ARGUMENT
POUR LES DOSSIERS 2003 DE FILIGRANE
La
perversion : un peu, beaucoup,
passionnément, à la folie ! Pas du tout ?
"
C'est l'œil de l'analyste qui observe et en conséquence crée les critères
qui définissent ce qui est et ce qui n'est pas pervers dans la sexualité
humaine et dans la vie quotidienne " Joyce
McDougall (1)
"
Or nul, dit à peu près Freud, ne conduira ses analysés plus loin
qu'il n'a développé lui-même la capacité de se mettre en question.
" Joyce McDougall (2)
PAS
DU TOUT ?
Qui n'a pas un jour entendu un collègue parler sans trop
de pudeur de son versant dépressif, de ses " coquetteries "
narcissiques, voire de son noyau psychotique ? Par ailleurs, la perversion, ne serait-ce que le mot,
éveille un mouvement spontané de projection massive comme s'il
contenait à lui seul toute la laideur du monde dont il faudrait à tout
prix se dissocier : le
pervers, c'est l'autre ! Et
pourtant... si nous ne reconnaissons pas en nous les traces forcément
présentes de l'enfant pervers polymorphe, comment prétendre exercer
une profession dont les structures théoriques reposent essentiellement
sur les vicissitudes de la sexualité infantile
de nos patients, de leur thérapeute-psychanalyste et... des
autres. Ce n'est pas parce qu'on n'en parle pas qu'on ne le reconnaît
pas, direz-vous. Oui mais... comment comprendre la rareté des textes
portant sur le contre-transfert suscité par les patients pervers "
structurellement " ou " occasionnellement "
? S'il est plutôt facile de trouver des descriptions exhaustives
de la symptomatologie perverse
chez les patients, on ne peut en dire autant de son vis-à-vis
indispensable pour une réflexion psychanalytique, c'est-à-dire, la réaction
de l'analyste. Pensons à ces patients qui décrivent leurs activités
sado-masochistes sans économie de détails, à ceux qui révèlent
leurs pratiques pédophiliques longtemps après que la relation thérapeutique
soit établie, à ceux qui se masturbent ouvertement pendant les séances...
Filigrane
sollicite votre
collaboration afin de permettre une réflexion sur les mouvements
psychiques induits chez le thérapeute en de telles circonstances ainsi
que sur les conséquences de la méconnaissance de tels mouvements
contre-transférentiels quand le thérapeute est pris d'assaut par le
sexuel de l'autre, un sexuel parfois brutal, sans pudeur, qui vous en
met plein la vue, plein la tête, tellement trop plein qu'il vous faut
faire le vide. Mais encore
? Et après ? ...C'est ce que vos textes permettront à nos lecteurs
d'explorer.
UN PEU...
La perversion rencontrée dans nos bureaux n'est pas toujours aussi éclatante.
Ajoutons qu'il est extrêmement rare qu'une personne mentionne comme
motif de consultation une perversion.
Par contre, il arrive assez souvent qu'après un premier
entretien on ressente un malaise sans trop pouvoir en cerner la cause.
En repensant à l'entrevue, des indices permettent de saisir différents
moments où un mouvement intérieur
désagréable s'est
fait sentir : un
regard trop insistant, une emprise qui tente de s'exercer par tous les
moyens...Trop souvent ces personnes qui fonctionnent sur un mode
relationnel à " saveur " perverse, nous amènent sur un
terrain où ils sont maîtres et... nous font perdre pied.
Nous nous entendons dire, nous nous voyons faire des choses qui
ne font pas partie de notre répertoire habituel.
Puis, nous nous demandons :
qu'est-ce qui s'est passé ?
A quel jeu avons-nous participé ?
Une seule chose est sûre : nous éprouvons le sentiment d'avoir
été l'objet (le jouet ?) de cette personne venue, en principe chercher
notre aide ...mais notre aide pour faire quoi ?
Ne serions-nous pas tentés de penser spontanément : pas question que
je me laisse prendre la prochaine fois, faudra que je sois sur mes
gardes, cette fois, il (elle) ne m'aura pas ! Ne reconnaît-on pas là
la marque défensive contre le besoin du pervers de posséder l'autre,
de jouir de l'autre ? Le
contre-transfert sous l'égide du désir comporte bien ses dangers, mais
avouons qu'il comporte aussi, contrairement à ce dont il est ici
question, son lot de gratifications.
Alors, comment se " laisser
prendre " suffisamment par ces personnes pour pouvoir travailler
avec elles sans devenir réellement et uniquement leur
objet de plaisir, comment se sentir suffisamment captivé sans
devenir totalement captif ? Comment permettre l'élaboration d'un lien
à l'autre non pas comme
objet à maîtriser mais comme sujet
désirant, ce qu'ils ne peuvent eux-mêmes penser être ?
