Si l'histoire de la psychanalyse québécoise m'était contée...
I: Les lieux de pratique de la psychanalyse québécoise
hélène richard
En ce printemps 2001, Filigrane fête son dixième anniversaire de parution. Oui, dix ans, déjà ! Nous avons choisi de célébrer cet anniversaire en consacrant les dossiers Printemps et Automne de l'année à l'histoire de la psychanalyse au Québec. Pourquoi un tel choix ? Filigrane occupe une place spéciale dans la filiation des publications psychanalytiques québécoises; elle s'est, en effet, toujours appliquée à refléter les préoccupations du clinicien, simple soldat. Après dix ans d'activité, force lui est de constater que le miroir qu'elle tend à ses lecteurs en est un fractionné en de très nombreuses facettes. Chacune d'entre elles brille d'une lumière solitaire parce qu'elle ignore les autres parcelles, et faute d'être reconnue par elles. Il y a, en effet, plus de deux solitudes dans le paysage de la psychanalyse québécoise. Nommons seulement, après celle, importante, créée par la langue, celle des En Dedans et des En Dehors des institutions (telles la Société psychanalytique de Montréal [SPM] et l'Association des psychothérapeutes psychanalytiques du Québec [APPQ]), celle de La Marge, en deuil du séminaire rassembleur de François Peraldi, celle des secteurs Privé et Public des soins de santé, de même que celle, dense, des Purs et des Impurs (en regard de la psychanalyse et d'un idéal thérapeutique). Pour son anniversaire, Filigrane voulait recoller les solitudes éparses de son miroir, le temps de deux publications, et présenter ainsi un paysage tout autre de la psychanalyse québécoise.
Pourquoi partir à la recherche de son passé, pourquoi aller voir ce qui se passe dans la cour du voisin ? Parce que la psychanalyse québécoise est actuellement prise dans la tourmente : les bureaux privés se dégarnissent, les universités se délestent de leurs ressources psychanalytiques, les services hospitaliers et sociaux, également. La psychanalyse ne se porte, d'ailleurs, guère mieux dans les autres pays ; nulle part, semble-t-il, elle n'arrive à prendre aisément le virage postmoderne. À l'orée du troisième millénaire, elle a donc à faire des réajustements pour s'ouvrir au changement, sinon elle risque de se momifier dans une sérénité passéiste qui deviendra létale. Or, en période de bouleversements, il arrive que nous ayons besoin d'un miroir qui reflète d'où nous venons, qui nous sommes, pour pouvoir aller de l'avant en restant fidèles à nous-mêmes. C'est ce miroir que Filigrane veut offrir en cadeau à ses lecteurs.
Il comprend deux sections. La première fait l'objet du présent numéro et concerne les lieux de pratique de la psychanalyse québécoise. La deuxième constituera le dossier du numéro de l'automne; elle aura pour objet les lieux québécois de transmission de la psychanalyse. Ces deux numéros se voulaient bilingues ; ils ne le sont que fort partiellement.
Ce projet, naïf et généreux, a connu un parcours difficultueux, source très riche d'enseignement : on ne frappe pas impunément à la porte des solitudes... Certains regroupements ont refusé de faire connaître leur histoire dans le cadre de notre revue, nous dévoilant de cette façon des différends que nous ignorions. Plusieurs personnes ont refusé, l'une après l'autre, d'écrire l'histoire de la psychanalyse de l'enfant, révélant ainsi le marasme dans lequel se trouve actuellement cette branche de la psychanalyse, de même que le conflit, aussi vif que non dit, qui entoure la transmission de sa pratique. Il fut troublant de constater qu'au-delà des beaux discours, l'enfance, encore et encore, a du mal à se faire une place auprès de l'adulte. Par ailleurs, certaines personnes ont eu l'intention de participer à notre initiative pour découvrir en cours de route que des obstacles personnels les obligeaient à abandonner notre projet. Quant aux " deux solitudes ", elles sont on ne peut plus actuelles et massives. Nous avons eu du mal à rendre crédibles nos " lettres de créances " ; nous ne trouvions pas de monnaie d'échange, nous n'arrivions pas à devenir moins étrangers en nous référant d'auteurs ou de collègues que nous croyions connus des deux parties...
