Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

filigr@ne est un site Web consacré à la psychanalyse. Il se veut un complément à la revue filigrane et vise surtout à favoriser les échanges et le dialogue avec les lecteurs.

Préambule

Anne-Marie Arial-Duhau

   Il y a des mots qui font peur. La "vieillesse" est un de ces termes tabous dans notre société. Il n'y a plus de "vieux", encore moins de "vieillards". Nous disons "personnes âgées" ou "de l'âge d'or", du "troisième âge" ou du "quatrième âge". On entend aussi: "les aînés", les "anciens". Ancêtres et aïeux font, eux, partie de la mythologie.

   La vieillesse n'en existe pas moins, comme cet état qui marque la fin de l'existence humaine.

   Le vieillissement, auquel FILIGRANE consacre aujourd'hui son dossier, est, quant à lui, un processus complexe sur lequel nous avons beaucoup plus de préjugés et de points de vue erronés que nous n'avons de connaissances scientifiquement établies. Quand commence-t-il? Selon que l'on est biologiste, sociologue ou psychanalyste, la réponse se situera dans le temps avec des écarts importants. Mais nous savons tous quand il se termine: la mort, inéluctable, est l'horizon ultime à partir duquel nous ne savons plus rien.

   Processus physique et psychique caractérisé globalement par une perte progressive de l'énergie vitale quand il n'est pas le terrain d'éclosion d'infirmités et de maladies graves, mortelles pour la plupart, le vieillissement est aussi un sentiment subjectif qui relativise la notion d'âge chronologique. "J'ai soixante-douze ans, me disait une vieille dame, mais je me sens plus jeune qu'à quarante lorsque tant de soucis m'empêchaient de dormir". A l'opposé, une de mes patientes qui n'a pas atteint la trentaine, se sent très vieille..." comme si j'avais cent ans... "dit-elle". Le poids des épreuves affectives, les douleurs morales, les souffrances du deuil et de la perte, le sentiment pénible des limites personnelles ne sont pas, en effet, spécifiques du grand âge, mais ils sont sans doute plus tragiquement ressentis du fait que le temps disponible pour les dépasser est de plus en plus limité.

   Dans les pays industrialisés, la population tend à bénéficier d'une espérance de vie qui s'accroît régulièrement jusqu'à des âges que nos ancêtres n'auraient osé espérer. Mais le sort réservé aux personnes vieillissantes a subi parallèlement une transformation considérable, alors que la cellule familiale, jadis garante d'une fin de vie paisible et protégée, a éclaté et que les femmes autrefois responsables du bien-être des vieux parents sont maintenant requises au dehors du foyer par des responsabilités professionnelles et/ou économiques. Les gens âgés se retrouvent ainsi dans des institutions semi-hospitalières ou des maisons de retraite, sans liens familiaux sécurisants. L'isolement, la séparation d'avec un milieu géographique, social, culturel parfois, qui tenait lieu d'ancrage, l'absence de stimulations intellectuelles, la perte de tout statut social valorisant, la négligence enfin des soins psychologiques élémentaires accroissent une détresse que l'approche de la mort suffirait, seule, à créer.

   Il nous a semblé important, à nous cliniciens, de nous poser des questions devant ces phénomènes. En premier lieu, nous avons proposé aux cliniciens de réfléchir sur un aspect particulier du vieillissement, à savoir sur celui du thérapeute lui-même. Que se passe-t-il, lorsqu'après de longues années de pratique, il s'achemine à son tour vers la vieillesse? Comment son état personnel affecte-t-il son écoute? Se fait-il moins d'illusions sur la capacité de l'être à se transformer, que ce soit la sienne ou celle du patient? Devient-il plus serein, plus patient, ou au contraire, plus pessimiste, moins enclin à supporter "la longue attente" dont parle Masud Khan? A-t-il hâte de laisser aux plus jeunes le soin de poursuivre la tâche et d'aller cultiver ses roses? Ou bien ressent-il de l'envie devant le dynamisme et l'enthousiasme de ceux qui commencent àsuivre ses traces? Quelle particularité revêt le contre-transfert quand l'écart entre les générations se creuse chaque jour davantage? L'idéalisation du thérapeute, perçu comme expérimenté et sage est-elle un handicap? un leurre? Tant d'autres questions se posent sur ce terrain et à notre connaissance, très peu ont fait l'objet de communications dans la littérature analytique.

