– le fantasme de retour à la vie intra-utérine s’appariant avec le
fantasme de castration d’une part ;
–
le fantasme de séduction s’appariant avec le fantasme de scène
originaire d’autre part.
Dans
le matériel clinique, ces aspects fantasmatiques se présentent comme
des formations défensives contre les quatre composantes du destin
humain que sont la naissance, l’appartenance biologique à un sexe déterminé,
la poussée constante de la pulsion et la différence des générations.
C’est ainsi que le fantasme de retour à la vie intra-utérine va être
utilisé en tant que déni de la naissance, le fantasme de castration
en constituant la version complémentaire, en tant que déni de
l’appartenance biologique à un sexe déterminé, tandis que le
fantasme de séduction va se situer en tant que déni de la poussée
constante de la pulsion, dans une relation de double inclusion avec le
fantasme de scène originaire, qui exprimera alors le déni de la différence
des générations.
e)les
apports kleiniens :
À l’encontre de la dichotomie persistante entre préœdipien et œdipien
ainsi que du primat freudien de la phallicité, les travaux cliniques
de Melanie Klein l’ont amenée à découvrir et à mettre en forme
une version précoce des configurations œdipiennes (Klein M.,1928).
Liée à sa description du développement psychosexuel de la fille et
du garçon (Klein M., 1932), M. Klein considère que cette version précoce
de l’Œdipe survient dans la foulée immédiate de la découverte de
l’altérité, au moment de l’installation de ce qu’elle désignera
par la suite comme la position dépressive
(Klein M., 1931). Les apports de cet auteur obligent tout
psychanalyste, d’adultes comme d’enfants, à réexaminer une série
de paramètres, tant techniques que théoriques, dans sa clinique
quotidienne.
En effet, la prise en compte de l’activité des pulsions génitales dès
la période d’« exacerbation du sadisme » - qui
deviendra par la suite le « seuil de la position dépressive »
- permet à M. Klein d’établir l’étape incontournable de la
« phase féminine primaire », qu’elle considère comme
étant commune aux infans
des deux sexes. Elle décrit cette phase comme constituée par
l’identification - projective, peut-on préciser aujourd'hui - du bébé
au désir de la mère pour le père et son pénis, et la désigne
comme le lieu privilégié du développement des capacités
d’introjection ; enfin, dans l’étude de la psychopathologie,
elle en fait le point de fixation de l’homosexualité masculine.
f)l’espace
du « maternel primaire » et l’espace du « féminin
primaire » :
J’ai proposé (Bégoin-Guignard F., 1987) de nommer « espace du
maternel primaire » la configuration la plus précoce de la
relation, dans laquelle le nouveau-né établit son identification
projective à la capacité de rêverie de la mère (Bion W.R., 1961), et « espace
du féminin primaire » la partie de l’espace psychique dans
laquelle la phase féminine primaire apparaît par la suite. En
reliant ces deux configurations précoces de l’espace psychique, on
obtient les paramètres qui vont permettre l’avènement de l’Œdipe
précoce dans son double aspect, direct et inversé.
Un peu de clinique.
Lorsque le praticien de la psychanalyse applique son art à de jeunes
enfants, la représentation qu’il peut se faire des différents
paramètres théorico-techniques qui sous-tendent son activité
interprétative va prendre, à l’évidence, une importance encore
accrue. Il n’aura pas seulement à choisir le niveau et la forme
transférentielle à donner à ses interprétations, mais également
le niveau et la forme de leur verbalisation, en tenant compte des
capacités de symbolisation de l’enfant, qui varient avec l’âge
et la pathologie.
