Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

ARGUMENT POUR LES DOSSIERS 2003 DE FILIGRANE

La perversion : un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ! Pas du tout ?

" C'est l'œil de l'analyste qui observe et en conséquence crée les critères qui définissent ce qui est et ce qui n'est pas pervers dans la sexualité humaine et dans la vie quotidienne " Joyce  McDougall (1)

" Or nul, dit à peu près Freud, ne conduira ses analysés plus loin qu'il n'a développé lui-même la capacité de se mettre en question. " Joyce McDougall (2)

 

 PAS DU TOUT ?

   Qui n'a pas un jour entendu un collègue parler sans trop de pudeur de son versant dépressif, de ses " coquetteries " narcissiques, voire de son noyau psychotique ?  Par ailleurs, la perversion, ne serait-ce que le mot,  éveille un mouvement spontané de projection massive comme s'il contenait à lui seul toute la laideur du monde dont il faudrait à tout prix se dissocier :  le pervers, c'est l'autre !  Et pourtant... si nous ne reconnaissons pas en nous les traces forcément présentes de l'enfant pervers polymorphe, comment prétendre exercer une profession dont les structures théoriques reposent essentiellement sur les vicissitudes de la sexualité infantile  de nos patients, de leur thérapeute-psychanalyste et... des autres. Ce n'est pas parce qu'on n'en parle pas qu'on ne le reconnaît pas, direz-vous. Oui mais... comment comprendre la rareté des textes portant sur le contre-transfert suscité par les patients pervers " structurellement " ou " occasionnellement "  ? S'il est plutôt facile de trouver des descriptions exhaustives de la symptomatologie  perverse chez les patients, on ne peut en dire autant de son vis-à-vis indispensable pour une réflexion psychanalytique, c'est-à-dire, la réaction  de l'analyste.  Pensons à ces patients qui décrivent leurs activités sado-masochistes sans économie de détails, à ceux qui révèlent leurs pratiques pédophiliques longtemps après que la relation thérapeutique soit établie, à ceux qui se masturbent ouvertement pendant les séances...

   Filigrane sollicite  votre collaboration afin de permettre une réflexion sur les mouvements psychiques induits chez le thérapeute en de telles circonstances ainsi que sur les conséquences de la méconnaissance de tels mouvements contre-transférentiels quand le thérapeute est pris d'assaut par le sexuel de l'autre, un sexuel parfois brutal, sans pudeur, qui vous en met plein la vue, plein la tête, tellement trop plein qu'il vous faut faire le vide.  Mais encore ? Et après ? ...C'est ce que vos textes permettront à nos lecteurs d'explorer.

UN PEU...

   La perversion rencontrée dans nos bureaux n'est pas toujours aussi éclatante. Ajoutons qu'il est extrêmement rare qu'une personne mentionne comme motif de consultation une perversion.  Par contre, il arrive assez souvent qu'après un premier entretien on ressente un malaise sans trop pouvoir en cerner la cause.  En repensant à l'entrevue, des indices permettent de saisir différents moments où un mouvement intérieur  désagréable  s'est fait sentir :   un regard trop insistant, une emprise qui tente de s'exercer par tous les moyens...Trop souvent ces personnes qui fonctionnent sur un mode relationnel à " saveur " perverse, nous amènent sur un terrain où ils sont maîtres et... nous font perdre pied.  Nous nous entendons dire, nous nous voyons faire des choses qui ne font pas partie de notre  répertoire  habituel.  Puis, nous nous demandons :  qu'est-ce qui s'est passé ?  A quel jeu avons-nous participé ?  Une seule chose est sûre : nous éprouvons le sentiment d'avoir été l'objet (le jouet ?) de cette personne venue, en principe chercher notre aide ...mais notre aide pour faire quoi ?

   Ne serions-nous pas tentés de penser spontanément : pas question que je me laisse prendre la prochaine fois, faudra que je sois sur mes gardes, cette fois, il (elle) ne m'aura pas ! Ne reconnaît-on pas là la marque défensive contre le besoin du pervers de posséder l'autre, de jouir de l'autre ?  Le contre-transfert sous l'égide du désir comporte bien ses dangers, mais avouons qu'il comporte aussi, contrairement à ce dont il est ici question, son lot de gratifications.  Alors, comment  se "  laisser prendre " suffisamment par ces personnes pour pouvoir travailler avec elles sans devenir réellement et uniquement leur  objet de plaisir, comment se sentir suffisamment captivé sans devenir totalement captif ? Comment permettre l'élaboration d'un lien à l'autre  non pas comme objet à maîtriser mais comme  sujet désirant, ce qu'ils ne peuvent eux-mêmes penser être ?

