PRÉSENTATION
" Tout sur mon père " 1
La place du père est marquée dans la vie par ce qui est d'un autre ordre que la vie ; à savoir par des gages de reconnaissance, par des noms. Ces noms supposent une tradition, un chemin qui, par des circuits plus ou moins compliqués, va des morts aux vivants. (M.-C., E. Ortigues, 1973,
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" Adieu, adieu, Hamlet ! Souviens-toi de moi. " (Shakespeare, 1979,
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Le père est insaisissable dans sa réalité charnelle, on ne l'approche qu'à travers des mots, des monuments, des écrits, des symboles. Sinon, dans l'angoisse. Entre toute-puissance et castration, il apparaît au carrefour de la trajectoire identificatoire des fils et des filles. Condition de la reconnaissance du sujet désirant, il ne cesse pourtant de lui échapper. Intouchable, mort peut-être... Mais le père n'a-t-il pas toujours plus on moins partie liée avec la mort, avec le deuil ?
Vu l'importance du sujet, les deux numéros 2002 de la revue seront consacrés à la question du père et de la paternité : " ...'Tout sur mon père' " I et II. Dans le film Tout sur ma mère d'Almodovar qui avait inspiré le titre de notre argument, le père ressemble à un fantôme pathétique portant le deuil de sa masculinité et de sa paternité. Le silence maternel en désigne la place vide. Seule, elle peut parler à son fils du père inconnu. Elle n'en fait rien. Son silence troue l'espace de la représentation, gomme l'image du père de la psyché du fils.
Nous avions demandé aux auteurs de témoigner d'une écoute du père et de la paternité. Du père hors de nous au père en nous, du père historique au père imaginaire, il n'y avait qu'un pas, disions-nous, le pas du père qui se fait entendre dans l'oreille de l'analyste, du psychothérapeute analytique.
Nous avions soulevé les questions suivantes : comment donner la parole aux fils et aux filles en quête d'une image de père dans la mémoire de leur mère ? comment une passion pour la mère peut-elle se muer en passion pour le père mort ? comment penser ce malaise dans la paternité si souvent évoqué en psychanalyse ? comment interpréter le discours médiatique en tant que reflet des fantasmes d'engendrement, de procréation (assistée ou non), de monoparentalité, d'hétéroparentalité ou d'homoparentalité ? une nouvelle terminologie s'imposerait-elle pour définir une " nouvelle parentalité? "
De cette parentalité, l'enfant n'est-il pas l'objet plus ou moins consentant, plus ou moins consenti ? Il " a mal à son père ", selon une belle formule de Françoise Dolto. La paternité elle-même est en souffrance, disions-nous encore, et sa carence sous-tend, non seulement les symptômes névrotiques, psychotiques et somatiques, mais la violence des uns et la terreur des autres. Une réflexion psychanalytique sur les pathologies de la " parentalité "
(Racamier)3 pourrait-elle nous aider à distinguer les aléas de la fonction du père de l'exercice quotidien de la paternité ? Comment penser l'ambivalence des hommes à assumer la paternité sans la confondre avec un duplicata du rôle de la mère ? comment penser la fonction du père en tant que marqueur de la différence des sexes et des générations ? sans oublier l'impact de la technologie, de la médecine, de la pharmacologie pour suppléer aux insuffisances des hommes à procréer ? L'image du père oscille entre le trop de jouissance et le pas assez de puissance. Difficile pour les fils et les filles de s'y rapporter sans perte. La psychanalyse, qui pose le père comme seul garant de la Loi de la culture et de l'interdit de l'inceste, est-elle en mesure de répondre aux problèmes que soulève la clinique actuelle ? La question n'est plus seulement de savoir qui est le père (la parole de la mère et le test génétique en faisant foi), mais de ce que cela veut dire " être un père " réellement, imaginairement et symboliquement.
Les auteurs ont été sensibles à notre argumentaire. Le comité de rédaction a apprécié la qualité et la densité des textes reçus. Il en ressort que nos interrogations rejoignent bon nombre de cliniciens et de chercheurs tant au Québec qu'à l'étranger. Un fil conducteur traverse ces articles : impossible de dissocier la question du père de celle du désir de la mère. Le père est présenté comme une fonction, une figure de la Loi ou une image. Le rapport au père historique, à cette figure particulière de l'histoire personnelle du sujet y est moins abordée. Comme si " parler du père " dans la réalité avait quelque chose de transgressif, de malaisé ou de douloureux.
Peut-être n'est-ce pas un hasard si ce premier volet du dossier commence par " Le père à la lumière de Kafka " d'André Lussier. De quoi s'agit-il dans la lettre de Kafka à son père ? De culpabilité et d'impuissance à tuer le père. De l'évocation de " la voix des pères morts " - ou absents- et de la malédiction des spectres. André Lussier effectue un détour par le champ sociologique pour décrire le bouleversement des rapports intergénérationnels et fait une brève analyse de l'impact du féminisme et de Mai 68 sur l'image du père. Le plat de résistance de ce texte est le portrait poignant qu'il dresse de la relation de Kafka à son père à partir de " Brief an den Vater " (1919), lettre d'un fils à son père, révélatrice du conflit douloureux qui relie le génial auteur génial de La métamorphose et du Procès à la figure idéalisée et dévastatrice du père. Ici, l'impossible procès du père creuse plus profondément l'écart entre l'acte d'accusation et la soumission ambiguë du fils.