Je n’aborderai pas une fois de plus la question de la symbolisation
dans le travail analytique avec l’enfant, souhaitant me centrer ici
sur les aspects de la réflexion sous-jacente et permanente de
l’analyste concernant la pertinence de sa compréhension du matériel
de la séance. Je rapporterai dans ce but et pour l’exemple, une
petite vignette clinique, si classique qu’elle en devient emblématique
:
Paul,
trois ans à peine, se précipite dans la salle de consultation,
s’empare de la « dînette » et de la pâte à modeler,
et invite son analyste femme à partager un repas en tête-à-tête,
refusant énergiquement l’accès à ce repas à tous les jouets représentant
des personnages. Il verse de l’eau dans deux tasses, arrose généreusement
la table du même coup, confectionne des boudins et des galettes
circulaires en pâte à modeler, en donne à « manger » à
sa thérapeute et fait mine d’en manger lui-même, puis enfonce
vigoureusement un petit bâton dans l’une des galettes de pâte.
Mais le petit bâton se casse... Paul s’arrête net, examine la
cassure du bâton, regarde, perplexe, la thérapeute qui lui rend son
regard « en miroir », silencieusement attentive. Paul
choisit le plus grand bout du bâton cassé, qu’il se remet à
enfoncer dans la pâte à modeler, avec toujours autant de détermination
mais, cette fois-ci, davantage de concentration et de délicatesse. Il
observe maintenant, en artiste, les creux produits dans les galettes
de pâte et, suprême attention, prend délicatement une petite perle
qui se trouve là, pour la déposer dans l’un des creux. Tandis que
l’analyste est encore dans le ravissement produit par ce qu’elle
prend, assez logiquement il faut le dire, pour l’expression d’un désir
de Paul de lui faire un enfant, le petit garçon s’empare de la
galette en pâte à modeler, la jette à terre, la piétine, puis
s’assied dessus, et l’écrase consciencieusement avec son derrière,
en se trémoussant et en émettant avec sa bouche des bruits suggérant
une défécation. Puis, d’un air dolent, il va choisir une petite
poupée de chiffon dans la caisse à jouet et s’installe sur le
divan en suçant son pouce, avec la poupée sur son cœur.
Cette scène se produit au lendemain de la séparation du week-end, et
après trois mois environ de traitement analytique à raison de trois
séances par semaine. On aura peut-être compris que Paul n’est pas
un enfant psychotique. Je n’en dirai, intentionnellement, pas
davantage, ni sur sa pathologie, ni sur son histoire.
Une
tentative de comprendre l’agencement dynamique des différents
aspects du destin humain tels que les exprime ce jeu fait surgir
d’emblée une multitude de voies possibles pour l’activité
interprétative de l’analyste en séance. Une première perspective
générale requiert de prendre en compte la double fonction du jeu :
expression du transfert et déni de sa signification (Diatkine R.,
1995).
a)le
niveau œdipien génital
Paul semble bien mettre en scène un désir œdipien de relation
sexuelle, de fécondation et d’enfantement. Mais, si tel est le cas,
avec qui, de la mère ou du père, désire-t-il cette relation dans ce
moment précis de la séance ? Quelle est la fonction économique
de ses fantasmes originaires dans le hic
et nunc de cette séance de retour du week-end ? À quel
personnage de la scène originaire est-il principalement identifié
durant ce mouvement du jeu ?
Cette séquence nous informe-t-elle sur sa position relationnelle et
identificatoire dans les deux espaces psychiques du maternel primaire
et du féminin primaire ? Si l’on se souvient que le transfert
concerne toujours et simultanément les objets paternels et maternels
et comporte toujours une valence positive et une valence négative,
peut-on saisir une ligne défensive générale contre le transfert
dans le déroulement du jeu de Paul ? L’analyste peut-elle se
figurer quels aspects des objets internes de Paul elle représente ?
En vertu de quels critères choisira-t-elle de verbaliser le ou les
aspects du transfert qu’elle va lui interpréter ?
b)le
matériel prégénital
On trouve également dans cette séquence maintes expressions prégénitales
du désir de Paul, expressions qui sont souvent désignées à tort
dans la littérature psychanalytique, comme « préœdipiennes ».
Cette dénomination erronée fait fi de la présence chez l’enfant
de pulsions génitales, repérées par Freud dès les Trois
essais et dont M. Klein a souligné l’efficacité précoce.