BEAUCOUP
Quand
il s'avère que l'unique but consciemment
recherché par le patient est l'excitation sexuelle, la sienne
et/ou celle du thérapeute,
on peut pendant un certain temps se sentir complètement dépossédé du
plaisir de travailler. Pensons à l'inlassable discours explicitement
sexuel de ces patients qui nous disent à leur façon :
" si je ne
jouis pas ou je ne vous fais pas jouir, ça n'a aucun sens pour moi de
venir ici ". Après un très long travail, l'un d'eux dira, en
sanglotant : " mon analyse n'est plus une partie
de plaisir excitante comme avant ; je pensais que je mourrais si
je renonçais à l'excitation, alors
que maintenant c'est votre présence tranquille qui m'est devenue précieuse
et que je crains de perdre ".
Avoir
suffisamment peur en écoutant le récit des sévices qu'ils rêvent de
nous faire subir, cesser d'avoir peur et " devenir "
suffisamment masochiste
pour que s'épuise leur besoin de maîtriser
l'autre en même temps que s'élabore, à leur insu (à notre insu ?) un
attachement d'un autre ordre à une personne excitante et excitable,
mais pas uniquement, ni uniquement de cette façon. Qu'en est-il de vos
expéditions, consentantes ou pas, ou presque, dans le monde de la
perversion de l'autre. De
l'autre ? Auriez-vous
constaté, comme le soulignent certains auteurs, qu'une intense angoisse
de séparation installée dans la toute première relation à la mère
donnerait sa force et sa ténacité
à une angoisse subséquente, l'angoisse de castration, plus typiquement
associée à la perversion ? Comment
faire en sorte qu'un travail puisse s'inscrire dans un cadre qui aura
forcément un effet de castration chez des patients dont toute la vie
psychique est commandée par le déni de la castration ?
Comment maintenir le cadre sans se laisser emporter par des
mouvements contre-transférentiels aussi violents que les attaques que
ces patients voudront diriger contre ce cadre, attaques empreintes de la
jouissance transgressive qui caractérise leur mode de relation à
l'autre ?
Passionnément
Quand l'irrésistible penchant a besoin de l'autre, de l'autre comme
objet pour jouir, il peut prendre la forme de ces clubs de rencontres
entre adultes consentants
où la violence se met au service de la sexualité. Le fétiche
se fait scénario immuable, répétitif, antidote à l'angoisse. Il est
rare que nous retrouvions dans nos bureaux les adeptes de telles
pratiques à moins que la jouissance ne vienne à faire défaut.
Et encore... ils préciseront qu'ils ne veulent absolument pas
que nous touchions
à cet aspect de leur vie sinon pour retrouver l'excitation
perdue. Mission impossible ? ...La même demande, plus fréquente
celle-là : les homosexuels qui consultent pour divers problèmes et qui
nous intiment de ne pas toucher
à leur orientation sexuelle... Ils se sont aussi tournés vers un autre, mais un " autre-même"
essentiel à leur équilibre, à une illusoire complétude. Dès le
premier entretien, une patiente homosexuelle
demande au thérapeute s'il pense, comme Freud, que
l'homosexualité est une perversion et, le cas échéant affirme qu'elle
partira immédiatement. Ainsi projetés au banc des accusés, sollicités
par le juge à enregistrer un plaidoyer de culpabilité ou de
non-culpabilité, comment réagir sans s'enfermer (enfermer l'autre)
dans des considérations théoriques sans lien aucun avec l'angoisse
sous-jacente à l'ultimatum lancé sur ce terrain, sans non plus se défiler
complètement en renvoyant la
balle dans le camp de l'autre, prétextant que notre avis sur la
question est sans importance pour le travail à faire ?
Certains auteurs déclarent
toutes les homosexualités perverses, d'autres plaident en faveur
d'une " normalité homosexuelle ".
Qu'en est-il de la clinique avec ces patients qui demandent qu'on
ignore l'essentiel de ce qui constitue leur personnalité?
La
passion peut aussi se tourner vers soi quand le corps devient fétiche
à travers la masturbation compulsive accompagnée ou pas de blessures
infligées à la peau, à l'intérieur du corps. Le " piercing
" serait-il une facette moderne de la compulsion à se
faire mal pour se faire
jouir ? N'y aurait-il pas un rapprochement à faire entre les pratiques
masochistes extrêmes et les dits " sports extrêmes " qui
trouvent de plus en plus d'adeptes
chez les jeunes en quête d'une excitation toujours plus grande ? A quel
moment ces pratiques peuvent-elles être qualifiées de perverses ?
