PRÉAMBULE
Fondements théoriques des communautés
thérapeutiques pour psychotiques
yves lecomte
"La réalité externe est le chemin obligé
pour atteindre la réalité interne des patients" (Sassolas,1993, 6)
En guise de préambule au dossier
"Communautés thérapeutiques et psychose", Filigrane a trouvé intéressant
dintroduire ses lecteurs au concept novateur de communauté thérapeutique, cet
aménagement particulier du cadre psychanalytique pour les patients psychotiques. Après
avoir esquissé un bref historique de ce type de traitement psychothérapique, nous
résumerons donc les conceptions théoriques sur le fonctionnement psychique du
psychotique qui ont été élaborées dans le cadre de cette thérapeutique, pour ensuite,
en un troisième temps, synthétiser les principales stratégies dintervention
conceptualisées dans les milieux de vie que sont les communautés thérapeutiques. Nous
nous baserons principalement pour ce faire sur les écrits de Marcel
Sassolas, clinicien
théoricien dont la contribution savère des plus uniques dans ce domaine.
HISTORIQUE
Les communautés thérapeutiques pour
psychotiques originent du milieu des années 60, période à laquelle des psychiatres
anglais décident d'expérimenter une nouvelle approche de la psychose en-dehors des lieux
de soins traditionnels (Schatzman, 1969; Barnes et Berke, 1973; Fabre, 1978; Lecomte et
Tourigny, 1983a). Cette expérience se poursuit ensuite, mais selon une conception plus
classique de la psychose, sous les auspices de lArbours Association dirigée par Joe
Berke (1977).
Dans le monde francophone, les
communautés thérapeutiques pour psychotiques voient le jour sous l'impulsion de Racamier
(1990) et Carretier (1974) qui créent en 1967 le foyer de la Veulotte. Lorganisme
Santé Mentale et Communautés de Villeurbanne met sur pied les communautés
thérapeutiques La Baïsse (Sassolas, 1981) et Léon-Blum, dix ans plus tard, en 1985. Au
Québec, une expérience semblable débute en 1980 à la communauté thérapeutique La
Chrysalide (Lecomte et Tourigny, 1983) au moment même où, en Suisse, le foyer de Tavel
ferme ses portes après cinq ans d'existence (1975-1980). Lexpérience québécoise
se poursuit encore aujourdhui.
Définition
Les communautés thérapeutiques ont
pour objectif la sauvegarde et la restauration de la vie psychique du psychotique contre
laquelle celui-ci a élaboré un système de défense très complexe. Pour atteindre cet
objectif, les diverses communautés thérapeutiques ont adopté des modalités de
fonctionnement qui, malgré certaines divergences, se ressemblent. La vie quotidienne de 5
à 12 psychotiques se déroule dans un milieu qui leur donne toute liberté d'organiser
leur vie personnelle, relationnelle, professionnelle, etc. Parfois des stagiaires y
vivent. Des thérapeutes y interviennent avec un horaire variable selon les endroits, afin
de régulariser la vie commune et de donner une finalité thérapeutique à la vie
quotidienne.
Fondements théoriques et cliniques
Quels sont les fondements théoriques
et cliniques des communautés thérapeutiques? Les réponses à cette question varient au
cours des années. En fait, les cliniciens de ce champ d'intervention élaborent des
formulations à la pièce, selon l'évolution de leur théorisation et les problèmes
pratiques et conceptuels rencontrés dans les lieux de vie. Cest ce qui explique le
caractère variable, souvent incomplet, en friche, de ces diverses élaborations qui
savèrent cependant porteuses d'une grande richesse clinique. Aussi, aurions-nous
aimé synthétiser les réflexions théoriques énoncées à ce jour; faute despace,
nous avons cependant choisi de résumer dans le présent texte la pensée de Marcel
Sassolas sur le fonctionnement psychotique et les communautés thérapeutiques. Celle-ci
est, en effet, tributaire des principaux courants de pensée actuels dans le domaine et
présente lavantage dêtre novatrice et articulée.
