Printemps 2008
Le volume 17, numéro 1 bientôt en librairie

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PRÉSENTATION

" Tout sur mon père " 2

Les mythes et les légendes archaïques nous montrent le pouvoir illimité du père, et l'usage sans retenue qui en est fait, sous un jour très sombre. Kronos dévore ses enfants comme le sanglier la portée de sa femelle ; Zeus châtre son père et se met à sa place. (Freud, 1900, 224)1

 

   Nos rêves et nos fantasmes ne cessent de pointer en direction de cette imago de père tout-puissant qui incarne la jouissance absolue. Le père est rêvé, imaginé, construit sur les ruines de la Mère primordiale, figure mythique des tout débuts. Il n'est pas aimable car il est dévorant comme la bouche-sexe de la femme possédée par lui, il n'est pas aimé car il est destiné à être castré par le fils. Le destin psychique du " père " est d'être questionné, poursuivi, accusé, disculpé, castré... mortel enfin ! Il s'écrit au fil des textes et des discours qui en dessinent les figures pour en extraire la signification, la fonction ou le rôle.

   Le premier volet du dossier " Tout sur mon père... " se terminait par une question : celle de la faute inconsciente du fils dans son rapport au père mort. Les auteurs de ce second numéro, prenant acte des différents modes d'être père, de l'actualisation de la paternité dans le champ social actuel, ont interrogé la place du père dans l'inconscient. Ils ont également tenté de témoigner de leur pratique et des questionnements théoriques qu'elle suscite selon leur cadre de référence spécifique. Entre le père criminel ou jouisseur, entre le père séducteur ou interdicteur, le " père mort " fait signe dans la mélancolie des fils et des filles. Il survit dans leurs égarements et leur narcissisme effréné. Il force à l'exil du sol maternel. Il pousse à la quête d'un symbole, d'un nom qui autorise un sexuel hors de la mère, un sexuel hors de tout doute incestueux.

   Qu'en est-il de la place du père dans la clinique actuelle ? Comme le sexuel, le père n'est-il pas évacué au profit du maternel et du narcissisme ? Voilà quelques-unes des questions posées par Claudette Lafond dans " De l'emprise du narcissisme au refus du sexuel. " La figure du père introduit le sujet à l'œdipe et au sexuel, écrit-elle, à un autre reconnu dans son altérité radicale, ce qui implique la perte de l'illusion fusionnelle, de l'idéalisation de soi et de l'objet primaire. Le refus du sexuel, ou sa censure, aurait pour effet de maintenir le sujet dans le registre narcissique où se redouble la figure de l'Un. Le transfert peut s'y cantonner avec la complicité inconsciente du thérapeute qui éternise ainsi l'analyse, nous prévient-elle. Preuve s'il en est que la résistance au sexuel - à la division, à la section- chez le patient ne va pas sans celle de l'analyste !

   Cléopâtre Popesco, dans un développement essentiellement clinique, inspiré de Mélanie Klein, s'intéresse au " père interne", c'est-à-dire au pénis paternel contenu dans la mère et réapproprié par l'enfant. Dans " Le concept de père interne", elle déploie, via une vignette clinique, les mouvements psychiques de l'image paternelle, depuis l'objet maternel jusqu'à son incorporation dans le Moi primitif. L'objet " père " est donc déposé au compte de la mère, il fait couple avec elle dans la scène primitive (celle des parents combinés) dans la construction du monde imaginaire (sexualisé) de l'enfant. Il y aurait d'abord une sorte d'identité illusoire des mondes imaginaires de la mère et de l'enfant avant que la position dépressive ne transforme l'objet paternel tout-puissant - et ici elle rejoint Guy Roger- en objet régulateur des rapports entre le moi et l'objet maternel. Celui-ci coïncide avec cette dimension tierce dont on retrouve le prototype dans la notion freudienne de surmoi.

   La plupart de nos auteurs s'accordent pour dire qu'il existe un " déclin du père ". Tous s'entendent sur la nécessité de l'instauration du père dans la psyché individuelle ou dans l'imaginaire collectif. Cependant, ils diffèrent quant à l'analyse des causes des transformations et fragilisations de la fonction du tiers symbolique imparti au père. Françoise Hurstel dans " Les fractures historiques de la paternité " énumère trois lignes de ruptures dans le champ de la paternité : la première émane d'une passation de pouvoir du père aux deux parents, la seconde est celle de la déconnexion des faisceaux culturels et institutionnels suite à l'introduction des sciences biologiques dans la procréation, la troisième concerne la multiplication des formes de la famille, au sens où la paternité ne repose plus sur l'institution mais " sur la volonté individuelle ". 

   Rupture ! N'est-ce pas l'expérience vécue par les réfugiés et immigrants qui perdent leurs repères et se trouvent confrontés à " la vacance du père " chez le fils et au " déclin du père " chez le père ? Bertrand Piret témoigne d'une clinique transculturelle dans " Exil, migration et confusion généalogique ". Son hypothèse est que certains facteurs liés à l'exil et à l'immigration, facteurs conjugués à des problématiques personnelles et familiales induisent des effets de confusion généalogique. Ce qu'il appelle "la vacance du père " s'entend comme le défaut de mise en place de représentations de l'interdit de l'inceste avec la mère et une déconnexion du lien entre le " vrai père " et les garants traditionnels de la fonction paternelle. Par ailleurs, le " déclin du père " pour le fils marque une impossibilité transmise de faire le deuil du lieu perdu, de ce lieu dont le fils cherche la trace dans le retour aux traditions et à la religion par exemple. Des exemples cliniques émaillent le propos et illustrent ces drames de la non transmission de la Loi des pères ancestraux.