Irène Krymko-Bleton dans " Quelques fragments sur l'ancêtre " y va, quant à elle, par touches successives, aperçus biographiques et bribes d'expérience, dressant un tableau vivant de ce qui constitue l'enjeu premier de la paternité. Ce faisant, elle esquisse poétiquement, une théorie de l'image fragmentée du père dans la psyché des fils, d'un père convoqué à la place du père mort, celle de l'ancêtre.
Daniel Puskas, dans " De l'importance de la constitution de l'ordre symbolique et de son maintien par la fonction paternelle " résume la position lacanienne en l'éclairant par des exemples cliniques tout en indiquant ses sources anthropologiques. Il articule la question du père non seulement à la trajectoire œdipienne du sujet dont l'assomption dépend de la reconnaissance du " Père-Loi ", mais à la transmission de la loi de l'interdit de l'inceste sur trois générations et à ses possibles destins : " la reconnaissance de la loi, la fuite devant la castration, la perversion et la forclusion. "
Dans la même veine, Lina Balestrière interroge " le déclin du père " dans nos sociétés permissives. Elle relève cette tendance bien connue des psychanalystes à rattacher " la fonction paternelle à sa composante d'interdit et de séparation par rapport à la mère. " Dans " Le père, opérateur de conflictualité ", elle émet l'hypothèse que le père ne désigne pas une opération psychique particulière, mais une opération métapsychologique qui permet l'élaboration de la violence pulsionnelle du sujet. Entre une conception du " père freudien " à la fois pervers et rival phallique, protecteur et persécuteur, jouisseur et interdicteur et celle du " père lacanien " qui sauve l'enfant de la mère incestueuse, dévoratrice de son produit, Lina Balestrière indique les voies d'une recherche basée sur le renoncement à la pensée binaire d'une mère incestueuse et d'un père castrateur. Elle invite enfin à une réflexion sur les causes du désinvestissment des fonctions maternelle et paternelle dans nos sociétés et propose à une investigation accrue du masculin.
Donner " Une nouvelle chance au père ? ", voilà la question posée par Jean-Pierre Lebrun dans un parcours où il rappelle que, pour avoir un père, la parole d'une femme et le consentement d'un homme sont nécessaires, mais aussi, la reconnaissance de la fonction du père par le social. C'est sur ce dernier point, écrit-il, que s'est produite une mutation sans précédent après l'émergence de la modernité et des formes actuelles de la famille. Prenant acte des effets de délégitimation tant symbolique qu'imaginaire que cette mutation entraîne, Jean-Pierre Lebrun soutient que l'enjeu de la modernité pour le père est de soutenir une " parole en contrepoint de celle d'une femme ", d'être capable de dire, voire d'inter-dire. En somme, il s'agit de parler d'une autre place que celle de la mère et, ce faisant, de donner droit à l'incertitude dans la pensée de l'enfant.
Et quoi de plus incertain pour la pensée théorisante que le discours tenu sur " le père " au sujet du couple parental lesbien ? Ici, sont rassemblés tous les ingrédients de l'incertitude, de l'ambiguïté, de l'inédit. L'homoparentalité lesbienne pose crûment la question : qu'est-ce qu'un père ? Ne serait-ce vraiment qu'une fonction ? Hélène Richard, dans " La place du père dans l'homoparentalité lesbienne " s'appuie sur un récit clinique particulièrement éloquent pour amorcer une discussion sur la place du père dans des configurations parentales qui défient nos valeurs et croyances, questionnent le contre-transfert et ébranlent nos a-priori théorico-cliniques. L'auteure ne cache pas ses doutes, ses hésitations, son embarras parfois, face à ce qui ne ressemble plus à aucun cadre connu, à aucun discours reconnu. Pour finir, elle suggère l'ouverture d'une piste de recherche sur les processus et les conditions d'individuation psychique - accès à la reconnaissance de l'autre - qu'exige la pratique de la parentalité.
" Comment être père sans ... ? " quoique portant sur la difficulté d'être père, s'inscrit dans la continuité du précédent. En effet, Aldo Naouri y questionne les destins de la paternité actuelle et ses malaises dans une société qui considère l'enfant comme un droit, un produit, une source d'amour et parfois un idéal. Ce texte nous offre une synthèse brillamment articulée qui ne manque pas d'audace et contient en prime quelques idées originales. Partant d'exemples cliniques, l'auteur s'interroge sur le statut de l'enfant dans une société qui ne cesse de remettre en question le statut des parents, notamment le statut des pères. Il conclut en se demandant comment il est possible d'être père sans le soutien du consensus social et sans être assuré de l'indéfectibilité de l'investissement de la mère de ses enfants.
Nul ne s'étonnera que le premier numéro de ce dossier consacré au père s'achève par une question. Une question omniprésente, insistante comme celle posée par Tirésias à Œdipe, celle de la faute inconsciente. Une question qui en appelle une autre : la rencontre du père est-elle donc mortelle ? En espérant que ce suspens aiguise la curiosité de nos lecteurs et lectrices pour une histoire à suivre dans le second volet de ce dossier à l'automne 2002.
louise grenier
rédactrice en chef invitée
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qc h2v 2z8
grenier.louise@uqam.ca
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1 M.-C., E. Ortigues, 1973, Plon, Paris.
2 Shakespeare, 1979, Garnier-Flammarion, Paris.
3 P.C. Racamier, 1995, L'inceste et l'incestuel, Les éditions du Collège, Paris. |