Depuis la parution en 1981 de son
article "La Baïsse : une communauté thérapeutique" dans la revue Santé
mentale au Québec, Sassolas n'a cessé de réfléchir sur les idées maîtresses qu'il y
avait développées. Dans un va-et-vient entre la pratique et la théorie, il a réussi à
enrichir l'une et l'autre. Il a ainsi créé un tiers symbolique, l'espace théorique,
ayant permis à sa pensée de se développer et de résister au combat incessant et
épuisant de tout travail avec les psychotiques. C'est de cette manière qu'il a eu
"la capacité d'innover non seulement des lieux, mais aussi des méthodes"
(Racamier, 1990, 49).
Le fonctionnement psychique du psychotique
Sassolas analyse le
fonctionnement psychique et le système défensif du psychotique et retient cinq
concepts-clé autour desquels s'organisent, selon lui, les rapports psychotiques avec le
monde ambiant.
Vivre hors de soi
Le développement psychique a lieu le
long de deux axes organisateurs: la sexualité et la mort. Ces deux axes créent chez le
psychotique une angoisse intense et provoquent des fantasmes archaïques d'une terreur et
d'une excitabilité telles que ce dernier ressent lactivité psychique comme une
menace à son intégrité. Ce danger apparaît d'autant plus grand que, selon
Sassolas, le
psychotique vit ses fantasmes comme une pièce de théâtre qui se joue sur une scène et
que le spectateur prendrait pour la réalité. On comprend alors quil choisisse de
vivre hors de soi, selon la formule consacrée par Racamier.
Deux stratégies actualisent ce choix:
éteindre sa vie psychique et fonctionner comme un automate ou expulser ses émotions dans
un délire qui structure son magma psychique.
Le psychotique développe un système
défensif et cherche, au moyen de mécanismes tels que le déni, le clivage, lagir,
la projection, lidentification projective, à effacer toute trace psychique de son
vécu. Cette constatation fait dire à Sassolas que la situation idéale pour un
psychotique est une vie psychique dont serait éliminé tout stimulus psychique interne
(rêves, fantasmes, souvenirs) et externe (liés au monde relationnel).
Stimuli internes et externes
Pour faciliter l'élaboration de
stratégies d'intervention, Sassolas, à la suite de Freud, distingue deux sortes de
stimuli: internes et externes.
Les premiers sont le résultat du
fonctionnement mental du sujet: rêves, fantasmes, pensées spontanées, alors que les
deuxièmes originent de la réalité extérieure au sujet: désirs, espoirs, etc.
Rapport à lenvironnement : omnipotence et
non-séparation
Le rapport du sujet psychotique au
milieu environnant se vit sous l'emprise de l'omnipotence et de la non-séparation.
L'omnipotence réfère à l'image
refoulée et clivée qua le psychotique de lui-même, c'est-à-dire à une image de
soi grandiose, faite de toute-puissance et de perfection, originant du narcissisme
primaire. Cette omnipotence, tout en se manifestant par des comportements et des attitudes
concrètes, est inconsciente et clivée : elle coexiste avec un sentiment de
dévalorisation. Cette illusion de toute-puissance a pour fonction défensive de protéger
le psychotique contre la blessure narcissique liée à la défaillance psychique implicite
à toute relation thérapeutique.
Selon Sassolas, la blessure narcissique
est le signe pathognomonique de la vulnérabilité narcissique du psychotique :
l'intensité du déni est fonction de l'intensité de la fragilité narcissique. Cette
même vulnérabilité serait à la source du déclenchement des décompensations
psychotiques. Suite à une blessure narcissique (déception, échec, dévalorisation) ou
à une stimulation narcissique (succès, réussite, valorisation), le patient, en effet,
ne pourrait métaboliser ces événements et basculerait dans la psychose.
