BREVE INCURSION
DANS LE CHAMP DU SEXUEL
louise grenier
Résumé
L'auteure interroge ici les significations de l'irruption du désir
sexuel, via un rêve contre-transférentiel, dans une cure apparemment anhédonique. Ce
rêve surprit l'analyste et la rappela opportunément à l'ordre de l'inconscient. La cure
s'anima à partir du moment où fut interprété ( dans un sens quasi théâtral ) le
désir sexuel inconscient du sujet. Cette réflexion s'ordonne autour des trois axes
identificatoires de la scène primitive. Le drame de l'analysant sert de fil conducteur
pour une exploration de la symbolisation du désir oedipien dans les situations de pertes
précoces.
L'élément sexuel est étonnamment non développé; pas une fois je ne
l'ai trouvé dans la masse des hallucinations. ( Breuer, 1895, 1981,14)
[...] la sexualité se découvre justement comme le domaine où quelque
chose, irréductiblement, se dérobe au sujet dans son effort pour se réaliser, le marque
d'un inaccomplissement, d'une faille, d'une limite qui sont à reconnaître comme
constitutifs de la subjectivité elle-même. (Conté, 1992, 83)
Je pensais n'avoir jamais désiré Isaac jusqu'au jour où je fis un
rêve franchement érotique le concernant. Étonnée, je me demandai si je ne faisais pas
écho à son voeu inconscient d'être l'objet de mon désir. Sans faire l'économie d'une
analyse personnelle de mon rêve, je l' envisageai surtout comme l'expression symbolique
d'un conflit inconscient d'ordre intersubjectif.
L'événement me frappa par sa banalité même. En effet, quoi de plus
naturel pour l'analyste ou le psychothérapeute qu'un rêve à contenus sexuels! Il n'en
fit pas moins événement dans la mesure où il découvrait l'envers du décor analytique
et me rappelait opportunément à l'ordre de l'inconscient. Manifestement, il existait un
courant affectif souterrain qui indiquait que le sujet désirant avait survécu aux
silences d'une mère morte (objectivement et structuralement), mère que j'incarnais dans
certaines séances.
Mon but est donc d'interroger les significations inconscientes de
l'irruption du désir sexuel, via un rêve contre-transférentiel, dans une cure
apparemment anhédonique. J'essaierai d'articuler l'histoire de ma relation avec Isaac
avec son passé de pertes et de blessures narcissiques, puis j'ordonnerai ma réflexion
autour de ces trois axes identificatoires de la scène primitive: l'enfant sacrifié,
la mère morte et la jouissance féminine. Le désir oedipien, plus
particulièrement son schéma primitif, me servira de fil conducteur pour une réflexion
sur la fonction aveuglante - mais révélatrice - de l'identification dans la
reconnaissance du désir de l'autre.
Isaac, saint et martyr
Isaac avait " un certain goût pour la mort ". Il cultivait
l'obscur, l'informe, le flou. C'était un as de la dérobade et du faux-fuyant. Son corps
dans sa dimension sexuée et désirante paraissait interdit de paroles, absent. Il ne
racontait rien, il se lamentait. Je sentais que l'analyse balbutiait, au seuil du sexuel,
en marge de la vie. Ceci avait pour moi quelque chose d'insoutenable et de stérile.
L'érotisme, l'imagination, n'étaient jamais au rendez-vous. Mais bien sûr, il
s'agissait d'un leurre, absence de plaisir n'est pas absence de désir.
Je réfléchis aux significations de l'exclusion - censure? - du sexuel
dans le matériel associatif. Était-ce une conséquence du silence - tabou?- qui avait
suivi la mort de la mère dans la petite enfance d'Isaac? Déniant tout désir de ( pour )
la mère, il l'avait enterrée psychiquement jusqu'à en perdre le nom et le
visage. Dès lors, il ne disposa plus d'aucun souvenir de mère désirée, désirante.
Ainsi, la mère disparut en deux endroits, dans le monde extérieur et dans l'espace
psychique. Avide d'amour, ignorant l'avoir perdue, il la chercha partout où elle n'était
plus. Il la chercha sur les photographies jaunies qui la montraient triste et
mélancolique. Il la chercha sur les pierres tombales de cimetières déserts au bord du
fleuve. Il crut la reconnaître dans l'amour inouï d'une petite fille pour sa mère. Il
la reperdit dans le regard indifférent du monde à son endroit. Il la poursuivit dans ses
cauchemars jusqu'à devenir lui-même le fantôme de l'objet perdu. À n'en pas douter,
Isaac avait trouvé dans la cure un havre pour y déposer son rêve d'amour déçu.
Statue de la désolation, il ne se remettait pas, disait-il, d'une
"dépression" survenue suite à "un congédiement injuste". Comment
pouvait-on l'avoir rejeté, lui? Assez vite, il avait retrouvé un emploi mais pas
sa joie de vivre. De plus, son père venait de divorcer d'avec sa seconde femme. À partir
de l'âge de dix ans, celle-ci s'était occupée de lui et de son frère, même si,
précisa-t-il, " elle avait toujours préféré ses propres enfants ". Isaac
avait réussi à préserver sa dignité en se montrant stoïque, mais n'avait pu échapper
au vide intérieur envahissant. Il se sentait victime d'un grave préjudice mais ne
faisait rien pour se défendre. Je fis le lien entre la perte de son emploi et la perte de
sa mère. Il me répondit qu'il n'y avait aucun rapport entre ces deux faits. Et il ajouta
: "Ne pas avoir de mère, m'a fait faire des économies de cadeaux "! Ceci
illustre la façon cavalière qu'avait Isaac de rejeter une intervention jugée
inopportune, tout en niant le manque maternel. En général, il se comportait en patient
respectueux du cadre mais tout à fait indifférent à ma personne. Son ostensible bonne
volonté lui servait de forteresse, le mettait à l'abri de tout reproche ou hostilité
éventuels. Comment vaincre la résistance du bon gars, du bon mari et du bon père, en
résumé, d'une colonne de vertu? Il avait l'art de m'éliminer tout en restant très
comme il faut.
