Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

BRÉVIAIRE DU PSYCHANALYSTE VIEUX

Charlotte HERFRAY

 

1. LAISSER TOMBER

   Quand j'étais jeune, je lisais dans une présentation de la romancière anglaise Catherine MANSFIELD, qu'elle "laissait tomber" ses textes, comme autant de produits imaginaires dont elle se défaisait. C'est la charge signifiante du "laisser tomber" qui devait résonner en moi, en ces temps là. Maintenant que la dure et subtile menace de ce qui nous quitte, et que nous ne choisissons même pas de "laisser tomber", me paraît faire partie d'un présent qui s'avère souvent gris et quelque peu terne, ces signifiants, inscrits dans un coin de ma mémoire inconsciente font retour, et dévoilent le cortège d'affects qui y sont liés. Nous savons bien que "tout çà" ne va pas durer; que "les beaux jours s'en vont, les beaux jours de fête" (Quenaud, 1948). Mais quand soudain la "charrette fatale" (1) s'annonce, on pense qu'elle ne peut pas être, déjà, pour nous. Ceci me rappelle un petit garçon que je connaissais, qui disait à sa mère, quand c'était l'heure d'aller au lit: "Pas encore voyons! je ne me suis pas assez amusé aujourd'hui!"

   Curieusement, tandis que ces lambeaux de pensées me traversaient l'esprit, je m'apercevais que j'avais oublié le nom même de Catherine MANSFIELD, ainsi que les titres de ses oeuvres, mais non pas le fait qu'il y avait du "laisser tomber" dans l'air... Quand je m'y prends d'ailleurs avec douceur avec ma mémoire, elle me rend ce qui m'appartient, en temps voulu. Et ce temps, c'est elle qui le choisit et non moi.

2. OUBLIER

   L'oubli nous gagne et nous laisse en désarroi. Il nous prive de la joie des retrouvailles faciles que nous procurait la mémoire avec notre capital de connaissances, quand elle nous portait sur les ailes d'une pensée qui nous semblait aisée et légère. Le "dialogue de l'âme avec elle-même" (ainsi Platon nommait-il la pensée) se poursuit certes, mais les "mots pour le dire" se présentent moins aisément. Ils sont plus lents à venir, et notre parole qui nous permet de prendre le risque de l'échange avec autrui, s'alourdit insidieusement. Quelque chose se passe, indéniablement... C'est ainsi que nous éprouvons le poids du "réel" dans notre présent.

3. LE GOUT DES CHOSES

   La lourdeur n'est pas encore privation, quoiqu'elle puisse évoquer cette muette menace. Mais tant que le goût de dévider le fil des métaphores qui constituent notre texte intérieur (ce texte tramé de mystères et traversé d'énigmes) nous habite, tant que les retrouvailles avec ce qu'il nous rappelle nous procure du plaisir et que l'analyse de ce qu'il nous signifie présente pour nous quelqu'intérêt, rien n'est tout à fait perdu, puisque la joie de la sapience nous reste. Tant que le plaisir d'explorer les arcanes de la vie intérieure ne nous abandonne pas, nous restons ouverts à la chanson humaine: la nôtre et celle des autres. Nous restons ouverts à ses multiples variations, dans la mesure où notre suffisance ne nous a pas clos sur l'univocité et que la curiosité nous tire hors de nous. C'est elle qui invite à tenter de saisir comment les autres s'y prennent avec cette "chose" contre laquelle on se bat.