La deuxième caractéristique du
rapport psychotique à lenvironnement, la non-séparation, signifie, selon
Sassolas,
que l'objet, soi ou autrui, n'existe pas pour le psychotique puisque celui-ci se confond
perpétuellement avec l'autre, fusionné quil est encore à la mère archaïque. Le
psychotique n'accepte pas sa séparation ni l'existence en lui d'une vie psychique propre,
car cette séparation psychique sous-tend la destruction d'autrui et le démembrement de
soi.
Le mode de communication
Pour le psychotique, la communication
passe par le réel car il rejette toute représentation symbolique. Autrement, il devrait,
en effet, accepter l'absence de l'objet représenté par le symbole, ce qui lui est
inacceptable.
Comment communiquer avec autrui si ce
dernier n'utilise pas les symboles? Par le réel: objets et comportements y sont des
messages réels. En plus d'être le lieu de dépôt des affects, le réel est "un
vecteur essentiel" (Sassolas, 1990, 49) de la communication psychotique. En
corollaire, les comportements des intervenants et les modalités de traitement sont des
messages encore plus crédibles que les paroles.
L'investissement relationnel
Il découle du type de rapport
quil établit avec lentourage que le psychotique perçoit autrui comme un
prolongement narcissique de lui-même sur lequel il sattribue un contrôle
omnipotent. Dans un jeu de miroir, l'investissement du psychotique par son thérapeute ne
peut alors être que narcissique, stimulant ainsi le patient à développer le fantasme
que le clinicien cherche à prendre possession de lui. La relation qui se développe entre
les deux en est donc inévitablement une d'emprise mutuelle.
Cette emprise mutuelle est favorisée
par une autre stratégie du système défensif psychotique. Le patient stimule, en effet,
l'omnipotence infantile refoulée du thérapeute autant par son idéalisation que par la
disqualification de ses propres capacités. L'idéal professionnel du thérapeute est
tellement sollicité que ce dernier développe la certitude que le psychotique ne peut
vivre sans lui, qu'il est le seul efficace, qu'il est omnipotent. Il adopte une attitude
réparatrice vécue par le psychotique comme une mainmise sur sa vie, et contre laquelle
il se défend avec une vivacité symptomatologique accrue.
Dautre part, les attaques contre
les liens thérapeutiques savèrent une autre stratégie du système défensif
utilisée contre l'investissement relationnel. Comme le psychotique perçoit son
thérapeute comme détenant la santé psychique et la capacité de la donner à autrui,
(perception d'être à la fois très puissant et dangereux), s'en suivent alors des
activités envieuses (au sens de détruire ce que l'autre a de bon et qu'on n'a pas) pour
enlever au thérapeute le plaisir de penser.
Finalement, une dernière
caractéristique de l'investissement relationnel psychotique consiste dans la perception
du thérapeute comme un assaillant psychique potentiel. En effet, le psychotique ressent
autrui -et donc le clinicien- comme un prolongement de lui-même essentiel à sa vie
psychique. Si le thérapeute lui fait défaut de quelque manière que ce soit,
l'équilibre narcissique du psychotique est menacé et des réactions d'angoisse, de
retrait (du thérapeute ou de lui-même) ou de rage très intenses s'en suivent.
Les communautés thérapeutiques
Dans la conception de Sassolas, la
pierre angulaire de tout traitement thérapeutique, c'est-à-dire porteur de changement,
réside dans la relation psychanalytique avec son passage obligé par le langage. Mais
cette cure sous sa forme classique ne réussit que dans de rares cas à cause de trois
problèmes liés au fonctionnment psychique du psychotique.