Isaac parlait peu des autres, même de ses proches. C'était des ombres
fugitives et mornes qui traversaient son discours, à l'instar de ces figures solitaires,
figées dans les champs enneigées des toiles de Jean-Paul Lemieux. Elles avaient l'air
d'attendre, mais quoi? Un signe de vie, un geste d'amour, définitivement perdus? Isaac
était seul dans son "hibernation" de mal endeuillé. Il pouvait établir des
liens et s'y maintenir mais les autres, moi inclus, ne composaient pas un monde vivant en
lui. Ils n'étaient investis qu'en tant qu'objets maternels, inaccessibles dispensateurs
d'amour. Nous étions les satellites de son Moi, et ce Moi se voulait l'unique. Il nous
revenait de le nourrir sans rien attendre en échange.
De son enfance, subsistaient quelques images désaffectées, immuables.
Il se rappelait sa mère mourante sur un lit d'hôpital et qui ne le reconnaît pas.
L'enfant immobile, par peur de perdre son maigre héritage de souvenirs, espère encore.
Et puis, l'horreur se réalise. La mère meurt. C'est autour de cette tragédie infantile
que vont se nouer les représentations de la mère morte, de l'enfant sacrifié
et le fantasme de scène primitive dans ses rapports avec l'identification
et la jouissance.
La mère: morte ou vive
Isaac est ponctuel, trop ponctuel, avais-je noté au tout début de nos
rencontres. Comme j'aimerais qu'il s'attarde parfois, qu'il me donne à rêver sa
présence. Mais non, il est là, pesant d'inexistence. Il m'attend avec cet air accablé
qui parfois m'exaspère. Si encore, il demandait du secours! Mais non, il brandit sa
souffrance comme un étendard. Pauvre Isaac! Si peu désiré, si pathétique en sa quête
d'amour! Je soupire, en écho à ses soupirs entendus. Il veut toucher un être invisible.
En vain! Il veut que je pleure sur son enfance, je n'y arrive pas. Assise derrière lui,
j'attends la fin de la séance comme une délivrance. Une mort qui n'en finit pas, me
dis-je. Comme celle de sa mère? Je suis Isaac, je ne veux pas être Isaac. Je pense à
autre chose, je m'évade de lui, de son auto-affectation, de la platitude abstraite de ses
énoncés, de l'inertie surtout. Il parle de la tristesse, de la rage, de la
mère morte, du père absent. Des mots sans chair et sans âme. De quoi
parle-t-il exactement? Je ne sais pas. Isaac cultive le malentendu. J'ai envie de rêver,
de dormir, de le jeter dehors. Je suis assommée.
" On dirait que vous avez essuyé un affront dont nul homme ne
pourrait se remettre ", lui dis-je un jour. Isaac rumina longtemps cette parole.
N'était-il pas l'exemple vivant de l'innocence persécutée? Il avait avalé des
couleuvres toute sa vie! Il en redemandait. J'étais non seulement une "mauvaise
mère" mais aussi une "mère morte".Isaac continuait à faire comme si je
n'étais pas là. Il me traitait comme un non-objet. Était-ce là l'effet de la pulsion
de mort, me demandai-je? Une passion sans objet? Une souffrance dont on ne voit pas la
cause? Je subissais Isaac, et bientôt, je finis par me résigner à l'ennui qu'il
distillait. Après les séances, je me sentais coupable et je me promettais d'être plus
présente. Plus vivante, peut-être. Un jour, poussée par je ne sais quel démon, je lui
dis qu'il était plus près de la mort que de la vie. Ce soir-là, quand il sortit de mon
bureau, je vis effectivement la mort dans ses yeux. Ils brillaient comme de la glace.
Ç'était insupportable et fascinant. Si les yeux sont les fenêtres de l'âme, selon la
formule convenue, alors j'avais vu une âme morte. Je venais peut-être de croiser le
regard mort de la mère. Ma parole l'avait-elle convoqué?
Je dis quelque part que l'inconscient, c'est le discours de l'Autre.
Or, le discours de l'Autre qu'il s'agit de réaliser, celui de l'inconscient, il n'est
pas au-delà de la fermeture, il est au-dehors. C'est lui qui par la bouche de
l'analyste, en appelle à la réouverture du volet. (Lacan, 1973,119)
Quand Isaac, en proie à des angoisses nocturnes, évoqua sa quête
d'un objet perdu dans le noir et sa hantise de l'abandon, je me rappelai ce regard
unidimensionnel, une pure surface. Mais comment traverser de l'autre côté du miroir?
Comment rejoindre la mère enterrée vive dans le Moi et lui conférer un statut d'objet
de désir perdu? Nous avions compris, Isaac et Moi, qu'il avait rencontré la mort sous la
forme de l'abandon et du rejet, bien avant la perte objective de sa mère. Son père
" dans la réalité " avait été tenu responsable de la perte d'amour de la
mère, puis de la perte de la mère elle-même. Celle-ci, après son second enfant, tomba
gravement malade, puis fut condamnée. La mourante ne pouvait être qu'en deuil, d'elle et
des siens. La dépression infantile se traduisit dans le transfert comme une blessure
narcissique inguérissable. Green écrit au sujet du complexe de la mère morte:
Il ne s'agit pas d'une dépression par perte réelle d'un objet, je
veux dire que le problème d'une séparation réelle d'avec l'objet qui aurait abandonné
le sujet n'est pas ici en cause. Le fait peut exister, mais ce n'est pas lui qui constitue
le complexe de la mère morte.