BEAUCOUP

   Quand il s'avère que l'unique but consciemment  recherché par le patient est l'excitation sexuelle, la sienne et/ou  celle du thérapeute, on peut pendant un certain temps se sentir complètement dépossédé du plaisir de travailler. Pensons à l'inlassable discours explicitement sexuel de ces patients qui nous disent à leur façon :    "  si je ne jouis pas ou je ne vous fais pas jouir, ça n'a aucun sens pour moi de venir ici ". Après un très long travail, l'un d'eux dira, en sanglotant : " mon analyse n'est plus une partie  de plaisir excitante comme avant ; je pensais que je mourrais si je renonçais à l'excitation,  alors que maintenant c'est votre présence tranquille qui m'est devenue précieuse et que je crains de perdre ".

   Avoir suffisamment peur en écoutant le récit des sévices qu'ils rêvent de nous faire subir, cesser d'avoir peur et " devenir " suffisamment  masochiste pour que s'épuise leur besoin de  maîtriser l'autre en même temps que s'élabore, à leur insu (à notre insu ?) un attachement d'un autre ordre à une personne excitante et excitable, mais pas uniquement, ni uniquement de cette façon. Qu'en est-il de vos expéditions, consentantes ou pas, ou presque, dans le monde de la perversion de l'autre.  De l'autre ?   Auriez-vous constaté, comme le soulignent certains auteurs, qu'une intense angoisse de séparation installée dans la toute première relation à la mère donnerait  sa force et sa ténacité à une angoisse subséquente, l'angoisse de castration, plus typiquement associée à la perversion ?  Comment faire en sorte qu'un travail puisse s'inscrire dans un cadre qui aura forcément un effet de castration chez des patients dont toute la vie psychique est commandée par le déni de la castration ?  Comment maintenir le cadre sans se laisser emporter par des mouvements contre-transférentiels aussi violents que les attaques que ces patients voudront diriger contre ce cadre, attaques empreintes de la jouissance transgressive qui caractérise leur mode de relation à l'autre ?

Passionnément

   Quand l'irrésistible penchant a besoin de l'autre, de l'autre comme objet pour jouir, il peut prendre la forme de ces clubs de rencontres entre  adultes consentants  où la violence se met au service de la sexualité. Le fétiche se fait scénario immuable, répétitif, antidote à l'angoisse. Il est rare que nous retrouvions dans nos bureaux les adeptes de telles pratiques à moins que la jouissance ne vienne à faire défaut.  Et encore... ils préciseront qu'ils ne veulent absolument pas que nous  touchions  à cet aspect de leur vie sinon pour retrouver l'excitation perdue. Mission impossible ? ...La même demande, plus fréquente celle-là : les homosexuels qui consultent pour divers problèmes et qui  nous intiment de ne pas  toucher  à leur orientation sexuelle... Ils se sont  aussi tournés vers un autre, mais un " autre-même" essentiel à leur équilibre, à une illusoire complétude. Dès le premier entretien, une patiente homosexuelle  demande au thérapeute s'il pense, comme Freud, que l'homosexualité est une perversion et, le cas échéant affirme qu'elle partira immédiatement. Ainsi projetés au banc des accusés, sollicités par le juge à enregistrer un plaidoyer de culpabilité ou de non-culpabilité, comment réagir sans s'enfermer (enfermer l'autre) dans des considérations théoriques sans lien aucun avec l'angoisse sous-jacente à l'ultimatum lancé sur ce terrain, sans non plus se défiler complètement en renvoyant  la balle dans le camp de l'autre, prétextant que notre avis sur la question est sans importance pour le travail à faire ?  Certains auteurs déclarent  toutes les homosexualités perverses, d'autres plaident en faveur d'une " normalité homosexuelle ".  Qu'en est-il de la clinique avec ces patients qui demandent qu'on ignore l'essentiel de ce qui constitue leur personnalité?