4. LE DÉSIR ET LA DEMANDE

   Le combat contre l'ombre témoigne que nous restons pris dans le questionnement sur la manière dont le désir traverse, infléchit et dérange l'existence humaine. Car les jeux du désir sont étranges. Ils se déploient là où nous ne les attendons pas, selon des modes que nous ignorons généralement. Souvent ils empruntent les formes du leurre et s'habillent des couleurs de l'illusion. Mais toujours ils sont pris dans l'exigence, quelquefois douloureuse, de la force de la demande qui porte les humains vers d'autres humains. Qui ouvre en eux l'insidieuse souffrance de l'absence, l'absence de ceux qu'ils aiment. Pour l'être humain l'autre n'est pas un congénère mais un partenaire, le lieu d'une adresse. Le partenaire à qui s'adresse la demande n'est jamais indifférent; nul ne peut le remplacer, mais les traits de certains éveillent, par métonymie, la figure d'un autre, voire d'un Autre, emblématique de cet Autre, unique et singulier de l'orée de nos liens. De lui nous viennent l'ombre et la lumière qui éclairent ou assombrissent notre vie. Et certains plus que d'autres ponctuent de leur présence et de leur absence ce qui constitue notre "bonne" heure et notre "mal" heure. La demande (que la théorie psychanalytique distingue du besoin et dont la déchirure d'avec le besoin fait jaillir le désir (Lacan, 1966), monte vers autrui, que ce soit le grand A ou les petits "a" qui jalonnent notre route et nous rappellent que nous sommes structurellement insuffisants. C'est la demande qui fait de nous des êtres de lien. C'est elle qui nous rend aimants, dans la mesure où nous avons su renoncer à la haine et à la jouissance que celle-ci génère.

   Soumis à la force du désir et de la demande, le sujet n'est pas invulnérable. Il n'est pas soustrait à la souffrance et, comme "l'infans" qu'il était, il est dans l'épreuve bien plus qu'il n'y paraît. Il éprouve les effets de la proximité et de la séparation d'avec ses objets investis, habillés des couleurs de son désir et des formes de sa joie, ou de son désespoir. Il est exposé cruellement aux effets de l'absence et du manque et il avance, déchiré par la béance qui le rend "humain, trop humain!" C'est notre humanité souffrante, notre détresse (Hilflosigkeit, écrivait FREUD) de l'orée des temps, qui fait retour en fin de parcours, quand nul recours ne fait plus le poids devant le réel.

   L'aune de la mesure du travail de l'inconscient n'est pas d'ordre quantitatif, elle est d'ordre qualitatif. Comme le disait déjà celui qui a su écrire "Le Petit Prince" : les roses c'est pour le souvenir. Et le souvenir embellit l'existence car il fait chanter l'absence, en tous temps et en tous lieux.

   Le désir n'est pas soumis aux mêmes règles de fonctionnement chez les uns et les autres. Nous y repérons les effets d'une structure psychique, les effets du "caractère" (dont FREUD disait qu'il était la résultante, au niveau du Moi, des deuils accomplis par le Ca lors du temps où le sujet faisait le deuil de ses premiers objets), les effets aussi des acquis d'une cure éventuelle, où le sujet aura réussi à "sublimer", à investir d'autres objets et à investir les objets autrement. Nous y repérons surtout la manière dont l'objet "petit a" (bien nommé par LACAN), cet objet "cause" du désir, soutient le sujet dans sa quête toujours renouvelée de ce qui est perdu, mais qui peut se retrouver par les vertus de l'imaginaire et du symbolique. Le travail de la cure conduit certains à découvrir de nouveaux investissements objectaux, de nouvelles occasions de plaisir. Quelquefois le sujet est délogé de ses positions de jouissance...

5. L'ABSENCE

   Quand viendra-t-il ce moment, où la douleur liée à la cicatrice qui évoque la perte du premier objet d'attachement (perte à laquelle nous avons survécu et que nous ne cessons de rechercher à travers toutes nos quêtes d'amour ultérieures), quand viendra-t-il ce moment de paix, où elle aura disparu? Où ça ne fera plus mal? Et comment serons-nous alors, quand plus aucun manque ne nous fera souffrir? Quand plus personne ne nous manquera? Peut-on encore parler de "bonheur" et de "malheur" dès lors que "l'heur" n'est plus ponctuée par les allées et venues de l'objet aimé? Par sa présence et son absence? Par son retour? N'est-ce pas alors le temps de la mort, cette paix glacée, immobile, éternelle? La paix, qui signe la "fin de l'histoire", nous la souhaitons en même temps que nous la fuyons, agrippés que nous sommes à chaque soupçon d'illusion, ces illusions qui peuvent soutenir l'espérance: l'espérance du retour de l'objet. Pourvu qu'il revienne! Pourvu qu'il reste de l'objet: dans la réalité, par le miracle de l'hallucination, par effet de transfert, peu importe, ce qui compte c'est qu'il puisse apparaître et disparaître, comme une "bobine" miraculeuse qui représente le retour des choses!