Le trait essentiel de cette dépression est qu'elle a lieu en
présence de l'objet, lui-même absorbé par un deuil. La mère pour une raison ou
pour une autre, s'est déprimée. ( Green, 1983, 229)
Le sujet a incorporé la mère morte, écrit Green, puis s'est
identifié négativement au trou laissé par le désinvestissement de l'objet maternel. Il
est devenu mort, trou, absence. C'est encore plus grave, ajoute Green, si "le
complexe de la mère morte survient au moment où l'enfant découvre l'existence du tiers,
le père"(Green, 231), alors le nouvel investissement sera interprété comme la
cause du désinvestissement maternel. D'où une triangulation précoce et insensée. Je
repérai cette configuration chez Isaac. Entre une mère morte et un père inaccessible,
il n'avait plus eu d'autre choix que de faire le mort... pour rester en vie.
Dans les cas de deuil non symbolisé, les représentations sexuelles
ont sombré avec l'objet premier du désir. Cependant, il y a un reste à découvrir. Là
où il y a un sujet qui parle pour être aimé, il y a de la libido à l'oeuvre. Le sexuel
n'est pas aboli mais enseveli avec la mère. Le but de l'analyse pourrait être de
récupérer symboliquement et l'objet du désir, et le désir lui-même. Dans cette cure,
je ne devais pas me laisser aveugler par les effets supposés de la mort effective de la
mère, mais être capable d'entendre les échos de "la mère morte". Celle dont
Isaac avait ressenti la mélancolie et l'agonie. Celle qu'il aurait voulu protéger du
père agresseur, de moi peut-être.
Dans un rêve inaugural, il dit:
" Je tente désespérément de vous empêcher de pénétrer chez
moi par la fenêtre de sa salle de bain. J'ai peur. Je me bats contre vous. Je sais que je
vais gagner ".
Il ajouta qu'il devait s'opposer à moi et qu'il ne pouvait faire
autrement. J'interprétai ce rêve comme la mise en scène de sa résistance, et de son
désir d'être pénétré. Il refusait de me céder alors que je n'essayais pas de le
soumettre, ce qu'il souhaitait au fond. Peu de temps après, je fis le rêve suivant:
Nous sommes en séance. Je suis couchée contre Isaac sur le divan. Il
prend mon sein. Il veut faire l'amour avec moi. Je lui dis que c'est interdit. Éprouvant
une très forte excitation sexuelle, je suis tentée de céder. Pourtant je résiste :
" On n'a pas le droit ". Je ne pas si c'est à cause de la règle d'abstinence
ou si c'est parce que je suis mariée.
Le surgissement hallucinatoire du sexuel dans une cure sexuellement
neutre contredisait tout à fait le discours de mon analysant et ce que moi-même je
ressentais envers lui. Qu'est-ce que cela signifiait? Est-ce que mon inconscient entrait
en résonance avec celui de l'autre? Voulais-je inventer du désir sexuel là où il n'en
existait pas? Étais-je sujette au même aveuglement que Breuer (Freud et Breuer,1895,
1981) qui, dans la cure d'Anna O., n'entendait rien de sexuel? Pourtant, la jeune fille
hallucinait des serpents noirs menaçants dont la symbolique phallique paraît
indéniable. Et, "l'élément sexuel" n'était certes pas absent de la pensée
du médecin. Sans revenir sur la polémique de la grossesse nerveuse qui mit fin à leur
relation, il ne fait aucun doute pour les historiens de la psychanalyse que Breuer fit
preuve d'un intérêt plus que professionnel envers Anna O., alias Bertha
Pappenheim. Pour ma part, je n'arrivais pas à désirer Isaac. Je le fuyais psychiquement,
le confirmant malgré moi dans son sentiment d'abandon.
Dans une analyse, deux inconscients communiquent, échangent désirs et
souffrances. À linstar de H.B. Levine (1997, 55-78), je considère le
contre-transfert (amour ou haine) comme un levier capable de faciliter le travail
thérapeutique. Le contre-transfert, écrit Levine, constituerait la contribution
involontaire de l'analyste à une actualisation mutuelle du scénario inconscient. En ce
cas, un même désir ou fantasme devrait l'animer. Mes premières associations m'avaient
conduites à superposer la figure d'Isaac à mon ex-analyste. Isaac ne lui ressemblait en
rien du reste, mais peut-être y avait-il entre eux un dénominateur commun que j'avais
enregistré à mon insu. Je me heurtais, croyais-je, à une imperméabilité affective.
Non pas une indifférence mais à de l'inconnaissable.
Dans mon rêve, j'étais collée contre Isaac et me laissais caresser
tout en refusant un rapport sexuel complet. Il était à la fois mon bébé, une bouche
avide, et un homme que je désirais intensément. Voilà qui tranchait nettement avec ma
répugnance consciente. Il était impossible de réduire mon attitude à une formation
réactionnelle contre une tendance réprimée. Il est vrai que dans mon rêve, je luttais
contre une tentation érotique, conflit qui reproduisait de façon à peine déguisée mon
désir pour mon ex-analyste. Conflit typique entre désir et interdit! Mais j'y vis
également un conflit identificatoire entre ma féminité et ma fonction analytique
(maternelle?). Par ailleurs, mon rêve ne trahissait-il pas mon identification
inconsciente à Isaac? Dans ce cas, la situation onirique serait la marque d'un fantasme
partagé dont l'aveu est impossible. Je serais Isaac dans son désir d'être désiré,
d'être pénétré, d'être séduit violemment. Je me ferais l'interprète de son désir
inconscient. Ou lui du mien?
