Préambule
Anne-Marie Arial-Duhau
Il y a des mots qui font peur. La
"vieillesse" est un de ces termes tabous dans notre société. Il n'y a plus de
"vieux", encore moins de "vieillards". Nous disons "personnes
âgées" ou "de l'âge d'or", du "troisième âge" ou du
"quatrième âge". On entend aussi: "les aînés", les
"anciens". Ancêtres et aïeux font, eux, partie de la mythologie.
La vieillesse n'en existe pas moins,
comme cet état qui marque la fin de l'existence humaine.
Le vieillissement, auquel FILIGRANE
consacre aujourd'hui son dossier, est, quant à lui, un processus complexe sur lequel nous
avons beaucoup plus de préjugés et de points de vue erronés que nous n'avons de
connaissances scientifiquement établies. Quand commence-t-il? Selon que l'on est
biologiste, sociologue ou psychanalyste, la réponse se situera dans le temps avec des
écarts importants. Mais nous savons tous quand il se termine: la mort, inéluctable, est
l'horizon ultime à partir duquel nous ne savons plus rien.
Processus physique et psychique
caractérisé globalement par une perte progressive de l'énergie vitale quand il n'est
pas le terrain d'éclosion d'infirmités et de maladies graves, mortelles pour la plupart,
le vieillissement est aussi un sentiment subjectif qui relativise la notion d'âge
chronologique. "J'ai soixante-douze ans, me disait une vieille dame, mais je me sens
plus jeune qu'à quarante lorsque tant de soucis m'empêchaient de dormir". A
l'opposé, une de mes patientes qui n'a pas atteint la trentaine, se sent très
vieille..." comme si j'avais cent ans... "dit-elle". Le poids des épreuves
affectives, les douleurs morales, les souffrances du deuil et de la perte, le sentiment
pénible des limites personnelles ne sont pas, en effet, spécifiques du grand âge, mais
ils sont sans doute plus tragiquement ressentis du fait que le temps disponible pour les
dépasser est de plus en plus limité.
Dans les pays industrialisés, la
population tend à bénéficier d'une espérance de vie qui s'accroît régulièrement
jusqu'à des âges que nos ancêtres n'auraient osé espérer. Mais le sort réservé aux
personnes vieillissantes a subi parallèlement une transformation considérable, alors que
la cellule familiale, jadis garante d'une fin de vie paisible et protégée, a éclaté et
que les femmes autrefois responsables du bien-être des vieux parents sont maintenant
requises au dehors du foyer par des responsabilités professionnelles et/ou économiques.
Les gens âgés se retrouvent ainsi dans des institutions semi-hospitalières ou des
maisons de retraite, sans liens familiaux sécurisants. L'isolement, la séparation d'avec
un milieu géographique, social, culturel parfois, qui tenait lieu d'ancrage, l'absence de
stimulations intellectuelles, la perte de tout statut social valorisant, la négligence
enfin des soins psychologiques élémentaires accroissent une détresse que l'approche de
la mort suffirait, seule, à créer.
Il nous a semblé important, à nous
cliniciens, de nous poser des questions devant ces phénomènes. En premier lieu, nous
avons proposé aux cliniciens de réfléchir sur un aspect particulier du vieillissement,
à savoir sur celui du thérapeute lui-même. Que se passe-t-il, lorsqu'après de longues
années de pratique, il s'achemine à son tour vers la vieillesse? Comment son état
personnel affecte-t-il son écoute? Se fait-il moins d'illusions sur la capacité de
l'être à se transformer, que ce soit la sienne ou celle du patient? Devient-il plus
serein, plus patient, ou au contraire, plus pessimiste, moins enclin à supporter "la
longue attente" dont parle Masud Khan? A-t-il hâte de laisser aux plus jeunes le
soin de poursuivre la tâche et d'aller cultiver ses roses? Ou bien ressent-il de l'envie
devant le dynamisme et l'enthousiasme de ceux qui commencent àsuivre ses traces? Quelle
particularité revêt le contre-transfert quand l'écart entre les générations se creuse
chaque jour davantage? L'idéalisation du thérapeute, perçu comme expérimenté et sage
est-elle un handicap? un leurre? Tant d'autres questions se posent sur ce terrain et à
notre connaissance, très peu ont fait l'objet de communications dans la littérature
analytique.