Les auteurs anglophones qui ont accepté de collaborer l'ont fait par pure générosité, sans vraiment connaître le public auquel ils s'adressaient. Nous leur en sommes reconnaissants, tout comme nous voulons exprimer notre gratitude aux personnes qui ont accepté de livrer un combat aride contre leur inexpérience de l'écriture pour nous transmettre un pan de l'histoire de la psychanalyse québécoise. Par ailleurs, beaucoup d'auteurs ont eu à fouiller des archives, interviewer des aînés, relire des textes, dépoussiérer des procès-verbaux avant de reconstituer pour nos lecteurs une histoire vive où pulsent espoirs, conflits, idéaux, souffrances. Qu'ils soient remerciés de ce fécond labeur.
Voici ces auteurs ont écrit pour vous sur les lieux de pratique de la psychanalyse québécoise.
Jean Bossé, René Desgroseillers, James Naiman, John Sigal et Henry Kravitz analysent l'histoire de la psychanalyse dans certaines institutions hospitalières et ses chances de survie durant le troisième millénaire.
Jean Bossé et René Desgroseillers présentent celle de l'Institut Albert-Prévost. Le premier narre les réalisations et les tribulations des psychiatres psychanalystes à la Clinique de l'enfant et de l'adolescent de cet Institut. Il le fait dans le contexte de l'influence de la psychanalyse américaine sur le développement de la psychanalyse au Québec et sur la formation des étudiants psychiatres. Le deuxième se consacre à l'histoire de la Clinique pour adultes. Dans une langue vive, il trace la chronique d'une époque avec, en arrière-plan, certains événements sociaux et politiques qui l'ont déterminée. James Naiman, quant à lui, analyse l'histoire de la psychanalyse à l'hôpital Allan Memorial, histoire qui plonge ses racines dans celle des débuts de la psychanalyse canadienne anglophone. Il brosse un tableau luxuriant des pionniers et de l'esprit qui anima l'élaboration des programmes de formation destinés aux psychiatres psychanalystes, prenant soin de dépeindre aussi les réalisations et les vicissitudes de plusieurs cliniciens du Allan. Sur un ton serein, John Sigal et Henry Kravitz, quant à eux, présentent les principales contributions à la psychanalyse québécoise des psychanalystes de l'hôpital Jewish General. On voit défiler les premières réalisations, puis l'adaptation réussie aux nouveaux courants scientifiques qui ont cours à cet hôpital et au Québec. Cet article prend un relief particulier quand on sait que Henry Kravitz, un des piliers de la communauté psychanalytique québécoise anglophone, est décédé pendant la période de réécriture du texte.
Par ailleurs, Gabrielle Clerk, Brian Greenfield et Irène Krymko-Bleton étudient différentes facettes de l'histoire de la psychanalyse québécoise de l'enfant.
Sur un ton posé, Gabrielle Clerk analyse les vicissitudes de l'histoire de la psychanalyse de l'enfant à la Société psychanalytique de Montréal et à la section francophone de l'Institut canadien de psychanalyse. Brian Greenfield, pour sa part, adopte une palette impressionniste pour dépeindre le mouvement québécois anglophone de la psychanalyse d'enfant. Irène Krymko-Bleton, quant à elle, narre d'une plume optimiste l'histoire de la psychanalyse à la Maison Buissonnière, un lieu de pratique psychanalytique élaboré sur le modèle de la Maison Verte fondée par Françoise Dolto.
Enfin, François Picotte et Jacques Gauthier font cavaliers seuls. Le premier, sur un ton empreint de gravité et d'humour, analyse les tribulations des cliniciens de la Maison Jacques-Ferron, une ressource alternative pour psychotiques animée par le " dur désir de durer ". Le deuxième esquisse, à travers une entrevue avec Monsieur Paul Lefèbvre, M.D., une fresque sobre et animée du mouvement psychosomatique québécois et de l'œuvre de son fondateur.
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