La
perversion :
un peu,
beaucoup, passionnément, à la folie !
Pas du tout ?
hélène richard
C’est
l’œil de l’analyste qui observe et en conséquence crée les critères
qui définissent ce qui est et ce qui n’est pas pervers dans la
sexualité humaine et dans la vie quotidienne.
Joyce
McDougall, Éros aux mille visages,
Gallimard, Paris, 1996, in Pronovost, 2001.
Qui n’a pas un
jour entendu un collègue parler sans trop de pudeur de son versant dépressif,
de ses “coquetteries” narcissiques, voire de son noyau psychotique ?Par ailleurs, la perversion, ne serait-ce que le mot, éveille un
mouvement spontané de projection massive comme s’il contenait à lui
seul toute la laideur du monde dont il faudrait à tout prix se
dissocier :le pervers, c’est l’autre ! »[1].
Le pervers, c’est l’autre, c’est–à-dire, ici, le patient. On ne peut, on le sait, renier en soi les traces de l’enfant
pervers polymorphe et exercer son métier de clinicien selon une
approche dont les structures théoriques reposent sur les vicissitudes
de la sexualité infantile. Comment comprendre, alors, la rareté des
textes psychanalytiques portant sur le contre-transfert suscité par les
patients structurellement ou occasionnellement pervers ? S’il est
facile de trouver des articles décrivant la symptomatologie perverse
chez des patients, on ne peut, en effet, en dire autant des textes
portant sur la réaction de leurs thérapeutes/analystes. À en juger
par la rareté de ce type d’écrits, il semblerait qu’une des caractéristiques
de la clinique de la perversion serait la difficulté qu’éprouve le
clinicien à s’identifier à la position psychique de son patient et
à symboliser cette identification temporaire. D’où l’intérêt
pour Filigrane de consacrer à cette problématique les dossiers des
deux numéros de 2003. Nous remercions les auteurs qui ont bien voulu
s’inspirer directement de leur pratique pour répondre aux questions
que Filigrane leur avait posées au nom de son lectorat.
Dans le dossier du présent numéro, l’article novateur de Steven
Wainrib articule les logiques des solutions perverses au malaise
contre-transférentiel qui leur répond, ceci, dans le but de tracer des
repères pour leur analysabilité. Il décrit ainsi certains indices
cliniques caractéristiques de la problématique perverse. Il en conclut
que cette perspective sur les solutions perverses permet d'interroger
une forme de malaise dans le contre-transfert pouvant aussi bien rendre
l'analyse impossible que fonctionner comme élément d'un parcours vers
la symbolisation du jeu pervers contextualisé par le cadre analytique.
Pour
sa part, Andrée Bauduin présente, dans un beau texte à quatre mains,
l’analyse -fruit d’un travail collectif en séminaire- du processus
défensif chez un patient pervers dont la cure est décrite par Denise
Bouchet-Kervella. Cette cure se caractérise par une série de passages
à l’acte boycottant le travail d’élaboration psychique en cours.
Ces actes-symptômes auraient eu pour fonction d’exprimer des
malentendus où l’analyste surestimait de façon répétitive la
capacité de compréhension du patient. Ces aléas sont interprétés
comme illustrant une organisation défensive propre aux perversions
sexuelles où deux niveaux d’angoisse traumatique se condenseraient
pour déborder les défenses psychique du Moi. Les urgentes mises en
acte perverses sont présentées comme une fonction de régulation économique
de décharge et de clivage devant l’excitation érotique envahissante.
L’article
au titre volontairement accrocheur d’André Lussier exprime, quant à
lui, le désarroi de son auteur en dénonçant l’érosion des valeurs
les plus sûres de notre civilisation. L’auteur y associe le laxisme
des cliniciens devant les errances sexuelles de leurs patients, la tolérance
sociale devant les revendications de certains groupes homosexuels, et la
recherche d’un type de plaisirs –dont témoigne le vif succès du
livre « La vie sexuelle de Catherine M. » de Catherine
Millet- qui servirait d’écran à la dépression stagnant au fond de
l’inconscient de nombreux concitoyens.
Marike
Finlay-de Monchy, elle, présente une œuvre de fiction décrivant les
vicissitudes d’une professionnelle chargée d’analyser des appels
obscènes pour le compte d’une compagnie téléphonique. Cette
narration à l’humour caustique dénonce la bonne conscience avec
laquelle des institutions sociales - dont les institutions
psychanalytiques - et certains de leurs membres, se clivent de leur
propre vécu, le projettent sur des auteurs d’actes pervers, pour
ensuite adopter une attitude normative et offrir une aide qui se veut
bienveillante mais qui s’avère défensive et moralisatrice.
Par ailleurs Paul Denis, pour sa
part, souligne avec pertinence que les comportements pervers sont
susceptibles d’apparaître chez des sujets très différents les uns
des autres en regard d’un contexte où la rupture du lien entre les
registres de l’emprise et celui des représentations joue un rôle prépondérant.
Il est d’autant plus important de prendre en compte le contexte
d’apparition ou de développement des comportements pervers que le génie
propre de ces conduites met en péril le fonctionnement de l’analyste
et ses capacités d’identification à son patient. Il conclut que
c’est sur l’ensemble de l’économie psychique et sur ses
possibilités de changement que l’on peut poser une indication
d’analyse, et non sur le caractère pénible ou repoussant d’un
comportement réputé pervers.
Ainsi, les auteurs soulignent,
chacun à leur façon, l’importance du regard subjectivé du
clinicien, ou les conséquences de son absence, sur l’unicité du
patient présentant des agirs pervers. Ils rappellent aussi, en ce qui
concerne les problématiques perverses, la difficulté du maintien de ce
type de regard qui passe par l’analyse du contre-transfert plus que
par l’observation objectivante.
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