Dune façon plus générale, que
savons-nous des processus propres au vieillissement? Voyons-nous des personnes âgées
dans nos consultations? Sont-elles en grand nombre ou sont-elles encore peu nombreuses à
requérir une aide thérapeutique qui ne soit pas d'ordre médical? Quand une telle
démarche est sollicitée, quelles en sont les motivations? Les traitements sont-ils de
courte ou de longue durée? Comment s'établit le transfert? Y a-t-il une approche
particulière, à l'intérieur du cadre analytique, qui tienne compte des particularités
du grand âge ou peut-on considérer la technique classique aussi appropriée qu'à l'âge
adulte?
Une de mes patientes, âgée de
soixante-dix ans, m'a appris que le travail du deuil était central à cette étape de la
vie: deuil du conjoint après trente-cinq ans de vie commune, deuil de la maison familiale
et de l'environnement -jardin, magasins, lieux de rencontre et de promenade- deuil de la
fratrie et des amis, deuil des rêves qui ne se réaliseront jamais... et tant d'autres
deuils qui n'avaient pas été élaborés depuis ses premiers attachements. Pour cette
personne, encore en bonne santé physique, alerte intellectuellement, les séances de
psychothérapie représentaient des moments privilégiés durant lesquels elle racontait
-plus qu'elle n'analysait- les événements marquants de sa vie et pour la première fois,
confiait des chagrins d'enfant, des tourments cachés, des angoisses latentes qui
l'avaient accompagnée sans qu'elle s'en ouvre jamais à quiconque. J'intervenais peu.
Elle n'en avait guère besoin. Mon écoute attentive était pour elle inespérée, comme
un cadeau précieux. "Vous savez, disait-elle, si j'avais pu parler autrefois comme
je le fais avec vous, j'aurais été tellement moins tourmentée..." De fait, les
insomnies tenaces pour lesquelles elle avait consulté sur les conseils de son médecin,
se résorbèrent peu à peu et son humeur dépressive fit place à une sorte de
sérénité enjouée non dépourvue d'humour.
Peu de travaux psychanalytiques portent
sur le vieillissement. A partir de 1970, cependant, et plus nettement après 1980, livres
et articles commencent à paraître. Dans ces recherches, il est fait état, comme chez ma
patiente, du travail du deuil, des problèmes d'identité, des capacités fantasmatiques,
du sentiment de la mort. L'identification projective serait un mécanisme privilégié de
défense. Certaines théories soutiennent l'idée que l'âge avancé entraînerait des
modifications profondes de la personnalité. D'autres affirment que l'identité de la
personne reste la même tout au long de l'existence. Le rapport au temps et la dimension
somatique sont des données fréquemment soulevées ainsi que le problème du partage
entre les pathologies et les processus intrinsèques du vieillissement. Il semble bien que
nous ne sommes qu'au tout début d'une période de recherche à laquelle FILIGRANE, dans
une modeste mesure, tente de s'associer dans ce troisième numéro.
FILIGRANE ouvre donc un chapitre
prometteur qui suscitera, nous l'espérons, un grand intérêt pour les lecteurs.
Peut-être ouvrira-t-il la voie à des travaux importants sur cet âge mal connu, mal
aimé qu'on dit "grand" par le nombre d'années mais qui est, je pense,
"grand" par sa richesse dont il nous importe maintenant d'en découvrir toute
l'étendue.
Anne-Marie Arial-Duhau
10,385, Papineau
Montréal, Qc H2B 2A3
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