lidentité sexuelle féminine, définie comme incomplétude par rapport à celle de
lhomme, mais théorie de la construction réciproque des sexes lun par
lautre, cest-à-dire dune théorie des rapports
intersexuels, et non
seulement dune théorie intergénérationnelle de lidentité sexuelle.
III - LE TRAVAIL
Enfin, dès lors quon aborde cette question des
rapports entre sexes, et notamment des "rapports sociaux de sexes" qui pèsent
si lourdement sur lévolution sexuelle et la construction de lidentité, alors
on ne peut éviter de rencontrer la question du travail. Les rapports sociaux de sexes
sont, tout le monde le sait aujourdhui, dabord des rapports dinégalité
et des rapports de domination des hommes sur les femmes. Les rapports de domination
nexistent pas que dun sexe sur lautre. Ils sont exercés par certains
groupes dhommes, sur dautres groupes dhommes. Cependant, quelles que
soient les classes sociales, lensemble des hommes partagent entre eux, par delà
leurs divisions, une complicité ; à savoir quil est juste dexercer sur les
femmes, dans leur ensemble, une domination.
Comment, dans ce contexte, les femmes peuvent-elles
saccomplir socialement et sexuellement, tout en subissant la domination des hommes ?
Doivent-elles, pour saccomplir pleinement, sémanciper de la domination
masculine ? Certes ce processus démancipation a été largement commencé depuis un
siècle, mais il est très loin dêtre achevé, même dans nos démocraties
occidentales. La question qui se pose inévitablement est de savoir sur quoi reposent ces
rapports de domination et par quels moyens cette domination peut être déstabilisée.
La première réponse est la réponse naturaliste : les
hommes dominent les femmes pour des raisons naturelles liées à leur équipement
biologique, cérébral et anatomique. Cette réponse est évidemment inexacte autant que
celle qui affirme que la domination des nantis sur les pauvres relèverait de dispositions
naturelles ou biologiques. Cette thèse est celle de la sociobiologie, qui est
radicalement non seulement antidémocratique et réactionnaire, mais qui est surtout une
négation globale de toutes les connaissances établies par les sciences sociales depuis
plus dun siècle.
La deuxième réponse consiste à considérer que
ces rapports de domination sont socialement construits. Mais alors il faut identifier ce
qui, socialement, matériellement, objectivement, sert de levier à cette domination. Ou,
en dautres termes, quelles sont les bases matérielles qui rendent possible la
domination sociale des hommes sur les femmes.
A cette question, il y a une réponse aujourdhui
bien établie. Le levier matériel de la domination exercée par les hommes sur les
femmes, cest-à-dire de ce quon appelle les rapports sociaux de sexes,
cest le TRAVAIL, son organisation et sa division. Cest-à-dire les rapports
sociaux de travail et plus précisément la division sexuelle du travail
(Kergoat. D. -
1984).
Pour le dire brièvement, le monde du travail est dominé
par les hommes et conçu pour les hommes. Là où les qualifications, les compétences, la
formation, les savoir-faire, les connaissances des hommes sont reconnus et rémunérés,
les qualifications et les compétences féminines sont naturalisées, cest-à-dire
que les hommes saccordent à considérer quelles sont dorigine
biologique, naturelle, et quelles ne sont donc pas acquises ni conquises. De ce
fait, elles ne méritent pas de reconnaissance sociale particulière et elles ne sont pas
rémunérées. Au contraire labsence de ces qualifications et compétences passe
pour signe dun inaccomplissement de la féminitude et constitue donc un défaut, un
manque, une défectuosité. Ainsi un homme qui sait bricoler et connaît un peu de
mécanique est reconnu comme possédant une qualification. Une femme qui sait coudre et
faire la cuisine ou élever les enfants nest pas reconnue comme qualifiée ; et ses
compétences, pourtant exploitées dans lindustrie électronique, les cuisines
industrielles, le ménage dans les écoles, le travail daide soignante ou
dagent hospitalier, ses compétences, donc, ne sont pas rétribuées. Ces femmes
sont considérées comme sans qualification. Dune manière générale, à
qualifications égales, hommes et femmes reçoivent des salaires inégaux.
Les rapports sociaux de travail et la division sexuelle du
travail sont donc le levier matériel grâce auquel les hommes exercent sur les femmes des
rapports de domination et ceci est vrai depuis lAntiquité.