6. LE RETOUR

   Peut-être viendra-t-il un temps où, craignant les aventures intérieures de l'amour et la réédition inlassable de la séparation, le sujet se contentera de "rêver" à autrui, de le retrouver dans son souvenir? Il aura tendance alors à fuir l'éventualité de nouveaux liens d'attachement pour ne pas supporter le risque que représente l'épreuve d'une nouvelle séparation. Pour n'avoir plus à faire de deuils il préférera peut-être choisir de vivre à distance...? Mais un tel choix est-il possible? Est-il compatible avec l'en-vie?

   Je me souviens d'une étudiante qui faisait son stage de maîtrise de Psychologie dans un Long Séjour. Un vieux Monsieur de près de 90 ans est vraisemblablement tombé amoureux d'elle. Apprenant qu'elle s'absentait pour quelques temps, pour se marier, il en tomba malade, refusant les rencontres et les réunions avec d'autres, refusant même de manger... Finalement, il s'en est sorti; il a su, une fois encore, faire un travail de deuil, témoignant par là de la vie qui l'habitait et de la capacité d'amour dont il se soutenait. Tout deuil, quel que soit l'âge où il nous frappe, nous enrichit symboliquement. Il ne nous appauvrit jamais si nous pouvons récupérer le désir qui résulte de la perte de l'objet. Tous n'y arrivent pas. Merveilleux vieux Monsieur, capable encore d'aimer à son âge, portant témoignage de l'indestructibilité du désir et de la vigueur toujours renouvelée de la demande!

7. LA FATIGUE

   L'analyste, qui se soutient de son désir et qui est quelquefois reconnu comme celui qui permet qu'il y ait de l'analyse, subit les aléas du désir, comme tout un chacun. Simplement pour sa part il ne s'est jamais détourné de l'analyse de l'inconscient pour passer à autre chose. Comment son désir fonctionne-t-il? Fidèle à lui-même, tant que nul signe d'ennui ne vient en fléchir l'acuité. Or, l'ennui s'impose quand l'étonnement s'endort, quand la vigilance n'a plus la même acuité qu'autrefois. Comment le désir d'analyser résiste-t-il au temps? Indestructiblement, tant que nul argument n'a pu en entamer la rigueur et la vigueur et tant que le goût de séparer les choses par la vertu du signifiant reste plus fort que l'acceptation de l'amalgame et la soumission à l'indistinct.

   L'analyste vieux continue à reproduire ce que commande sa structure psychique, rabotée par les deuils dont sa route fut jalonnée, jusqu'au jour où le désir récupéré au fil des changements dans les investissements d'objets, comme une flamme légère, achèvera sa consumation. Tant que la fatigue n'impose pas son poids à la résistance du veilleur, l'attention pour les retrouvailles avec l'énigme du désir soutient l'entendement, porté à ne pas tricher avec la vérité du désir. Il faut pour cela que l'oreille garde son acuité et que le désir de l'analyste soutienne jusqu'à l'ultime point, le combat contre le réel auquel il se confronte et s'affronte. Et l'ultime point c'est celui où la pulsion de mort l'emporte: que ce soit à la fin d'une journée où il vient toujours un moment où nous "tombons" de fatigue, où à la fin d'une vie où l'aspiration à la paix l'emporte sur l'envie de goûter, encore, le plaisir de faire jaillir la vérité.

8. LE RÉEL

   Ce qui s'impose à l'analyste vieux c'est le poids du réel. A travers les déficits énergétiques de son corps, il est éprouvé au niveau de sa force. Les vieux sont la proie, à leur corps défendant, d'attaques insidieuses qu'ils ne maîtrisent pas, dont ils ignorent quelquefois les origines et dont souvent ils dénient les effets. Le désir de l'analyste vieux ne s'habille pas des mêmes couleurs que celui de l'analyste jeune, lequel craint moins le masque grimaçant de la "camarde" qui se tapit derrière les oripeaux dont le déchirement fait vaciller le sujet. L'analyste jeune, souvent, peut assumer avec une certaine allégresse toutes ces horreurs: il sait que la "chose" est loin. Il a les moyens de s'en distraire. Il sait aussi que le désir qui l'habite et les ressources énergétiques dont il dispose lui permettent quelquefois de contourner certaines de ses limites.