   La passion peut aussi se tourner vers soi quand le corps devient fétiche à travers la masturbation compulsive accompagnée ou pas de blessures infligées à la peau, à l'intérieur du corps. Le " piercing " serait-il une facette moderne de la compulsion à se  faire mal pour se   faire jouir ? N'y aurait-il pas un rapprochement à faire entre les pratiques masochistes extrêmes et les dits " sports extrêmes " qui trouvent de plus en plus  d'adeptes chez les jeunes en quête d'une excitation toujours plus grande ? A quel moment ces pratiques peuvent-elles être qualifiées de perverses ? Rappelons  ici  la pensée de Joyce McDougall citée en début de texte. Et, qu'en est-il du pervers affectif, dont parle Christian David  (3), celui dont le plaisir sexuel " en vase clos" ne nécessite en aucun temps la présence réelle de l'autre ? Les mouvements intérieurs, les fantaisies sont alors investis comme le serait le fétiche. Les adeptes compulsifs du " chatting " qui s'excitent avec des partenaires virtuels ne se rapprochent-ils pas de cette catégorie de pervers quand ils ne souhaitent en aucun temps rencontrer ces  partenaires  qui ont aussi statut de fétiche puisqu'ils n'existent qu'en fonction de leur excitation? Dans nos bureaux, ces patients nous traiteront aussi comme des êtres virtuels au service de leurs fantaisies uniquement. La moindre dérogation à leurs scénarios ( une absence imprévue, un retard, une intervention inattendue, etc.) provoquera de fortes protestations, nous privant ainsi du droit à une existence propre.  N'est-ce pas justement là le drame qui les a menés  où ils sont enfermés ?  Comment exister tout de même, comment favoriser un travail qui permettra la rencontre avec l'autre ?   Filigrane vous invite à faire profiter ses lecteurs de vos expériences, des embûches rencontrées, surmontées ...ou non, des idées nouvelles qui ont surgi  lors de la rencontre avec cet autre qui ne voulait rien savoir de vous...

A LA FOLIE

   Si le fétiche tient lieu de composante  constitutionnelle de la perversion,  la diversité observée dans le sort qui lui est réservé, selon les individus, nous force à reconsidérer l'angoisse qu'il vise à contrer. L'angoisse de castration, généralement associée à la perversion, peut-elle à elle seule générer des comportements comme la torture, l'agression sexuelle d'enfants par des pédophiles qui iront trop souvent jusqu'à tuer leur petite victime ? Ne s'agirait-il pas, dans de tels cas, comme le soutiennent plusieurs auteurs, d'une défense contre la psychose ? En parlant des pédophiles, André Green dira :  "[...] si l'idée que la perversion pourrait être une défense contre la psychose est soutenable, c'est bien ici qu'on s'en rapproche le plus" (4). A moins de travailler en institution carcérale ou psychiatrique, il est pratiquement impossible de rencontrer ces personnes et d'améliorer nos connaissances sur les méandres tumultueux qui les ont menées là où elles sont.  Filigrane appréciera grandement la contribution de ceux qui seraient en mesure  de faire part des réactions contre-transférentielles permettant de saisir la nature des mouvements psychiques de ces patients.   Par ailleurs, les pédophiles ne seraient peut-être pas les seuls pervers à tenter d'échapper à une angoisse psychotique. Malgré une façade sexuelle, certains patients ne nous font-ils pas sentir que l'enjeu de leur discours presqu'exclusivement sexuel en est un de vie ou de mort, d'existence ou de néant, et non pas de plaisir sexuel, sinon un plaisir qui sert à les garder en vie? Que penser par exemple de ces patients qui s'accrochent littéralement à leur corps (par la masturbation ou des rapports sexuels compulsifs) pendant l'absence de leur thérapeute ? Peut-on y voir un moyen ultime de rester psychiquement en vie ?

   Nous n'avons certes pas soulevé toutes les questions concernant la perversion. Pensons seulement à la " perversion au féminin", à ce qui la distingue et/ou en fait un concept peut-être encore plus tabou que la " perversion au masculin". Certains auteurs vont jusqu'à nier son existence ! Un autre volet, non moins intéressant : le lien entre perversion et réaction thérapeutique négative mais interminable, tout autant interminable que l'analyse dans laquelle elle s'inscrit. Peut-on parler de perversion de transfert, comme forme clinique de la perversion affective ?  Que dire des contre-transferts pervers, pervertis... du danger par exemple d'entretenir avec la théorie psychanalytique, avec le cadre qu'elle propose, une relation fétichiste... Sans compter toutes les questions que vous vous posez et auxquelles nous n'aurions pas pensé ! Nous  réitérons donc l' invitation à nous faire parvenir les textes que vous auront inspirés vos patients, à partir de ce que vous aurez ressenti, pensé, élaboré, autour de la perversion quand elle se sera manifestée, un peu, beaucoup, passionnément...à la folie.

Denise Pronovost

Comité de rédaction

_________________

(1) McDougall, J., 1996, Éros aux mille visages, Gallimard, Paris.

(2) McDougall, J., 1978, Plaidoyer pour une certaine anormalité, Gallimard, Paris

(3) David, C.,  1992, La bisexualité psychique, Payot, Paris

(4) Green, A., 1997, Les chaînes d'Éros, Odile Jacob, Paris

 

 

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