Nul doute que je " rêve " un lien érotique perdu, enterré
avec la mère archaïque. Green écrit que l'enfant peut "congeler" ses amours
déçues, d'autant plus qu'il a été soumis au deuil de la mère. Ça continue de brûler
sous la glace, comme dans les contes fantastiques où l'amante morte survit éternellement
dans une sorte de catalepsie. Dans le transfert, je suis la mère morte et son fantôme
bien-aimé, je suis aussi l'amante interdite derrière la mourante qui ne reconnaît pas
son enfant. Isaac m'identifie à toutes les images de cet objet impossible. Et quand le
père apparaît, c'est toujours pour décevoir son besoin d'amour.
Isaac se percevait tantôt comme un sein (saint), tantôt comme un
enfant idéal. Il exprimait envers son moi officiel une complaisance et une indulgence qui
me choquaient parfois. Ainsi, il ne comprenait pas que les autres ne reconnaissent pas sa
grandeur, sa générosité, sa bonté. On aurait dû l'adorer, on l'ignorait. On aurait
dû l'envier, on le plaignait. Certains de mes patients, l'ayant aperçu dans la salle
d'attente avaient pitié de lui. Isaac se drapait dans son malheur, par une sorte de
narcissisme à rebours. Il se nourrissait des offenses réelles ou imaginaires subies,
puis il inventait des scénarios de maladies et de mort. Voulait-il se punir? Était-ce
pour lui le seul moyen de forcer la sympathie d'autrui? La vie comme l'analyse lui
fournissait assez d'occasions de souffrir et de satisfaire son masochisme pourtant. La
souffrance avait, semble-t-il, remplacé le sein inépuisable.
Green caractérise le transfert de la mère morte par un investissement
de l'analyse plus que de l'analyste, une désaffection secrète et un discours peu
associatif de style narcissique. L'analysant ne pourrait ni renoncer à l'inceste, ni
consentir au deuil maternel. Toute la structure du sujet reposerait sur ce paradoxe
fondamental: nourrir la mère morte ( la mère déprimée ), en lui faisant le sacrifice
de sa vitalité, pour ne pas la perdre tout à fait (Green,242). Le sujet identifié au
sein, objet de son désir, nourrit la mère morte, déplacée sur la figure de l'analyste.
Je retiens de la théorisation de Green que l'analyse symbolise la vie, et permet au Moi
de continuer à nier l'absence du sein, puisqu'il l'est devenu lui-même. La perte serait
évitée grâce au transfert sur l'analyste de la représentation de la mère qui a besoin
d'un bébé, substitut du sein manquant. Voilà qui expliquerait l'air offensé d'Isaac:
toute action d'autrui qui vient contredire ce fantasme narcissique est immédiatement
ressentie comme un outrage.
Comme je l'ai déjà indiqué, Isaac ne disait presque rien de sa vie
sexuelle. Cela ne regardait que lui! La relation transféro-contre-transférentielle fut
mon seul guide à ce propos. J'avais l'impression que la mort - le vide - l'imprégnait.
Nous étions à peine distincts l'un de l'autre, à peine vivants. Je restais là,
immobile, pendant qu'il s'agitait sur le divan dans l'espoir d'un je-ne-sais-quoi. Comme
une mère morte ou comme un enfant ignoré, me disais-je parfois. Rien dans mon
expérience consciente avec cet analysant ne m'avait donc préparée à faire le rêve
érotique que j'ai raconté plus haut.
On peut considérer la mère comme une revenante au double sens
de celle qui revient dans le transfert et celle qui re-jouit dans mon rêve
contre-transférentiel. Il m'arrivait en séance d'être mutique, non parce que je ne
voulais pas parler, mais parce que je m'enlisais dans une torpeur psychique induite par
l'inertie d'Isaac. J'actualisai donc la mère morte le temps d'une séance, mais le temps
d'un rêve, je dévoilai une femme capable de désir et de plaisir. Dans la censure du
sexuel observée chez Isaac, ne peut-on voir à la suite de Green, un des effets du
complexe de la mère morte et de l'effacement de la scène primitive? Le
sujet,"absorbé par la nostalgie d'une relation heureuse au sein, avant la survenue
du complexe de la mère morte", aurait édifié "un faux sein, porté par un
faux-self, nourrissant un faux bébé"(Green, 243).
Nous étions dans le faux-semblant, et c'est bien ce que je ressentais
dans cette analyse une sorte d'insincérité, une sorte de déni d' existence. La plupart
du temps, Isaac se cantonnait dans un discours immatériel avec des énoncés sans pronom
personnel et sans adjectif possessif, comme s'il cultivait le malentendu. Comme s'il nous
éliminait tous deux de son discours. "Il y a du rejet, de l'abandon, de la
rage; c'est l'affront, toujours l'affront". Il ne disait jamais que je
le rejetais, que je l'abandonnais. Pas de Je, pas d'Autre, rien. Il n'offrait aucune
prise.