   Chantal Saint-Jarre, dans son compte rendu de lecture intitulé " Au-delà du silence " de Jean-Paul Roger. Subjuguée, elle interroge le rapport du sujet à la vérité de sa jouissance. Comment il s'y perd et comment il en émerge via l'écriture. C'est le récit-témoignage des viols répétitifs d'un garçon par son père dans des lieux d'aisance. Le pire est qu'il en jouit malgré lui et avec lui, qu'il ne peut résister à " l'insoutenable d'une jouissance subie, voulue ", avilissante. Dans cette " littérature de l'extrême ", Chantal Saint-Jarre, décèle l'aveu d'un consentement inouï à cette jouissance (né)faste, infinie et odieuse du fils. L'écriture permettra au sujet de rompre avec cette jouissance, de la plier au langage et d'en commencer le deuil. Il pourra enfin paraître ailleurs et autrement que dans l'orbe du " père jouisseur ".

   FAUT-il en passer par le père séducteur pour rencontrer le père interdicteur ? C'est ce que semble suggérer Claude-Noële Pickman dans " Le "père-qui-jouit" : trauma et fantasme ". Elle questionne la fonction dévolue à la séduction dans l'avènement du sexuel. Rejoignant la thèse de Claudette Lafond sur l'importance de reconnaître le sexuel, elle s'en démarque en mettant l'accent sur la fonction subjectivante de l'imputation du sexuel au séducteur dans le parcours freudien de la question du trauma. Le fantasme de séduction dit que le désir vient de l'Autre et que la vérité n'est pas celle de la réalité des faits. La fonction du père séducteur est ici de structurer le désir du sujet, d'être à la fois celui qui incarne le désir et celui qui en interdit la réalisation. Par ailleurs, Claude-Noële Pickman nous rappelle que l'éthique de la psychanalyse n'a rien à voir avec la morale juridique. Par exemple, il importe de ne pas confondre attouchements sexuels et traumas. La cure doit permettre au sujet de récupérer la dimension nécessaire au fantasme et non pas soutenir le discours de la plainte et de la revendication judiciaire. 

   Mais que se passe-t-il quand l'acte écrase le fantasme, le télescope, quand le père use et abuse du corps de son fils ou de sa fille ? La vérité du sujet s'y perd, pense Claude-Noële Pickman. 

   Michèle Lafrance aussi. Faillite des pères ou excès de père, la clinique navigue entre ces deux extrêmes. Dans " Non !... du Père ? " où elle postule que la complexe paternel est toujours aussi actif qu'autrefois. Elle en veut pour preuve l'événement du 11 septembre 2001 et certains phénomènes cliniques tels que l'anorexie, le syndrome du faux souvenir, la toxicomanie et d'autres conduites auto-destructives. Le premier événement dévoilerait une haine inconsciente - réédition du parricide mythique - du père originaire, incarnation du mal absolu, père de "Totem et Tabou ", alors que les seconds concerneraient davantage un amour refoulé du père œdipien (idéalisé). Il s'agirait dans tous les cas évoqués du retour du père sous la forme de figures religieuses et tyranniques du surmoi. Enfin, l'auteure rappelle que le sujet doit se soumettre à la loi du langage, loi articulée à la fonction et à la métaphore paternelles. En ceci, elle rejoint les hypothèses des auteurs précédents qui posent la nécessité d'une perte, deuil du narcissisme primaire dont " le père " est la condition de possibilité.

   Alors que Claudette Lafond qualifiait l'objet primaire de maternel, Guy Roger l'associe au " père de la préhistoire personnelle ", père mythique réapparaissant sous les traits du Surmoi féroce. Dans " Mélancolie, agir pervers et complexe paternel ", il se demande comment il faut entendre un agir pervers dans la cure de deux patients au surmoi mélancolique. Il y voit le symptôme de la survivance psychique du père préhistorique dont le deuil est impossible. L'identification narcissique attirerait le sujet aux confins de la mort et de la perversion, en ces régions archaïques où le sentiment inconscient de culpabilité emprunte des déguisements pervers et des gestes suicidaires. L'autopunition recouvre et découvre une toute-puissance illusoire qui se réactive via le transfert. Seul le père œdipien peut faire barrage au narcissisme mortifère enraciné à la figure du père préhistorique, écrit Guy Roger, argument qu'il développe à travers deux récits cliniques d'une forte intensité dramatique.

   Impossible d'être sans père, peut-on conclure ! La figure paternelle se rencontre au point de rupture d'avec le continuum primitif, à la naissance du sexuel et du langage, comme pouvoir de métaphorisation du désir et du sexe. Annoncé par le phallus, qui en est l'insigne, il advient dans l'imaginaire au carrefour des identifications oedipiennes pour structure le désir sexuel et le choix d'objet. Et quand on le perd, c'est pour en garder la trace grâce à un nom gravé dans la chair vive de l'inconscient. Ainsi, ouvrant des voies nouvelles pour le désir et la pensée, le père ne cesse de donner à penser...

louise grenier
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1 Freud, S., 1900, L'interprétation des rêves, Paris, Presses Universitaires de France, 1973.

 

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