Reste à déterminer la dynamique défensive des pulsions orales, anales,
urétrales et phalliques dans le jeu de Paul, ainsi que la qualité de
leur expression sadique. Dans ce but, il importe d’évaluer le
statut de l’objet de son désir : désir d’incorporation du
sein et du pénis ? expression d’amour pour la mère maternelle ?
pour la mère sexuelle ? pour le père fécondateur ?
Dans cette réflexion, il serait bien tentant d’emprunter la voie de ce
que j’appelle « la causalité courte ». En effet, il
doit être facile de trouver à quels éléments historiques, voire
traumatiques, rattacher la forme choisie par Paul pour exprimer son désir
œdipien et d’introduire ainsi des informations étrangères à la
relation analytique, par exemple, des troubles du nourrissage. Dès
lors, l’analyste risque fort d’utiliser défensivement ce prétexte
pour sortir du domaine de la causalité psychique dans laquelle elle
est si directement impliquée transféro-contretransférentiellement,
en particulier en tant qu’objet des pulsions génitales de son jeune
patient. Si elle évite cette voie stérile, elle pourra invoquer, de
façon plus pertinente, un mouvement de régression apparaissant chez
Paul au cours du processus psychanalytique. Mais, à partir de là,
notre réflexion théorique devra s’occuper de la régression
topique en séance chez l’enfant, régression liée, selon Freud, au
setting analytique
divan-fauteuil dans la cure d'adulte. Ainsi, c’est tout le problème
des similitudes et des différences entre la cure analytique
d’adultes et la cure analytique d’enfants qui va se profiler
devant nous…
Certes, la vision kleinienne des configurations œdipiennes précoces
permet d’avancer considérablement dans la compréhension de ce
« repas en tête-à-tête » et, notamment, de dépasser la
fausse alternative entre œdipien et prégénital. En effet, le jeu de
la dînette ne donne pas seulement à Paul l’occasion d’exprimer
un désir sexuel génital direct pour sa thérapeute, ainsi que la
problématique de castration qui s’y associe. Cela lui permet aussi,
simultanément, de déployer,
dans l’espace analytique, la problématique de la perte du premier
objet dans son expression orale, ainsi que ses tentatives de maîtrise
anale et phallique. Les composantes anales et urétrales de sa
configuration œdipienne sont présentes dans sa confection de boudins
suggestifs et son copieux arrosage. Son désir de domination phallique
s’exprime par le truchement du bâton introduit dans le jeu, l’élaboration
de sa problématique de castration se déploie lorsqu’il brise ledit
bâton, s’arrête, puis accepte de fonctionner avec un bâton plus
« petit », évoquant quelque chose d’une acceptation de
la castration symbolique. Ainsi se profilent tous les plans de la
sexualité infantile dans ce tableau classique du petit Œdipe
d’avant « l’Œdipe freudien ».
Cependant, nous ne sommes pas au bout de nos interrogations. On assiste,
en effet, à une brusque accélération du rythme de l’action et à
un total renversement de la situation affective lorsque Paul, sensible
au ravissement de son analyste, reprend son « cadeau », le
jette à terre et le piétine. Le bébé donné dans le jeu à
l’analyste semble avoir évoqué « le bébé du week-end »
et donc, le tiers paternel qui lui a « ravi »
l’analyste. Paul est confronté à l’échec de son fantasme de séduction,
à sa castration et à son impuissance infantile : non, ce
n’est pas lui qui peut faire des enfants à l’analyste ; elle
l’a quitté pour aller s’en faire faire un ailleurs. Le fantasme
originaire de retour à la vie intra-utérine se trouve mis en échec,
Paul n’est qu’un « bébé-caca » qui a été expulsé
analement par une mère indifférente.