   La castration n'a pas le même visage pour l'analyste jeune et pour l'analyste vieux. Le premier dispose de compensations qui viennent palier aux effets radicaux des pertes. La destitution subjective, sans laquelle il n'y a pas d'analyse, et qui présentifie à tout un chacun l'horreur voilée de la castration, pire que la mort, se superpose à l'horreur de la mort, ce "naufrage" comme le disait Charles de GAULLE. Notre rapport à l’une et à l'autre est alourdi par le réel référé au temps, dont on finit par savoir (même si on le dénie) qu'il ne revient pas.

9. ÉLOGE DE L'ILLUSION

   Si l'analyste vieux peut garder le goût de l'investissement, il aura appris que vivre est toujours une grâce, une chance, chaque matin renouvelée, et que tant que l'horreur ne s'impose pas, il dispose de ses réserves d'illusions pour nourrir l'espoir quotidien. Même si nous savons que nous nous leurrons, le leurre permet de faire "comme si" et de poursuivre une route en goûtant la moindre parcelle de lumière comme le retour du matin du monde. L'important, l'illusion aidant, c'est que le désir reste sauf, même si la libido s'avère déficitaire. Tout en sachant qu'il s'agit de leurre, nous pouvons nous soutenir de ce leurre: en attendant ça permet de vivre et de garder son humour. Celui-ci, nous le savons bien, témoigne qu'il y a de l'autre (et surtout de l'Autre): on n'a pas d'humour tout seul! L'analyse, qui nous a initiés à "filer la métaphore" pour le plus grand plaisir de l'esprit, nous permet de poursuivre cette "ré-jouissance" tant que notre oreille est soutenue par cet intérêt qui fait qu'elle est, certains jours, "de cristal" (2)...

   Tant que l'intérêt pour l'écoute de la parole d'autrui ne nous a pas abandonné, tant que le souci de l'importance d'un tel exercice nous habite, du désir reste sauf... non submergé par la lassitude qui nous susurre toujours la tentation de l'abandon. La lassitude nous tire insidieusement vers une position de vaincu; elle nous enjoint de lâcher les amarres de la quête et de la lutte. Quand trop de poids pèse sur nos forces, notre oreille doute de la nécessité de prêter ses armes à la détresse du sujet qui déroule devant nous les énigmes de son errance, où le goût subtil pour la défaite se mêle dialectiquement à la lutte pour qu'adviennent de nouveaux chemins, d'autres voies que celles de la répétition.

10. DE LA VIOLENCE

   Si nous avons renoncé pour notre part, comment pouvons-nous être attentifs au combat de l'autre et lui prêter "main forte", dans sa lutte pour la vérité où l'attrait pour l'abandon est le pire ennemi de la victoire? Pour tenir le pacte analytique, il faut entendre la lutte d'autrui et être en mesure de la soutenir. Il ne faut pas être trop las et supporter encore la violence de la vie. Il faut, en effet, une certaine dose de violence, pour ne cesser de dire, pour ouvrir le chemin de l'interprétation et non le fermer, en recouvrant, en refoulant ce qui a trait au désir qui est toujours subversif. Si notre énergie, sublimée, investie dans nos tâches, reste au service de la pulsion de vie, nous sommes en mesure de poursuivre le travail analytique. Sinon, elle chante la chanson de "l'à quoi bon", elle oeuvre au service de la pulsion de mort qui se supporte de l'aspiration éperdue vers la paix, l'inanimé, le nirvana.