Isaac est prisonnier de son auto-affection morbide comme de son
auto-observation obsédante, mais à travers son Moi, c'est encore l'absente qu'il
convoque. Il joue à être le sein intarissable. Sa seule présence devrait suffire à
inspirer l'adoration. À cause de ce fantasme, il ne peut s'oublier lui-même un seul
instant, sinon il perd toute vie psychique. Il " se baise " lui-même,
répétant encore et encore le geste incestueux essentiel à la survie maternelle, et à
la sienne. On peut y voir une variation orale de la scène primordiale: le sein s'est
substitué régressivement au pénis dans la série des "objets a , causes du
désir". Si, comme l'écrit Nasio (1992, 141), "au moment de l'apparition d'une
formation fantasmatique, le sujet se cristallise dans la part compacte d'une tension qui
n'arrive pas à se décharger", cela pourrait se traduire chez Isaac par une
identification à la jouissance féminine dans la scène primitive, conçue sur le modèle
de l'érotisme oral.
J'ai mentionné que, dans le transfert, je me situais le plus souvent
à la place de la mère morte psychiquement. Derrière elle, se profilait l'image d'une
mère vivante qui avait peut-être déjà éprouvé, comme moi en rêve, un vif
attrait érotique pour son premier-né. Émoi vite étouffé pour répondre au désir du
père. Au lieu de tiers interdicteur, du "non" du père, celui-ci apparut
précocement dans la vie de l'enfant dans le rôle de rival pour le sein. Par ses besoins
sexuels, le père aurait empêché une heureuse fusion entre la mère et son fils. Cinq
mois après la naissance de son premier-né, la mère sera de nouveau enceinte. Ensuite,
c'est la naissance du petit frère, la maladie, la mort, puis la fuite du père, très
loin.
Les longues éclipses du sexuel dans la cure pourraient témoigner des
éclipses du père dans la vie d'Isaac. Son image reste floue, indéterminée, comme celle
de la mère. C'est un survenant à qui Isaac reproche son désintérêt, son manque
de bonheur à le voir (à l'avoir) Englobant son cadet dans le même désamour, il
s'écria un jour: "mon père ne nous aimait pas"! Quand il lui présenta sa
nouvelle-née, il espéra enfin être reconnu, aimé. En vain, puisque le père ne viendra
toujours que sur invitation, et encore sans grand enthousiasme.
De son adolescence, de sa découverte du sexe des femmes, Isaac ne dit
rien. À peine, si je puis l'imaginer sujet sexué, désirant; ceci est significatif de ma
difficulté à le (sup)porter, à l'investir. Les autres n'existent pas, du moins pas dans
son discours. Ou plutôt, les autres sont indistincts, pris dans un magma informe dont on
attend tout et qu'on fait disparaître dans le même mouvement. On dirait des ébauches
d'objets. Nous touchons ici à une difficulté majeure de cette cure: Isaac joue au
"jeu de la bobine"(Freud, 1919, 1973, 16). Je suis la bobine. Il y a là une
manifestation de la pulsion de mort qui s'allie à Éros dans la jubilation de la
maîtrise et des retrouvailles du symbole. En effet, à travers ce jeu mortifère, je
pense qu'Isaac cherche à se donner une mère symbolique - à donner un sens au nom de
mère- et à échapper à une fusion mortelle. " Je rejette les autres, avoue-t-il,
mais en même temps je les veux tout à moi ". C'est ainsi qu'il me (mal)traite. Il
me demande de l'aimer tout en niant mon existence. Plus qu'un rejet, il s'agit d'un
meurtre silencieux et répété, presque un jeu d'enfant criant " meurs " et
" reviens ". J'ai peine à éviter l'abîme où il me précipite et où il
souhaite être rejoint.
L'enfant sacrifié
Isaac éviterait la mélancolie grâce au fantasme de l'enfant
sacrifié. Qui assume alors la faute? Le père semble le persécuteur désigné. C'est le
méchant de l'histoire. Il sacrifie son fils, non de façon active et directe, mais de
façon passive et indirecte. Le père ne vient pas, ou alors il ne parle pas. "Il
nous a abandonnés", disait Isaac. C'est la faute du père, toujours.
Je compris que ma résistance provenait en grande partie de ma
répulsion à le rencontrer où il se trouvait, à savoir en cette image d'enfant
sacrifié, exposé à la mort. Je m'acharnai à repousser cette représentation
insupportable jusqu'à ce que je m'avise qu'elle recouvre le mythe de la naissance
dOedipe, et donc des modes préhistoriques d'organisation du désir. Bien avant
d'être l'amant de sa mère, Oedipe fut exposé dans le désert, à la merci des bêtes
sauvages, puis sauvé par un passant. D'après Monique Schneider, les bêtes sauvages
préfigurent la Sphinx, cette mère orale qui dévore les garçons et quOedipe devra
vaincre avant de pouvoir épouser Jocaste. Ce dernier échappera pour une deuxième fois
à la dévoration en résolvant l'énigme posée par la Sphinx à l'entrée de Thèbes
(Schneider, 1980, 30-33).
Pour Marie Delcourt, Oedipe est un de ces nouveau-nés maléfiques dont
les peuples anciens se débarrassaient parce que leur difformité était une preuve de
colère divine. Selon elle encore, les maléfiques exposés sont aussi des émissaires car
"la sacralisation dont ils ont été l'objet peut, s'ils sont sauvés, changer de
signe et devenir bénéfiques" (Delcourt,1944,1981,1). Le persécuteur est
généralement le père de la mère sauf dans le cas dOedipe où ce sont les parents
qui décident sa mort pour préserver la vie de la cité.