En premier lieu, le cadre
psychanalytique classique confronte le sujet à une relation d'objet, affectivement
investi, comportant deux risques pour le psychotique. En effet, si, dune part, le
thérapeute fait défaut, il est vécu comme destructeur et, dautre part, s'il se
rapproche trop, il devient persécuteur. Deuxième problème, le médium de communication
de ce traitement : le langage, chronicise et stérilise la relation thérapeutique, car
"Entre le psychotique qui disqualifie les messages verbaux, au privilège exclusif
des messages agis, et le soignant psychiatrique qui disqualifie les messages agis et
n'accorde valeur qu'aux messages verbaux, l'échange risque assez vite de tourner
court" (Sassolas, 1990, 49). Également, le langage blesse narcissiquement le
psychotique. En l'utilisant, le thérapeute démontre à la fois sa capacité de
verbaliser et les difficultés de communication du psychotique. Enfin, troisième
problème, les comportements d'auto-disqualification et d'auto-abandon du psychotique,
dont l'ultime confirmation est la mise sous curatelle, menacent son évolution et
provoquent le rejet ou l'indifférence des proches et des thérapeutes, ces comportements
nuisant psychiquement à ces derniers en leur faisant éprouver des affects archaïques
insupportables (tels la rage) par le biais de l'identification projective.
Comment aménager un cadre
thérapeutique qui puisse réduire l'impact de ces trois difficultés sur la relation
thérapeutique, et permettre un traitement efficace à la majorité des patients dont
" la plus ou moins grande prévalence des mécanismes psychotiques dans le
fonctionnement mental" (Sassolas, 1981, 146), rend insupportable la relation
dyadique?
Le groupe de la Baïsse a imaginé deux
aménagements à la cure psychanalytique classique. Le premier consiste dans
lutilisation de la bi-polarité thérapeutique comme antidote à l'omnipotence
respective du psychotique et de son thérapeute, source de chronicisation de la relation.
Pour un bon nombre de patients, elle réussit à rendre tolérables les angoisses et
frustrations de la situation thérapeutique et à rendre à nouveau possible
l'élaboration psychique. Mais la bi-polarité ne suffit pas toujours. Le groupe,
deuxième aménagement, est alors utilisé comme médiateur de la communication. Ce groupe
n'est pas celui de la psychothérapie classique qui suscite beaucoup d'angoisse. Il
fonctionne dans la réalité quotidienne, comme celui du foyer du Cerisier
(Sassolas,
1977).
L'analyse approfondie des trois
écueils au traitement classique décrits plus haut amène Sassolas à la constatation
suivante. Si les aménagements du cadre psychanalytique permettent à la relation dyadique
d'être thérapeutique pour beaucoup de psychotiques, une partie de la solution
thérapeutique pour les autres se trouve dans le milieu même où ils vivent. Pour les
patients isolés, sans famille ou avec une qui est pathogène, la relation duelle demeure,
en effet, chronicisée. Qu'offrir à ces patients? La réponse imaginée est la création
d'un "milieu de vie substitutif" sous la forme d'une communauté thérapeutique.
Troisième aménagement majeur du cadre
psychanalytique, les communautés thérapeutiques sont conçues pour déchroniciser la
relation thérapeutique duelle chez les patients sans milieu de vie adéquat. Comment
cette déchronicisation opère-t-elle ?
Les communautés thérapeutiques, parce
quelles sont un mileu de vie, offrent au psychotique un "théâtre de
soins" sur la scène duquel déposer ses affects et faire jouer aux autres un rôle
relié à sa problématique personnelle. Le psychotique recourt donc à "des mises en
actes de sa vie psychique", et rejoue, à travers les situations vécues dans ce
lieu, le scénario sous-jacent à son fonctionnement mental : le deuil non résolu de son
omnipotence et de la perte de la relation fusionnelle avec la mère. Il livre donc en
actes sa vie psychique. Il revient aux intervenants à décoder ce scénario et à le lui
restituer.
Communauté thérapeutique et relation duelle
Comment ces lieux de vie
solutionnent-ils les problèmes que la relation duelle pose aux psychotiques?
L'intégration des rencontres
thérapeutiques dans la réalité quotidienne facilite l'investissement relationnel des
psychotiques en diminuant leur angoisse et les stratégies défensives concomitantes. En
effet, cette quotidienneté sert de pare-excitation aux vécus psychiques reliés à la
proximité des thérapeutes. Elle permet aussi d'atténuer les différences entre les
professionnels et les résidents, diminuant d'autant la blessure narcissique que la
différence entre les deux engendre, ce qui a pour conséquence, autre avantage, de
limiter lintensité des réactions envieuses. Il devient alors possible aux
résidents de se reconnaître dans leur thérapeute et d'assainir leur relation avec lui.