   Sans peser sur les choix qui vont orienter l'issue de la cure, il importe que nous veillions à ce que ces choix restent du côté de la vie qui toujours dérange. Soutenir ce pari fait partie de l'éthique psychanalytique. Pour ne pas tomber dans l'aliénation, pour refuser les vertus confortables, il importe de "ne pas céder sur son désir" (Lacan, 1986), d'en payer le prix, d'en assumer le tranchant. C'est à cela qu'il importe que l'analyste vieux n'ait pas renoncé. D'ailleurs, s'il y a renoncé, l'analyse ne l'intéresse plus et il ne pourra que s'ennuyer dans cette position, par le fait qu'il n'entendra plus rien de neuf que le clapotis de la répétition. L'autre ne peut que s'en rendre compte et, lui aussi, s'assoupir.

11. LA FIN DU TRANSFERT ET DE L'ANALYSE

   La mort du transfert signe la mort de l'analyste et la fin de l'analyse. Hilda DOOTLITTLE, se souvenant de son premier jour d'analyse, rapporte que le "professeur" s'est fâché: "Consciemment, il ne me semblait pas avoir dit quelque chose qui pût justifier l'éclat du professeur. Le professeur dit: "L'ennui, c'est que je suis un homme âgé. Vous ne pensez pas qu'il vaut la peine de m'aimer" (Dootlittle, 1977).

   Tant que le transfert reste vivant, l'analyste peut jouer son rôle. Peut-être saura-t-il, avec une patience différente, enseignée par la vie même, que ce qui est contenu dans les prémisses ne peut advenir que si le sujet ne triche pas avec lui-même, ne se trompe pas volontairement, ne refoule pas (pris dans la lutte des forces du Moi lequel tente de s'abriter à l'ombre des vertus domestiques) et que deux conditions sont remplies: la première étant un lien "d'hainamoration" suffisamment fort à l’analyste, la seconde étant que l'analysant dispose, à la place de l'adresse, de quelqu'un qui reste assez vigilant pour ne pas lui faire de cadeaux.

   Le retour du refoulé chez l'analyste vieux, témoigne de ses propres mouvements transférentiels sur le versant positif et négatif, de sa capacité à supporter ce qui dérange, de son souci de ne pas céder sur l'acte analytique. Quelquefois il est touché, à travers les effets du transfert dans lequel il est pris, des efforts loyaux et courageux dont témoigne tout analysant qui ne fait pas que "payer pour s'allonger", mais qui se bat à mort, pour vivre, autrement. Et qui trouve, dans le transfert, la force d'entamer les remaniements psychiques indispensables pour qu'il y ait "travail".

   Peut-être vient-il un temps où le goût du travail s'estompe... Alors, les objets qui se présentent à notre regard, les paroles qui s'offrent à notre entendement ne susciteront plus la même ferveur d'étonnement. Peut-être la monotonie et la platitude viendront-elles alors engourdir nos sens las? La vieillesse et son cortège de défaites nous menacent certes, plus que la mort, par le fait que s'atténue le plaisir du voyage.

   Menacé de naufrage, le navigateur prudent n'entreprend plus de voyages au long cours. Certains, toutefois, voyagent jusqu'à l'extrême limite... et ne succombent que dès lors que le réel les abat, dès lors qu'il a raison de leur désir. Peut-être est-ce cela "l'aveu" du psychanalyste vieux: comme tout vieillard il avoue "l'infans" qu'il était, la position singulière de cet "infans" devant son destin, en proie au "oui" ou au "non" à la vie, selon les effets du désir inconscient de ceux qui se sont penchés sur son berceau et qui ont su être les formes bienfaisantes ou malfaisantes dont nous parlent les mythes.

   Héritiers des gènes de nos ancêtres, nous sommes encore bien plus les héritiers de leurs névroses et de leurs folies, car l'histoire humaine ne s'inscrit pas dans une histoire des gènes, programmée selon des schémas préétablis, mais dans une histoire symbolique, laquelle représente autre chose que ce qu'elle est et dont la lettre ne fait que figurer ce qui est représenté. Cette histoire est prise dans une logique du signifiant. Elle peut paraître insensée. S'y donnent en spectacle les jeux du désir et de la Loi, sur fond d'amour, de haine et d'ignorance. Comme disait cet homme qui en avait une intuition fulgurante et terrible:

 

It is a tale

Told by an idiot, full of sound and fury,

Signifying nothing" (Shakespeare).