Un double mouvement se fait alors jour : d’une part, Paul régresse
à une expression anale de son désir génital, d’autre part, il
s’identifie à l’objet perdu en mimant cette
extraordinaire défécation-mise-au-monde d’un bébé qui ne
demeure « caca » que le temps pour l’enfant de réorganiser
sa mise en scène. L’identification à une mère soignant son bébé
prend alors un degré de plus de régression et introduit l’oralité
pour figurer la scène originaire dont Paul a été exclu. L’enfant
termine donc la séance allongé, suçant son pouce, avec la poupée
sur son cœur. L’auto-érotisme vient panser la blessure du
narcissisme phallique de Paul dans un mouvement d’identification au
maternel et au féminin de la mère dont il va falloir décrypter la
nature dans la suite de l’analyse…
Écouter, comprendre, interpréter.
Nous laisserons ce soin à l’analyste de Paul et reviendrons maintenant
à notre réflexion plus générale sur les paramètres soulevés par
cette petite vignette clinique et, tout d’abord, sur la question de
l’interprétation.
En effet, la compréhension de ce matériel ne garantit en rien la qualité
de l’interprétation de
celui-ci. Certes, cette interprétation ne vaudra d’être prise en
compte que si elle est formulée dans
le transfert, et l’on m’objectera peut-être que cela devrait
résoudre mes questions théoriques et apaiser mes inquiétudes. Telle
n’est pas mon opinion, car rien n’est plus difficile à exprimer
que les sentiments et les désirs - tout l’art et toute la littérature
en font foi ; il faut, en outre, un don particulier et un bon
entraînement pour pouvoir verbaliser des désirs et des sentiments
qui, à l’insu du sujet qui les exprime à l’analyste, sont adressés
à ce dernier en tant que représentant de quelqu’un d’autre.
Le Cyrano de Bergerac
d’Edmond Rostand (Rostand E., 1897) donne une assez bonne métaphore
de la situation transférentielle. Christian, beau garçon inhibé
dont Roxane est amoureuse, pourrait y représenter l’imago
paternelle idéalisée et narcissique de cette jeune femme ; il
disparaîtra d’ailleurs de la scène en mourant prématurément à
la guerre. Cyrano, plus âgé, laid et plein d’esprit, pourrait bien
être l’image du psychanalyste au travail : jusqu’à la mort,
il respectera Roxane malgré son amour pour elle et, mettant son
esprit au service de la passion qu’elle éprouve pour Christian, il
va, dans la « scène du balcon », prêter son esprit à ce
dernier afin qu’il puisse conquérir Roxane.
Ainsi s’en vont nos patients après l’analyse, rendus à leurs
destins œdipiens clarifiés par le travail analytique. Cette métaphore
est d’autant plus valable lorsqu’il s’agit de l’analyse
d’enfants, ceux-ci étant encore placés dans une nécessité vitale
d’entretenir avec leur entourage familial des relations suffisamment
adéquates pour leur permettre de survivre et de se développer dans
des conditions dont ils ne maîtrisent aucun des paramètres.
Antonino Ferro propose une conception de l’interprétation qui installe
de façon remarquablement claire le cadre relationnel de l’activité
interprétative chez l’analyste :
« L’interprétation est pensée comme quelque chose qui se
construit « à deux voix » et qui est le fruit de la
relation à laquelle, de façon différente, participeront les deux
psychés (Bezoari, Ferro, 1991). Les interventions de l'analyste
auront une potentialité sémantique hautement insaturée, qui pourra
permettre une contribution active du patient. C'est en ce sens que
nous avons parlé, Bezoari et moi-même (Bezoari, Ferro,1989), d’« interprétations
faibles » – extrapolant ce terme à partir des thématiques
philosophiques de la « pensée faible » (Vattimo, 1983)
– pour les opposer aux interprétations « fortes »,
exhaustives, qui provoquent une coupure » (Ferro A., 1997).
Exercice de style.
Pour poursuivre sur la difficile question de l’interprétation à
partir de la configuration de la vignette clinique décrite et commentée
ci-dessus, il peut être intéressant de faire varier les paramètres
établis dans la réalité. En dépit du caractère absolument virtuel
de l’exercice, cela devrait permettre d’approfondir la réflexion
sur les soubassements théorico-techniques qui président à
l’activité interprétative du psychanalyste d’enfants :
a)Paula.