Isaac serait davantage un héritier de la Genèse. On y raconte le
sacrifice d'un fils, Isaac, par son père, Abraham.(Genèse, 22,1-19) L'enfant est sauvé in
extremis. Les innocents immolés sont des êtres consacrés, voués à une destinée
providentielle. Le fait qu'ils échappent à la mort est le signe de leur prédestination,
remarque Delcourt. Sortis vivants d'une épreuve de légitimité, ils sont promis ipso
facto à une haute destinée. Il s'agit de traverser la mort et de naître à nouveau,
soit de faire tomber dans l'oubli toute l'existence antérieure pour mériter l'élection
divine. Oedipe est exposé sur une montage désertique, le mont Cithéron, Isaac doit
aussi être égorgé sur une montagne, dans le pays de Moriyya. Le bras meurtrier du père
fut arrêté par un ange. Ce sera toujours ainsi que l'iconographie représentera le
sacrifice d'Isaac, un mouvement meurtrier qui s'éternise.
Mon analysant est un survivant, tout comme Oedipe et l'Isaac de la
Genèse. Son fantasme est "une épreuve à un point d'arrivée qui est le
récit d'un sauvetage" (Delcourt, 61). N'est-il pas lui-même un premier-né,
héros involontaire d'un rite sacrificiel? Tantôt, à la place de l'éprouvé, tantôt à
celle du sauveur. C'est toujours l'affrontement avec la mort qui est l'enjeu de ces
"messes".
Chez mon "patient", nulles traces de regrets ou de remords.
L'absence de sentiment conscient de culpabilité ne cessait d'ailleurs de m'étonner. Sa
dépression n'était pas due à la sévérité du Surmoi, ni au retournement contre soi de
l'agressivité mais à la blessure narcissique répétée de n'être pas le centre
d'attention de tous, "une injustice flagrante". Ainsi, je me heurtais moins à
une tendance auto-punitive qu'à une grandiosité défensive. D'où sa conviction d'avoir
subi un dommage irréparable de la part de ses deux parents. Il s'en consolait par des
rêveries où il sauvait des parents, amis ou connaissances de la mort. C'est d'ailleurs
au moment du sauvetage qu'il atteignait le sommet du plaisir auto-érotique. Ensuite, il
s'imaginait en "superman" silencieux enfin reconnu par tous. Quand je lui fis
remarquer qu'avant de sauver les autres, il avait bien fallu qu'il les mette en danger, il
fut surpris. Il me répondit que ce qui l'intéressait, ce n'était pas de les menacer
mais de les délivrer. La dimension hostile de ses fantasmes lui échappait totalement. Il
n'en voyait que laspect "valorisant".
Alors que je le conviais à analyser ses fantaisies diurnes, il me
répondit qu'il n'y avait pas là matière à analyse! Il ne faisait, dit-il, que céder
à une impulsion irrésistible. Il n'y était pour rien, pire il en était la victime.
Quand il eut une aventure extra-conjugale, il pleura sur le péril où il s'était mis de
perdre sa femme. Paradoxalement, il s'estimait victime de ses propres actes. Il était
toujours le seul à en pâtir puisqu'il était l' "objet" de l'Autre (au sens de
l'étranger en lui-même, et au sens des autres dont le désir lui échappe).
Isaac opposa à sa conjointe qui désirait un enfant qu'il ne pouvait
en être question pendant la cure. Interrogeant les motifs de cette incompatibilité entre
analyse et conception, il me répondit qu'il n'avait pas les moyens de me payer et de
faire vivre un enfant. L'analyse le persécutait puisqu'elle l'empêchait d'avoir un
enfant. Il ne me fit aucun reproche, il devint lui-même un vivant reproche. Il
aurait voulu que je me sente coupable alors que je me sentais seulement impatiente.
Neuf mois plus tard, il manqua une séance. " Sa femme avait
accoucher ", m'apprit à la rencontre suivante. Pourquoi ne m'en avait-il pas
informée? " Ça ne concerne pas l'analyse ", me répondit-il. Sa vie sexuelle
ne me regardait pas? Cette conception extra-analytique ne valait pas la peine qu'on
s'y arrête? Se moquait-il de moi? Rien ne comptait-il à part lui-même? Il n'y avait
rien à dire du rapport sexuel, rien à dire de son accession à la paternité! Ce silence
sur la conception de l'enfant - et ses suites - évoqua pour moi une scène primitive où
la fonction du père est exercée par un enfant-phallus, objet du désir de l'autre et
identifié à l'autre. Il n'y aurait pas de père, il n'y aurait qu'un enfant qui, tel
Éros, décharge dans le ventre de la déesse-mère.
Dans le transfert paradoxal, Isaac me réduisait à l'impuissance tout
en espérant tout de moi. Il évitait de s'adresser directement à moi. Il me tenait entre
la vie et la mort, intouchable. Position fort inconfortable et que je mis bien du temps à
repérer. Pourtant, je devais survivre. À quoi? Peut-être à cette traversée de la mort
- de la mère?- à laquelle il me conviait. Je me forçai à suivre Isaac en me rappelant
tout ce qu'il avait enduré de pertes et d'humiliations. Mais j'avais du mal à partager
sa tranquille assurance d'être un enfant sacrifié sur " l'autel de la mère "
(Green, 241) ou du père. Plus il me demandait de le materner, plus je me détournais de
lui. Au bout de quelque temps, je passai de l'exaspération à la résignation, faute de
pouvoir ébranler ses croyances. Il n'en parut que plus aimable à ses yeux. En séance,
il m'arrivait d'être incapable de penser, d'associer, encore moins de partager sa
détresse. J'étais un lieu, un regard, une oreille, pas une autre subjectivité. Isaac
avait besoin de "la thérapie", pas de moi, du moins le croyait-il. Il s'agitait
sur le divan comme un bébé laissé tout seul dans son berceau. Un bébé qui ouvre la
bouche sur " un sein absent ", pensai-je, après Green (241).