De plus, les multiples interactions entre thérapeutes et résidents viennent contredire
les fantasmes d'exclusivité fusionnelle de ces derniers (être le seul à se nourrir de
la substance du thérapeute et le seul à le nourrir de sa substance par identification
projective).
La communication entre les résidents
et les thérapeutes devient donc possible par l'insertion du réel dans la situation
thérapeutique. En effet, les cliniciens peuvent communiquer dans le langage de leurs
patients, langage "dont les vecteurs sont les actes et les choses". Les affects,
les souvenirs, les pensées, etc. peuvent être ainsi lus et entendus par les uns et les
autres, et devenir un matériel d'échanges sur lequel élaborer.
Les comportements d'auto-disqualification, agis souvent en présence des thérapeutes, peuvent être
observés, repérés, reliés aux mouvements relationnels entre les résidents, aux
événements de la vie quotidienne. Ils peuvent ainsi être contenus, atténués avant
davoir suscité des réactions irréversibles et davoir été refoulés ou
clivés au point de ne plus être significatifs.
Élaboration psychique et stratégies
thérapeutiques
Comment les communautés
thérapeutiques permettent-elles l'élaboration psychique? Quelles statégies
thérapeutiques privilégient-elles?
L'élaboration psychique
L'élaboration psychique dans la
communauté thérapeutique est possible à certaines conditions. Ainsi, la taille réduite
du groupe et l'autonomie complète dans la vie quotidienne favorisent l'émergence d'un
climat de confiance qui permet la spontanéité des comportements, à limage de
l'association libre en psychothérapie psychanalytique. Par ailleurs, l'instauration d'un
cadre stable au point de vue temporel, physique et relationnel (les mêmes thérapeutes)
savère aussi une condition essentielle.
Toujours selon
Sassolas, il est
également important que le temps et le changement fassent partie intégrante du cadre
thérapeutique. Les intervenants doivent imaginer des mécanismes qui rappellent que le
séjour du résident sinscrit dans une temporalité, quil a un début et une
fin. Il en est de même pour le changement thérapeutique contre lequel se défend le
psychotique. Des signes concrets doivent lui démontrer que la participation à la vie
quotidienne signifie aussi participer à un projet thérapeutique.
Notons que le choix de ces signes et de
leurs manifestations doit cependant tenir compte de la blessure narcissique implicite
qu'ils comportent pour le résident. De la même façon, lintervenant doit être
respectueux des modes de vie et des comportements des résidents, tout en se permettant
den parler et de les interroger pour comprendre les conflits intrapsychiques qu'ils
sous-tendent. Ainsi, par exemple, toute violence physique ou verbale nécessite une
intervention immédiate visant, dune part, à rétablir la primauté des règles de
cohabitation et, dautre part, à tenter dentendre le message que cette
violence comporte : l'expression d'une détresse narcissique liée à la reconnaissance de
la défaillance psychique et à l'angoisse de dépendance. Enfin, autre insertion des
notions de temps et de changement dans la relation, il est important pour Sassolas que le
cadre thérapeutique puisse contrer la compulsion de répétition qui entraîne les
psychotiques à utiliser les actions et paroles des thérapeutes pour perpétuer leur
attitude défensive. L'activisme face à l'auto-disqualification en est un exemple.
Les stratégies thérapeutiques
1-Stratégie face à l'omnipotence
Comme nous l'avons vu, toute rencontre
thérapeutique avec le psychotique recèle le message implicite qu'il a une défaillance
psychique, véritable "injure à son omnipotence". Le psychotique en souffre et
le thérapeute doit le reconnaître s'il ne veut que son silence ou son indifférence ne
constituent une blessure supplémentaire.
En fait, l'attitude du thérapeute
devrait en être une de modestie, selon Sassolas, afin de ne pas augmenter les facteurs
blessants de la rencontre thérapeutique, ni de confronter limage de toute-puissance
que le psychotique se fait du thérapeute, image qui savère la source d'un
sentiment de persécution ou d'une idéalisation défensive.