Tout d’abord, remplaçons Paul par
une hypothétique Paula,
dans la même scène, et toujours avec une analyste femme. Qu’en
serait-t-il alors des désirs génitaux de Paula ?
S’imaginerait-t-elle avec son père, en dépit du sexe réel de
l'analyste, ou devrait-on penser à une prévalence de ses désirs
homosexuels sur le versant inversé de son Œdipe ?
Ou encore, faudrait-t-il voir dans son jeu de la dînette une expression
strictement orale de ses désirs pour le sein, entendant alors ceux-ci
comme purement prégénitaux,
ainsi que notre refus inconscient de la sexualité génitale infantile
nous pousserait à le faire ? Du même coup, devrait-on supposer
une tendance plus importante à la régression orale chez la fille que
chez le garçon ? Cela nous amènerait en tout cas à examiner
les liens privilégiés qu’entretiennent l’oralité et la génitalité
dans l’Œdipe de la fille. L’arrosage, puis l’utilisation du bâton
seraient-ils à mettre sur le compte d’une revendication phallique ?
Quoi qu’il en soit, quelle voie d’interprétation devrait choisir
l’analyste femme ? Devrait-elle privilégier la verbalisation
de la colère et de la détresse de la petite fille qui, après avoir
été séduite par la mère – fantasme originaire lui permettant de
dénier l’existence de ses propres pulsions -, ne peut lui faire des
enfants ? Là où Paul vivait ses angoisses de castration et sa
rivalité œdipienne avec un père puissant, la brisure du bâton représenterait-elle
pour Paula le malheur de n’avoir qu’un clitoris ? Faire ainsi
appel au fantasme originaire de castration lui permettrait évidemment
d’attribuer son impuissance à sa seule appartenance au sexe féminin
et de pouvoir dénier la différence des générations.
L’analyste devrait-elle choisir un niveau plus régressif d’interprétation
en parlant à Paula de sa douleur de ne pouvoir prendre la place du
« bébé du week-end » pour rentrer dans l’utérus
maternel, selon le fantasme originaire complémentaire qui permet de dénier
la naissance ?
En sortant de l’Œdipe inversé pour revenir dans l’Œdipe direct,
aurions-nous là une indication concernant les reproches faits à
l’analyste dans un transfert paternel, d’avoir été impuissant(e)
à lui faire un bébé à elle, Paula ?
Comment comprendre la manière dont la pâte à modeler est jetée à
terre et écrasée ? Au-delà d’un mouvement de dépit et de
jalousie à l’égard du « tiers du week-end », mouvement
qui pourrait aisément être commun au garçon et à la fille, une
petite fille aurait-elle besoin de cette mise en scène anale de
l’accouchement ? Si tel était le cas, pourrait-on le
comprendre comme une théorie sexuelle infantile fondamentale de
naissance anale ? Ou s’agirait-il d’une utilisation défensive
et régressive de l’analité en vue de dénier la différence des générations
lié au fantasme de scène originaire et de parer aux dangers de la
rivalité œdipienne avec une mère capable d’avoir des relations
sexuelles et de faire des bébés ?
En revanche, la fin de la séquence clinique correspondrait assez
logiquement à un fonctionnement féminin, mais comment en
comprendrions-nous l’aspect auto-érotique ? Paula serait-elle
dans un état d’esprit triomphant à l’égard d’une mère
analyste à laquelle elle aurait, envers et contre tout, ravi son bébé
du week-end ? Si tel était le cas, l’angoisse et la culpabilité,
voire la persécution, ne devraient pas être loin, et l’analyste
devrait prévoir des moments difficiles dans les séances à venir…
b)et
si l’analyste était un homme ?
On le voit, les options interprétatives sont déjà très différentes
selon que l’on considère Paul ou Paula. La règle du jeu impose
maintenant d’imaginer que la même scène pourrait se produire, pour
Paul dans un premier temps, puis pour Paula dans un deuxième temps, mais cette fois-ci, avec un
psychanalyste homme...