Comment dire à un analysant qu'il est la figure du néant? François
Roustang préconise une plus grande implication du thérapeute, contrairement à
l'attitude de réserve qui nous est recommandée. Je lui fis part de mes difficultés au
sujet d'Isaac. Il me dit d'accepter ma haine, ma colère et ma honte, puis de lui
communiquer ce que je ressentais, non sans avoir auparavant recouvrer ma sérénité.
Ayant pris conscience que mon "rejet" appartenait à la relation inconsciente
qui nous subjuguait tous deux, je n'eus pas besoin de suivre totalement son conseil. Peu
après, mon attitude se modifia sensiblement. Ainsi, je me sentis capable de contenir et
d'élaborer pour moi-même cette espèce de rage qui sourdait de la passivité d'Isaac.
Fantasme de scène primitive
Rappelons le rêve d'Isaac où je tente de m'introduire de force par la
fenêtre de la salle de bains, endroit privé s'il en est! La " fenêtre "
évoque le " trou " qui condense la mort, le vide, l'évanouissement du moi et
le sexe de la mère. Le sujet est aspiré au lieu même de sa perte dans la mise en scène
d'un fantasme de viol anal intriqué à la scène originaire. Veut-il que j'aie ce désir
de lui quand le plaisir fait si cruellement défaut entre nous? Dans le fantasme de scène
primitive, la composante sadique-anale impliquerait que " toute pénétration est un
meurtre " (André, 1995, 76). Pour Green aussi, le secret du complexe de la mère
morte se trouverait dans ce fantasme fondateur de la psyché où la mère est une femme
avilie, castrée, sodomisée, tuée par le pénis paternel.
La " fenêtre " onirique symbolise une ouverture entre
l'extérieur et l'intérieur du sexe maternel auquel il s'identifie. Ce serait donc la
marque d'une position féminine, proche de celle décrite par Freud comme essentiellement
masochiste. On dirait un appel désespéré lancé au père castrateur, à un père rêvé
comme agresseur de la mère, car il y a dans la passivité offerte d'Isaac, une invitation
au viol et au meurtre. Il me somme de le haïr tout en ne doutant pas d'être aimable. Qui
de nous deux cédera le premier à ce fantasme meurtrier, fantasme qui serait la version
destructrice de la scène primitive? Isaac organise sa vie et son analyse autour cette
scène traumatique. Pas encore né, pas encore perdu, il occupe toutes les positions:
celle d'enfant effrayé dans la maison du rêve, celle de la féminité
outragée de la mère, celle du père sacrificateur. Mais encore: orifice,
sein, phallus... Comme le souligne Jacques André:
...la scène originaire est en elle-même scène de séduction, scène
d'où naît le sexuel: par la prolifération qu'elle permet des potentialités
identificatoires, aux personnes ou aux fragments (pénis, orifice, posture...). (André,
88)
Jacques André emprunte au tableau de Delacroix, Mort de
Sardanapale, une violence meurtrière qui nous met au coeur de la scène
originaire, comme " scène de mort d'une femme (et souvent de mise à mort)
"(André, 86). La forme féminine servirait ici de
maillon (dans l'ordre conjoint de la vie sexuelle et de l'élaboration
psychique) entre le chaos premier mêlant jouissance et anéantissement, et la mise en
scène différenciée des amours oedipiennes. (André,87)
André soutient, après d'autres auteurs, l'hypothèse d'une féminité
originaire quel que soit le sexe anatomique. Son originalité consiste, à réexaminer les
conceptions freudiennes de la sexualité féminine pour y repérer une
féminité-blessure, objet de mépris et de désir, distincte d'une féminité-orifice,
objet d'envie et d'identification. La première correspond à la conception masculine et
au choix d'objet hétérosexuel, la seconde à la position féminine et au choix d'objet
homosexuel. C'est le désir d'être coïté par le père qui tomberait sous le coup du
refoulement pour les deux sexes. Nest-ce pas ce pole sexuel originaire, cette
féminité archaïque qu'Isaac met en scène avec moi, m'incitant du même coup à adopter
une position sadique? Il veut être pénétré, comme l'indique son propre rêve
inaugural, être forcé par un sein-phallus idéalisé. S'y conjugue un appel au père, un
père " maternisé ", non plus inaccessible, indifférent, comme il s'en plaint.
Le père s'inscrirait en ce point de rupture entre la mère et la femme, l'Autre
énigmatique. Comme porte-parole de l'Autre, je symbolise cette ambiguïté et englobe
tous ses objets dans la même nostalgie. Mon rêve pourrait constituer une réponse
déguisée à ce fantasme primitif.
Au-delà de l'objet maternel, l'Autre...
On me demandera quels furent les effets de mon rêve sur le processus
analytique. Comment l'ai-je utilisé dans mon travail d'interprétation? D'abord, ce rêve
me permit de me représenter ma relation avec Isaac, ou plutôt entre nos deux
inconscients, sous un autre jour. Il me fut possible de me le représenter en petit
garçon investi par sa mère, inclus dans mon désir, alors qu'auparavant, il
occupait pour moi la place de l' exclu. De sa brève incursion dans le désir de la mère,
Isaac n'avait retenu jusque là qu'une immense humiliation. Mon rêve " réparait
" une blessure narcissique que ma propre perplexité contribuait à élargir.