   D’une façon plus générale, que savons-nous des processus propres au vieillissement? Voyons-nous des personnes âgées dans nos consultations? Sont-elles en grand nombre ou sont-elles encore peu nombreuses à requérir une aide thérapeutique qui ne soit pas d'ordre médical? Quand une telle démarche est sollicitée, quelles en sont les motivations? Les traitements sont-ils de courte ou de longue durée? Comment s'établit le transfert? Y a-t-il une approche particulière, à l'intérieur du cadre analytique, qui tienne compte des particularités du grand âge ou peut-on considérer la technique classique aussi appropriée qu'à l'âge adulte?

   Une de mes patientes, âgée de soixante-dix ans, m'a appris que le travail du deuil était central à cette étape de la vie: deuil du conjoint après trente-cinq ans de vie commune, deuil de la maison familiale et de l'environnement -jardin, magasins, lieux de rencontre et de promenade- deuil de la fratrie et des amis, deuil des rêves qui ne se réaliseront jamais... et tant d'autres deuils qui n'avaient pas été élaborés depuis ses premiers attachements. Pour cette personne, encore en bonne santé physique, alerte intellectuellement, les séances de psychothérapie représentaient des moments privilégiés durant lesquels elle racontait -plus qu'elle n'analysait- les événements marquants de sa vie et pour la première fois, confiait des chagrins d'enfant, des tourments cachés, des angoisses latentes qui l'avaient accompagnée sans qu'elle s'en ouvre jamais à quiconque. J'intervenais peu. Elle n'en avait guère besoin. Mon écoute attentive était pour elle inespérée, comme un cadeau précieux. "Vous savez, disait-elle, si j'avais pu parler autrefois comme je le fais avec vous, j'aurais été tellement moins tourmentée..." De fait, les insomnies tenaces pour lesquelles elle avait consulté sur les conseils de son médecin, se résorbèrent peu à peu et son humeur dépressive fit place à une sorte de sérénité enjouée non dépourvue d'humour.

   Peu de travaux psychanalytiques portent sur le vieillissement. A partir de 1970, cependant, et plus nettement après 1980, livres et articles commencent à paraître. Dans ces recherches, il est fait état, comme chez ma patiente, du travail du deuil, des problèmes d'identité, des capacités fantasmatiques, du sentiment de la mort. L'identification projective serait un mécanisme privilégié de défense. Certaines théories soutiennent l'idée que l'âge avancé entraînerait des modifications profondes de la personnalité. D'autres affirment que l'identité de la personne reste la même tout au long de l'existence. Le rapport au temps et la dimension somatique sont des données fréquemment soulevées ainsi que le problème du partage entre les pathologies et les processus intrinsèques du vieillissement. Il semble bien que nous ne sommes qu'au tout début d'une période de recherche à laquelle FILIGRANE, dans une modeste mesure, tente de s'associer dans ce troisième numéro.

   FILIGRANE ouvre donc un chapitre prometteur qui suscitera, nous l'espérons, un grand intérêt pour les lecteurs. Peut-être ouvrira-t-il la voie à des travaux importants sur cet âge mal connu, mal aimé qu'on dit "grand" par le nombre d'années mais qui est, je pense, "grand" par sa richesse dont il nous importe maintenant d'en découvrir toute l'étendue.

Anne-Marie Arial-Duhau
10,385, Papineau
Montréal, Qc H2B 2A3

 

 

Écoutes thérapeutiques
C.P. 548, succ. Place d'Armes
Montréal, Québec. H2Y 3H3 Canada
tél. (514) 523 0607
fax. (514) 523 0797
rsmq@cam.org