Comment
replacer la compréhension de tous les paramètres évoqués plus haut ?
La force du fantasme de scène originaire aurait-elle permis à Paul
de faire totalement l’économie du principe de réalité et de
prendre sans sourciller l’analyste homme comme une mère sexuelle,
ou aurait-il fallu penser à une prévalence pathologique de tendances
homosexuelles ? Quant à Paula, pourquoi aurait-elle eu besoin
d’un tel détour pour exprimer son désir d’obtenir un enfant du père ?
Pourrait-on comprendre son jeu avec le bâton comme un essai de maîtrise
d’une représentation trop excitante de la scène primitive ?
En ce cas, la suite de la scène représenterait-elle un mouvement
d’intégration de sa féminité au travers du renoncement au sexe
qu’elle n’a pas et à l’aide d’un bébé qu’elle aurait
obtenu du père, envers et contre la reconnaissance de la différence
des générations ?
Les identifications.
Ces
interrogations multiples montrent à l’évidence que le
psychanalyste d’enfants ne peut faire l’économie d’une réflexion
sur la problématique de l'identification et, notamment, sur la
question des identifications œdipiennes chez le très jeune enfant.
On le sait, Freud désignait l’identification comme une première forme
de relation d'objet (Freud, 1921). Cependant, il a laissé dans le
flou tant les caractéristiques de cette identification primaire que
les liens d’analogie, voire d’opposition, que celle-ci pouvait
avoir avec les identifications secondaires, post-œdipiennes. Les
apports kleiniens et post-kleiniens ont comblé une part importante de
cette lacune en proposant à la réflexion du psychanalyste des paramètres
beaucoup plus précis, avec le concept d’objet partiel d'une part
(Klein M., 1931) et le développement du concept d’identification
projective d’autre part (Klein M., 1946, Bion W.R., 1961).
Néanmoins, le psychanalyste se devra de reconnaître que l’ampleur et
la complexité prises par cette problématique des identifications
favorisent également l’utilisation du concept dans un but défensif.
Comme c’est le cas pour toute nouvelle découverte sur le psychisme
humain, le refoulement des motions pulsionnelles va œuvrer pour
neutraliser l’importance de l’implication personnelle du thérapeute
dans cette perspective nouvellement développée de la relation
analytique.
Par exemple, comment articuler ce qui a été compris du désir œdipien,
tant génital que prégénital, de Paul
et/ou de Paula, avec ce qui
s’échange dans la relation transféro-contretransférentielle au
moyen de l’identification projective, tant de l’enfant à son
analyste femme et/ou de son analyste homme que de celle-ci/celui-ci à
l’enfant ?
Certes, le jeu de la dînette est à comprendre comme une identification
projective de l’enfant au « nourrissage psychique » que
l’analyste lui propose, ce qui place l’analyste, quel que soit son
sexe, comme objet de transfert maternel maternant. Mais il faut aussi
tenir compte des aspects génitaux de l’identification projective œdipienne
de l’enfant avec le fantasme de scène originaire, exacerbé par la
séparation du week-end.
C’est donc le choix du niveau d’interprétation de cette scène
originaire qui est en question. S’il interprète à l’enfant que
celui-ci met en scène ce qu’il/elle imagine s’être produit entre
l’analyste et un tiers durant la séparation, comment lui décrire
cette scène ? S’il s’en tient à l’aspect manifeste du jeu
et qu’il parle de « Papa qui donne de bonnes choses à manger
à Maman », l’analyste évite l’interprétation au moyen de
la paraphrase, dans le but inconscient d’évacuer du champ de la
relation analytique la composante génitale précoce des pulsions.
Certes, « l’Infantile » de l’analyste (Guignard F.,
1996) en sera grandement soulagé, mais le mouvement pulsionnel de
l’enfant ne sera pas pris en compte dans sa totalité, et son aspect
le plus directement sexuel - le génital – sera vécu par lui comme
d’autant plus interdit qu’il est ignoré dans le discours de
l’analyste.