   Quelquefois, cette histoire peut être remaniée, symboliquement, dès lors que la force du transfert soutient les tenants du contrat analytique.

12. EN ATTENDANT

   Voici que, pour ma part, je suis en train de rejoindre la catégorie des "vieux", qui implique dans nos sociétés industrielles un statut et des fonctions non productives. Les valeurs dominantes de nos sociétés connotent négativement ce qui ne correspond pas aux canons prônés et proposés par la morale sociale du développement industriel. Mais ceux qui ont pour fonction de prendre soin des âmes blessées, des esprits en difficulté, savent qu'il y a d'autres valeurs qui ne relèvent pas uniquement des besoins et de la nécessité. Et la vieillesse, avec laquelle il est peu possible de tricher, rappelle l'importance du qualitatif et la finalité du destin humain: être-pour-la-mort. En fait, cette "chose", plus on avance en âge, plus elle se dérobe à notre entendement: "on ne parle pas de corde dans la maison d'un pendu" dit un proverbe. N'oublions jamais qu'en attendant, il est réjouissant d'être vivant. On peut continuer, si on y prend garde, à "s'amuser" encore (comme le disait le petit garçon évoqué plus haut), jusqu'à l'ultime moment où la fin des temps frappe à la porte.

12. DU JEU

   Les changements permanents et les destitutions subjectives auxquels nous contraignent nos deuils, nous invitent à des "roques" où nous "sautons" d'une place à une autre, afin de "sauver le roi"! Malheur à nous si ne nous habite pas un certain détachement intérieur, une relative souplesse, et si une certaine légèreté ne jalonne pas la voie de notre vivante errance, où nous ne cessons de "laisser tomber"... Pour assumer les destitutions subjectives il faut des capacités de "jeu" intérieur... Si le sujet a acquis, au fil de ses épreuves, des capacités de "jeu intérieur", il aura appris à sauvegarder des aires de plaisir, même si celui-ci n'a plus l'éclat d'autrefois. L'important c'est de ne pas renoncer à la surprise qui peut le faire naître.

   Comme le printemps, le plaisir se renouvelle, même si, plus jamais, aucun printemps ne sera à la hauteur de ceux d'autrefois. Dans une lettre à Lou ANDREAS-SALOME, du 16 mai 1935, FREUD n'écrivait-il pas ceci: "Le jardin, là, dehors, et les fleurs dans la pièce, sont beaux, mais le printemps est, comme nous disons à Vienne, une "farce" (eine Fopperei). J'apprends enfin ce que c'est que d'avoir froid" (Andreas-Salome, 1970).

   Hé oui! Le froid, annonciateur des hivers sans espoir de printemps, existe... mais il y a différentes façons de mourir. Et de révéler la vérité de ce que nous étions. Cette vérité qui nous échappe aux temps ultimes et dont nos descendants, et tous ceux qui survivent, auront le loisir de tirer, à leur manière, la leçon.

Charlotte Herfray
18, rue du Général Rapp
Strasbourg

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Notes

 

1. Référence à la Charrette fantôme qui annonçait la mort dans le film du même nom de Carl DREYER.

2. Dans l'air glacé de l'hiver certains sons, en effet, traversent la distance, comme des signifiants cristallins.

Références

ANDREAS-SALOME, L., 1970: Correspondance avec Sigmund Freud, Gallimard, Paris.

DOOTLITTLE, H., 1977 :Visage de Freud, Denöel, Paris,.

FREUD, S., 1921 : Au delà du principe de plaisir, in : Essais de Psychanalyse, p. 51, Payot, Paris, 1987.

LACAN, J., 1966 : Subversion du sujet et dialectique du désir, in Les Écrits, p. 814, Le Seuil, Paris, .

LACAN, J., 1986 : L'Éthique de la psychanalyse, p. 370, Le Seuil, Paris.

QUENEAU, R., 1948 : L'instant fatal, Gallimard, Paris.

SHAKESPEARE, W. : Macbeth, Acte V, scène 5, v. 26-28.

 

 

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