2-Stratégie face aux mécanismes de déni
Sassolas distingue deux formes de déni
: dune part, l'auto-disqualification comme sujet ou l'auto-abandon et, dautre
part, le déni de toute pathologie avec son refus sous-jacent de dépendance.
Face à l'auto-disqualification qui se
manifeste par des comportements parfois rébarbatifs provoquant des réactions de rejet
chez l'entourage, la stratégie d'intervention que propose lauteur comporte trois
volets: 1) comprendre sa signification inconsciente, soit une attaque narcissique contre
les imagos parentales; 2) refléter au patient que, dune part, cette
autodisqualification "ne va pas de soi": elle est une façon nuisible
dexprimer sa soufrance, et que, dautre part, elle origine des relations
vécues dans le groupe; 3) suppléer à ses conséquences négatives, vivre l'inconfort de
la mauvaise conscience et manifester au patient les affects que lui-même et les autres
ressentent envers cette dévaluation.
L'autre forme de déni : la
méconnaissance de toute pathologie, sert à aseptiser la dimension thérapeutique du
milieu de vie. Malgré l'angoisse que la maladie du résident fait vivre au thérapeute,
dû à ses propres pulsions archaïques (envie, destructivité, omnipotence), ce dernier
doit tenir bon et réintroduire progressivement la partie malade de son vis-à-vis dans le
discours thérapeutique pour la perlaborer, car elle est la partie vivante du sujet.
3-Stratégie face à la destruction de l'activité
mentale
Pour contrer la destructivité
psychique, le thérapeute doit laisser les affects du psychotique envahir son espace
mental jusqu'à ce qu'ils deviennent perceptibles aux deux interlocuteurs. Cette
perception rend possible la restitution des affects sous une forme intégrable, et permet
progressivement au psychotique de les affronter et de les vivre siens, via le processus
didentification projective.
L'activité mentale est cependant
d'origine interne et externe; des stratégies spécifiques d'intervention sont donc
utilisées pour chacun des deux types de stimuli.
Pour ce qui est des stimuli d'origine
interne, deux situations sont possibles. Dans la première, le psychotique a réussi par
ses stratégies défensives à neutraliser les stimuli. La loi de l'omerta règne
sur le contenu psychique, d'où la pauvreté du discours. La stratégie thérapeutique
consiste à rendre légitime le silence du résident sur sa vie psychique tout en
maintenant la relation thérapeutique.
Le travail élaboratif est alors rendu
possible par le groupe. Véritable objet intermédiaire, il permet au résident d'y
participer à son rythme, à sa manière, dans un retrait passif s'il le faut. Même
minimale, cette participation au groupe permet au résident de tolérer l'intérêt pour
la vie psychique qui sy manifeste, parce qu'il passe par l'intérêt pour la vie
psychique des autres. Si les autres participants sont incapables de se laisser aller au
plaisir de la parole et de la pensée, le thérapeute supplée alors en devenant l'objet
de leur "voyeurisme et vampirisme psychique".
Exister psychiquement, selon les mots
de Sassolas, signifie laisser le psychisme du thérapeute devenir l'objet d'un intérêt
pour le groupe, augmentant d'autant les chances que cet intérêt se porte sur la vie
psychique du résident. Il va sans dire que le fait, pour le thérapeute, de parler de
lui-même ou de commenter ses actes doit toujours demeurer de nature thérapeutique. Sont
à éviter les deux excès qui risquent de susciter des réactions envieuses chez le
résident : la discrétion et l'exhibitionnisme.
Une deuxième situation liée aux
stimuli internes est celle où le système défensif du psychotique est débordé par
l'intensité des stimuli. Sassolas suggère alors une autre stratégie qui comporte, elle
aussi, trois volets : 1) reconnaître que le résident est aux prises avec de fortes
pulsions et qu'il fait tout ce qu'il peut pour les contenir; 2) lui proposer un milieu de
vie suffisamment structuré pour contenir les nuisances et les souffrances occasionnées
par ce combat tout en permettant de conserver la potentialité relationnelle des liens
avec lui; 3) un traitement pharmacologique pour diminuer les stimuli.