Heureusement, les patients sont patients et la répétition peut venir au
secours des taches aveugles de l’analyste. Dans le jeu de Paul, le
matériel ne permet pas longtemps l’esquive, puisque cette « dînette »
prend rapidement un tour plus nettement sexuel par le truchement du bâton
et de la petite perle. Mais il n’est pire sourd que celui qui ne
veut pas entendre. Dans ces circonstances, on observe fréquemment,
chez l’analyste d’enfant, un « accrochage » interprétatif
à la version orale de la scène originaire, version qui a une
signification équivalente à la fable de la naissance dans les choux
ou dans les roses que l’on servait aux enfants d’autrefois. Même
les psychanalystes ne se débarrassent pas si facilement de la
culpabilité inhérente à la sexualité, et il demeure toujours délicat
de parler de celle-ci avec un enfant sans risquer de le séduire.
L’esquive, directement issue de l’Infantile de l’analyste,
concerne la reconnaissance du désir sexuel chez la mère, désir qui
demeure au fond de chacun de nous le scandale inintégrable, horresco
referens… À mon sens, c’est d’ailleurs bien cette sexualité
de la mère qui génère le refus du féminin dans les deux sexes,
« roc originaire » décrit par Freud (Freud S., 1937).
À travers le jeu de la dînette et ses prolongements, Paul place son
analyste femme dans la situation d’une mère qui aurait à parler de
sa sexualité à son enfant et ce, en l’absence du père, objet
rival d’identification œdipienne pour Paul, objet de désir et de
rivalité œdipienne avec la mère pour Paula. Pour s’en sortir,
cette dernière sera contrainte d’en passer par une révision
secondaire de son identification primaire à une mère maternelle,
soudain découverte femme sexuelle.
Pour un analyste homme, la situation pourrait apparaître plus aisée à
première vue, puisqu’il n’aura pas à évoquer directement sa
propre sexualité. Ce serait ignorer, une fois encore, l’Infantile
de celui-ci qui, en identification projective inconsciente avec
l’enfant, dénie tout à la fois son propre désir infantile pour la
mère et la révélation du désir de la mère, qui l’excite et
l’affole.
Sans
passer en revue la totalité de la vignette clinique du point de vue
des identifications, qu’il suffise de souligner que l’évaluation
de l’état des identifications, primaires et secondaires,
projectives et introjectives, chez un jeune enfant, rencontre toujours
les aléas et les risques liés aux identifications de l’analyste,
notamment ceux de la « contre-identification projective »
(Grinberg, L. 1985) dans les moments délicats du déroulement de la
cure.
Conclusion.
J’entends déjà les objections que l’on pourra me faire quant à mon
exercice de rigueur sinon de style et, notamment, le fait que, chez un
enfant non psychotique, on ne peut s’attendre au même matériel
selon qu’il s’agit d’un garçon ou d’une fille.
Non seulement je serai en total accord avec cette objection, mais j’en
ajouterai une seconde : je pense que, chez un patient névrotique,
adulte ou enfant, un analyste homme ne suscitera pas le même matériel
qu’une analyste femme - et inversement - et ce, quelle que soit
l’ampleur des mouvements régressifs du patient dans la séance. Or,
nous nous trouvons installés là dans un paradoxe entre la pratique
et la théorie : en théorie, on entend souvent dire que, à compétences
analytiques égales, le sexe de l’analyste n’a pas d’importance,
alors que, dans la pratique, on entend aussi souvent donner
l’indication d’une cure analytique « avec un homme de préférence »
ou « avec une femme de préférence ».