Rappelons ici
la pensée de Joyce McDougall citée en début de texte. Et,
qu'en est-il du pervers affectif, dont parle Christian David
(3), celui dont le plaisir sexuel " en vase clos" ne nécessite
en aucun temps la présence réelle de l'autre ? Les mouvements intérieurs,
les fantaisies sont alors investis comme le serait le fétiche. Les
adeptes compulsifs du " chatting " qui s'excitent avec des
partenaires virtuels ne se rapprochent-ils pas de cette catégorie de
pervers quand ils ne souhaitent en aucun temps rencontrer ces
partenaires qui ont
aussi statut de fétiche puisqu'ils n'existent qu'en fonction de leur
excitation? Dans nos bureaux, ces patients nous traiteront aussi comme
des êtres virtuels au service de leurs fantaisies uniquement. La
moindre dérogation à leurs scénarios ( une absence imprévue, un
retard, une intervention inattendue, etc.) provoquera de fortes
protestations, nous privant ainsi du droit à une existence propre.
N'est-ce pas justement là le drame qui les a menés où
ils sont enfermés ? Comment
exister tout de même, comment favoriser un travail qui permettra la
rencontre avec l'autre ? Filigrane
vous invite à faire profiter ses lecteurs de vos expériences, des embûches
rencontrées, surmontées ...ou non, des idées nouvelles qui ont surgi
lors de la rencontre avec cet autre qui ne voulait rien savoir de
vous...
A LA
FOLIE
Si
le fétiche tient lieu de composante
constitutionnelle de la perversion,
la diversité observée dans le sort qui lui est réservé, selon
les individus, nous force à reconsidérer l'angoisse qu'il vise à
contrer. L'angoisse de castration, généralement associée à la
perversion, peut-elle à elle seule générer des comportements comme la
torture, l'agression sexuelle d'enfants par des pédophiles qui iront
trop souvent jusqu'à tuer leur petite victime ? Ne s'agirait-il pas,
dans de tels cas, comme le soutiennent plusieurs auteurs, d'une défense
contre la psychose ? En parlant des pédophiles, André Green dira :
"[...] si l'idée que la perversion pourrait être une défense
contre la psychose est soutenable, c'est bien ici qu'on s'en rapproche
le plus" (4). A moins de travailler en institution carcérale ou
psychiatrique, il est pratiquement impossible de rencontrer ces
personnes et d'améliorer nos connaissances sur les méandres tumultueux
qui les ont menées là où elles sont. Filigrane appréciera grandement la contribution de ceux qui
seraient en mesure de faire
part des réactions contre-transférentielles permettant de saisir la
nature des mouvements psychiques de ces patients.
Par ailleurs, les pédophiles ne seraient peut-être pas les
seuls pervers à tenter d'échapper à une angoisse psychotique. Malgré
une façade sexuelle, certains patients ne nous font-ils pas sentir que
l'enjeu de leur discours presqu'exclusivement sexuel en est un de vie ou
de mort, d'existence ou de néant, et non pas de plaisir sexuel, sinon
un plaisir qui sert à les garder en vie? Que penser par exemple de ces
patients qui s'accrochent littéralement à leur corps (par la
masturbation ou des rapports sexuels compulsifs) pendant l'absence de
leur thérapeute ? Peut-on y voir un moyen ultime de rester
psychiquement en vie ?
Nous n'avons certes pas soulevé toutes les questions concernant la
perversion. Pensons seulement à la " perversion au féminin",
à ce qui la distingue et/ou en fait un concept peut-être encore plus
tabou que la " perversion au masculin". Certains auteurs vont
jusqu'à nier son existence ! Un autre volet, non moins intéressant :
le lien entre perversion et réaction thérapeutique négative mais
interminable, tout autant interminable que l'analyse dans laquelle elle
s'inscrit. Peut-on parler de perversion de transfert, comme forme
clinique de la perversion affective ?
Que dire des contre-transferts pervers, pervertis... du danger
par exemple d'entretenir avec la théorie psychanalytique, avec le cadre
qu'elle propose, une relation fétichiste... Sans compter toutes les
questions que vous vous posez et auxquelles nous n'aurions pas pensé !
Nous réitérons donc l'
invitation à nous faire parvenir les textes que vous auront inspirés
vos patients, à partir de ce que vous aurez ressenti, pensé, élaboré,
autour de la perversion quand elle se sera manifestée, un peu,
beaucoup, passionnément...à la folie.
Denise
Pronovost
Comité
de rédaction
_________________
(1)
McDougall, J., 1996, Éros aux mille visages, Gallimard, Paris.
(2)
McDougall, J., 1978, Plaidoyer pour une certaine anormalité, Gallimard,
Paris
(3)
David, C., 1992, La
bisexualité psychique, Payot, Paris
(4)
Green, A., 1997, Les chaînes d'Éros, Odile Jacob, Paris