Pourtant, ai-je dit précédemment, lémancipation
des femmes a effectivement connu des succès. Mais alors se pose à nouveau la question de
savoir à partir de quelle base matérielle une telle réappropriation par les femmes est
possible. Et là encore, on va retrouver le travail. Cest bien dans le travail, et
avant tout dans les rapports sociaux de travail et à propos de la division sexuelle du
travail notamment, que les femmes parviennent à entrer en lutte contre la domination des
hommes et à la subvertir. Et cela nest possible que dans la mesure où elles
réussissent à faire reconnaître la qualité de leur travail, plus encore
lorsquelles tiennent collectivement certaines tâches, dont socialement on ne peut
pas se passer pour des raisons économiques. Alors les hommes doivent négocier et
accepter que leur domination soit au moins ponctuellement remise en cause.
De sorte quen fin de compte, si le travail est le
levier des rapports de domination des hommes sur les femmes, il est aussi le médiateur de
leur émancipation par rapport à cette domination. Car si la division sexuelle du travail
est le médiateur des rapports de domination des hommes sur les femmes, cest en
agissant au niveau même de cette matérialité du travail que les femmes peuvent se
réapproprier ce qui leur est confisqué.
Ainsi, la construction de la sexualité elle-même
est-elle constamment solidaire de la construction de soi dans le monde social du travail.
A ce point que lon vienne à conclure que la construction de lidentité se
joue constamment dans deux champs : celui de la dynamique des relations intersubjectives
dans le champ érotique dune part ; celui de la dynamique des relations
intersubjectives dans le champ social du travail dautre part, quétudie plus
spécifiquement la psychodynamique du travail.
Or entre ces deux dynamiques, il ny a pas de réelle
indépendance. Ou bien elles jouent en synergie et sétayent lune lautre
au profit de lidentité et de la santé mentale ; ou bien elles jouent lune
contre lautre et la construction de lidentité devient précaire, avec toutes
les conséquences que cela peut avoir non seulement sur le sujet lui-même mais sur la
cohésion familiale, sur les proches et sur les enfants, pour autant que la construction
de lidentité des enfants soit, comme lont montré de nombreux auteurs,
captive pour une part importante de la stabilité des repères identitaires des parents.
Ainsi suis-je conduit à considérer que pour pouvoir sengager dans lespace
public sur les questions relatives aux projets de société et à la citoyenneté, la
communauté psychanalytique devrait sintéresser de beaucoup plus près quelle
ne la fait jusquà présent à la clinique du travail, qui, elle, cest
indubitable, préoccupe massivement nos contemporains.
CONCLUSION
Cest pourquoi, à linvitation qui ma
été faite de présenter quelques réflexions sur les rapports entre psychanalyse et
politique, je répondrai que les recherches interdisciplinaires auxquelles jai eu
loccasion de participer ces dernières années avec des spécialistes des sciences
biomédicales dune part, des sciences sociales dautre part, suggèrent de
retenir trois questions clefs :
- Celle du statut épistémologique de la psychanalyse et de ses
conséquences sur la critique de la rationalité, parce que cest la communauté
scientifique qui constitue le foyer actuellement le plus important du débat politique.
- Celle de la théorie de la sexualité et de ce quelle
pourrait gagner à être confrontée à la problématique des rapports sociaux de sexe,
parce que la sexualité demeure la question qui mobilise en priorité la curiosité et
lintérêt de tout un chacun.
- Celle de la clinique et de la psychodynamique du travail, parce que
le travail est la question décisive pour toute problématisation conséquente de la
citoyenneté dans la période contemporaine, ainsi que laffirme la Ligue Française
des Droits de lHomme depuis son dernier congrès (Rebérioux. M. - 1993).
Ces questions, insuffisamment élaborées,
mapparaissent comme des verrous qui isolent la psychanalyse des controverses vives
donnant accès, via la communauté scientifique, à lespace public. Qui plus est,
préoccupé par la lutte pour les droits de lhomme et - ajouterai-je - pour les
droits de la femme, je pense quil est important pour lavenir de nos sociétés
que la communauté psychanalytique apporte sa contribution sur ces différentes questions.
Elle en est pour ainsi dire absente actuellement, alors même quelle est en position
de pouvoir développer des axes capitaux de discussion qui ne pourront pas être étayées
sans le concours et lengagement de ses membres.
christophe dejours
26, rue bourgon
75013 paris
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