C’est
dans le dessein d’affiner la réflexion du praticien de la
psychanalyse d’enfants que j’ai proposé cet exercice de rigueur
analytique, destiné à explorer la complexité des paramètres de
l’interprétation des configurations œdipiennes. Je suis en effet
convaincue que le matériel obtenu dans une séance, fût-ce autour
d’un thème aussi classique et central que l’Œdipe, ne variera
pas seulement selon la pathologie du patient. Il sera également
fonction des variables suivantes :
– sexe biologique du patient ;
– sexe biologique de l’analyste ;
– qualité de l’identité psychique de base du patient, garçon ou
fille, homme ou femme ;
– qualité de l’identité psychique de base de l’analyste, homme ou
femme ;
– prévalence des processus de projection ou des processus
d’introjection chez le patient ;
– prévalence des processus de projection ou des processus
d’introjection chez l’analyste ;
– normalité ou pathologie de l’identification projective chez le
patient ;
– normalité ou pathologie de l’identification projective chez
l’analyste.
Pour conclure, je voudrais proposer l’idée que, même avec le très
jeune enfant, chez lequel la question de la présence ou non d’une névrose
infantile organisée demeure ouverte, c’est la rencontre de
l’Infantile de l’analyste avec l’Infantile de l’analysant qui
permet de constituer le cadre interne de la situation analytique et,
simultanément, de rendre compte des taches aveugles
qui se produisent chez l’un comme chez l’autre des deux
protagonistes de la cure.
En tant qu’analystes, nous sommes responsables et comptables du
dysfonctionnement de notre appareil psychique en séance, y compris de
son aspect inconscient. Nous devons donc demeurer particulièrement
attentifs à repérer nos taches
aveugles, sur lesquelles nous n’avons, par définition, que des
informations indirectes, puisqu’elles sont inconscientes.
Lorsque
l’interprétation qui nous vient à l’esprit nous semble
lumineusement évidente, c’est probablement l’urgence à interpréter
qui devrait nous alerter en tout premier lieu. Il me paraît
absolument nécessaire de disjoindre le sentiment d’urgence à
intervenir, de l’évidence supposée du contenu de l’interprétation
qui nous vient à l’esprit. J’ai soutenu à diverses reprises
(Guignard F., 1994), que les contenus interprétatifs qui apparaissent
comme « évidents » constituent bien souvent ce que
j’appelle des « interprétations-bouchons ». Ces dernières
sont l’un des indices les plus sûrs d’un mouvement défensif dans
notre contre-transfert, d’une tache aveugle au niveau de notre
propre Infantile.
Cependant, nous avons, dans le même temps, à tenir le plus grand compte
de ce sentiment d’urgence à intervenir. En effet, seule une
auto-analyse in situ nous
permettra de tenter d’évaluer la nature de ce sentiment :
s’agit-il d’une urgence concernant notre propre Infantile et
exclusivement celui-ci ? Ou s’agit-il d’un insight
dans notre processus d’identification projective normale à une détresse
qui survient dans l’Infantile du patient ? Dans ce dernier cas,
nous pourrions bien nous trouver à l’un de ces points privilégiés
de rencontre entre les deux Infantiles, celui du patient et le nôtre.
Or, ces points privilégiés comportent également leurs dangers,
notamment le déni et le refoulement d’une communauté
d’excitation sexuelle de l’analyste avec l’enfant. Pris dans ce
conflit interne entre le respect dû à l’enfant d’une part, et
son idéal d’analyste-interprète d’autre part, le psychanalyste
d’enfants peut trouver une voie médiane en intervenant, non au
moyen d’une interprétation de contenu ou d’une interprétation
directe du transfert, mais en recherchant une formulation verbalisée
aussi précise que possible de l’affect en cause.
Davantage
encore qu’en analyse d’adultes, cette situation survient très fréquemment
en analyse d’enfants ou d’adolescents, et de façon souvent
inattendue, selon mon expérience. C’est ici que la définition de
l’interprétation par Antonino Ferro, citée plus haut, prend toute
sa valeur. C’est ici le point suprême de la difficulté et du
plaisir de notre métier d’analyste.
florence guignard.
square d'orléans, 80 rue taitbout,
75009 Paris, France.
courriel: flogui@aol.com
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