Par ailleurs, en ce qui concerne les
stimuli d'origine externe, Sassolas prend en considération les affects, pensées,
fantasmes résultant des événements qui se produisent dans le milieu de vie et propose
quils deviennent le matériel de travail suscitant l'élaboration psychique. Ce qui
présuppose certaines conditions. Pour que ces événements réels soient une voie
d'accès au vécu psychique, il faut, en effet, que le milieu de vie soit bien structuré,
les règles clairement établies et ponctuées de moments significatifs de rencontre avec
des thérapeutes, afin de pouvoir relier ces événements les uns aux autres, et aux
relations entre les résidents.
4-Stratégie face à l'investissement narcissique
Face à l'investissement narcissique
dont le thérapeute est l'objet de la part du psychotique et aux réactions qu'il suscite
ainsi chez ce dernier, Sassolas suggère que le clinicien montre qu'il comprend la nature
de cette réaction et quil aide le psychotique à relier ses réactions aux
fluctuations relationnelles qui les ont suscitées.
Conclusion
Depuis plus de 25 ans, des thérapeutes
en France et au Québec s'emploient à développer des lieux de vie qui soient compatibles
avec le fonctionnement psychique des psychotiques. Ce projet de lieux visant à ce que ce
type de patients se réapproprient leur vie psychique a pris pour forme les communautés
thérapeutiques.
Créés initialement en opposition à
l'institution asilaire, ces communautés sont progressivement devenues un dispositif
surspécialisé du système de soins thérapeutiques offert aux psychotiques.
Les communautés thérapeutiques ont
été conceptualisées en fonction de deux finalités. La première était de
dynamiser la relation thérapeutique duelle afin qu'elle redevienne porteuse de changement
psychique, tel que, par exemple, le visualisent Sassolas et son groupe à La Baïsse. La
deuxième était de rendre la communauté elle-même porteuse de ce changement, comme le
prônent, par exemple, les cliniciens de La Chrysalide.
Au-delà de cette différence de
finalité et des modalités d'intervention qu'elle sous-tend, le travail auprès des
psychotiques dans lensemble des communautés rencontre les mêmes embûches.
Embûches liées au fonctionnement psychique des
résidents qui fuient le changement, craignent les rapports humains, et dépendent
d'autrui pour survivre.
Embûches liées aux thérapeutes qui se
débattent avec leurs propres besoins psychiques et le danger de l'ennui (Racamier, 1990),
de même qu'avec leurs réactions contretransférentielles face à des patients qui
cherchent constamment à les tenir éloignés et à mettre en échec la relation
thérapeutique et, du même coup, leur idéal professionnel de soignants.
Embûches liées à lexercice de la fonction
maternante de ces lieux dont la défaillance suscite chez les résidents le sentiment
d'être abandonné à soi-même, à la merci de sa vie psychique, alors que son excès
savère un obstacle à l'émergence et à l'expression de tout conflit intérieur.
Embûches liées aux courants idéologiques
traversant le champ de la santé mentale et qui privilégient l'approche biologique et ses
traitements ou la réadaptation avec ses solutions orthopédiques.
Paradoxalement, ces embûches à la
création et au maintien d'une relation thérapeutique vivante ne découragent pas les
divers interlocuteurs de ces lieux de vie. Au contraire, l'expérience clinique montre
que, pour les intervenants et un grand nombre de résidents, ces communautés
thérapeutiques stimulent les uns et les autres à rechercher les conditions du maintien
d'une relation, dans le cadre d'une coexistence commune, qui leur laisse la liberté de
penser et d'agir. N'est-ce pas là la finalité de ces communautés thérapeutiques ?
yves lecomte
centre de santé mentale et communautaire
188, boul.rené-lévesque est
montréal, qc h2x 1n6
Références
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