L'expérience onirique de la jouissance et de son interdit relança l'analyse, lui donna
un second souffle. J'y apparaissais désormais comme Autre, sujet de désir, capable de
fantasmer un rapport érotique entre l'infans Isaac et sa mère. En outre, le
matériel associatif du rêve nourrit mes interventions. Par exemple, le contraste
entre le scénario onirique et l'histoire officielle d'Isaac me fit prendre la mesure de
son délaissement. En reconnaissant moi-même ce délaissement, et le désir absolu qui en
est l'envers, je pus accompagner Isaac dans la reproduction et la remémoration de ses
sentiments d'abandon et de désespoir. Il commença à " exister " ( à avoir le
sentiment d'exister) à partir du moment - insaisissable- où il éprouva pour la
première fois l'horreur de jadis.
Freud, dans " Mère chérie et personnages à becs d'oiseaux
" (Freud, 1900, 1975, 495), avait associé la mère endormie de son rêve à une
représentation de la femme éperdue de plaisir dans l'acte sexuel. C'est dans l'instant
de la " petite mort " que la mère disparaît (Grenier, 1994, 15-18), d'où
l'horreur. L'infans (avant le langage) ne reconnaît plus sa forme habituelle.
L'inconnu(e) surgit brusquement dans le champ des perceptions archaïques. La mère
advient comme Autre, étrangère quand elle jouit. Pour Isaac, sa mère était morte
plusieurs fois avant de disparaître dans la tombe. Et jamais, ces morts n'avaient été
transformées en mots.
François Peraldi, dans un essai de théorisation de la naissance du
sujet et de l'inscription du désir, lie le concept de "la Chose" (Das Ding) avec
l'intrusion de la jouissance féminine dans le champ perceptuel de l'infans. La
Chose, je la comprends comme ce qui échappe au connu, au symbolisé, au représenté;
comme un trou autour duquel se constitue l'imaginaire. Ainsi, le cri de la mère
dans l'orgasme croiserait le cri de détresse de son bébé, mais n'éveillerait aucune
trace mnémonique dans le psychisme de ce dernier. Il le ferait seulement sortir de
l'indifférencié en le forçant à un acte de pensée, de jugement face à cet inconnu.
La jouissance féminine venant du dehors agirait comme signifiant énigmatique pour
marquer l'excitation douloureuse ressentie par l'infans dans l'instant mortel où
se brise l'illusion fusionnelle. Nest-ce pas justement ce qui captive Isaac au lieu
même de sa perte?
L'avènement du sujet dépendrait de ce mouvement de rejet absolu
venant de l'Autre (la femme) originaire et terrifiant. Peraldi en retrouve les prémisses
dans l'Esquisse d'une psychologie scientifique (Freud,1895), pour l'articuler à la
figure mythique de Kali(Peraldi, 1985). Il voit dans cette Déesse hindouiste, la
personnification d'une féminité primordiale. Aux antipodes de Jocaste ou dEve,
elle est la Grande Cause de l'Univers. Elle préside à la destruction du Chaos, ce
pourquoi elle est terrible et essentielle. Dans l'acte de détruire, elle jouit et elle
crée. Kali n'enfante pas, mais elle a le pouvoir de faire sortir le monde du magma
primitif. Peraldi reprend un passage de L'esquisse.... pour appuyer sa conception
de l'Autre archaïque dans le sillage de la mère. Il écrit qu'" elle est en train
de jouir de son homme non loin du bébé, qu'elle est perdue dans sa jouissance ".
(Peraldi, 212). Or,
lorsqu'elle jouit, ajoute-t-il, elle n'est absolument plus mère. Le
moment de sa jouissance est celui de l'expulsion radicale de l''infans... Dans ces
cris, l'infans ne reconnaît que la douleur de ses propres cris et l'expulsion
radicale dont il est l'objet. (Peraldi, 212-213).
Je crois qu'Isaac avait confondu, faute de moyens psychiques -ou de
supports dans l'environnement- la jouissance de la mère avec sa douleur, sa perdition et
son agonie. L'identification lui fournit le moyen de la rejoindre et de s'y perdre. C'est
ce dispositif qui se répercuta dans la cure. Il m'investissait en mon absence. Je
l'investis en son absence comme le prouve ce texte. Ne pourrions-nous exister l'un pour
l'autre qu'absents l'un et l'autre?
Enfin...
Le concept d'identification m'aura servi de repère conceptuel dans
cette analyse. Du rêve d'Isaac, on peut déduire que son identification à la féminité
maternelle croise, d'une part, une conception du sexuel fondée sur l'agression, d'autre
part, un désir de jouir-souffrir comme elle, la femme-mère.
Mon propre rêve met en scène une triple identification à mon
patient: imaginaire, au sens où je reflète une part trouée de son Moi, celle qui
concerne l'image de sa vie sexuelle; fantasmatique, au sens où je ressens un plaisir
sexuel dans une scène primitive calquée sur la relation orale; symbolique, au sens où
je m'identifie à l'objet absent, dans ce cas, le Sein en tant qu'objet métonymique du
sexe désiré de la mère.
À mesure que le silence avait grandi entre nous, la mort lentement
avait fait son oeuvre. J'avais été complice d'une censure du sexuel dans cette cure. Un
jour, je refusai de me prêter à cette omerta. Je refusai d'occuper la place du
mort. En émergea le fantasme partagé de la jouissance qui nous soudait l'un à l'autre.
En nommant pour moi-même cette troublante identification, je rendis possible,
l'émergence d'une parole vivante dans un espace ouvert sur l'amour. Cela fut possible
parce qu'Isaac me donna à interpréter - dans tous les sens du terme- la part oubliée de
mon désir, laquelle répondait à la sienne. Le sexuel n'avait jamais cessé de circuler
clandestinement entre nous. C'était la part de l'Autre, celle que Lacan appelle le lieu
du Symbolique et qui fit retour, le temps d'un rêve, le temps d'une analyse.
louise grenier
831, avenue rockland #106
outremont, qc h2v 2z8